Cette bande dessinée, sortie en octobre 2019 chez Grrr...ArtEditions, a pour auteure Anne-Sophie Servantie.
La dernière couleur fut le rouge raconte la vie de Doris Valerio, "un aventurier devenu sculpteur aveugle" comme l'indique le sous-titre. Une petite précision : Anne-Sophie Servantie est la compagne de Doris Valerio. Ce n'est pas une actu "people" mais cette information peut être utile pour comprendre la façon dont l'histoire est racontée car cette bande dessinée retrace la vie de Doris Valerio, "seul sculpteur professionnel non-voyant" comme il se décrit parfois, mais aussi celle de sa famille. Avant de continuer sur la BD en elle-même, vous pouvez trouver, sur son site, le parcours d'Anne-Sophie Servantie.

Couverture BD La dernière couleur fut le rouge

Mêlant plusieurs techniques, cette bande dessinée dense (128 pages) est aussi l'occasion de découvrir l’œuvre de Doris Valerio.

Quatrième de couverture

Testa dura!

Tête dure, comme sa mère l'appelait, il a fallu l'être face aux fatalités de la vie, la maladie, la pauvreté, l'inculture et la cécité. Certains abandonnent, d'autres vont jusqu'au bout de l'Art lorsque l'obscurité s'abat.

Cette BD est le récit en trois parties, de la vie de Doris Valerio, fils et petit-fils d'immigrés italiens, ex-aventurier explorant le monde en moto, et devenu sculpteur non-voyant reconnu. Une histoire mêlée à la Grande Histoire et qui laisse dans la famille, un sillage transgénérationnel d'atteinte de la vue, comme s'il fallait ne pas voir, ne pas savoir, qu'autrefois la religion a volé un enfant, et qu'un autre, dont il porte le prénom, est mort à la génération suivante.

Doris Valerio, sculpteur

Lorsque, au Japon, et parmi quatre cent artistes, le jury lui remit le prix du gouverneur de la ville de Kyoto en 1998 pour sa sculpture Bonheur, celui-ci ne savait pas que Doris Valerio était aveugle. Et quand il se présente, il se dit sculpteur, et éventuellement sculpteur aveugle et non aveugle sculpteur. Ce qui pourrait sembler juste un ordre de mots n'est pas une nuance. Cet ordre de mots change complètement le sens : Doris Valerio est un sculpteur, qui, il est vrai, est aveugle, mais c'est avant tout un sculpteur.
Dans le documentaire "Un ange sur mon épaule" réalisé par Stéphanie Keskinidès (visible sur le site de Doris Valerio, celui-ci explique qu'après avoir perdu la vue, il a suivi des ateliers de poterie à l'AVH (Association Valentin Haüy) où, très vite, on lui a dit qu'il faisait de belles choses. Très vite aussi, il dit en être parti parce qu'il voulait faire autre chose que des vases et qu'il n'avait pas envie de rester dans le monde des aveugles (voir aussi l'épisode raconté p102-104 dans la BD).

Sculpture de Doris Valerio, Déesse ci-contre, Déesse, Doris Valerio

Une partie de son histoire personnelle est racontée dans La dernière couleur fut le rouge mais si vous avez envie de savoir comment Doris Valerio travaille, quelles sont ses techniques, mais aussi ses inspirations, le petit documentaire cité ci-dessus est très intéressant mais il peut être également complété par d'autres reportages, comme celui réalisé dans le cadre de l'émission A vous de voir diffusée sur France 5.

La bande dessinée

Divisée en trois parties, la bande dessinée débute avec une introduction qui raconte la rencontre entre l'auteure, Anne-Sophie Servantie, et le sculpteur, Doris Valerio. Avec beaucoup d'humour d'ailleurs...
Viennent ensuite la première partie, Le blanc infiniment, la deuxième partie, Le rouge en face, puis la troisième, Et du noir naquit l’œuvre.

Voici comment l'éditeur présente la BD : "Le récit débute en noir et blanc (ou en sépia), la couleur explose en pleine période hippie puis s’estompe dans le gris du désert syrien avant de s’interrompre brutalement avec la cécité et renaître avec la découverte de la sculpture et la création du « Rouge-Doris », flamboyant et vainqueur !"
Le style de cette BD évolue en fonction du récit, des périodes de l'histoire, des sentiments. Il y a des dessins, des inclusions de photographies d'archives, de voyage ou de sculptures. C'est foisonnant, comme le récit et, parfois, le lecteur a un peu de mal à s'y retrouver dans les différentes générations, en particulier dans la première partie qui retrace l'histoire de la famille de Doris depuis son arrivée en France en 1923 à Homécourt, en Lorraine.

Cécité et intimité

L'intimité
Nous l'avons déjà dit, mais l'auteure de cette bande dessinée est la compagne de Doris Valerio. Si l'on sent beaucoup d'amour et d'admiration pour lui, il y a aussi une intimité qui n'aurait pu être là dans un autre contexte.
Dans l'introduction, par exemple, elle dit "Mon sculpteur aveugle... Aucun homme ne m'a jamais aussi bien aimée, aussi bien regardée."
Au fil des pages, l'auteure racontera aussi les nombreuses femmes qui ont traversé la vie de Doris, dès la plus tendre enfance d'ailleurs, à cause de son prénom, souvent féminin. Elle se met en scène, conversant avec Doris pour recoller, rassembler les souvenirs, n'hésitant pas, d'ailleurs, à "tricher" avec les portraits des personnes représentées. Qu'il s'agisse de bonnes- sœurs redessinées ou de femmes enlaidies, Anne-Sophie Servantie utilise son "pouvoir" d'autrice avec humour pour raconter aussi aussi l'histoire de "son" sculpteur aveugle...

On voit aussi, au fil des pages et du récit, le travail de "collectage" de l'auteure pour comprendre l'histoire de Doris et de sa famille, pour essayer de reconstituer des souvenirs, des décors...

Diabète
Dans ce récit inclus dans la Grande Histoire, il y a aussi le récit intime diabétique depuis son enfance.
De nombreuses vignettes sont consacrées à cette maladie qui s'inscrit dans l'histoire de Doris, dans le façonnement de son caractère, de sa relation avec les autres, et notamment la difficile relation avec son père...
Ainsi, p38, "Il est un enfant malade sur lequel on ne projette rien, ni avenir, ni fierté, ni transmission, ni rêves, une herbe folle, une toile vierge à peindre..."
"Les rêves, il a fallu les fabriquer, les arracher de force à la vie, mettre un peu de couleur dans tout ça!" L'auteure en profite aussi pour parler des progrès de la médecine face au diabète :

  • une espérance de vie réduite, dans les années 1960, p31 : "(...) De toute façon, il est tout le temps absent et promis à une vie sans doute pas très longue..."
  • les colonies de l'AJD(1) (Aide aux Jeunes Diabétiques), p32, qui permettaient aux enfants diabétiques de passer deux mois remplis de soleil et d'aventures en apprenant "le plus tôt possible à se tester, à se piquer seul, à devenir autonome dans cette maladie terrible qui ravage le corps de l'intérieur".
  • l'invention des seringues jetables, p56, qui donnent un peu plus de liberté de mouvement...
  • les difficultés potentielles pour voyager, p74 : "Comment vas-tu transporter ton insuline?", "J'ai fait fabriquer un double fond à ma sacoche de réservoir pour planquer deux cent seringues..."

(1) Ces colonies, partant de Paris, permettront à Doris de faire connaissance avec l'Art (p33) dès l'âge de quatre ans.

Il y a aussi la question du "Et si je n'étais pas devenu aveugle?", p38, et la réponse : "En vrai, je ne sais pas... J'étais d'une famille d'ouvriers, chez nous, quand tu étais ouvrier, tu étais un mec. Devenir artiste, c'était tellement loin de mon monde!"
"Une maladie chronique aussi grave que le diabète juvénile est une calamité et pourtant, elle lui ouvre les portes de la différence, les portes de l'Art. Aurait-il réussi à laisser émerger cette pulsion créatrice si la vie ne l'avait ainsi entravé, l'empêchant de suivre la Voie des Ouvriers?"

La cécité
La troisième partie de la BD commence quand Doris Valerio perd la vue, à trente ans.
Dans les premières pages de cette partie, des cases noir où n'apparaissent que des phrases ou des onomatopées, pour illustrer la cécité nouvelle et le désarroi de Doris. Puis réapprendre la vie au quotidien, p96, "Apprendre à toucher, à tâter, à tremper ton doigt dans le verre pour arrêter de verser l'eau à temps. Tellement de choses à comprendre!"
p97, "Sortir, aller voir le monde... Mais comment retourner dans le monde alors que tu te perds au coin de ta rue? D'une autre côté, trois ans c'est long, tu as suffisamment glandé!", "Alors il y eut les femmes".
p98, "Jusqu'à présent, elles étaient des filles, des copines, des petites amies.", "Après la cécité, elles deviennent des guides, des muses, t'ouvrant les yeux à l'Art, à une vie intellectuelle et spirituelle, voie interdite dans ta programmation familiale."

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissiez pas Doris Valerio, voilà un livre qui vous donnera l'occasion de retracer ses origines, son parcours de vie.
Par l'inclusion de photos d'archives, qu'il s'agisse de photos de famille ou de photos de voyage, vous rentrerez dans l'intimité de la vie de Doris Valerio. Les photos de son travail, ces belles sculptures allégoriques, vous donneront, nous l'espérons, l'envie d'aller découvrir son travail, en image mais aussi, à l'occasion, en "vrai".
Peut-être que nous ne partageons pas les mêmes points de vue de l'auteure quant au "sillage transgénérationnel", mais peu importe. Cette BD est faite avec le cœur, avec des techniques différentes qui permettent d'évoquer les différentes époques, différents sentiments, et c'est, pour le lecteur, un vrai tourbillon.
On peut cependant se demander, comme l'a fait légitimement l'auteure, p88, "Mais quel paradoxe de faire de ta vie une BD que tu ne pourras jamais voir!"
C'est effectivement un médium peu accessible, même si l'on trouve aujourd'hui quelques BD en version audio(décrite). Par ailleurs, à plusieurs reprises, il est également indiqué que les sculptures de Doris Valerio ne peuvent être touchées.
Pour compléter cette lecture, cherchez les documentaires, reportages consacrés à Doris Valerio. Il explique comment il s'est inventé des techniques pour pouvoir être un sculpteur aveugle. Utiliser des outils, adapter des techniques pour pouvoir arriver à maîtriser la matière. C'est passionnant...