Vues intérieures

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vendredi 27 décembre 2019

A ecouter - quelques podcasts et plus

Alors que le blog a fêté ses cinq ans en septembre dernier, nous avions envie de vous suggérer quelques podcasts (ou balados pour nos amis québécois).
Ils peuvent être en français ou en anglais, natifs ou issus d'émissions de radio, dont beaucoup issus de Radio France. Ils ont tous un rapport, de près ou de loin, avec la cécité et la culture, bref, avec la raison d"être de Vues Intérieures.
Et pour finir l'année, quelques suggestions musicales...

Moondog
Dans un précédent billet, nous avions évoqué la possibilité d'enrichir notre liste de musiciens.
Commençons par un être inclassable mais dont l’œuvre est fascinante : Louis Thomas Hardin, alias Moondog ou encore "le Viking de la 6ème avenue".
Nous avions (re)découvert ses compositions à l'occasion d'une émission diffusée il y a quelques étés sur une des radios du service public. Cette série d'émissions consacrées à Moondog était l’œuvre d'Amaury Cornut, spécialiste du compositeur et auteur d'une biographie en français.
Nous vous donnerons quelques liens pour des émissions allant de 2016, année du centenaire de la naissance de Louis Thomas Hardin, à 2019, vingt ans après sa mort.

Moondog à New York

Cet automne, le 29 septembre dernier précisément, l'un des épisodes de l'émission 59 rue des Archives, sur TSF Jazz, était consacré à Moondog. Cette émission présentée par David Koperhant, Bruno Guermonprez et Rebecca Zissmann, "dans les coulisses de la grande histoire du jazz", revient sur la vie d'un musicien et présente aussi ses œuvres essentielles en posant le contexte, en décortiquant la composition. Le lien pour le podcast est donné ci-dessus.
Si cela vous a donné envie d'en savoir plus sur Moondog, il y a aussi cette émission de Sébastien Lopoukhine sur France Culture diffusée fin mai 2016 Moondog, l'inconnu de tous ou le génie de quelques uns avec des liens vers d'autres émissions comme cet atelier de la création qui lui est consacré ou un épisode de feu Continent Musiques présenté par Matthieu Conquet, Au croisement de Moondog diffusé au tout début de l'année 2018.

Joe Strechay et See
En 2017, encore sous le charme de notre voyage très théâtre de Chicago et notre rencontre impromptue avec Jay Worthington, comédien déficient visuel faisant partie de la compagnie du Gift Theatre, nous avons eu l'occasion de l'entendre raconter son parcours et ses difficultés à se faire reconnaître en tant que professionnel dans un podcast qui s'intitule Reid my Mind et dont l'auteur, Thomas Reid, a perdu la vue en 2004. Africain américain aveugle, il ne trouvait pas de portraits positifs de personnes ayant des liens communs avec lui. Il a donc décidé de créer son émission et d'interviewer des gens, notamment déficients visuels, qui avaient réussi à se faire une place parmi les autres. Si l'on ne peut plus accéder à la version audio de l'émission avec Jay, la transcription écrite reste disponible sur ce lien.

Plus récemment, à l'occasion du lancement de la série See sur Apple TV+, T. Reid a interviewé Joe Strechay, producteur de la série, mais aussi conseiller artistique pour tout ce qui a trait à la déficience visuelle. C'est déjà lui qui avait conseillé et entraîné Charlie Cox pour son rôle de Matt Murdoch dans la série Daredevil sur Netflix. Dans cet épisode du podcast, Joe Strechay raconte comment il en est venu à travailler pour l'industrie cinématographique et des séries télé. Et si les rôles principaux sont portés par des comédien.ne.s voyants qu'il a fallu conseiller, See compte dans ses rôles secondaires plusieurs acteurs déficients visuels dont il a fallu aussi assurer la sécurité et l'autonomie sur les lieux de tournage.

Danser
C'est une émission plus ancienne mais c'est un vrai plaisir d'entendre Saïd Gharbi parler de son travail avec Wim Vandekeybus et de sa découverte de la danse qui influence aujourd'hui sa façon de se déplacer: Danser dans le noir.
Par ailleurs, si "danser dans le noir" vous inspire, nous vous invitons à découvrir le travail de la compagnie Acajou qui développe des outils pour faciliter l'apprentissage de la danse lorsque l'on est déficient visuel, et qui a aussi créé des spectacles avec Saïd Gharbi.

Un peu de musique de Noël?
Si vous avez envie d'écouter de la musique de Noël un peu revisitée, Justin Kauflin, musicien de jazz et protégé de Quincy Jones (excusez du peu!) a sorti un album titré opportunément Christmas Candy, Candy étant le nom de son chien-guide qui figurait sur la pochette de son album Dedication.

Couverture du CD Christmas Candy
Couverture du CD Christmas Candy de Justin Kauflin
Le dessin est réalisé par Zoe R., 5 ans.
Au premier plan, un chien noir, Candy, le chien-guide de Justin Kauflin

On peut écouter quelques morceaux joués par Justin Kauflin sur le site de soundcloud ou aller sur son site, Justin Kauflin.

Voilà quelques suggestions mettant en avant des artistes mais aussi des émissions ou des podcasts que nous écoutons régulièrement.

lundi 4 avril 2016

Colloque Sensorialité et Handicap

Ce colloque international co-organisé par Universcience et l'INS HEA s'est tenu à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris du 17 au 19 mars 2016.
Son sous-titre était : "Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer".

Logo colloque Sensorialité et Handicap - illustration des cinq sens

Si les deux premières journées nécessitaient une inscription préalable, la troisième journée était ouverte au grand public dans le cadre de la Semaine du Cerveau.
Vous trouverez ci-dessous le résumé du programme mais nous nous intéresserons particulièrement à la plénière 3 qui présente des adaptations dans les musées et l'accès à l'art qui permet également de "réviser" ce que nous avons vu le matin, lors de la table ronde 4 sur la lecture d'images tactiles et de dessins en relief.

Carcassonne - découverte tactile des remparts
Exploration tactile du dessin en relief des remparts de Carcassonne tiré de l'ouvrage consacré à la cité dans la collection Sensitinéraires

Résumé du programme

Jeudi 17 mars 2016

Conférence de Vincent Hayward sur : "les bases physiques du toucher et leurs effets sur la perception"
Connaissances sur le toucher, suppléances perceptives

Deux tables-rondes en parallèle:
Table ronde 1 : Le toucher pour les élèves en situation de handicap et pour les autres (toucher et pratiques inclusives)
Table ronde 2 : Toucher, multimodalité et communication

Conférence de Bertrand Vérine : Le vocabulaire tactile existe : je l'ai entendu

Vendredi 18 mars 16

Conférence d'Edouard Gentaz : L'exploration multisensorielle dans les apprentissages

Deux tables-rondes en parallèle :
Table-ronde 3: Des perturbations du toucher à l'utilisation quasi exclusive du toucher dans diverses situations
Table-ronde 4: La lecture d'images tactiles et de dessins en relief

Le braille : apprentissage, enseignement
Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Samedi 19 mars 2016

Les bases physiques du sens du toucher
L'anatomie des mains, à la croisée des arts et des sciences
Le toucher, au coeur des apprentissages
Le toucher à la naissance, une acquisition pour la vie

Ainsi que des démonstrations et ateliers le samedi après-midi

Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Nous reviendrons plus précisément sur les présentations faites le vendredi après-midi, en totale adéquation avec le thème de ce blog.
Les intervenants lors de cette plénière étaient:
Aldo Grassini (Musée tactile Omero, Ancone, Italie) : Il faut chercher une esthétique du toucher
Marie-Pierre Warnault et Anne Ruelland (Cité de l'Architecture et du Patrimoine, Paris) : S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher
Laura Solaro (Musée du Louvre, Paris) : La Galerie tactile du musée du Louvre. Témoignage sur une pratique éducative innovante
Delphine Demont (Compagnie Acajou, Paris) : Toucher pour s'ouvrir à soi : danser

Le musée tactile Omero
Ce musée a été créé à Ancone en 1993 et est devenu musée d'état en 1999. On pourra trouver une présentation en français ainsi qu'une en anglais en pièces jointes.

Logo du musée tactile Omero

La présentation parlait particulièrement de l'esthétique du toucher.
Voici le résumé :
Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer, mais aussi toucher pour un accès à l'expérience esthétique de l'art. On a jusqu'à présent essayé de comprendre les potentialités cognitives du toucher sans beaucoup s'intéresser à ses potentialités esthétiques. Cette question est cependant devenue primordiale pour penser une véritable intégration culturelle des aveugles : l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle, et l'art est un élément essentiel de la culture.
Mais un aveugle peut - il vivre une expérience de l'art authentiquement esthétique?
Le toucher permet la connaissance de certaines propriétés spécifiques, impossibles à percevoir par les autres sens : le poids, la température, la solidité sont des qualités exclusivement tactiles. D'autres propriétés peuvent être perçues par d'autres sens, mais ne peuvent être atteintes concrètement que par le toucher : la tridimensionnalité, le lissé, le relief d'une ligne, le vide et le plein, etc. Mais le toucher offre un plaisir différent de celui de la vision et a sa spécificité.
La formation d'une image visuelle et celle d'une image tactile suivent des voies différentes, mais elles peuvent toutes deux inspirer d'authentiques expériences esthétiques. Il existe une voie vers l'art qui part de la sensation tactile et utilise des éléments qui ne sont pas seulement cognitifs, mais aussi émotionnels : tandis que par la vue, le sujet et l'objet restent distincts, qu'il y a toujours un espace qui les sépare, le contact tactile élimine l'espace. Le toucher contient donc une participation affective qui n'est pas appréhendable par la vue.
Si ce constat a une validité pour les aveugles, pourquoi ne pourrait - il pas en avoir une aussi pour les voyants? Ajouter le plaisir du toucher au plaisir du voir propose une approche nouvelle de la jouissance liée à l'art. Il faudrait donc créer une théorie esthétique du toucher qui n'existe pas encore.

Photo du musée tactile Omero - sculptures

Ce que j'ai retiré de cette présentation, c'est cette phrase : "l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle", que je partage totalement. Oui à l'accessibilité culturelle et à l'inclusion. C'est aussi la démarche de ce musée.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine
"S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher" était le sujet présenté par la Cité de l'Architecture et du Patrimoine qui a une offre d'activités pour le public handicapé.
Ce qui m'a intéressée dans cette démarche, c'est aussi, depuis 2010, la création de deux ateliers accessibles à tous les publics, "Sculptures cachées" et "Toucher pour dessiner". J'aime cette façon d'envisager le partage de la culture, l'appropriation par tous, même par le biais de divers moyens, d'un corpus commun. Mais voyons, dans le résumé ci-dessous, le détail de ces ateliers.

Qu'il s'agisse de médiation ou de création d'outils pédagogiques manipulables, l'équipe de la direction des publics de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine fait appel au principe de la conception universelle. Cette démarche repose sur le fait que ce qui est conçu pour les personnes en situation de handicap peut être utilisé par tous. Dans ce cadre, nous présenterons deux ateliers que nous avons conçus et qui mettent en jeu le toucher à destination de tous les publics.
Le premier est un atelier qui consiste à découvrir de manière tactile des fragments architecturaux cachés à la vue des participants. Cet atelier, accompagné par une médiation humaine, est pratiqué lors d'évènements culturels.
Le deuxième atelier est intitulé "Toucher pour dessiner", il prolonge le précédent en proposant aux visiteurs, à l'issue d'une découverte tactile d'un dessin en relief, de le reproduire à leur tour sur un support adapté. Cet atelier, créé dans le cadre d'une exposition temporaire, se pratiquait en autonomie.
Après avoir exposé les objectifs et principes de ces ateliers, nous analyserons les retours d'expériences obtenus auprès des différents types de visiteurs. Nous ouvrirons ensuite le débat sur la question des bénéfices que le public voyant peut tirer d'une telle pratique du toucher en terme de mémoire, de représentation mentale, d'appropriation, et plus généralement d'appréhension du monde par un sens souvent négligé, le toucher.

La Galerie tactile du Louvre
Créée initialement pour le public déficient visuel en 1995, la Galerie tactile du Louvre a connu une évolution des publics depuis 201. Découvrir la Galerie tactile du Louvre dans ce podcast (ou baladodiffusion).
Elle est aujourd'hui ouverte aux publics handicapés, aux groupes scolaires et périscolaires, aux publics éloignés de la culture muséale. En accès libre, elle est ainsi accessible à tous les visiteurs.
Car si le toucher est indispensable aux déficients visuels pour appréhender une sculpture, il est idéalement requis chez tout visiteur souhaitant apprécier pleinement une oeuvre sculptée. Intrinsèquement lié à l'acte de création du sculpteur, le toucher nous renvoie à la matérialité de l'oeuvre. La découverte tactile permet donc d'aborder des questions fondamentales posées par la sculpture (volume, relief, surface...) et de les comprendre de façon concrète et directe.
Cette approche a depuis insufflé une dynamique nouvelle dans la conception de dispositifs de médiation dans les salles du musée (interprétations tactiles des oeuvres au département des arts d'Islam, échantillons de matériaux dans la nouvelle Petite Galerie).
A partir de 2011, la question s'est posée au sein du Service Éducation et Formation de concevoir un module de formation destiné aux acteurs du monde éducatif. Ce module, intitulé "Toucher et voir, pour mieux apprécier la sculpture" est régulièrement proposé et s'insère dans le catalogue d'offre de formations du musée. Dans une approche universelle, elle s'adresse autant à des relais travaillant avec un public non voyant et mal voyant qu'aux éducateurs, animateurs et enseignants de tout niveau scolaire et aux relais du champ social.

La Compagnie Acajou
Si vous suivez ce blog, nous vous avons déjà parlé de la Compagnie Acajou dans le billet consacré à Saïd Gharbi, et qui fait un travail fort intéressant avec les personnes déficientes visuelles et dont les projets s’organisent autour de quatre axes majeurs :la création de spectacles, l’accès à la pratique chorégraphique, l’accès à la culture chorégraphique, ainsi que la création d'outils pédagogiques adaptés.

Logo de la Compagnie Acajou - oeil fermé

Mais lisons le résumé ci-dessous :
Nous travaillons notamment sur les différentes possibilités de solliciter la sensibilité du corps dans sa globalité : en introduisant une conscience et/ou des actions sur et avec la peau, les muscles, les tendons, les articulations, le système nerveux..., nous stimulons l'ensemble du système somesthésique. Nos exercices incluent des appuis sur soi et des manipulations, pour prendre conscience de son enveloppe charnelle, de l'architecture du corps humain et des restructurations internes permanentes dès qu'il y a mise en mouvement. Nous proposons également des outils pédagogiques tactiles qui invitent le danseur à mieux construire son imaginaire corporel ou chorégraphique, à partir d'un contact efficient sur un objet extérieur à lui, mais dans un mouvement d'appropriation impliquant un retour sur soi et une transcription à travers son propre corps. Ces approches spécifiques à notre compagnie viennent nourrir le toucher du danseur, en questionner et peut-être en repousser la profondeur, l'impact et les limites; elles ouvrent également de nouveaux espaces de recherche pour interroger le mouvement d'appropriation et l'investissement spécifique qu'entraîne le toucher - la somesthésie active pouvant devenir révélatrice de l'imaginaire et de la personnalité de chacun.

Commentaires

Ce billet s'est concentré sur une petite partie de ce qu'il s'est dit lors de ce colloque international. Il s'est dit beaucoup de choses intéressantes, beaucoup sur le toucher d'un point de vue scientifique, beaucoup sur l'apprentissage et l'enseignement, notamment de l'importance du braille et du toucher pour appréhender mieux les choses.
Dans ce concentré autour des adaptations dans les musées et l'accès à l'art, ce que je retiens, c'est cette idée récurrente de conception universelle et de dispositifs accessibles à tous. Il reste encore beaucoup à faire mais voir, par exemple, l'évolution du public ayant accès à la Galerie tactile du musée du Louvre, ou se renverser des processus de conception (partir d'un dispositif accessible au public déficient visuel pour l'offrir à tous les visiteurs du musée) donne des raisons de se réjouir.
Nourrissons-nous de nos différences, et mettons à profit tous nos sens pour appréhender une oeuvre...
L'accessibilité universelle profite à tous.

Pour finir, voici le lien vers l'État des lieux de l'accessibilité des équipements culturels du ministère de la Culture et de la Communication. Parce qu'il reste encore des offres à développer, des équipes à sensibiliser, des bâtiments à rendre physiquement accessibles...

mardi 1 septembre 2015

Retour sur une annee de blog - La cecite au coeur de la creation

Le blog Vues Intérieures fête son premier anniversaire, l'occasion de faire un petit retour en arrière mais surtout d'ouvrir sur le futur et les possibles.

Créé à la suite de deux coups de coeur pour un roman, Look de Romain Villet, et un film, Imagine d'Andrzej Jakimowski, qui donnaient une autre perception de la cécité, le blog s'est construit au fil des rencontres, des découvertes et des surprises.

De belles découvertes et de bonnes surprises, il y en a eu tout au long de cette première année. S'il était d'emblée certain que le blog parlerait de Bruno Netter, de Ryan Knighton ou encore de Melchior Derouet , la découverte de l'artiste Carmen Papalia ou du danseur Saïd Gharbi a fait partie des belles surprises.

Cette première année a aussi été l'occasion de parler de cécité et de déficience visuelle dans la culture en général, mais aussi en particulier. Artistes déficients visuels ou personnes oeuvrant pour l'accessibilité culturelle, film ou roman dont au moins un des personnages principaux est aveugle ou malvoyant, éditeur ou collection réalisant des ouvrages accessibles, festival accessible ou initiative collective pour réfléchir et travailler sur un sujet tel que ''Art contemporain et Déficience visuelle'', le blog Vues Intérieures a juste envie de (dé)montrer que la déficience visuelle, cécité ou malvoyance, peut (et doit) sortir du domaine médical, parce qu'elle est un sujet passionnant et foisonnant que le domaine culturel doit embrasser. En cela, le magnifique colloque international "Blind Creations" qui s'est tenu au Royal Holloway en juin 2015 en a été la parfaite illustration.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Too Big to Feel , oeuvre de David Johnson réalisée au Royal Holloway pour le colloque Blind Creations, juin 2015

Lors de ce colloque, il y a eu plusieurs communications autour de l'audiodescription, système qui permet au spectateur aveugle ou malvoyant d'avoir des descriptions sur les décors, les personnages, le déroulement de l'histoire lorsqu'il s'agit d'actions purement visuelles. Ce système se développe, notamment dans les cinémas, et permet ainsi au spectateur déficient visuel de profiter pleinement du film. Les théâtres aussi proposent des séances en audiodescription, souvent associées à des visites tactiles permettant au spectateur de découvrir les costumes ou le dispositif scénique. Cette dernière configuration suppose, le plus souvent, des horaires précis pour des séances identifiées. Il existe aujourd'hui des dispositifs, tel celui des Souffleurs d'Images qui sont plus "légers" à mettre en place, personnalisable et s'adressant aussi à un autre type de public. Ces deux propositions sont complémentaires et ne doivent en aucun cas s'opposer.

L'accessibilité à la culture s'avère encore un domaine à conquérir, à améliorer. Que l'on parle de spectateurs handicapés ou d'artistes ou techniciens handicapés. Cet été, saison où les festivals fleurissent, sont apparus plusieurs articles, en France et chez nos voisins anglais notamment, qui parlaient de l'accessibilité de tels lieux. Si cette "profusion" d'articles fait plaisir, les personnes handicapées revendiquant enfin le droit de participer comme tout un chacun à ces plaisirs estivals, il est à noter que cela est encore loin d'être généralisé. Et si des efforts sont faits pour faciliter les déplacements des utilisateurs de fauteuils roulants, peu de choses à noter pour les visiteurs aveugles ou malvoyants qui auraient envie d'y aller seuls. Mentionnons ici encore le CRTH et les Souffleurs d'Images présents au Festival d'Avignon, et lisons cet article expliquant le fonctionnement du tandem personne aveugle/souffleur.

Si la présence de personnes handicapées parmi le public s'avère encore limitée, que dire de la présence d'artistes ou techniciens handicapés? Si la loi de 2005 impose, en principe et si le lieu échappe aux dérogations, la mise en accessibilité de la salle de spectacle, qu'en est-il de la scène? Il est intéressant de lire cet article de Vivre FM sur l'égalité professionnelle et le handicap dans le monde du spectacle où l'on entend Pascal Parsat, directeur du CRTH qui dit que si le handicap ne fait pas le talent, tout le monde devrait avoir la possibilité d'exprimer son talent sans que le handicap soit un obstacle. Lire aussi (en anglais) l'article où Jenny Sealey, directrice de la compagnie de théâtre Graeae Drama Schools are'nt embracing talent disabled people tient un discours similaire.

Le 25 octobre 2014 s'est tenue la rencontre nationale "Handicap visuel et création chorégraphique" à la Briqueterie, centre de développement chorégraphique du Val de Marne à Vitre sur Seine à laquelle participait Saïd Gharbi. La Compagnie Acajou a mis en ligne quatre vidéos qui retracent cette rencontre. Ce qu'on y entend aussi, c'est la nécessité de professionnaliser la formation de danseurs aveugles ou malvoyants pour qu'ils soient crédibles et non risibles.

C'est à cela que le blog a envie de croire. Cette idée aussi que les arts peuvent changer le regard sur la cécité. Merci à Hannah Thompson, co-organisatrice du colloque "Blind Creations" pour son article (en anglais) paru dans The Guardian cet été How the arts can help change attitudes to blindness. Avec un résumé en français ici.

Soyons ouverts à toutes les possibilités. Ne nous privons pas de talents!

jeudi 26 mars 2015

Saïd Gharbi - danseur

C'est grâce au documentaire, décidément incontournable, La Nuit qu'on suppose réalisé par Benjamin d'Aoust que j'ai découvert Saïd Gharbi.

Saïd Gharbi et Colline Etienne, photo de Benjamin d'Aoust, Fairy Mix Photo de Benjamin d'Aoust, Saïd Gharbi et Colline Etienne, Fairy Mix

Tellement à l'aise dans ses mouvements, émouvant dans cette scène de corps à corps silencieux, j'ai évidemment eu envie d'en savoir plus.

C'est presque par hasard que Saïd Gharbi est devenu danseur en 1992 alors que Wim Vandekeybus cherchait des danseurs aveugles pour un spectacle. Cet article du Soir datant de 1994 revient sur les premiers spectacles du danseur Saïd Gharbi chez Vandekeybus.

C'est dans la fameuse compagnie Ultima Vez de Wim Vandekeybus qu'il rencontre Ana Stegnar, danseuse et chorégraphe, qui le rejoindra en 2004 dans la compagnie Les BGM, qu'il a fondée en 2002.

Depuis, se pose sans cesse la question de montrer ou non sa cécité sur scène.

Il l'aborde pour la première fois en 2004 dans "Miros". "Dans un monde obsédé par les apparences et la vitesse, l’aveugle vit à contre-courant. Miros développe un langage chorégraphique théâtral et particulièrement physique reposant, à l’instar de la vie du non-voyant, sur l’impulsivité et la systématisation du mouvement. La musique joue ici un rôle essentiel, à la fois moteur narratif et guide pour le danseur aveugle. Dans ce paysage sonore, la présence d’un violoncelle vient tailler des points de repère, sculpter l’espace pour lui offrir une perception alternative. Pour rendre compte de l’expérience des non-voyants, la scénographie entretient un dialogue permanent entre ombre et lumière plongeant par moments le spectateur dans une obscurité totale."

Miros, avec Saïd Gharbi, les ballets du Grand Maghreb, photo de Kurt Van der Erst Miros, Saïd Gharbi, photo de Kurt Van der Erst

En parallèle à sa compagnie, Saïd Gharbi mène d'autres projets, participe à d'autres spectacles. Ainsi, en 2007, il participera à "Black Wrap" pour la compagnie Theater Stap, ou en 2012, "Clairières" avec la compagnie Acajou.

Clairières, captation du 23 octobre 2012

photo Clairières, Saïd Gharbi et Delphine Demont Photo issue du spectacle Clairières avec Saïd Gharbi et Delphine Demont

Réalisée en 2012, l'émission Sur les Docks, Danser dans le noir est à écouter d'urgence.

Alors danseur débutant chez Vandekeybus, pour apprendre les mouvements, Saïd Gharbi écoute le souffle du danseur, le rythme du mouvement sur le sol, puis le décompose, l'analyse par le toucher et se fait corriger par un autre danseur. Il répète le mouvement puis il improvise à son tour des mouvements sur la musique que les autres danseurs reprendront. Dans le spectacle "Clairières", Delphine Demont et Saïd Gharbi questionnent ce avec quoi la cécité du danseur peut jouer (et se jouer): regarder/voir, regarder/écouter, observateur/observé, maîtrise/sujétion, perte/recouvrement... Le travail et la réflexion autour du non vu, de la façon de travailler la chorégraphie, l'échange, sont vraiment intéressants et permettent de s' aventurer sur des terrains peu exploités ailleurs.

Certes, il faudra attendre le 7 mai 2015 pour connaître le programme du Festival de Marseille, Danse et Arts Multiples, mais on sait déjà qu'il y aura des ateliers de danse intégrée dont ceux animés par les BGM, compagnie de Saïd Gharbi et Ana Stegnar dont on peut mieux faire connaissance ici. Ouverts à tous, n'hésitez pas à vivre une expérience sensorielle probablement inédite pour la plupart d'entre nous. Et on pourra voir Saïd Gharbi dans "Clairières" de la compagnie Acajou, créée par Delphine Demont.

A lire aussi, les documents joints présentant la compagnie Acajou qui oeuvre depuis 2005 pour que la danse soit accessible aux personnes aveugles, danseurs ou spectateurs et qui sera aussi acteur dans l'édition 2015 du Festival de Marseille avec un travail autour de la danse et la cécité.

Laissons - nous découvrir la danse autrement, partons à la rencontre de Saïd Gharbi...