Sixième ouvrage d'Élisabeth Quin, La nuit se lève est publié aux éditions Grasset en janvier 2019.

Élisabeth Quin a eu l'occasion de présenter son livre dans les médias français ou belges. Voici un lien vers un article intéressant et récent (25 mars 2019) de l'Echo, quotidien belge, qui donne accès, en outre, à sa venue dans La Grande Librairie, qui s'intitule Elisabeth Quin, la lueur dans la nuit. Ou encore celui du Parisien, daté du 22 janvier 2019, avec une interview d'Élisabeth Quin.

Pour en savoir plus sur le glaucome, principale (ou deuxième cause selon les sources)de cécité dans les pays occidentaux, vous pouvez aussi aller voir le site de l’Association France Glaucome, AFP.

Quatrième de couverture

"Lorsque je repris mes esprits, par la violence de l'annonce assommée, il me tapotant la main sans chaleur, et me poussa gentiment vers son bureau et mon manteau. Je ne pourrai pas m'occuper de vous, il faut vous faire suivre, ça se soigne très bien le glaucome, vous verrez! Bonjour Madame..."
Élisabeth Quin découvre qu'elle risque de perdre la vue. Commence le combat contre l'angoisse et la maladie, nuits froissées, peur de l'aube, fragilité de ses yeux soudain scrutés, examinés, observatrice observée...
Nous l'accompagnons chez les médecins - et c'est Molière, de drôlerie, de cruauté, d'incertitudes. Nous la suivons chez les marabouts. Et comme elle, nous travaillons nos sens: marcher dans la forêt, écouter les oiseaux ; voyager dans les paysages ; lire les sages et les voyants ; s'imaginer sans miroir, prisonnière ou bien libérée...
La nuit se lève est ce récit profond, vivace, parfois moqueur, métaphysique - et une marche vers l'amour.

Élisabeth Quin présente "28 Minutes", chaque soir, sur Arte. Elle a publié chez Grasset La Peau dure, Tu n'es pas la fille de ta mère et Bel de nuit, Gerald Nanty, et, aux Éditions du Regard, Le Livre des vanités.

Glaucome

Si vous êtes débutant.e dans le monde du glaucome, à la fin de cet ouvrage, vous saurez tout, tout, tout sur le glaucome. Certes, nous exagérons un peu, l'aspect le plus médical nous est épargné (quoique...), néanmoins, au fil des pages et des paragraphes, de ses visites d'ophtalmologue en ophtalmologue, Élisabeth Quin définit ce qu'est le glaucome, au moins, son type de glaucome.
Les effets sur la vision : champ visuel rétréci, vision nocturne très perturbée...
p.129 : "Ma vue est saisonnière. Avec ses longues journées, l'été offre un répit, mais l'hiver est synonyme de problèmes pratiques."
Les médicaments, collyres notamment, connus des "glaucomateux".
p.15 : "Cartéol, Azarga, Alphagan, Travatan, Lumigan, Ganfort, Simbrinza, ronde de bêta-bloquants, prostaglandines et autres inhibiteurs de l'anhydrase carbonique (...)."
Les chiffres, qui devraient nous alerter...
p.63 "le glaucome est la deuxième cause de cécité dans les pays développés, après la dégénérescence maculaire liée à l'âge. Il touche 1,5 % de la population de plus de quarante ans. Après soixante-dix ans, une personne sur dix est affectée. 30 % des cas sont héréditaires. Un million de personnes sont traitées en France mais entre quatre cent mille et cinq cent mille personnes ignorent qu'elles sont atteintes."
Et ces chiffres, cette réalité, continuent encore pendant une page. Et, p.97, une description des traitements chirurgicaux "en cas d'échec du traitement par collyres et par laser ou si le glaucome évolue vite."
Nous somme maintenant au fait de cette maladie silencieuse et insidieuse, mais rassurons-nous, "La nuit se lève" n'est pas qu'une chronique médicale.

Connaissances

C'est aussi, le temps de ces cent quarante et une pages, l'occasion de retrouver, de croiser quelques connaissances. Pas personnelles, mais culturelles, intellectuelles, croisées d'ailleurs parfois ici, sur ce blog, au fil des billets et du temps.
Nous retrouvons Jacques Lusseyran, page 47, découvert par la majorité d'entre nous grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, ainsi que son ami, le peintre Jean Hélion, auteur du très joli portrait ci-dessous.

Portrait de Jacques Lusseyran peint par Jean Hélion
Élisabeth Quin, p50, nous rapporte une citation de Jean Hélion qui pourrait tellement s'appliquer à ce tableau :

"Un portrait, c'est fait pour montrer comment l'Homme fleurit au-dessus de lui-même."

On y rencontre aussi John Hull, pages 24 ou 110, dont le récit de sa perte de vision,Touching the Rock - An Experience of Blindness a été traduit en français par Vers la Nuit.
Il y a aussi des peintres, Claude Monet et sa cataracte (p113) ou Georgia O'Keeffe (p53) et sa dégénérescence maculaire.
Et, bien évidemment Jorge Luis Borges, p130, qu'Élisabeth Quin cite notamment parce qu'il voyageait beaucoup : "Vous allez me dire qu'étant aveugle, je ne vais pas l'apprécier; je ne le crois pas. Le fait même de penser "je suis au Japon" représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les paysages mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes." On pourrait y faire écho avec les récits de grands voyageurs aveugles évoqués à la suite du roman Voyageur relatant la visite de James Holman au Cap de Bonne-Espérance.

Il y a aussi de nombreuses références musicales, notamment des musiciens aveugles, comme Amadou et Mariam (p86) ou Ben Harper and the Blind Boys of Alabama (p81).

Mais on y découvre aussi Émile Ratier, agriculteur originaire du Lot qui commença à fabriquer des sculptures mobiles lorsque sa vue commença à décliner. La Collection de l'Art Brut à Lausanne possède plusieurs de ses œuvres. Voici un extrait de sa biographie:
"A partir de 1960, Emile Ratier traverse une période de dépression alors que sa vue baisse progressivement, jusqu’à une cécité totale.
Dès l’affaiblissement de sa vision, il commence à travailler le bois, plus particulièrement l’ormeau, avec lequel il fabrique des sculptures mobiles animées de manivelles et d’autres mécanismes sonores. Les bruits et les grincements lui permettent de vérifier la finition de l’objet ainsi que sa mobilité. Ses travaux représentent essentiellement des charrettes, des manèges, des animaux, mais aussi la Tour Eiffel ainsi que toutes sortes de véhicules insolites. L’atelier d’Emile Ratier est situé dans une grange, à l’arrière de sa ferme. Il y accède par un ingénieux système de fils de fer suspendus en hauteur, sur lequel il fait glisser sa main."

Sans titre, sculpture d'Émile Ratier, Collection de l'Art Brut, Lausanne
Cette œuvre n'a pas de titre et mesure 155 centimètres. Composée de bois et de divers matériaux, elle ressemble à la Tour Eiffel.

Sens

Si Ava, dans le film éponyme de Léa Mysius, se bandait les yeux et s'exerçait à marcher en équilibre, dans La nuit se lève, Élisabeth Quin, qui vient d'emménager dans une maison en Normandie pour l'été 2018, "tente de représenter la maison par un patchwork d'impressions exempt d'allusions visuelles". On a ainsi droit, p96-97, à un bouquet d'odeurs, de textures et de sons...

Elle s'amuse aussi avec la langue, avec les mots. "Le langage est voyant" (p123), développant, p124, "Le langage a été développé par les voyants, les entendants, les bien portants. L'aveugle, minoritaire, se sert de la langue de la majorité."
Louis Braille n'est évidemment pas oublié avec "son invention du système d'écriture tactile", permettant de lire "œil au doigt", "selon le mot heureux de Jacques Derrida." ou encore "Braille fit passer le mot de l'invisible au visible, de l'immatériel au tactile." (p125).

Pour conclure

C'est vrai, c'est après moult hésitations que le livre est passé entre nos mains et sous nos yeux, et pour notre plus grand plaisir.
C'est vif, c'est drôle, c'est truffé de références culturelles, on apprend des choses à propos du glaucome, de ses effets et de ses éventuels traitements ou "endiguements".
Nous craignions que ce récit ne soit larmoyant, autocentré. Soyons rassurés. Même dans l'angoisse actuelle de perdre la vue, Élisabeth Quin apprend à relativiser. Et ses descriptions d'attitudes de médecins, même si elles n'ont pas été vécues par le biais d'un ophtalmologue, nous sont arrivées à un moment ou à un autre de notre parcours de patient.
Du point de vue de Vues Intérieures, on pourrait s'agacer de voir défiler quelques clichés sur la cécité. Pour quelqu'un qui envisage la possibilité, la probabilité de devenir aveugle, il semble effectivement difficile de s'éloigner de ces clichés, souvent séculaires, que continuent à nous envoyer le cinéma ou la littérature, pour rester dans le domaine de prédilection de ce blog. Néanmoins, l'impression générale et finale de La nuit se lève vous laisse un sourire aux lèvres, peut-être grâce à cette "autodérision bravache" (p139) dont Élisabeth Quin s'est dotée. Et il est aussi agréable d'y croiser des figures heureuses de la cécité, contrebalançant clichés et "peur du noir".

Le livre est disponible à la BNFA : La nuit se lève, en Daisy voix de synthèse ou Daisy texte, ainsi qu'en PDF. Bonne lecture!