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Tag - Déficience visuelle

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jeudi 18 juillet 2019

Du haut de mon cerisier - Paola Peretti

Premier roman de Paola Peretti, traduit déjà dans une vingtaine de langues, Du haut de mon cerisier, dont le titre original est La distanza tra me e il ciliego, est publié chez Gallimard Jeunesse, traduit de l'italien par Diane Ménard et illustré par Carolina Rabei, sans oublier la belle couverture de Caterina Baldi. Il est sorti en mars 2019.

Couverture du livre avec une petite fille cachée dans les feuilles d'un cerisier

Recommandé pour les lecteurs à partir de neuf ans, les adultes devraient aussi le lire.

Quatrième de couverture

Mafalda a neuf ans, aime l'école, le football et son chat.
Et Mafalda est en train de perdre la vue.

Simple, puissant, poétique, un roman à mettre entre toutes les mains.

Entre émotion et hymne à la vie.

Génèse du roman

Le texte qui suit est sur le rabat de la quatrième de couverture.

"Italienne, Paola Peretti est née en 1986 dans la province de Vérone, où elle vit toujours. Elle est diplômée en édition et en journalisme et travaille comme enseignante tout en écrivant des articles pour le journal local.
Elle vit avec une maladie génétique rare qui provoque une perte progressive de la vision. Il n'existe pas de remède connu à ce jour.
Elle parle de sa maladie à travers l'histoire de Mafalda.
Du haut de mon cerisier est son premier roman. À peine envoyé, il suscite l'intérêt d'une prestigieuse agence littéraire américaine, et ce futur classique est bientôt publié dans le monde entier."

Mafalda

C'est Mafalda l'héroïne de ce roman. Personnage principal, c'est aussi elle qui nous raconte sa propre histoire. Celle d'une petite fille de neuf ans atteinte de la maladie de Stargardt (dont on trouvera un dossier en annexe de ce billet) et qui est en train de perdre la vue.
Au fil du roman, au fil de ses échanges avec Estella, la gardienne de l'école venue de Roumanie, de son amitié avec Filippo, Mafalda déroule sa vie et l'avancée de sa maladie.
C'est Estella qui lui a donné envie de faire des listes, alors elle a un cahier dans lequel elle consigne ses envies, ce qu'elle aimerait réaliser...
Au fil des pages, ces listes vont évoluer.
p.43 : "Quelque chose que je puisse faire même sans les yeux (...). C'est difficile. Sans les yeux, on ne peut presque rien faire. Bon sang! Pourquoi est-ce que ce brouillard Stargardt est tombé justement sur moi?"
Pourtant, (p.47) "Les autres ne veulent jamais jouer avec moi à colin-maillard, ils croient que je triche parce que j'arrive à les attraper, même les yeux bandés. En fait, j'ai un truc : je reste complètement immobile au milieu d'eux et je tends l'oreille pour savoir si quelqu'un bouge. Rien de plus facile alors, que de prendre celui qui s'est déplacé, il suffit de bondir vers le bruit."
Sans même s'en rendre compte, Mafalda modifie ainsi ses façons de faire, utilise d'autres repères, se fie à d'autres sens. p.48, Mafalda s'exerce à marcher dans le noir dans le jardin, on peut penser aussi aux essais d'Ava, adolescente aussi en train de perdre la vue. "Les premières fois, j'avais tout de suite peur et j'enlevais l'écharpe au bout de deux petits pas. Maintenant, j'avance tranquillement. (...) J'effleure du doigt des boutons secs des hortensias le long du mur de la cour, je m'en sers comme point de repère pour ne pas arriver au milieu du jardin".
Pourtant, ses difficultés quotidiennes lui pèsent : (p.54) "Pour déchiffrer les inscriptions, même les très très grandes, je dois m'approcher tout près de la page, comme les vieux au supermarché, qui n'arrivent pas à lire la date limite des sachets de salade. Sauf que moi, je ne suis pas vieille. Papa m'a acheté une loupe, il dit que je pourrai l'utiliser comme Cherlocolme, le détective qu'on retrouve toujours dans les livres et dans les films. Mais je ne veux surtout pas m'en servir devant les autres". Mais Filippo, son ami très observateur, sait, et, à l'occasion de son anniversaire, lui dit (p.135), "J'ai écrit avec un gros feutre (...). Je sors ma loupe de Cherlocolme de ma poche. Je l'approche d'un œil et place le papier derrière le verre."
p.63, alors qu'elle vient de recevoir comme cadeau de Noël "un casque avec une clé USB pour écouter de la musique", Mafalda demande à son père si elle peux aussi enregistrer des livres.
p.140 : chez la docteure Olga, ophtalmologue, "Vous avez déjà commencé à l'initier à la lecture en braille?
Papa répond que oui, que je m'exerce. (...) La seule chose que j'ai lue en petits points braille, c'est Le Petit Prince. Mais c'était très beau."
p.160 : alors qu'elle ne voit pas le cerisier, Mafalda "ferme les yeux et respire à fond" comme lui a conseillé Ravina, la petite amie de son cousin. "Mes narines se remplissent aussitôt d'air froid, mais je sens tout de suite l'odeur du printemps. Pour moi, c'est l'odeur des bonbons à la rhubarbe de grand-mère, des bouquets de fleurs, mais pas celles du fleuriste, qui toutes ensemble sentent le cimetière, le parfum des vraies, de celles qui naissent dans les champs et dans les jardins des gentilles vieilles dames".

La distance comme repère

Le livre se découpe en cinq parties. Chaque titre est une distance. De "soixante-dix mètres" pour la première partie à "trente mètres" pour la cinquième. C'est la distance qui sépare Mafalda de la vue de son cerisier, distance qui se raccourcit inexorablement. Ce cerisier est en fait le vrai repère de Mafalda.

p.43 : "Ce matin, le cerisier a des cheveux châtains avec des mèches jaunes comme ma maman. Un, deux, trois... trente, quarante, soixante...
Cent vingt pas.
Il y a soixante mètres entre mes yeux et le cerisier." p.55 : "L'hiver, le cerisier de l'école est très triste. (...) Sans sa belle chevelure, je n'arrive pas à voir le cerisier de loin."

p.159 : "Parfois, papa continue à me dire : "Tu as vu?" ou "Regarde là-bas!" (...). Alors je dis : "Attends qu'on soit plus près" et quand Je vois moi aussi, on est de nouveau contents tous les deux".

Mais Mafalda a aussi comme repère son miroir, et, p.155, "on est à zéro pas du miroir".

La littérature en soutien

Commençons par le nom que Mafalda a choisi de donner au chaton qu'elle a ramené un jour de l'école et qui était monté dans le cerisier sans pouvoir en redescendre : Ottimo Turcaret... Ce "chat gris et marron avec un nœud au bout de la queue" (p.9).
p.15 : "C'est sur le cerisier de l'école que j'ai trouvé Ottimo Turcaret. Il était tout effrayé (...). Il était minuscule (...). Papa m'a offert son livre préféré, Le baron perché d'Italie Calvino. Il me le lisait le soir, avant que je m'endorme. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance de Cosimo (...). Il avait un basset, qui portait deux noms : Ottimo Massimo, quand il était avec Cosimo, et Turcaret quand il était avec sa vraie maîtresse, Viola. On a donc décidé que notre chaton avait vraiment une tête à s'appeler Ottimo Turcaret (...).
Dans Le baron perché, mon personnage préféré est Cosimo : j'aime tellement qu'il aille vivre dans les arbres et qu'il n'en redescende plus, parce qu'il veut être libre."

Si très vite l'auteure cite Le baron perché d'Italo Calvino, il y aura aussi une autre référence très importante pour Mafalda :
p.31 : "J'apprends à lire les petits points braille et le livre que m'a donné Estella est très beau, un peu étrange. Il s'appelle Le Petit Prince.

De ces deux ouvrages, Mafalda tirera des idées, fera appel à Cosimo quand ça ne va pas, réfléchira aux phrases du Petit Prince.
Il s'agit de deux très belles suggestions de lecture, et une belle occasion d'aller découvrir Le baron perché ou d'autres œuvres d'Italo Calvino. À noter aussi, la parution d'une édition tactile du Petit Prince de Saint Exupéry. Enfin, devrait on dire...

Pour momentanément conclure

Roman fortement inspiré par l'histoire de l'auteure, Du haut de mon cerisier est à mettre entre toutes les mains dès neuf ans.
Délicat, mais aussi rempli de fantaisie, raconté par une petite fille de neuf ans qui déroule sa propre histoire, ce roman est aussi émouvant. Mais il n'y a pas de pathos, pas de mièvrerie. Mafalda nous décrit l'avancement de sa maladie, mais aussi comment elle s'en débrouillé même si cela est terrifiant. Pas à pas, comme ceux qui la séparent de son cerisier, qu'elle finit d'ailleurs plus par deviner que voir, elle s'aperçoit aussi que finalement, il y a plein de choses que l'on peut faire sans y voir. Et le roman regorge de petits détails qui disent la malvoyance.
Il y a la présence d'Estella, l'ombre de sa grand-mère, le soutien de Cosimo, ou encore celui de Filippo, qui a vite compris que Mafalda n'y voyait pas très bien.
Et puis comment résister à une petite fille qui a donné à son chat le nom du basset dans Le baron perché? Ça change de La Reine des Neiges ou des Aristochats sans compter les Caramel, Minou, ou autre Félix... mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à ce premier roman : c'est un vrai "hymne à la vie" comme le dit la quatrième de couverture. Ce n'est pas un simple argument de vente. Promis!

lundi 22 avril 2019

La nuit se leve - Elisabeth Quin

Sixième ouvrage d'Élisabeth Quin, La nuit se lève est publié aux éditions Grasset en janvier 2019.

Élisabeth Quin a eu l'occasion de présenter son livre dans les médias français ou belges. Voici un lien vers un article intéressant et récent (25 mars 2019) de l'Echo, quotidien belge, qui donne accès, en outre, à sa venue dans La Grande Librairie, qui s'intitule Elisabeth Quin, la lueur dans la nuit. Ou encore celui du Parisien, daté du 22 janvier 2019, avec une interview d'Élisabeth Quin.

Pour en savoir plus sur le glaucome, principale (ou deuxième cause selon les sources)de cécité dans les pays occidentaux, vous pouvez aussi aller voir le site de l’Association France Glaucome, AFP.

Quatrième de couverture

"Lorsque je repris mes esprits, par la violence de l'annonce assommée, il me tapotant la main sans chaleur, et me poussa gentiment vers son bureau et mon manteau. Je ne pourrai pas m'occuper de vous, il faut vous faire suivre, ça se soigne très bien le glaucome, vous verrez! Bonjour Madame..."
Élisabeth Quin découvre qu'elle risque de perdre la vue. Commence le combat contre l'angoisse et la maladie, nuits froissées, peur de l'aube, fragilité de ses yeux soudain scrutés, examinés, observatrice observée...
Nous l'accompagnons chez les médecins - et c'est Molière, de drôlerie, de cruauté, d'incertitudes. Nous la suivons chez les marabouts. Et comme elle, nous travaillons nos sens: marcher dans la forêt, écouter les oiseaux ; voyager dans les paysages ; lire les sages et les voyants ; s'imaginer sans miroir, prisonnière ou bien libérée...
La nuit se lève est ce récit profond, vivace, parfois moqueur, métaphysique - et une marche vers l'amour.

Élisabeth Quin présente "28 Minutes", chaque soir, sur Arte. Elle a publié chez Grasset La Peau dure, Tu n'es pas la fille de ta mère et Bel de nuit, Gerald Nanty, et, aux Éditions du Regard, Le Livre des vanités.

Glaucome

Si vous êtes débutant.e dans le monde du glaucome, à la fin de cet ouvrage, vous saurez tout, tout, tout sur le glaucome. Certes, nous exagérons un peu, l'aspect le plus médical nous est épargné (quoique...), néanmoins, au fil des pages et des paragraphes, de ses visites d'ophtalmologue en ophtalmologue, Élisabeth Quin définit ce qu'est le glaucome, au moins, son type de glaucome.
Les effets sur la vision : champ visuel rétréci, vision nocturne très perturbée...
p.129 : "Ma vue est saisonnière. Avec ses longues journées, l'été offre un répit, mais l'hiver est synonyme de problèmes pratiques."
Les médicaments, collyres notamment, connus des "glaucomateux".
p.15 : "Cartéol, Azarga, Alphagan, Travatan, Lumigan, Ganfort, Simbrinza, ronde de bêta-bloquants, prostaglandines et autres inhibiteurs de l'anhydrase carbonique (...)."
Les chiffres, qui devraient nous alerter...
p.63 "le glaucome est la deuxième cause de cécité dans les pays développés, après la dégénérescence maculaire liée à l'âge. Il touche 1,5 % de la population de plus de quarante ans. Après soixante-dix ans, une personne sur dix est affectée. 30 % des cas sont héréditaires. Un million de personnes sont traitées en France mais entre quatre cent mille et cinq cent mille personnes ignorent qu'elles sont atteintes."
Et ces chiffres, cette réalité, continuent encore pendant une page. Et, p.97, une description des traitements chirurgicaux "en cas d'échec du traitement par collyres et par laser ou si le glaucome évolue vite."
Nous somme maintenant au fait de cette maladie silencieuse et insidieuse, mais rassurons-nous, "La nuit se lève" n'est pas qu'une chronique médicale.

Connaissances

C'est aussi, le temps de ces cent quarante et une pages, l'occasion de retrouver, de croiser quelques connaissances. Pas personnelles, mais culturelles, intellectuelles, croisées d'ailleurs parfois ici, sur ce blog, au fil des billets et du temps.
Nous retrouvons Jacques Lusseyran, page 47, découvert par la majorité d'entre nous grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, ainsi que son ami, le peintre Jean Hélion, auteur du très joli portrait ci-dessous.

Portrait de Jacques Lusseyran peint par Jean Hélion
Élisabeth Quin, p50, nous rapporte une citation de Jean Hélion qui pourrait tellement s'appliquer à ce tableau :

"Un portrait, c'est fait pour montrer comment l'Homme fleurit au-dessus de lui-même."

On y rencontre aussi John Hull, pages 24 ou 110, dont le récit de sa perte de vision,Touching the Rock - An Experience of Blindness a été traduit en français par Vers la Nuit.
Il y a aussi des peintres, Claude Monet et sa cataracte (p113) ou Georgia O'Keeffe (p53) et sa dégénérescence maculaire.
Et, bien évidemment Jorge Luis Borges, p130, qu'Élisabeth Quin cite notamment parce qu'il voyageait beaucoup : "Vous allez me dire qu'étant aveugle, je ne vais pas l'apprécier; je ne le crois pas. Le fait même de penser "je suis au Japon" représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les paysages mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes." On pourrait y faire écho avec les récits de grands voyageurs aveugles évoqués à la suite du roman Voyageur relatant la visite de James Holman au Cap de Bonne-Espérance.

Il y a aussi de nombreuses références musicales, notamment des musiciens aveugles, comme Amadou et Mariam (p86) ou Ben Harper and the Blind Boys of Alabama (p81).

Mais on y découvre aussi Émile Ratier, agriculteur originaire du Lot qui commença à fabriquer des sculptures mobiles lorsque sa vue commença à décliner. La Collection de l'Art Brut à Lausanne possède plusieurs de ses œuvres. Voici un extrait de sa biographie:
"A partir de 1960, Emile Ratier traverse une période de dépression alors que sa vue baisse progressivement, jusqu’à une cécité totale.
Dès l’affaiblissement de sa vision, il commence à travailler le bois, plus particulièrement l’ormeau, avec lequel il fabrique des sculptures mobiles animées de manivelles et d’autres mécanismes sonores. Les bruits et les grincements lui permettent de vérifier la finition de l’objet ainsi que sa mobilité. Ses travaux représentent essentiellement des charrettes, des manèges, des animaux, mais aussi la Tour Eiffel ainsi que toutes sortes de véhicules insolites. L’atelier d’Emile Ratier est situé dans une grange, à l’arrière de sa ferme. Il y accède par un ingénieux système de fils de fer suspendus en hauteur, sur lequel il fait glisser sa main."

Sans titre, sculpture d'Émile Ratier, Collection de l'Art Brut, Lausanne
Cette œuvre n'a pas de titre et mesure 155 centimètres. Composée de bois et de divers matériaux, elle ressemble à la Tour Eiffel.

Sens

Si Ava, dans le film éponyme de Léa Mysius, se bandait les yeux et s'exerçait à marcher en équilibre, dans La nuit se lève, Élisabeth Quin, qui vient d'emménager dans une maison en Normandie pour l'été 2018, "tente de représenter la maison par un patchwork d'impressions exempt d'allusions visuelles". On a ainsi droit, p96-97, à un bouquet d'odeurs, de textures et de sons...

Elle s'amuse aussi avec la langue, avec les mots. "Le langage est voyant" (p123), développant, p124, "Le langage a été développé par les voyants, les entendants, les bien portants. L'aveugle, minoritaire, se sert de la langue de la majorité."
Louis Braille n'est évidemment pas oublié avec "son invention du système d'écriture tactile", permettant de lire "œil au doigt", "selon le mot heureux de Jacques Derrida." ou encore "Braille fit passer le mot de l'invisible au visible, de l'immatériel au tactile." (p125).

Pour conclure

C'est vrai, c'est après moult hésitations que le livre est passé entre nos mains et sous nos yeux, et pour notre plus grand plaisir.
C'est vif, c'est drôle, c'est truffé de références culturelles, on apprend des choses à propos du glaucome, de ses effets et de ses éventuels traitements ou "endiguements".
Nous craignions que ce récit ne soit larmoyant, autocentré. Soyons rassurés. Même dans l'angoisse actuelle de perdre la vue, Élisabeth Quin apprend à relativiser. Et ses descriptions d'attitudes de médecins, même si elles n'ont pas été vécues par le biais d'un ophtalmologue, nous sont arrivées à un moment ou à un autre de notre parcours de patient.
Du point de vue de Vues Intérieures, on pourrait s'agacer de voir défiler quelques clichés sur la cécité. Pour quelqu'un qui envisage la possibilité, la probabilité de devenir aveugle, il semble effectivement difficile de s'éloigner de ces clichés, souvent séculaires, que continuent à nous envoyer le cinéma ou la littérature, pour rester dans le domaine de prédilection de ce blog. Néanmoins, l'impression générale et finale de La nuit se lève vous laisse un sourire aux lèvres, peut-être grâce à cette "autodérision bravache" (p139) dont Élisabeth Quin s'est dotée. Et il est aussi agréable d'y croiser des figures heureuses de la cécité, contrebalançant clichés et "peur du noir".

Le livre est disponible à la BNFA : La nuit se lève, en Daisy voix de synthèse ou Daisy texte, ainsi qu'en PDF. Bonne lecture!

mercredi 12 septembre 2018

William Chevillon - pour l'amour du patrimoine

Il y a un moment que nous n'avons pas parlé d'accessibilité culturelle ici. Pour remédier à cela et à l'approche des Journées du Patrimoine dont le thème cette année est "l'art du partage", nous avions envie de vous parler d'un jeune passionné de patrimoine, d'art contemporain, qui, depuis son adolescence, aime partager ses connaissances avec les autres, notamment sous forme de visites guidées. Il s'agit de William Chevillon.
Il a même édité, grâce au crowdfunding, une brochure recensant l'art dans l'espace public de La Roche-sur-Yon.

William Chevillon sur une passerelle métallique rouge enjambant des voies de chemin de fer.

Pour un rapide portrait, vous pourrez lire cet article paru dans ''Ouest France'' en 2017, photo ci-dessus de Thierry Dubillot. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter (@ChevillonW).
Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, ce sont les visites "tactiles et décrites" qu'organise William pour rendre l'art accessible aux personnes déficientes visuelles. Alors nous avons questionné ce "médiateur culturel autodidacte" comme il aime se définir pour savoir comment il a eu l'envie d'organiser ces visites et comment il s'y était pris..

Accessibilité culturelle

"Auparavant, j'avais évidemment connaissance de galeries tactiles, encore rares, dont celle du musée du Louvre. Les œuvres thermoformées et plans-relief également, ou encore certaines propositions tactiles et audio-décrites dans les salles de spectacles. Pour ma première visite tactile, j'ai privilégié mon ressenti et le travail privilégié avec les déficients visuels. Depuis, j'ai regardé d'autres exemples comme à Angers où les questions liées aux handicaps sont bien intégrées par les structures culturelles."

"Membre de l'antenne vendéenne de l'association des Chiens-guides de l'Ouest depuis plus de dix ans, j'ai pris l'habitude de côtoyer des personnes déficientes visuelles, notamment dans l'encadrement de randonnées ou lors de collectes de livres. Lorsque j'ai fait financer participativement l'impression de mon inventaire de l'art public à La Roche-sur-Yon, le fondateur de l'association m'a apporté son soutien. Pour qu'il puisse profiter de ce travail, je lui en ai fait parvenir une version numérique. Néanmoins, ça ne suffisait pas à mes yeux puisque lors d'un passage avec le chien-guide ou la canne, l'œuvre d'art est un élément de mobilier urbain comme un autre. J'ai donc proposé l'idée d'une visite tactile et le projet s'est très vite mis en place fin 2016 puis début 2017 avec différents acteurs associatifs.
Le choix des œuvres n'a pas été compliqué dans la mesure où mon travail d'inventaire m'a permis de connaître le sens de chacune d'entre elles, l'accessibilité au sol, la solidité des matériaux..."

Une personne aveugle découvrant une sculpture située dans l'espace public
Cette photo de Roger Joly, prise au cours d'une de ces visites et transmise par William Chevillon, montre une personne en train de découvrir tactilement une œuvre.

Toucher n'est pas casser

Très récemment, William a organisé une visite descriptive et tactile qui permettait à la fois de faire connaissance avec les lieux (le château) et l'esprit des lieux (le propriétaire collectionneur du XIXe). Voici comment il décrit la mise en place et le but de cette visite:

"Dans le cadre d’une mission professionnelle au château de Terre-Neuve (Fontenay-le-Comte), j’ai proposé l’idée d’une offre tactile à partir d’objets rapportés et d’éléments mobiliers non fragiles. Cela s’est concrétisé dans l’été avec un temps d’une heure de visite descriptive de la façade du château et de deux pièces emblématiques. L’idée est de systématiquement donner les dimensions des lieux, pour faciliter la compréhension des volumes par exemple, et d’avancer petit à petit dans la description en situant les objets géographiquement dans la pièce. C’est là que l’on se rend compte que l’aspect visuel est parfois secondaire, la vue n’étant qu’un sens parmi cinq. Au cours de cette première heure, les visiteurs ont pu toucher quelques détails d’architecture, tissus etc. Ensuite, j’avais préparé une table avec une dizaine d’objets (trois mortiers de matériaux différents, une statuette en laiton, une matrice en bois servant à repousser du cuir, une arme à feu, quelques moulages de décors architecturaux inaccessibles…). L’objectif était de donner une compréhension des ornements du château mais également de l’esprit de collectionneur du propriétaire au XIXe siècle."

Une main découvrant les ornements sculptés d'une pièce de mobilier

Dans notre échange à propos de cette visite, William Chevillon a ajouté des précisions qui nous semblent indispensables tant, parfois, l'injonction "ne pas toucher" vue quasi systématiquement dans les musées ou lieux historiques nous conditionne et nous empêche de penser de façon rationnelle :

"Si les pièces choisies ne présentaient pas de risques particuliers, il est important de préciser que proposer la manipulation d’un objet ne doit pas faire peur. Comme quiconque, le public déficient visuel a un rapport quotidien à la fragilité. Cet aspect est parfois oublié."

Envie et relais associatifs

Quand on s'intéresse au parcours de William, notamment son engagement associatif, on se rend compte que la question d'accessibilité culturelle ne repose pas nécessairement sur des moyens financiers. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de dire que tout ce qui concerne l'accessibilité culturelle doit reposer sur le bénévolat et l'esprit d'initiative, mais plutôt de montrer aux frileux, et ils sont encore nombreux, que penser en terme d'accessibilité pour tous ne doit pas être occulté pour des raisons financières.
Pour en revenir à notre préoccupation actuelle, William a donc pu organiser ces visites décrites et tactiles avec l'appui des propriétaires ou gestionnaires des lieux mais aussi grâce au relais associatif qui permet de mobiliser les personnes pour lesquelles a été originellement pensée la visite. Ce qui n'exclut évidemment pas les autres (et dont la participation est même à préconiser)... Nous reparlerons probablement prochainement de ce sujet qui nous tient particulièrement à cœur.

Partage

Ce qui ressort d'abord de ce portrait, c'est cette envie de partager, de faire découvrir aux autres les richesses du patrimoine. Petits objets ou sculptures monumentales dans l'espace public, détail d'une porte d'armoire sculptée ou façade de château, William Chevillon présente avec passion ce qui constitue notre patrimoine. Très ancré sur son territoire vendéen, passionné d'histoire, son parcours montre aussi comment les rencontres peuvent provoquer des initiatives qui, aujourd'hui encore, sont loin d'être généralisées même si l'on perçoit souvent, dans le discours d'un guide, l'effort manifeste pour rendre la description plus explicite, plus détaillée qu'un simple "on peut voir sur cette façade...".
Ce que souligne aussi William Chevillon, c'est le rôle du travail de préparation avec les personnes déficientes visuelles qui permet ensuite à la visite décrite et tactile d'être "optimisée". Si ce travail préparatoire n'est pas toujours possible, il facilite grandement la compréhension d'une œuvre. On pourra relire notre compte-rendu du colloque "Art contemporain et Déficience visuelle" qui donne plusieurs pistes de réflexion sur la façon d'appréhender, notamment, une œuvre monumentale.
Il part aussi sur l'idée de multiplier l'usage des différents sens : toucher, écouter, manipuler, se faire raconter... Ainsi, toucher rend plus concrets les matériaux. Quelle différence faire entre une pierre de granite et une pierre calcaire sans les avoir touchées?
Cette expérience serait d'ailleurs bénéfique à tous. C'est aussi cela le sens du partage, non?

samedi 1 septembre 2018

Quatre ans ! Le blog Vues Intérieures a quatre ans !

Ça y est : voilà le moment de souffler ces quatre bougies !
Le temps passe donc bien vite! Et l'année qui vient de s'écouler encore plus vite que les autres. Peu de billets rédigés mais plein d'idées qui n'ont pas pu se concrétiser faute de temps...
Ce qui est frustrant bien évidemment, mais finalement réjouissant puisque ce n'est pas la matière première qui manque.

Cinéma

Ainsi, cette quatrième année a été l'occasion de voir quelques films venus de zones géographiques diverses : le Japon avec Vers la Lumière de Naomi Kawase où l'audiodescription joue un rôle important, le Liban avec le très intéressant Tramontane de Vatche Boulghourjian qui nous entraîne dans un road movie à travers le pays avec un jeune musicien aveugle, Rabih, à la recherche de ses origines, ou encore l'Autriche avec le film en costumes de Barbara Albert, Mademoiselle Paradis qui retrace la rencontre de Maria Theresia von Paradis, musicienne aveugle contemporaine de Mozart, et Mesmer, médecin aux techniques controversées.

Affiche du film Mademoiselle Paradis Affiche du film Tramontane











On pourra noter que le personnage de Rabih est interprété par Barakat Jabbour, musicien aveugle. Et le discours du réalisateur, Vatche Boulghourjian, sur sa volonté d'avoir un comédien aveugle pour incarner Rabih est très intéressant. L'histoire peut ainsi se concentrer sur la quête d'identité de Rabih et non sur les prouesses d'un comédien qui joue "l'aveugle".

Publicité

A l'occasion de la publicité d'une marque de voiture qui met en scène une "vraie" personne aveugle, George Wurtzel, nous avons eu envie de voir comment cécité et publicité pouvaient se combiner.
Outre les associations de personnes aveugles et leurs messages allant de la quête un peu déguisée à ceux pour favoriser leur emploi (de façon parfois très décalée comme l'association norvégienne), il s'avère que l'automobile semble un domaine prisé pour y mettre en scène des personnes aveugles. Si certains se rappellent d'une publicité pour une marque automobile française qui mettait au volant Ray Charles, celles citées dans le billet ont embarqué un passager aveugle endossant parfois le rôle du guide. Mais il a aussi été intéressant de trouver une marque automobile confier sa campagne publicitaire à un photographe aveugle, Pete Eckert, qui travaille le Light Painting et qui dit qu'il n'est pas nécessaire de voir pour trouver la beauté.

Photographier, peindre en étant aveugle

Pete Eckert n'est pas le seul photographe aveugle ou légalement aveugle à être professionnel. On a d'ailleurs pu voir très récemment une publicité pour la marque à la pomme mettant en scène Bruce Hall, photographe légalement aveugle, qui peut voir des détails sur l'écran de son ordinateur qu'il ne peut pas voir à l'œil nu.
Mais nous avons aussi découvert qu'il y a de nombreux peintres aveugles. Devenus aveugles ou aveugles, ils ont trouvé une technique pour peindre ou continuer à peindre et exprimer leur art.

Littérature et bande dessinée

Cette quatrième année a aussi été l'occasion de découvrir Madeleine, nonagénaire aveugle qui s'accroche à sa maison comme à ses souvenirs, dans la bande dessinée Jamais de Duhamel qui explore plein de détails dans la vie de cette veuve aveugle rendant son histoire touchante.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

Pour qui aime les détails et aurait envie de se plonger dans le quotidien d'une personne aveugle, Une vie à Colin-Maillard de Lydia Boudet est une façon honnête d'apprendre plein de choses.

La littérature jeunesse a aussi amené une très belle surprise avec Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien. Réinterprétation inédite d'un conte pluriséculaire, cette version met en scène une petite fille minuscule et aveugle qui met le loup dans sa poche. Réjouissant...
Parmi les nouvelles publications de Mes Mains en Or, Le GÉANT Malpartout a fait une apparition remarquée avec sa maison pop-up.

maison pop-up du Géant Malpartout

On fera aussi une petite incursion dans le monde de la musique avec un voisin aveugle, musicien de jazz, dans la porte d'en face d'Ester Rota Gasperoni.

Musique

Côté musique, en attendant le 14 septembre, date de la sortie du nouvel album ''Coming Home''' de Justin Kauflin, que nous avions découvert il y a déjà quelques années dans le documentaire Keep On Keepin'On d'Alan Hicks, on pourra faire la connaissance de Matthew Whitaker, très jeune musicien que certains ont peut-être eu l'occasion de voir et d'entendre au Duc des Lombards à Paris cet été. Maître des claviers (piano, orgue...), certains le comparent à Stevie Wonder. Laissons le mûrir en gardant une oreille attentive à ce jeune prodige...
Un roman ado, Ropero de Cathy Berna, met en scène Léonie qui perd la vue et sa rencontre avec Ezra dans un festival de musiques actuelles qui a un service d'accueil pour le public handicapé. Nous y avons vu un clin d'œil aux Eurockéennes de Belfort et leur volonté d'être accessibles à tous.

Voilà, cette quatrième année a révélé son lot de découvertes mais a aussi été l'occasion de suivre des gens dont nous avions déjà parlé ici. Cet exercice du récapitulatif annuel permet aussi de faire le point sur quelques "tendances". Ainsi, si cela est loin d'être généralisé malgré les protestations contre le crippin'up, quand un comédien valide incarne un personnage handicapé, on pourra se réjouir de voir apparaître des gens comme Barakat Jabbour, George Wurtzel sur nos écrans ou Jay Worthington (on ne peut pas s'en empêcher !) sur scène (deux rôles depuis le début de l'année 2018). Une fois passée la curiosité d'apprendre qu'il y a des photographes professionnels et des peintres aveugles, on pourra se concentrer sur leurs techniques et sur leurs discours et regarder leurs œuvres en tant qu'œuvres et non en tant que peintures ou photographies d'un.e artiste aveugle.
Nous nous engageons maintenant dans une cinquième année, convaincus d'y faire des découvertes, de belles rencontres et de vous faire partager de belles surprises. Nous espérons que vous serez au rendez-vous, attentifs à cet éclairage particulier que nous essayons de diffuser.

mercredi 21 février 2018

Peintres aveugles - de la fiction a la realite

L'idée et l'envie d'écrire ce billet sont assez anciennes. Mais, avouons le, le dernier rôle endossé par Jay Worthington, comédien chicagoan légalement aveugle, et membre du Gift Theatre, visité l'an dernier, nous a donné l'impulsion pour le faire maintenant. Ajoutons à cela une critique lue à propos de la pièce où il était écrit : "a blind painter (yes, a blind painter)", comme si cela était impossible... Mais nous savons bien, ici, que tout est possible. Il suffit de faire tomber ses oeillères et ses idées reçues.

La pièce, écrite par une auteure, Kathleen Cahill, dans laquelle Jay Worthington interprétait John, peintre aveugle ayant perdu la vue en Irak, ''Harbur Gate'', jouée au 16th street theater, parlait avant tout de vétérans et de la difficulté des genres dans l'armée. L'auteure explique qu'elle a découvert la peinture de Winslow Homer, The Veteran in a New Field pendant qu'elle écrivait la pièce et que cela l'a beaucoup inspirée. Ce qui nous a marqué, revenant aux préoccupations de Vues Intérieures, c'est la photo où l'on voit John (Jay Worthington) avec une canne blanche à ses côtés. Quand on connaît l'envie de Jay Worthington de montrer, à l'instar de la campagne Blind New World à laquelle il a participé (voir cette interview donnée à une chaîne de Chicago), que les personnes déficientes visuelles sont capables de tout faire, nous avons eu envie de le partager.

Harbur Gate - Michelle et John

Profitons aussi de cette introduction pour reparler de Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire canadien, légalement aveugle, qui fait un peu une récapitulation de sa carrière dans cette interview radio (en anglais). Il y parle notamment de sa situation d'artiste légalement aveugle mais aussi de la façon dont il s'est mis à peindre. Il a même conçu un spectacle, Assassinating Thomson, où il peint sur scène. On peut voir, ci-dessous l'affiche de ce spectacle où l'on aperçoit un autoportrait de Bruce Horak ainsi que sa version du tableau Jack Pine de Tom Thomson.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

Saviez - vous que de nombreux peintres, tel Claude Monet, avaient des pathologies oculaires? On pourra en savoir plus en lisant cet article qui recense quelques peintres ou sur cette page, Oeil et Art du SNOF (Syndicat National des Ophtalmologistes de France) qui donne accès à une série d'articles très intéressants.
Nous ne reviendrons pas sur cela mais regarderons le travail de plusieurs peintres aveugles ou légalement aveugles, chacun avec leurs techniques et leur style, chacun ayant une expérience personnelle et unique à la déficience visuelle. Il ne s'agit pas, ici, de faire un recensement des peintres aveugles, mais de montrer comment chacun d'eux, d'elles, a su trouver le moyen de s'exprimer en trouvant sa technique.

Keith Salmon a perdu une grande partie de sa vue d'une rétinopathie diabétique alors qu'il était déjà artiste, sculpteur. Il s'est remis à peindre en trouvant des techniques. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands peintres paysagistes écossais. Pour en savoir plus sur son parcours, ses activités, on peut aller sur son site.

Tableau de Keith Salmon - Breaking Mists - Isle of Arran
Tableau de Keith Salmon intitulé "Breaking Mists - Isle of Arran", acrylique et pastel, 80x80cm

Les extraits suivants sont issus de ce site où l'on pourra voir aussi d'autres œuvres de Keith Salmon.

“When I’m out on the hill I really can’t see much detail, rather I see the landscape more as pattern. I see the large forms and shapes, bright colours, and contrasts between light and shade. I am unable to paint or draw accurately without the use of magnifiers and so the methods I developed to paint and draw, seemed perfect for creating paintings that were about how I experience the hills.”

"Quand je suis dehors dans les collines, je ne vois pas beaucoup de détails, je perçois plutôt le paysage comme un motif. Je vois les formes et volumes importants, les couleurs vives, et les contrastes entre la lumière et l'ombre. Je ne peux pas peindre ou dessiner correctement sans l'usage de loupes alors les méthodes que j'ai développées pour peindre et dessiner sont idéales pour créer des tableaux qui expriment ce que j'ai ressenti dans ces collines."

“My paintings are, I guess, impressions of the mountains and glens as I experience them. They try to convey something of what it’s like to be out in these places, the ever changing atmosphere, colours, light and conditions.”

"Mes peintures représentent, j'imagine, ce que je vis lorsque je suis dans ces montagnes et ces vallées. Elles essaient de traduire ce que l'on ressent dans ces endroits où l'atmosphère, les couleurs, les lumières, les conditions (météorologiques) changent tout le temps."

Sargy Mann, anglais, a fini par perdre complètement la vue alors qu'il était un peintre, très influence par Matisse et Bonnard, déjà bien installé et habitué à travailler avec une basse vision. Lui aussi, après une pause, a trouvé des techniques lui permettant de (re)peindre. Avant son décès survenu le 5 avril 2015, il a écrit ses mémoires. On trouvera sur le site de la BBC un long sujet sur Sargy Mann avec de grands passages racontant sa carrière et sa vie de peintre déficient visuel, plusieurs de ses œuvres et un documentaire très intéressant d'une durée un peu supérieure à quatre minutes, le tout en anglais et sans sous-titres. On peut aussi voir ses peintures sur le site de la Galerie Cadogan contemporary.
On trouvera ci-dessous deux peintures de Sargy Mann, Figures by a river et Frances x3 datant de 2013, période à laquelle il avait complètement perdu la vue.

Peinture de Sargy Mann - Figures by a river

Peinture de Sargy Mann - Frances x 3 (2013)

John Bramblitt, peut-être le plus médiatique, ou médiatisé, des peintres aveugles, est américain. Il s'est remis à peindre lorsqu'il est devenu aveugle à la suite de complications dues à l'épilepsie. L'article de CNN permet d'avoir l'histoire et la technique de John et on peut aussi regarder l'émission A vous de voir qui lui a été consacrée en mars 2018.
Il dessine les contours de ses dessins à l'aide d'une peinture noire qui laisse un relief sur la toile. Ses différents tubes de peinture ont des étiquettes en braille puis, pour savoir quelle peinture est sur la palette, il travaille chaque couleur avec une viscosité différente, lui permettant de s'y retrouver seul.
Les couleurs employées par John Bramblitt sont très vives et son inspiration est très américaine. Ci-dessous, une peinture intitulée Bones et qui nous amène tout droit à la Nouvelle Orléans et ses ensembles de cuivre...

Peinture de John Bramblitt - Bones

Nous pourrions ainsi continuer mais l'idée était de montrer les différentes techniques qu'ont pu trouver ces peintres, en fonction de leur histoire personnelle, de leur style pictural mais aussi de leur condition visuelle. Il est toujours fascinant de voir comment l'Homme peut s'adapter quand il s'agit de sa survie. Chez ces trois peintres, la nécessité de s'exprimer par un médium visuel, mais aussi tactile (contact avec la peinture, la matière) leur a permis de trouver leur propre façon de le faire. Quant à Bruce Horak, il explique très bien qu'il a commencé à peindre pour montrer aux autres comment il voyait et que cela lui a permis également de s'affirmer comme artiste légalement aveugle.

Que cela vous donne envie de découvrir d'autres artistes, sans préjugés ni idées préconçues. C'est comme cela que l'on se laisse surprendre...

jeudi 1 septembre 2016

Le blog Vues Intérieures souffle ses deux bougies - retour sur cette deuxième année d'existence

Comme le temps passe vite! Le blog Vues Intérieures fête déjà ses deux ans...
Profitons donc de l'occasion pour revenir sur cette deuxième année où les découvertes se sont enchaînées.
Si la première année avait été l'occasion de parler d'artistes, d'auteurs et d'oeuvres qui me tenaient à coeur, cette deuxième année a été l'occasion d'explorer la littérature jeunesse, de découvrir des artistes (américains) trentenaires traçant leur chemin, ou encore de plonger dans quelques ouvrages essentiels considérant le thème de ce blog : cécité et déficience visuelle dans la culture.

L'exploration de la littérature jeunesse a provoqué un vrai coup de coeur : Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui qui nous raconte l'histoire d'Eliott, malvoyant, atteint d'une rétinite pigmentaire, et de sa belle amitié avec Espérance. Ou encore, en littérature pour adolescent(e)s, la découverte de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom qui nous présente Parker, lycéenne aveugle et adepte de la course...

Couverture de Fort comme Ulysse

La cécité, plus fantasmée que documentée, a inspiré nombre d'auteurs et d'illustrateurs autour de la perception des couleurs, voir plusieurs exemples dans ce billet ou découvrir le très beau De quelle couleur est le vent? d'Anne Herbauts.

La malvoyance est très peu traitée dans la fiction littéraire. Par contre, elle est abordée de façon plus personnelle dans des ouvrages parlant de soi, avec ce regard acéré comme ont pu le faire Georgina Kleege dans Sight Unseen ou John Hull dans Touching the Rock - An Experience of Blindness.
N'oublions pas non plus le livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil, qui nous raconte sa découverte de Montréal, en sons et en odeurs, en sensations et en rencontres.

Le regard souvent tourné vers l'Amérique du Nord, l'intérêt pour la musique, le théâtre, le cinéma, ont permis de belles découvertes : Casey Harris, claviériste des X Ambassadors, groupe originaire de l'Etat de New York aujourd'hui basé à Los Angeles, Jay Worthington, comédien basé à Chicago, notamment membre du Gift Theatre, et qui est apparu dans un des spots de la campagne Blind New World parrainée par la Perkins School for the Blind, qui veut changer le regard que la société porte sur les personnes aveugles, ou encore Blake Stadnik, comédien, chanteur et danseur de claquettes, basé à New York et dont les divers talents font merveille dans les comédies musicales. Ou encore un très chouette documentaire, Keep On Keepin'On, réalisé par l'australien Alan Hicks, mettant en scène, sur fond de jazz, la belle amitié de Clark Terry, légende de la trompette, et passeur infatigable de passion et d'amour pour la musique, avec Justin Kauflin, jeune pianiste aveugle, que l'on suivra sur cinq ans, et qui donnera l'occasion à Justin Kauflin de rencontrer Quincy Jones qui le prendra finalement sous son aile.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016 Portrait de Jay Worthington Portrait de Blake Stadnik

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On



Ce printemps 2016 a permis également de rendre hommage au grand guitariste canadien que fut Jeff Healey, qui aurait eu cinquante ans en mars dernier. Mondialement connu avec le morceau See the Light, nom éponyme du premier album du Jeff Healey Band, Jeff, qui jouait de la guitare posée à plat sur ses genoux, était également un collectionneur de vinyls des années 1920 et 1930, et fan de jazz. Il a d'ailleurs enregistré plusieurs albums de reprises de classiques du jazz de ces années-là, à la guitare, mais aussi au chant et à la trompette.

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

L'accessibilité culturelle est aussi un sujet qui a toute sa place dans ce blog.
A travers le travail de la compagnie Les Singuliers Associés pour le spectacle vivant, ou l'accueil du public handicapé sur des festivals comme Les Eurockéennes de Belfort ou Glastonbury en Angleterre, on s'aperçoit que les choses bougent, même si tout est loin d'être parfait.
Et de voir ces jeunes artistes tracer leur route, pas toujours facile, et montrer le chemin aux futures générations, en leur disant que tout est possible pour peu qu'on travaille fort à ses rêves et qu'il ne faut ni écouter ni croire ceux qui vous disent que vous ne pouvez pas faire ceci ou cela à cause de votre déficience visuelle est une vraie raison de croire en l'avenir.
A travers ces rencontres, ces découvertes, ces façons de voir, que de richesses aperçues!
Un regret tout de même : où est cette même génération d'artistes français? L'ADA (Americans with Disabilities Act) a fêté ses vingt-cinq ans. En France, la loi de 2005 a une dizaine d'années d'existence. Faudra-t-il encore attendre dix ans pour voir les premiers effets? Mais d'ici-là, y aura - t - il encore des enfants déficients visuels dans nos conservatoires? Y aura-t-il encore des professionnels capables de leur enseigner le braille musical ou de leur adapter des partitions en gros caractères (passer du format A4 au format A3 au photocopieur n'est souvent d'aucune utilité)?

Gageons cependant que la troisième année sera remplie de belles découvertes, de rencontres étonnantes, d'oeuvres épatantes. Le talent est là. Il suffit juste de lui laisser la place d'éclore. Sortons des sentiers battus et fuyons ces étiquettes et ces préjugés qui nous étouffent.

lundi 4 avril 2016

Colloque Sensorialité et Handicap

Ce colloque international co-organisé par Universcience et l'INS HEA s'est tenu à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris du 17 au 19 mars 2016.
Son sous-titre était : "Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer".

Logo colloque Sensorialité et Handicap - illustration des cinq sens

Si les deux premières journées nécessitaient une inscription préalable, la troisième journée était ouverte au grand public dans le cadre de la Semaine du Cerveau.
Vous trouverez ci-dessous le résumé du programme mais nous nous intéresserons particulièrement à la plénière 3 qui présente des adaptations dans les musées et l'accès à l'art qui permet également de "réviser" ce que nous avons vu le matin, lors de la table ronde 4 sur la lecture d'images tactiles et de dessins en relief.

Carcassonne - découverte tactile des remparts
Exploration tactile du dessin en relief des remparts de Carcassonne tiré de l'ouvrage consacré à la cité dans la collection Sensitinéraires

Résumé du programme

Jeudi 17 mars 2016

Conférence de Vincent Hayward sur : "les bases physiques du toucher et leurs effets sur la perception"
Connaissances sur le toucher, suppléances perceptives

Deux tables-rondes en parallèle:
Table ronde 1 : Le toucher pour les élèves en situation de handicap et pour les autres (toucher et pratiques inclusives)
Table ronde 2 : Toucher, multimodalité et communication

Conférence de Bertrand Vérine : Le vocabulaire tactile existe : je l'ai entendu

Vendredi 18 mars 16

Conférence d'Edouard Gentaz : L'exploration multisensorielle dans les apprentissages

Deux tables-rondes en parallèle :
Table-ronde 3: Des perturbations du toucher à l'utilisation quasi exclusive du toucher dans diverses situations
Table-ronde 4: La lecture d'images tactiles et de dessins en relief

Le braille : apprentissage, enseignement
Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Samedi 19 mars 2016

Les bases physiques du sens du toucher
L'anatomie des mains, à la croisée des arts et des sciences
Le toucher, au coeur des apprentissages
Le toucher à la naissance, une acquisition pour la vie

Ainsi que des démonstrations et ateliers le samedi après-midi

Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Nous reviendrons plus précisément sur les présentations faites le vendredi après-midi, en totale adéquation avec le thème de ce blog.
Les intervenants lors de cette plénière étaient:
Aldo Grassini (Musée tactile Omero, Ancone, Italie) : Il faut chercher une esthétique du toucher
Marie-Pierre Warnault et Anne Ruelland (Cité de l'Architecture et du Patrimoine, Paris) : S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher
Laura Solaro (Musée du Louvre, Paris) : La Galerie tactile du musée du Louvre. Témoignage sur une pratique éducative innovante
Delphine Demont (Compagnie Acajou, Paris) : Toucher pour s'ouvrir à soi : danser

Le musée tactile Omero
Ce musée a été créé à Ancone en 1993 et est devenu musée d'état en 1999. On pourra trouver une présentation en français ainsi qu'une en anglais en pièces jointes.

Logo du musée tactile Omero

La présentation parlait particulièrement de l'esthétique du toucher.
Voici le résumé :
Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer, mais aussi toucher pour un accès à l'expérience esthétique de l'art. On a jusqu'à présent essayé de comprendre les potentialités cognitives du toucher sans beaucoup s'intéresser à ses potentialités esthétiques. Cette question est cependant devenue primordiale pour penser une véritable intégration culturelle des aveugles : l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle, et l'art est un élément essentiel de la culture.
Mais un aveugle peut - il vivre une expérience de l'art authentiquement esthétique?
Le toucher permet la connaissance de certaines propriétés spécifiques, impossibles à percevoir par les autres sens : le poids, la température, la solidité sont des qualités exclusivement tactiles. D'autres propriétés peuvent être perçues par d'autres sens, mais ne peuvent être atteintes concrètement que par le toucher : la tridimensionnalité, le lissé, le relief d'une ligne, le vide et le plein, etc. Mais le toucher offre un plaisir différent de celui de la vision et a sa spécificité.
La formation d'une image visuelle et celle d'une image tactile suivent des voies différentes, mais elles peuvent toutes deux inspirer d'authentiques expériences esthétiques. Il existe une voie vers l'art qui part de la sensation tactile et utilise des éléments qui ne sont pas seulement cognitifs, mais aussi émotionnels : tandis que par la vue, le sujet et l'objet restent distincts, qu'il y a toujours un espace qui les sépare, le contact tactile élimine l'espace. Le toucher contient donc une participation affective qui n'est pas appréhendable par la vue.
Si ce constat a une validité pour les aveugles, pourquoi ne pourrait - il pas en avoir une aussi pour les voyants? Ajouter le plaisir du toucher au plaisir du voir propose une approche nouvelle de la jouissance liée à l'art. Il faudrait donc créer une théorie esthétique du toucher qui n'existe pas encore.

Photo du musée tactile Omero - sculptures

Ce que j'ai retiré de cette présentation, c'est cette phrase : "l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle", que je partage totalement. Oui à l'accessibilité culturelle et à l'inclusion. C'est aussi la démarche de ce musée.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine
"S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher" était le sujet présenté par la Cité de l'Architecture et du Patrimoine qui a une offre d'activités pour le public handicapé.
Ce qui m'a intéressée dans cette démarche, c'est aussi, depuis 2010, la création de deux ateliers accessibles à tous les publics, "Sculptures cachées" et "Toucher pour dessiner". J'aime cette façon d'envisager le partage de la culture, l'appropriation par tous, même par le biais de divers moyens, d'un corpus commun. Mais voyons, dans le résumé ci-dessous, le détail de ces ateliers.

Qu'il s'agisse de médiation ou de création d'outils pédagogiques manipulables, l'équipe de la direction des publics de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine fait appel au principe de la conception universelle. Cette démarche repose sur le fait que ce qui est conçu pour les personnes en situation de handicap peut être utilisé par tous. Dans ce cadre, nous présenterons deux ateliers que nous avons conçus et qui mettent en jeu le toucher à destination de tous les publics.
Le premier est un atelier qui consiste à découvrir de manière tactile des fragments architecturaux cachés à la vue des participants. Cet atelier, accompagné par une médiation humaine, est pratiqué lors d'évènements culturels.
Le deuxième atelier est intitulé "Toucher pour dessiner", il prolonge le précédent en proposant aux visiteurs, à l'issue d'une découverte tactile d'un dessin en relief, de le reproduire à leur tour sur un support adapté. Cet atelier, créé dans le cadre d'une exposition temporaire, se pratiquait en autonomie.
Après avoir exposé les objectifs et principes de ces ateliers, nous analyserons les retours d'expériences obtenus auprès des différents types de visiteurs. Nous ouvrirons ensuite le débat sur la question des bénéfices que le public voyant peut tirer d'une telle pratique du toucher en terme de mémoire, de représentation mentale, d'appropriation, et plus généralement d'appréhension du monde par un sens souvent négligé, le toucher.

La Galerie tactile du Louvre
Créée initialement pour le public déficient visuel en 1995, la Galerie tactile du Louvre a connu une évolution des publics depuis 201. Découvrir la Galerie tactile du Louvre dans ce podcast (ou baladodiffusion).
Elle est aujourd'hui ouverte aux publics handicapés, aux groupes scolaires et périscolaires, aux publics éloignés de la culture muséale. En accès libre, elle est ainsi accessible à tous les visiteurs.
Car si le toucher est indispensable aux déficients visuels pour appréhender une sculpture, il est idéalement requis chez tout visiteur souhaitant apprécier pleinement une oeuvre sculptée. Intrinsèquement lié à l'acte de création du sculpteur, le toucher nous renvoie à la matérialité de l'oeuvre. La découverte tactile permet donc d'aborder des questions fondamentales posées par la sculpture (volume, relief, surface...) et de les comprendre de façon concrète et directe.
Cette approche a depuis insufflé une dynamique nouvelle dans la conception de dispositifs de médiation dans les salles du musée (interprétations tactiles des oeuvres au département des arts d'Islam, échantillons de matériaux dans la nouvelle Petite Galerie).
A partir de 2011, la question s'est posée au sein du Service Éducation et Formation de concevoir un module de formation destiné aux acteurs du monde éducatif. Ce module, intitulé "Toucher et voir, pour mieux apprécier la sculpture" est régulièrement proposé et s'insère dans le catalogue d'offre de formations du musée. Dans une approche universelle, elle s'adresse autant à des relais travaillant avec un public non voyant et mal voyant qu'aux éducateurs, animateurs et enseignants de tout niveau scolaire et aux relais du champ social.

La Compagnie Acajou
Si vous suivez ce blog, nous vous avons déjà parlé de la Compagnie Acajou dans le billet consacré à Saïd Gharbi, et qui fait un travail fort intéressant avec les personnes déficientes visuelles et dont les projets s’organisent autour de quatre axes majeurs :la création de spectacles, l’accès à la pratique chorégraphique, l’accès à la culture chorégraphique, ainsi que la création d'outils pédagogiques adaptés.

Logo de la Compagnie Acajou - oeil fermé

Mais lisons le résumé ci-dessous :
Nous travaillons notamment sur les différentes possibilités de solliciter la sensibilité du corps dans sa globalité : en introduisant une conscience et/ou des actions sur et avec la peau, les muscles, les tendons, les articulations, le système nerveux..., nous stimulons l'ensemble du système somesthésique. Nos exercices incluent des appuis sur soi et des manipulations, pour prendre conscience de son enveloppe charnelle, de l'architecture du corps humain et des restructurations internes permanentes dès qu'il y a mise en mouvement. Nous proposons également des outils pédagogiques tactiles qui invitent le danseur à mieux construire son imaginaire corporel ou chorégraphique, à partir d'un contact efficient sur un objet extérieur à lui, mais dans un mouvement d'appropriation impliquant un retour sur soi et une transcription à travers son propre corps. Ces approches spécifiques à notre compagnie viennent nourrir le toucher du danseur, en questionner et peut-être en repousser la profondeur, l'impact et les limites; elles ouvrent également de nouveaux espaces de recherche pour interroger le mouvement d'appropriation et l'investissement spécifique qu'entraîne le toucher - la somesthésie active pouvant devenir révélatrice de l'imaginaire et de la personnalité de chacun.

Commentaires

Ce billet s'est concentré sur une petite partie de ce qu'il s'est dit lors de ce colloque international. Il s'est dit beaucoup de choses intéressantes, beaucoup sur le toucher d'un point de vue scientifique, beaucoup sur l'apprentissage et l'enseignement, notamment de l'importance du braille et du toucher pour appréhender mieux les choses.
Dans ce concentré autour des adaptations dans les musées et l'accès à l'art, ce que je retiens, c'est cette idée récurrente de conception universelle et de dispositifs accessibles à tous. Il reste encore beaucoup à faire mais voir, par exemple, l'évolution du public ayant accès à la Galerie tactile du musée du Louvre, ou se renverser des processus de conception (partir d'un dispositif accessible au public déficient visuel pour l'offrir à tous les visiteurs du musée) donne des raisons de se réjouir.
Nourrissons-nous de nos différences, et mettons à profit tous nos sens pour appréhender une oeuvre...
L'accessibilité universelle profite à tous.

Pour finir, voici le lien vers l'État des lieux de l'accessibilité des équipements culturels du ministère de la Culture et de la Communication. Parce qu'il reste encore des offres à développer, des équipes à sensibiliser, des bâtiments à rendre physiquement accessibles...

lundi 19 octobre 2015

Les Singuliers Associés - Compagnie de Théâtre

Les Singuliers Associés, c'est un joli nom pour une compagnie de théâtre, non?

Cette compagnie est un collectif de metteurs en scène fondé par Sylvie Audureau, Philippe Demoulin et Didier Valadeau en 2009 à Limoges. Il se passe donc des choses intéressantes en Limousin, particulièrement dans le domaine culturel.

Logo des Singuliers Associés

Pourquoi parler des Singuliers Associés ici? Pour plusieurs raisons, dont celle d'une jolie rencontre avec Didier Valadeau, mais surtout parce que leur démarche entre en parfaite résonance avec celle de Vues Intérieures : "défendre l'accessibilité à l'art et à la culture comme un droit fondamental qui contribue à la formation du citoyen et constitue une composante essentielle à la démocratie"

La Compagnie des Singuliers Associés propose une réflexion artistique contemporaine sur les thèmes du langage, de l'identité et de la mémoire et une mise en question de la culture et des cultures. Elle conduit cette recherche artistique avec des publics multiples, personne en difficulté, en carence culturelle, personne sourde, personne aveugle, quidam, mais toujours singulier.

Ce théâtre de l'Autre propose un rapport à l'altérité fondé sur le respect de cet autre, comédien, spectateur, partenaire ou participant en valorisant sa singularité.

Les Singuliers Associés travaillent aussi dans plusieurs directions, avec des créations professionnelles, des créations amateures (notamment à travers les Chantiers Pluriels) et font également de la médiation culturelle.

Sous le titre des Chantiers Pluriels se cachent en fait trois ateliers de recherche artistique emblématiques.

Ces troupes de théâtre sont mixtes, constituées d'amateurs en situation de handicap et d'autres plus ordinaires encadrés par des metteurs en scène professionnels de la compagnie.

L'Atelier Plein les Mains est une troupe de théâtre bilingue, constituée de personnes sourdes et de personnes entendantes qui fait du théâtre physique, gestuel et visuel qui a le souci d'être compris par tous.

L'Atelier de l'Obscurité réunit (ou réunissait car il est en pose cette année) une dizaine de personnes aveugles et malvoyantes autour d'un théâtre sonore.

La Troupe des Évadés est un atelier constitué de personnes en situation de handicap et de personnes plus ordinaires, venant d'horizons divers.

Autour de ces ateliers, la compagnie développe des actions de sensibilisation et de communication qui lui permettent de mieux faire connaître auprès d'un large public les singularités des personnes différentes afin de réduire les idées reçues et les clichés.

Dans le cadre de la médiation culturelle, la Compagnie Les Singuliers Associés est aussi mandatée par la DRAC Limousin dans la mouvance nationale post Loi 2005 sur l'Accessibilité (résumé à trouver en annexe de ce billet) pour développer un projet sur l'accessibilité des spectacles vivants. Ainsi est né le concept "Dans Tous les Sens".

Logo du projet Dans Tous les Sens - saison 2011-2012

Pour information complémentaire, voir le guide édité par le ministère de la Culture et de la Communication Culture et Handicap.

En janvier 2011, sortait ainsi la première brochure recensant les spectacles naturellement accessibles aux publics déficient visuel et déficient auditif. Cette brochure, en gros caractères tenait sur un recto-verso format A3. Celle qui vient de sortir pour la saison 2015-2016 compte plus de trente pages, présentée sur le même principe que la première, d'un côté les spectacles naturellement accessibles au public déficient visuel, et de l'autre, les spectacles accessibles au public déficient auditif.

Détail de la couverture de la brochure 2015-2016 Dans Tous les Sens - braille superposé à l'écriture en noir

Mais qu'entend - on par "naturellement accessible"? En gros et pour résumer, ce terme associé aux déficiences sensorielles fait référence à des spectacles à prédominance visuelle pour les personnes déficientes auditives et à des spectacles où le texte domine sur la mise en scène pour les personnes ayant une déficience visuelle. Doit-on s'en contenter ou s'en satisfaire? Non, bien évidemment mais c'est un premier pas qui peut permettre à un public "débutant" d'avoir une expérience pas trop frustrante. Mais, en Limousin, pour la saison 2015-2016, seul l'Opéra-théâtre de Limoges propose des spectacles en audiodescription et des documents en braille et en gros caractères.

La mission confiée par la DRAC Limousin aux Singuliers Associés s'articule autour de trois axes:

- Information et sensibilisation des équipes des lieux de diffusion en Limousin aux problématiques de l'accessibilité aux oeuvres du spectacle vivant

- Repérage, sélection et communication des spectacles au sein de la plaquette "Dans Tous les Sens" et sur le site web dédié en partenariat avec l'Agence de Valorisation Économique et Culturelle (AVEC) du Limousin

- Coordination et encadrement de rencontres entre les publics, les lieux de diffusion et les artistes dans le cadre d'opération de médiation culturelle autour des spectacles accessibles

L'accessibilité aux spectacles vivants pour le public déficient visuel, malvoyant ou aveugle, est un sujet passionnant et foisonnant et le recensement de spectacles "naturellement accessibles" ne doit être que le début de cette aventure. Lors de cet échange informel avec Didier Valadeau, nous avons beaucoup parlé d'audiodescription, sujet abondamment illustré lors du Colloque Blind Creations, de solutions alternatives ou complémentaires, à l'instar des Souffleurs d'Images, de l'apport de la technique sans oublier la chaleur de l'échange humain.

Avoir assisté au Festival Zanzan donne aussi des envies de voir se développer cette possibilité de spectacles vivants accessibles à tous, y compris lors de festivals bien installés dans le paysage limousin. Mais cela est une autre histoire...

mardi 1 septembre 2015

Retour sur une annee de blog - La cecite au coeur de la creation

Le blog Vues Intérieures fête son premier anniversaire, l'occasion de faire un petit retour en arrière mais surtout d'ouvrir sur le futur et les possibles.

Créé à la suite de deux coups de coeur pour un roman, Look de Romain Villet, et un film, Imagine d'Andrzej Jakimowski, qui donnaient une autre perception de la cécité, le blog s'est construit au fil des rencontres, des découvertes et des surprises.

De belles découvertes et de bonnes surprises, il y en a eu tout au long de cette première année. S'il était d'emblée certain que le blog parlerait de Bruno Netter, de Ryan Knighton ou encore de Melchior Derouet , la découverte de l'artiste Carmen Papalia ou du danseur Saïd Gharbi a fait partie des belles surprises.

Cette première année a aussi été l'occasion de parler de cécité et de déficience visuelle dans la culture en général, mais aussi en particulier. Artistes déficients visuels ou personnes oeuvrant pour l'accessibilité culturelle, film ou roman dont au moins un des personnages principaux est aveugle ou malvoyant, éditeur ou collection réalisant des ouvrages accessibles, festival accessible ou initiative collective pour réfléchir et travailler sur un sujet tel que ''Art contemporain et Déficience visuelle'', le blog Vues Intérieures a juste envie de (dé)montrer que la déficience visuelle, cécité ou malvoyance, peut (et doit) sortir du domaine médical, parce qu'elle est un sujet passionnant et foisonnant que le domaine culturel doit embrasser. En cela, le magnifique colloque international "Blind Creations" qui s'est tenu au Royal Holloway en juin 2015 en a été la parfaite illustration.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Too Big to Feel , oeuvre de David Johnson réalisée au Royal Holloway pour le colloque Blind Creations, juin 2015

Lors de ce colloque, il y a eu plusieurs communications autour de l'audiodescription, système qui permet au spectateur aveugle ou malvoyant d'avoir des descriptions sur les décors, les personnages, le déroulement de l'histoire lorsqu'il s'agit d'actions purement visuelles. Ce système se développe, notamment dans les cinémas, et permet ainsi au spectateur déficient visuel de profiter pleinement du film. Les théâtres aussi proposent des séances en audiodescription, souvent associées à des visites tactiles permettant au spectateur de découvrir les costumes ou le dispositif scénique. Cette dernière configuration suppose, le plus souvent, des horaires précis pour des séances identifiées. Il existe aujourd'hui des dispositifs, tel celui des Souffleurs d'Images qui sont plus "légers" à mettre en place, personnalisable et s'adressant aussi à un autre type de public. Ces deux propositions sont complémentaires et ne doivent en aucun cas s'opposer.

L'accessibilité à la culture s'avère encore un domaine à conquérir, à améliorer. Que l'on parle de spectateurs handicapés ou d'artistes ou techniciens handicapés. Cet été, saison où les festivals fleurissent, sont apparus plusieurs articles, en France et chez nos voisins anglais notamment, qui parlaient de l'accessibilité de tels lieux. Si cette "profusion" d'articles fait plaisir, les personnes handicapées revendiquant enfin le droit de participer comme tout un chacun à ces plaisirs estivals, il est à noter que cela est encore loin d'être généralisé. Et si des efforts sont faits pour faciliter les déplacements des utilisateurs de fauteuils roulants, peu de choses à noter pour les visiteurs aveugles ou malvoyants qui auraient envie d'y aller seuls. Mentionnons ici encore le CRTH et les Souffleurs d'Images présents au Festival d'Avignon, et lisons cet article expliquant le fonctionnement du tandem personne aveugle/souffleur.

Si la présence de personnes handicapées parmi le public s'avère encore limitée, que dire de la présence d'artistes ou techniciens handicapés? Si la loi de 2005 impose, en principe et si le lieu échappe aux dérogations, la mise en accessibilité de la salle de spectacle, qu'en est-il de la scène? Il est intéressant de lire cet article de Vivre FM sur l'égalité professionnelle et le handicap dans le monde du spectacle où l'on entend Pascal Parsat, directeur du CRTH qui dit que si le handicap ne fait pas le talent, tout le monde devrait avoir la possibilité d'exprimer son talent sans que le handicap soit un obstacle. Lire aussi (en anglais) l'article où Jenny Sealey, directrice de la compagnie de théâtre Graeae Drama Schools are'nt embracing talent disabled people tient un discours similaire.

Le 25 octobre 2014 s'est tenue la rencontre nationale "Handicap visuel et création chorégraphique" à la Briqueterie, centre de développement chorégraphique du Val de Marne à Vitre sur Seine à laquelle participait Saïd Gharbi. La Compagnie Acajou a mis en ligne quatre vidéos qui retracent cette rencontre. Ce qu'on y entend aussi, c'est la nécessité de professionnaliser la formation de danseurs aveugles ou malvoyants pour qu'ils soient crédibles et non risibles.

C'est à cela que le blog a envie de croire. Cette idée aussi que les arts peuvent changer le regard sur la cécité. Merci à Hannah Thompson, co-organisatrice du colloque "Blind Creations" pour son article (en anglais) paru dans The Guardian cet été How the arts can help change attitudes to blindness. Avec un résumé en français ici.

Soyons ouverts à toutes les possibilités. Ne nous privons pas de talents!

samedi 4 juillet 2015

Colloque Blind Creations

Fin juin, Vues Intérieures a participé à un colloque intitulé Blind Creations qui se tenait au Royal Holloway, Université de Londres.

Situé à l'ouest de Londres, proche du château de Windsor, le campus est installé dans un joli parc. Le sujet du colloque tournant autour de cécité et création, nous avons eu l'opportunité de découvrir l'oeuvre de David Johnson, Too Big to Feel, installée au pied de l'emblématique et historique Founder's Building.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Le colloque s' est tenu du 28 au 30 juin 2015 et ce furent trois jours formidables. Chers lecteurs de ce blog, vous aurez donc l'occasion d'entendre parler à plusieurs reprises de ce colloque tant il a été riche en rencontres, en découvertes et si stimulant de voir ce qui se passe dans le monde entier, car oui, la quasi totalité des continents était représentée: nous étions 116 participants venus de toute l'Europe mais aussi d'Asie avec l'Inde, le Japon ou la Corée du Sud, d'Amérique du Sud avec le Brésil, d'Amérique du Nord avec le Canada et les États Unis.

Ce colloque s' inscrit à la suite de celui ayant eu lieu à Paris à la Fondation Singer - Polignac en juin 2013 voir ici et dont le thème était "Histoire de la Cécité et des Aveugles" et initié par Zina Weygand, "doyenne des études sur la cécité" comme l'a rappelé Hannah Thompson, co-organisatrice avec Vanessa Warne de ce magnifique colloque.

Dans la présentation de ce blog, nous avions indiqué qu'il n'y avait pas de prétentions universitaires. Ce que nous avons vu et entendu lors de ce colloque nous donne envie de le partager avec vous parce qu'il y a des personnes que nous avons envie de vous présenter, parce qu'il se fait des choses très intéressantes en matière d'accessibilité culturelle, parce que le thème de ce colloque est en parfait accord avec l'esprit de ce blog.

Le programme complet est disponible ici. Plusieurs sessions ayant lieu en parallèle, il a fallu faire des choix. Néanmoins, nous avons eu deux séances plénières. L'une avec Georgina Kleege, auteure américaine, entre autres, de 'Sight Unseen' dont il faudra que l'on parle ici un jour, et l'autre avec Zina Weygand et son allocution sur Jacques Lusseyran, héros français de la seconde guerre mondiale, résistant aveugle dont nous avions parlé ici grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference Zina Weygand et Hannah Thompson - Blind Creations Conference

Photos prises lors du colloque Blind Creations : Georgina Kleege sur la photo de gauche, Zina Weygand et Hannah Thompson sur la photo de droite

Extant, troupe de théâtre anglaise composée de comédiens professionnels déficients visuels, et représentée ici par Maria Oshodi, a présenté un dispositif haptique appelé Flatland. Nous avons eu une démonstration avec deux volontaires.

Flatland - Freya - Blind Creations Conference Flatland - Frédéric - Blind Creations Conference

Pour finir la première journée de colloque en beauté, il y a eu une rencontre et un échange avec plusieurs artistes qui nous ont présenté leur travail: David Johnson, Florian Grond, Teresa Payne, Partho Bhowmik pour le projet Blind with Camera, Aaron McPeake, Alice Entwistle et Lou Rockwood.

Discussion avec les artistes

Autre moment marquant du colloque, une rencontre intitulée "Creative Writers' Roundtable", très franco - canadienne, avec Ryan Knighton, Naomi Foyle, Frédéric Grellier, Romain Villet et Rod Michalko dont nous reparlerons plus précisément plus tard. Ceux qui lisent régulièrement ce blog connaissent au moins deux de ces auteurs, Romain Villet, pour Look et Ryan Knighton pour son portrait, chacun ayant fait l'objet d'un billet.

Table ronde avec les auteurs - Blind Creations Conference

Autour de ce colloque, avaient lieu également des évènements comme un atelier animé par David Johnson où les participants devaient travailler un bloc d'argile en produisant des formes qui ne devaient pas ressembler à quelque chose de connu. Cela a donné lieu à une imagination débordante, de véritables sculptures comme on peut l'apercevoir sur cette photo prise par Hannah Thompson à l'issue de l'atelier:

réalisations créées dans l'atelier animé par David Johnson, photo de Hannah Thompson

Ou, pour conclure le colloque, une visite audiodécrite de la Galerie des Peintures, avec Vanessa Warne sur la photo ci-dessous.

peinture audiodécrite par Vanessa Warne, Galerie des Peintures

Voilà un rapide aperçu de ce colloque où cécité et créativité étaient à l'honneur, où l'art se faisait avec, par et pour les personnes aveugles et déficientes visuelles. Trois jours d'échanges, de rencontres, de mélange de générations entre les plus expérimentés et les étudiants, tous motivés par cette nécessité de donner et permettre un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle.