Vues intérieures

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - Echolocation

Fil des billets - Fil des commentaires

lundi 21 novembre 2016

Voyageur - Lesley Beake - James Holman et autres grands voyageurs aveugles

Tout comme l'auteure de ce roman s'appuie sur un fait réel pour inventer une histoire, nous prendrons le prétexte de Voyageur pour parler de James Holman, Jacques Arago, qui, devenus aveugles, ont continué à voyager dans le monde entier à une époque (ils sont contemporains) où l'homme (occidental) partait à la découverte scientifique du monde... et finirons cette exploration par d'autres voyageurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui découverts au hasard, ou presque, de la toile.

Voyageur est un roman publié originellement en 1989 sous le titre Traveller par une maison d'édition au Cap, Afrique du Sud. A priori destiné à des lecteurs adolescents, cet ouvrage est aussi digne d'intérêt pour les adultes, qui, nous l'espérons, auront la curiosité de découvrir le "vrai" James Holman.
Cette édition française, traduite par Yvonne Noizet, a été publiée en 1996 par l'Ecole des Loisirs, dans la collection Médium.
Lesley Beake est une auteure établie en Afrique du Sud et publie en littérature jeunesse. Ses différents romans ont été traduits dans de nombreuses langues dont le français.

Couverture Voyageur - Lesley Beake

Comme à notre habitude, nous concentrerons notre "étude" autour de la cécité de James Holman, ou plutôt du James Holman dépeint par Lesley Beake, et de ce qu'elle signifie dans la relation à autrui et à son environnement.

Quatrième de couverture

Assis dans la cour, Traff Hamersberg, quinze ans, observe à travers la fenêtre le visage de James Holman, cet inconnu avec qui il va devoir passer plusieurs jours et qu'il déteste déjà.
James Holman est un jeune lieutenant de la Marine Royale anglaise, devenu aveugle il y a cinq ans, et qui a décidé que sa cécité ne l'empêcherait pas de voyager.
Traff va lui servir de guide sur la route qui mène à l'extrême pointe du continent africain.
En quittant la maison, Traff laisse provisoirement un beau-père avec qui il aimerait bien s'entendre, une mère avec qui il ne s'entend pas et dont il sous-estime la méchanceté, une vieille servante noire qu'il a toujours considérée comme sa vraie mère... et une jeune fille, Poppy, dont il est amoureux.
La route est dangereuse, pleine d'imprévu. Mais c'est grâce à ce voyage et à son amitié naissante avec Holman, que Traff va pouvoir affronter le drame qui l'attend à son retour.

Contexte

L'auteure, née en Écosse, est partie très jeune s'installer en Afrique du Sud.
James Holman, quant à lui, était anglais, lieutenant dans la Marine Royale, et perdit la vue à vingt-cinq ans. Après une période difficile, il décida de faire ce qu'il savait faire de mieux : voyager et partir à la rencontre de l'Autre...
Lesley Beake a choisi comme fil conducteur de son roman l'arrivée de James Holman au Cap et son escapade jusqu'au bout du continent, au Cap de Bonne Espérance.

Pour installer l'histoire et le personnage de James Holman, elle choisit de nous présenter les premières pages du journal de ce dernier daté de septembre 1824. En voici quelques passages...

Premières lignes, p.7 "A l'âge de vingt-cinq ans, je suis devenu aveugle. Il m'a fallu du temps, depuis lors, pour arriver à écrire ces mots. Mais maintenant j'aborde une nouvelle vie, une nouvelle façon de penser, car il ne sert à rien d'avoir sans cesse la nostalgie du passé."
p.10 "J'écris cela maintenant non pour provoquer la pitié - cela n'aide guère l'aveugle - mais comme origine de mon histoire. J'ai connu autrefois un aveugle dans le village où j'ai passé mon enfance. Il n'était pas vieux. (...) Pendant quatorze ans, j'ai vécu dans ce village, et pendant tout ce temps, il est resté assis tous les jours sur la même chaise. (...) Quand j'ai appris que je serais aveugle, je pensais à cet homme. (...) Et je pensais que jamais, au grand jamais, je ne serais comme cet homme. J'aurais une vie. Je ne deviendrais pas un mort vivant à l'âge de vingt-cinq ans."
p.12 "Lorsque je fus capable de me lever de mon lit, on me donna une chaise près de la fenêtre, et je pouvais sentir la brise fraîche sur mes joues et le faible soleil saturé d'eau lorsqu'il y en avait. A nouveau, je pensai à l'aveugle du village. (...) C'était lui qui m'avait fait demander une canne à mes amis pour pouvoir explorer le sol devant moi. (...) Entre l'aveugle et la colère, j'avais d'assez bonnes raisons d'apprendre le métier d'aveugle."
p.14 "Chaque jour, j'allais un peu plus loin en tapant de ma canne. Au-delà de la porte, sur la rue pavée, tap, tap, sur les pierres et les murs. J'appris à ne pas paniquer quand ma canne avançait et qu'il n'y avait rien. J'appris à tâter autour du vide jusqu'à ce qu'il y eût quelque chose pour me guider."

Le chapitre 2 relate l'arrivée de James Holman dans la maison du marchand Johan Hamersberg en janvier 1828. A son arrivée, James Holman est épié par Traff Hamersberg, le fils de la famille âgé de quinze ans et qui doit accompagner ce dernier au Cap de Bonne Espérance alors qu'il n'en a absolument aucune envie. Ce chapitre permet justement de faire la connaissance de ce garçon mal dans sa peau qui voue une passion pour la peinture, détail fort important pour la suite (romancée) de l'histoire.

Le chapitre 3 permet, quant à lui, de faire un peu mieux connaissance avec James Holman et son observation du monde. Comment il "fonctionne", comment les gens interagissent avec lui... A noter, par ailleurs, que nombre des situations décrites en suivant sont finement observées et toujours d'actualité.
p 41 "La cécité était un piège qui le retenait solidement dans un réseau de dépendances envers les autres."
p 41-42 "Ils lui avaient donné un verre de bon vin, mais personne ne lui avait dit où le poser, alors il le serrait maladroitement dans sa main droite et le vin chauffait sous ses doigts."
p 42 "Ce n'était pas encore une maison confortable pour lui. Il y avait trop de meubles inconnus, et le sol ciré était glissant sous ses pieds mal assurés. Des petits tapis auxquels il ne s'attendait pas, des chaises abandonnées dans des couloirs où des chaises n'avaient rien à faire, tout cela le perturbait."
p 43 "C'était là une des difficultés d'être aveugle : ne pas pouvoir voir quand la conversation changeait de direction, quand on vous regardait en attendant une réponse."
pp 44-45 "Absolument ravie de faire votre connaissance, monsieur Holman! hurla-t-elle. (Pensait - elle qu'il était sourd aussi?)
Comment ALLEZ-vous aujourd'hui? (Et stupide également?)"
p 48 "Parlez - nous donc de vos voyages, monsieur Holman. C'est si courageux de votre part de circuler comme cela tout seul alors que vous ne voyez pas."
pp 48-49 "Tintement de cristal fin, petite cascade de rires soudaine, coupe de noisettes salées passée parmi les invités par quelqu'un aux pieds nus. (...) Une fenêtre fut ouverte et du jardin arrivèrent davantage de senteurs. Quelqu'un avait arrosé le parterre de fleurs tout près. Citrons et peut-être gardenias."
p 53 "Madame Hamersberg, auriez vous l'amabilité de veiller à ce que j'ai seulement de petites portions? Peut-être vos serviteurs pourront - ils couper ma viande. Et peut-être (...) mademoiselle Turner me dira-t-elle ce qu'il y a sur chaque plat quand il arrivera?"

Tout au long de l'histoire, l'auteure donne corps à James Holman et sa façon de construire son environnement, souvent juste, comme nous l'avons dit précédemment, parfois dans un élan enthousiaste, voire exagéré. Certains textes parlant d'Holman, le vrai et non le personnage romancé présenté ici, disent qu'il est le premier à avoir décrit l'écholocation humaine, dont nous avions déjà parlé ici notamment à propos du film Imagine.
Mais revenons au roman où d'autre passages nous apprennent comment il se fait une idée des gens qu'il rencontre.
pp 71-72 "Lorsque la douleur n'était pas excessive, dans ses bons jours comme aujourd'hui, être aveugle était presque une gageure. Comme un puzzle qu'il fallait constituer à partir de divers éléments pour en faire un tout. Tant de choses que les gens disaient sur eux-mêmes devaient être interprétées avec la vue : la façon dont ils s'habillaient, les couleurs qu'ils choisissaient de porter, leur taille, s'ils étaient gros ou minces, soignés ou négligés. Au début, il avait été insupportable à James Holman de ne pas savoir ces choses, mais maintenant il "voyait" d'une façon qu'il n'aurait peut-être jamais utilisée s'il avait vu. Maintenant, il établissait des images des gens qui n'avaient rien à voir avec la vue, et il avait l'impression que sa vue était plus exacte du fait de ses limitations."
pp 75-76 "(...) Holman s'étonna, et non pour la première fois, de la confiance accordée aux aveugles, comme si le fait qu'ils ne voient pas les rendait également parfaitement discrets par ailleurs."
p 117 "La montre à répétition qu ' Holman utilisait pour savoir l'heure à l'oreille sonnait les demi-heures avec une régularité monotone."

Lors du voyage à Simon's Town que James Holman fait en compagnie de Traff Hamersberg, il ne faut pas longtemps pour que James mette les points sur les "i". Et, finalement, à Traff pour comprendre comment James prend connaissance de son environnement.
p 118 "(...) Je ne suis pas idiot, et je ne suis pas incapable simplement parce que je ne vois pas. Je vous demande de me guider, de me dire tout ce qui présente de l'intérêt et plus tard d'écrire mes notes à ma place. Vous n'avez pas en plus à jouer le gardien d'enfant. Est-ce clair?"
"Dites-moi ce que vous voyez"
p 124 "Traff était presque capable de le faire voir. Il avait la capacité, la grande sensibilité, d'un véritable artiste et traduisait le paysage autour d'eux comme aucun guide ne l'avait fait avant pour James. (...) Maintenant, il avait trouvé quelqu'un qui regardait les choses qu'il aurait regardées lui-même et était capable de les décrire."
p 150 "Quand j'ai su que j'allais être aveugle, j'ai décidé de ne jamais laisser ma maladie être un obstacle à une vie pleine et entière."
p 167 "Mais il y a encore certaines communautés où on ne plaint pas l'aveugle, mais où on le craint. Il y a une aura de soufre et de sorcellerie autour de celui qui est différent."
pp 170-171 "Vous voyez, ce que vous touchez maintenant est d'un rose profond comme... comme des cerises presque mûres. Et cette partie (il bougea les doigts de James vers le bord de la fleur) est comme un bord rose pâle autour de la fleur. Un peu comme une robe de danse. Et la tige est vert foncé - un peu grise."
pp 172-173 "Mais Traff vit que les choses devenaient plus dures pour James. Là où les pierres étaient entassées les unes sur les autres, il était dangereux de marcher, même pour quelqu'un qui y voyait, et le visage de l'aveugle était blanc de tension. Par endroits, il devait presque ramper, utilisant ses mains tout autant que ses pieds pour sentir qu'elles étaient les pierres solides et quelles étaient celles qui le feraient dévisser sous son poids."
p 192 "Quand on a été aveugle pendant longtemps, il y a une sorte de sens - un sixième sens si tu veux - des objets des alentours. Par exemple, quand je vous ai persuadés de me laisser m'asseoir tout au bout du Point, tu te souviens que je vous ai demandé de m'indiquer précisément les dangers et les distances. (Oui, Traff pensa qu'il ne risquait pas d'oublier jamais.) Mais en même temps, j'avais une idée très précise qu'il n'y avait rien devant moi et de la grande distance qu'il y avait sous moi avant d'arriver à la terre ferme si je tombais. Ne pas voir peut presque être un avantage dans un cas comme celui-là."

Le roman se finit sur le (vrai) récit que James Holman fit de sa randonnée au Cap de Bonne Espérance : pp 262-263 "Nous avons gravi à nouveau la falaise et avons progressé jusqu'au sommet d'un rocher au-dessus d'une grotte, 276 pieds à l'aplomb au-dessus d'elle, et c'est là qu'à grand-peine je persuadai mes amis de me laisser m'asseoir à l'extrême pointe et fus obligé de les convaincre que ma confiance était fondée sur l'expérience avant d'obtenir leur consentement. Je dois admettre que le siège était très dangereux, en particulier parce que celui qui l'occupe doit laisser pendre ses jambes dans le vide, mais pour moi c'était moins dangereux que pour ceux qui ont la chance de voir. Car, pour étrange que cela puisse paraître, il est non moins vrai que singulier que depuis que j'ai perdu la vue je me suis toujours senti plus en sécurité au-dessus d'un précipice que quand je pouvais regarder en bas le paysage vertigineux. Cela n'est pas dû à de la bravade ou à une insensibilité au danger, car je souhaite qu'on m'explique clairement cet état. Et mieux je comprends les choses, plus j'ai confiance en ma capacité de sang-froid. Cela me permet de porter toute mon attention sur le sens du toucher qui, ayant cessé d'être affecté par la nervosité communiquée par l'organe de la vue, est solide et sûr."

James Holman (1786-1857) et Jacques Arago (1790-1854)

Si ce portrait romancé de James Holman vous donne envie de partir à la découverte de ses propres récits, il semble que ceux-ci ne soient pas traduits en français. Mais vous pourrez peut-être débuter avec les Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde écrit par Jacques Arago, grand voyageur qui passa les quatorze dernières années de sa vie aveugle.
Contemporains, James Holman et Jacques Arago ne se sont probablement jamais croisés.
Si le premier est parti comme lieutenant dans la Marine Royale anglaise, le deuxième embarque comme dessinateur dans l'expédition menée par Louis Claude de Freycinet, à bord de l'Uranie pour un voyage scientifique dans le Pacifique.
James Holman a perdu la vue à l'âge de vingt-cinq ans, pour une raison inconnue. Quant à Jacques Arago, il perdit la vue en 1837 à cause du diabète.
Cette cécité ne les empêcha pas de continuer à voyager et de raconter leurs souvenirs.

Portrait de James Holman peint par George Chinnery

James Holman a publié A Voyage Round the World en quatre tomes qui ont rencontré un beau succès lors de leur parution. Cependant, il finit sa vie seul et dans l'anonymat. Il mourut à Londres en 1857, une semaine après avoir terminé la rédaction de sa biographie qui n'a finalement jamais été publiée et qui a été perdu. Si l'on se fie à plusieurs articles le présentant, il écrivait seul à l'aide d'un noctographe (le braille n'est pas encore une écriture "officielle"), sorte de guide - lignes perfectionné dont on peut voir une publicité ci-dessous, issue du site Word Histories :

publicité du noctographe - version 1842

Il était tombé dans l'oubli depuis longtemps quand Jason Roberts a publié en 2006 une biographie contenant de nombreuses illustrations intitulée A Sense of the World : How a Blind Man Became History's Greatest Traveler. Lire une critique de l'ouvrage dont le portrait ci-dessus de James Holman est tiré.

Portrait de Jacques Arago - gravure

Jacques Arago, devenu aveugle plus tardivement, à quarante-sept ans, a refait des voyages après l'apparition de sa cécité.
Il a publié, notamment, Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde, disponible sur le site de la BNF.
On peut lire ici son portrait.

Quelques voyageurs d'aujourd'hui

Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus que le fait d'être aveugle ou malvoyant n'empêche aucunement de vivre une vie pleine et entière, voici quelques liens vers des sites, des blogs, tenus par des voyageurs aveugles.

Jean-Pierre Brouillaud, dont Aller voir ailleurs - dans les pas d'un voyageur aveugle est paru le 4 février 2016, relate ses aventures sur son blog l'illusion du Handicap.
Au hasard de la toile, il y a aussi Tony Giles, qui fait le compte des pays visités... ou Blind as a Backpack, "Aveugle comme un sac à dos" (sûrement en clin d'oeil à Blind as a Bat, "aveugle comme une chauve-souris"), blog récent d'un australien légalement aveugle...

Pour finir (ou presque), et parce que l'on peut avoir envie de voyager sans avoir une âme aussi aventurière, voici un lien vers une agence de voyages qui crée des circuits, séjours, où tous les sens sont sollicités et où voyageurs aveugles et voyants composent les groupes, pour une expérience de partage : Travel Eyes.
Pensée inévitable à la campagne publicitaire du printemps dernier de l'office du tourisme québécois, déjà évoquée dans ce précédent billet qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle toujours souriant (et musicien), dans une découverte ébouriffante du Québec en compagnie de Judith Baribeau (comédienne), un voyage jamais vu.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Dernier mot pour en revenir à Voyageur : lecture recommandée parce que l'histoire nous emmène dans des contrées que nous avons assez peu l'occasion d'arpenter, parce qu'elle donne l'occasion de (re)découvrir James Holman, au destin assez incroyable et parce qu'elle donne envie d'être curieux. Et si l'on se tournait vers l'Autre au lieu de se renfermer sur soi comme nous le faisons si souvent en ce moment?

dimanche 19 avril 2015

Daredevil, version Netflix, un éclairage sur la cécité


Lire la suite...

samedi 6 septembre 2014

Imagine - Andrzej Jakimowski

Film réalisé par Andrzej Jakimowski, réalisateur polonais, coproduction France/Portugal/Pologne sorti sur les écrans français le 23 octobre 2013.

             IMAGINE 

Il faisait également partie de la sélection officielle du Festival International du Film de Toronto (TIFF) en 2012.

Synopsis

Sur les hauteurs de Lisbonne, dans un établissement spécialisé pour des jeunes enfants malvoyants, un nouveau professeur vient d'arriver. Enseignant aux méthodes originales, il apprend aux élèves à se repérer en écoutant la résonance des sons des éléments qui les entourent. Bien au-delà de ses cours, il souhaite que ses élèves développent leur imagination pour découvrir le monde autrement.

Ce que j'en pense

J'ai attendu longtemps sa sortie sur les écrans français parce que le sujet m'intriguait. Non pour l'écholocation que je connaissais déjà mais pour la façon dont cela serait mis en scène et pour revoir Melchior Derouet sur grand écran (découvert dans "Paris je t'aime" aux côtés de Natalie Portman).

Le lieu principal de l'histoire est un couvent aux murs blancs et coupé de la ville, fermé entre ses hauts murs, pourtant, l'impression qui en sort est lumineuse et très ouverte sur la ville, ses bruits et sa circulation, sans oublier les fameux eléctricos lisboètes. eléctricos Le réalisateur, Andrzej Jakimowski, aime filmer ses fictions comme un documentaire. Les acteurs, rappelons que tous les enfants sont des amateurs, sont quasiment saisis sur le vif et filmés même en dehors des scènes. Cela donne une spontanéité et une fraîcheur ainsi qu'une crédibilité intéressantes.

Gardons cependant à l'esprit qu'il s' agit d'une fiction. Si, effectivement, certaines personnes aveugles peuvent se déplacer sans canne et en utilisant exclusivement l'écholocation, cette technique qui permet de repérer la position et la taille des objets dans l'environnement proche en utilisant les échos acoustiques, un peu comme une chauve-souris, est souvent utilisée de façon plus ou moins consciente en accompagnement de la canne blanche.

Ceci étant dit, le personnage de Ian, le professeur arrivant dans cette institution, interprété par Edward Hogg, est intéressant parce qu'il décide de vivre comme il le souhaite, même si cela n'est pas sans danger : au fur et à mesure de ses déplacements solitaires et nocturnes, on le voit avec de nouvelles blessures, d'autres pansements. Ian dit : "Imagine it and you'll hear it", "Imagine - le et tu l'entendras".

Il souhaite faire partager cette liberté à ses élèves en leur donnant les outils et l'envie de le faire. Mais cela est difficile. D'abord parce que les élèves eux-même ont du mal à lui faire confiance en l'accusant de ne pas être un vrai aveugle, ensuite parce qu'il doit faire ses preuves auprès de sa hiérarchie, plutôt sceptique quant à sa technique de déplacement. 

Cependant,  Serrano, interprété par Melchior Derouet, et Eva, jouée par Alexandra Maria Lara, seront séduits par cette liberté et le suivront, avec plus ou moins de bonheur. 

La mise en scène, utilisant des cadres resserrés et le hors-champ, le travail sur les sons, sur la lumière, notamment le soleil qui réchauffe la peau, ou les superbes scènes nocturnes, participent à l'appropriation par le  spectateur de l'univers dans lequel évoluent Ian, Serrano, Eva et tous les enfants déficients visuels. 

C'est un beau film d'un point de vue esthétique et qui donne une irrésistible envie d'aller à Lisbonne. Le sujet est original, les acteurs sont très crédibles. Mais n'essayons pas d'en faire un documentaire, c'est une fiction, une vision poétique. 

KMBO vient de l'éditer en DVD avec quelques bonus, notamment une entrevue avec Melchior Derouet qui permet d'éclairer le film, les conditions du tournage et la façon dont travaille le réalisateur. 

  IMAGINE