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Tag - Enfant aveugle

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lundi 23 décembre 2019

Une souris verte - Mes Mains en Or

"Une souris verte qui courait dans l'herbe"...

Qui ne connaît pas cette comptine?
Nous profitons d'une réédition pour vous faire découvrir une version épatante de cette histoire.

Coffret Une souris verte
Coffret ''Une souris verte'' de ''M...

Depuis la naissance de ce blog, il y a maintenant plus de cinq ans, nous avons souvent présenté des ouvrages réalisés par la maison d'édition associative Mes Mains en Or dont la spécialité est de réaliser des livres tactiles, en braille et gros caractères, accompagnés souvent d'une version audio, comme c'est le cas ici. Ses réalisations sont à destination des enfants déficients visuels, aveugles ou malvoyants, pour qui l'offre de livres jeunesse est extrêmement réduite.
Parmi les versions que nous avions particulièrement aimées, il y avait une version ébouriffante du Petit Chaperon Rouge. Pour connaître d'autres publications, nous vous invitons à chercher "Mes Mains en Or" sur le site du blog. Mais revenons à notre souris verte...

Quatrième de couverture

Une souris verte qui courait dans l'herbe...
Ce livre-objet est une adaptation tactile/braille de la comptine traditionnelle de la souris verte.
Cette forme ludique/éducative pour les enfants déficients visuels est entièrement en trois dimensions avec une boîte tiroir contenant des objets à toucher et le livre. La souris verte est une comptine qui, aujourd'hui encore, continue de plaire aux nouvelles générations !

Toucher, jouer, inventer

Dans cette boîte tiroir, il y a donc le livre qui apporte le texte, et les objets qui permettent de raconter l'histoire, de se l'approprier... ou d'en inventer une autre.
Il y a aussi la souris, toute douce, à caresser, manipuler...

Cette version en trois dimensions, avec une souris en peluche, permet ainsi aux enfants aveugles de savoir à quoi ressemble une souris ou de toucher l'herbe.
Comme à son habitude, cette maison d'édition met un grand soin dans le choix des matières, textures, pour qu'elles ressemblent le plus aux éléments originaux.

Extrait du texte et herbe
Détail d'une double page avec le t...

Comme dans l'adaptation, très réussie aussi, de Loup y es-tu, ce livre-objet comporte beaucoup d'éléments qui, à part la souris (qu'il a fallu teindre), ont été réalisés par les petites mains bénévoles de l'association qui ont découpé, collé, crocheté, cousu.

Lire

Dans cette réédition de 2019, la police utilisée s'appelle Luciole et elle a été spécialement conçue pour faciliter la lecture des personnes malvoyantes. Issue d'une recherche, cette police est téléchargeable sur ce site. Vous y trouverez aussi des informations sur la genèse de ce travail. Depuis la mise à disposition de cette police, Mes Mains en Or l'utilise dans toutes ses nouvelles publications.

Souris verte - Luciole
Photo montrant un extrait du texte ...

Le texte en gros caractères et le texte en braille s'entremêlent, non pour nous perdre mais, au contraire, pour permettre une lecture simultanée avec les doigts et les yeux. Il y a aussi des repères tactiles et visuels. Ici, c'est une main verte en relief qui indique les objets à toucher. Ils sont dans le livre, comme la culotte, ou dans le tiroir, comme le chapeau.

Pour conclure

Comptine incontournable, cette Souris verte est aussi très attractive. Quel plaisir de pouvoir manipuler les objets au fil de l'histoire !
Destinée aux jeunes enfants, cette version permet aussi à des parents déficients visuels de lire l'histoire à leurs enfants, quel que soit leur statut visuel. Ceci dit, tous les livres parus chez Mes Mains en Or permettent cet usage.
Nous sommes prêts à parier que tous les enfants auront envie de cette version : qui n'a pas eu envie, un jour, de caresser une souris verte?

mardi 25 décembre 2018

Mimi et Lisa - Les lumières de Noël

Nous avions précédemment découvert Mimi et sa voisine Lisa dans une série de courts-métrages d'animation.
Nous les retrouvons ici pour "Les lumières de Noël", sorti le 21 novembre 2018, où elles nous entraînent dans plusieurs aventures : les fééries de Noël avec tous les sens...

Affiche Mimi et Lisa - Les lumières de Noël

Synopsis

Timide et non-voyante, Mimi perçoit le monde différemment grâce à ses autres sens. Lisa, sa voisine délurée, est toujours prête à provoquer des situations amusantes. Les deux petites filles reviennent dans ce nouveau programme de 4 courts métrages afin de nous faire vivre la magie de Noël, avec l'imagination pour seule frontière.

La grande course (7')
Mimi et Lisa font la rencontre de Nela, un ver de terre, qui s’entraîne pour une course de vitesse. Curieuses, les deux fillettes la suivent dans ce dédale de galeries souterraines. Mais elles vont se rendre compte que le sens de l’orientation n’est pas le fort de leur nouvelle amie !

Le gâteau à la vanille (7')
Mimi et Lisa se lancent dans la pâtisserie, bien décidées à réaliser un délicieux gâteau. Improvisant une recette, en utilisant à peu près tout ce qui leur passe sous la main, elles font alors la connaissance de M. Levure.

Le pays des cadeaux (7')
Mimi et Lisa sont en plein préparatifs de Noël. Alors qu’elles achèvent la décoration du sapin, elles font le voeu de recevoir le plus beau des présents. Les deux amies sont alors transportées au pays des cadeaux !

Les lumières de Noël (26')
Les voisins de Mimi et Lisa se réunissent pour élever un grand arbre de Noël dans le hall de l’immeuble. Alors que les deux amies veulent décorer le sapin, Ella, le lutin électrique, fait son apparition. Il conduit les deux amies sur le toit de l’immeuble, où elles découvrent l’existence d’un mystérieux voisin…

Rencontres et découvertes

Ces courts-métrages d'animation de Katarina Kerekesova sont accessibles dès cinq ans. Nous les avons vus dans une salle où il y avait de plus jeunes spectateurs et il semble que tout le monde, petits et grands, en soit ressorti ravi.
Comme dans les courts-métrages sortis en 2016, ces aventures de Mimi et Lisa sont prétextes à des rencontres, au sein de leur immeuble notamment. Pour celles, ceux, qui ont vu les premiers épisodes, cela donne l'occasion de croiser à nouveau des voisins vus précédemment. Mais ces nouvelles aventures seront aussi l'occasion de découvrir de nouveaux personnages et même, de faire une sorte de "Retour vers le futur". Avec Mimi et Lisa, tout est permis, tout est imaginable, même les rencontres les plus improbables avec un ver de terre dont le sens de l'orientation n'est pas son fort ou Monsieur Levure dont, d'ailleurs, elles n'écouteront pas les conseils.

Mimi et Lisa en vers de terre Mimi et Lisa avec Monsieur Levure







A gauche, Mimi et Lisa se transforment en vers de terre pour faire la course avec Nela.
A droite, Mimi, Lisa et Monsieur Levure engloutis dans la pâte à gâteau qui a trop levé.

Mimi, grâce à son sens de l'écoute, ne se perd pas et aide aussi son entourage à se repérer lorsqu'il fait noir. Comme dans les premières aventures, Mimi et Lisa sont complémentaires. Si Mimi se fait guider par Lisa, c'est Mimi qui, la première, sentira la bonne odeur du gâteau à la vanille de leur voisine.
Mimi profitera aussi des décorations de Noël grâce aux descriptions de Lisa mais aussi parce que le sapin s'est paré de clochettes...

Mimi écoute les clochettes dans le sapin de Noël

Barrières et limites

Mimi, petite fille aveugle qui vit avec son papa, s'ouvre au monde en l'écoutant et le touchant. Avec Lisa, sa voisine "délurée" qui vit avec sa maman, elle part à l'aventure. Quel dommage donc qu'un adulte dise aux petites filles dans "la grande course", que la trottinette n'est pas faite pour Mimi! Il trouvera néanmoins une solution pour que Mimi et Lisa puissent en faire ensemble. Mimi a envie d'expérimenter, de faire les mêmes choses que son amie et, comme souvent, quelqu'un lui dit : "ce n'est pas pour toi!", sous-entendu, tu es aveugle, tu ne peux pas faire cela! Qui décide de ce que Mimi peut faire? Qui met des limites à cette petite fille aveugle?
Comme souvent dans ce blog, nous dérivons de la fiction à la réalité, et là, de la trottinette au cheval mais savez - vous qu'il y a des cavaliers aveugles qui font de la compétition au plus haut niveau?
Sans chercher trop loin, on peut citer Salim Ejnaini ou Ophélie de Favitski, cavalière western. On pourra aussi citer Laëtitia Bernard, journaliste sportive à Radio France et cavalière de saut d’obstacles depuis l’âge de 13 ans. Elle est six fois championne de France de sauts d'obstacles handisport. Elle s'entraîne en compagnie de Gaspard de L'espie et du jeune Hill Top. Pour en savoir plus sur ses activités, elle a aussi son site officiel. Et si le sujet vous intéresse, il y a aussi l'ARAC, Association Rouchy des Aveugles à Cheval dont on peut lire une présentation dans cet article .
Nous nous sommes un peu éloignés des aventures de Mimi et Lisa mais c'est agaçant de voir des gens qui décident à la place d'autres personnes ce qu'elles sont ou non capables de faire. Nous pensons, encore une fois (et ça faisait longtemps que nous n'en avions pas parlé) aux propos entendus par Jay Worthington lorsqu'il débutait sa carrière au théâtre.
Mimi et Lisa sont de petites filles qui ont l'avenir devant elles. Elles ont le droit de rêver et d'imaginer leur futur...

Pédagogie et DIY (Do It Yourself)

Comme pour le premier volet des aventures de Mimi et Lisa, vous trouverez affiche, visuels, dossier pédagogique sur le site de Cinéma Public Films.
Vous y trouverez aussi des fiches pour réaliser des décorations pour le sapin de Noël.

Que vous exploitiez ou pas ces ressources, ces courts-métrages sont un vrai bonheur où l'imagination est la seule limite. Malgré nos réserves quant aux limites (pour des raisons de sécurité, bien évidemment!) imposées, ces petites histoires permettent de montrer qu'il n'y a pas qu'une seule façon de comprendre le monde, de l'interpréter. Et puis ces petites filles sont irrésistibles même quand elles font des bêtises!

jeudi 20 juillet 2017

Les yeux noirs - Gilles Tibo et Zaü

Histoire de Gilles Tibo publiée en 2005 aux Éditions Nord-Sud et illustrée par Zaü.
Il y a eu une autre version illustrée parue en 2012 mais c'est de celle de 2005 dont nous parlerons.
Il y a également eu un film d'animation tiré de cette histoire, initialement sorti au Canada le 6 mars 2011. On peut voir la bande-annonce sur le site de l'ONF, l'Office National du Film canadien.

Couverture du livre Les Yeux Noirs illustré par Zaü

L'édition dont nous parlons ici est illustrée par les magnifiques dessins au pastel de Zaü, emplissant les doubles pages, le texte venant se placer sur des parties unies du dessin pour une lecture aisée. Une police un peu plus grande aurait permis à des lecteurs malvoyants de lire plus facilement ce joli texte très sensoriel.

Quatrième de couverture

Mathieu n'a pas peur du noir: il vit dedans, tout le temps.
Aveugle de naissance, il découvre le monde grâce aux yeux cachés en lui: vingt-six en tout, pour avancer dans l'obscurité.
La chaleur du soleil, la voix parfumée de sa mère, les animaux fantastiques peuplent ainsi son univers et le guident vers la surprise qui l'attend en fin de semaine.
Quelle est-elle? Mathieu la choisira du bout des doigts: la plus douce, la plus enjouée... et la plus belle!
A croire qu'il voit mieux que personne!

Quelques clichés

Commençons par ce qui nous chagrine un (tout) petit peu : un tout petit nombre de personnes aveugles n'ont aucune perception visuelle ou lumineuse. Si l'on en croit un tweet du RNIB (Royal National Institute for the Blind), quatre-vingts treize pour cent des personnes déclarées aveugles ou légalement aveugles, auraient un reste visuel ou une perception lumineuse. Quand on interroge des personnes qui ont perdu la vue, elles parlent plutôt d'être dans le gris plutôt que dans le noir. Nous pourrons nous reporter au livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil ou au documentaire de Benjamin d'Aoust, la nuit qu'on suppose. Certes, Mathieu n'a pas peur du noir, mais est-ce parce qu'il vit dedans? C'est peut-être simplement parce que c'est un garçon aventurier et courageux!
Que signifie une coccinelle pour un petit garçon aveugle? Le parallèle entre les points noirs sur la robe rouge de la coccinelle et les cellules braille, composées de six points, fait plutôt référence à un voyant ne maîtrisant pas totalement le braille...

Mais laissons là ces petits chagrins car nous allons faire la connaissance d'un petit garçon curieux, qui a bien hâte de savoir ce qu'il va avoir pour son anniversaire.

Mathieu

C'est un petit garçon aveugle de naissance, qui vit dans une maison avec ses parents et son ourson en peluche. Il a "les cheveux frisés comme un mouton, un petit nez de souris, les yeux noirs comme le charbon."
Comme ses yeux ne voient pas, il les a remplacés "par d'autres qui voient tout."

Mathieu et son ourson vert en peluche

"J'ai des yeux cachés dans les oreilles pour admirer le chant des oiseaux. Des yeux au bout des doigts pour toucher l'invisible. Des yeux au bout des orteils pour connaître la fraîcheur de l'herbe. Des yeux dans les narines pour reconnaître le parfum des gens et des biscuits de Maman. Des yeux dans la bouche pour sentir le goût des choses."

Au total, Mathieu a donc vingt-six yeux, et, pour se déplacer, il a un truc : "un tiroir s'ouvre dans ma tête. J'y cache des plans secrets pour circuler dans la maison."
Comme il a appris à utiliser ses vingt-six yeux, il déduit, plus qu'il ne devine, qu'il fait soleil parce que les oiseaux chantent. Il entend aussi son rire qui "bondit sur les murs".

A l'école, il apprend le braille : "c'est des petits points alignés que j'essaie de lire avec mes yeux cachés au bout des doigts."

Mathieu en train de lire un livre en braille où les points se transforment en coccinelles

Il a également une imagination débordante, inventant des couleurs et des animaux fantastiques.

La cécité et ses attributs

Au fil des pages et de cette histoire, l'auteur, Gilles Tibo, québécois (je ne l'ai découvert qu'en cours de rédaction du billet, promis!), donne à ses lecteurs, plus ou moins jeunes, des indices pour comprendre comment Mathieu prend connaissance de son environnement, quels sens il utilise, comment il lit. Ceux-ci se rendront compte que, finalement, même si Mathieu a ses propres façons de faire, il n'est pas si différent des autres et peut même leur apprendre à tirer parti de tous ce que les autres sens donnent comme informations.
Ainsi, seront introduites les notions de carte cognitive ou représentation spatiale (les plans secrets cachés dans les tiroirs de sa tête), l'écriture braille, les sens (ouïe, odorat, toucher, goût,vue), l'écholocation (le rire qui bondit sur les murs).
Cette histoire courte mais riche en sensations montre aussi que l'imagination n'a pas besoin de la vue pour s'épanouir.

C'est aussi une jolie relation parents-enfant. Aux yeux de ses parents, Mathieu est avant tout un petit garçon. Un petit garçon impatient de découvrir son cadeau d'anniversaire.
Mais il semble seul, ce petit Mathieu dans la cour de son école, à inventer des animaux et des couleurs.

Pour conclure

Jolie histoire magnifiquement illustrée, permettant de s'approprier les repères de Mathieu, de comprendre comment il prend connaissance de son environnement et finalement s'apercevoir qu'il n'est pas si différent que cela.
Jolie histoire qui donne envie de la lire pour soi mais de la partager aussi avec des enfants.
Jolie histoire qui met en avant tous les sens et donne envie d'aller explorer la campagne ou la forêt pour sentir, ressentir, les éléments de la nature...
Cela nous ferait presque oublier la présence de quelques clichés qui nous chagrinent un (tout) petit peu...

samedi 5 novembre 2016

Le Vainqueur de la Nuit ou la vie de Louis Braille - J. Christiaens

Cette biographie romancée de Louis Braille a été publiée en 1965 dans la collection Spirale, Société Nouvelle des Éditions G.P.
L'auteure de cet ouvrage, J. Christiaens, a écrit d'autres livres en littérature jeunesse dont le personnage principal était également aveugle : Tu seras heureuse, Rita et sa suite Le bonheur de Rita. Le livre est enrichi d'illustrations en couleur ou noir et blanc de Gilles Valdès.

Couverture du livre Le Vainqueur de la Nuit

Il existe de multiples biographies de Louis Braille, y compris en littérature jeunesse. Celle-ci est assez vintage dans l'écriture et le style mais pas larmoyante, au contraire. Bien sûr, on peut sourire du titre Le vainqueur de la nuit et s'agacer de cette comparaison systématique de la cécité avec la nuit, en pensant au travail de Bertrand Vérine présenté en novembre 2015 dans le cadre du colloque Représentations et Discours du Handicap et intitulé justement la nuit, cliché métaphorique de la cécité.
Mais sous ses airs simples, cette biographie peut nous amener loin et nous faire faire de grands détours. Prêts pour l'aventure?

Quatrième de couverture

Fils d'un bourrelier de Coupvray (près de Meaux), Louis Braille devint accidentellement aveugle à l'âge de trois ans. Son intelligence et sa gentillesse attirèrent sur lui l'attention, et il obtint une bourse pour l'Institut des Jeunes Aveugles, à Paris. Il inventa bientôt l'alphabet qui porte son nom, et qui devait permettre à tous les aveugles de sortir de "leur nuit" pour devenir semblables aux voyants.
Écrite dans un style simple et vivant, cette biographie exemplaire et attachante est enrichie d'une excellente documentation.

Avant-propos

Vous qui voyez clair, chers jeunes amis, vous qui connaissez les joies de la lecture, vous rendez-vous compte de ce qu'était autrefois la vie des aveugles?
Ils étaient condamnés à vivre toujours dans la nuit.
Nuit des sens, aucune description ne leur permettant de se représenter la lumière dont ils étaient privés.
Nuit de l'intelligence : aucun ne pouvait lire et se cultiver.
Nuit du coeur qui leur refusait le contact humain que donne le regard. Ils ne pouvaient pénétrer la pensée des autres ni se faire connaître d'eux; et la pitié qu'ils inspiraient leur était plus pénible que la cécité même.
Un homme de génie est parvenu à dissiper ces ténèbres qui les accablait : Louis BRAILLE, par son invention de l'écriture en points saillants, a transformé leur existence.

Témoignage d'un aveugle

Après l'avant-propos rapporté ci-dessus, l'auteure présente un texte, poème ou chanson, écrit par Charles Humel (ou Michel Hubert Melone), auteur-compositeur aveugle (1903-1971) dont le titre est Monsieur Braille, merci!.
Quelques rapides recherches sur Charles Humel ont permis de découvrir qu'il était l'auteur du premier succès de Yves Montand, et qu'il avait joué un rôle important pendant la seconde guerre mondiale, en transmettant, de ville en ville, le texte de chansons de la Résistance (voir extrait en anglais ci-dessous). Sur ce sujet, voir le blog Music in the Holocaust et sa page consacrée aux troubadours de la résistance française

"At the same time, some songs written in England were broadcast on Radio-Londres in order to transmit them to France, as happened with one of the most famous songs of the French Resistance: 'Le Chant des Partisans' (The song of the party member). This system of circulation became known as le principe de la chaine (the chain principle) and involved some notable people, such as the blind pianist Charles Humel, who took it upon himself to distribute Resistance songs to every town he visited. He also wrote a document called Chaine de la Libération which explained in detail how to have success in transmitting Resistance songs and expressed hope that the creation of an immense chain would ‘liberate the world from torment’."

On s'éloigne du sujet originel de notre billet mais on pense évidemment à Jacques Lusseyran, grand résistant aveugle, qui a (enfin!) fait l'objet d'un colloque international à Paris en juin dernier, Entre cécité et lumière - Regards croisés.
Revenons donc maintenant à cet hommage:

''Monsieur Braille, merci!
Pour toute la lumière
Qu'un jour vous avez mise
Dans le coeur de vos frères.
Par vous ils sont heureux,
Leur longue nuit s'éclaire
Et vos doigts de lumière
Leur ont donné des yeux.

Quel trésor magnifique
Vous leur avez laissé!
Grâce aux six points magiques
Que vous avez tracés.
Pour tant d'ardeur secrète,
De dévouement aussi,
Les non-voyants vous crient :
Monsieur Braille, merci!

Les grands espoirs et les joies promises
Sont désormais venus à leur secours;
Dans leur coeur s'inscrit une devise :
VAINCRE LA NUIT pour triompher des jours.

Monsieur Braille, merci!
Pour le bel héritage
Que vous avez transmis
Aux hommes de courage.
Grâce à vous, ils ont pu sortir du grand silence
Et leur reconnaissance
Pour toujours vous est acquise.

Des hommes par milliers, en découvrant les livres,
Retrouvent les raisons et les forces de vivre,
Pour tant d'amour sublime et de génie aussi,
L'univers crie unanimement : Monsieur Braille, merci!''

Charles HUMEL - 1972

Contexte

Il s'agit donc d'une biographie de Louis Braille où l'auteure met l'accent sur la famille qui l'a beaucoup entouré après son accident, qui a continué à le faire participer aux activités familiales, lui donnant des responsabilités et lui montrant comment faire.
Elle met également l'accent sur l'intelligence et la vivacité d'esprit du petit Louis et sur sa capacité d'adaptation. C'est aussi ce que dit Romain Villet, auteur de Look, à propos de ce qui lui est arrivé à quatre ans, dans une émission où était invité aussi Jacques Semelin, auteur de Je veux croire au soleil, que l'on peut écouter ici.

Ce qui est remarquable ici, le roman date de 1965, rappelons-le, c'est la description du contexte historique et la mise en valeur des possibilités. Oui, cet accident est terrible mais il y a toujours moyen de s'en sortir...
Dans un contexte de littérature destinée aux enfants, futur d'une société, ce discours est primordial. Nous sommes ici dans le cadre d'une biographie d'un être exceptionnel certes, mais, même avec des personnages de fiction, il est important d'ouvrir les esprits pour lutter contre les préjugés et autres idées reçues. Et si être aveugle signifie que les yeux ne fonctionnent pas ou mal, cela ne signifie aucunement que l'on ne peut rien faire ou que le reste est défaillant.

L'accès à la lecture

Le livre est divisé en trois parties. La première est consacrée à l'enfance de Louis Braille jusqu'à ce qu'il parte à Paris, à l'Institution Royale des Jeunes Aveugles. La deuxième partie se concentre sur ses premières années à l'institution. Et la troisième partie fait la part belle à la mise au point de l'alphabet en points saillants qui porte aujourd'hui son nom et qui est utilisé à l'échelle de la planète.
Cette "promenade" à travers la vie de Louis Braille est aussi l'occasion de croiser d'autres personnes qui furent primordiales dans l'instruction des enfants aveugles, et concernant notamment l'accès à la lecture et à l'écriture, comme Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, comme on a l'habitude de l'appeler. Ou encore Charles Barbier de la Serre, officier militaire qui avait créé un système d'écriture en points saillants, la sonographie, capable d'être lu dans le noir, afin que les soldats sur la ligne de front ne soient pas repérés par l'ennemi.

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales

C'est en partant de l'idée de Barbier de la Serre que Louis Braille mit au point son alphabet, ainsi qu'une notation musicale. La troisième partie de l'ouvrage explique son travail acharné pour parfaire son système et le temps qu'il a fallu pour que cet alphabet soit adopté. Le livre se clôt d'ailleurs sur un chapitre intitulé Le rayonnement du Braille, une bibliographie ayant aidé l'auteure à écrire cette biographie et des illustrations montrant un alphabet braille en noir et une photo d'un texte en braille.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12 photo texte en braille











Sans les yeux

L'auteure a semé sa biographie d'indices permettant au jeune lecteur de comprendre comment une personne aveugle utilise son toucher, son ouie, se repère dans l'espace, comment elle prend connaissance de son environnement.

p25 "(...) il tâtait le mur et il trouvait facilement l'horloge, le bahut, (...). Ce n'était plus des obstacles pour lui, mais des points de repère qui lui permettaient de se diriger."

p32 "Elles ne sont pas pareilles, déclare Louis en les caressant; les noires sont lisses, les rouges ne le sont pas...
Le petit semble voir avec ses doigts."
"Comme il voit avec ses doigts, il semble aussi voir avec ses oreilles.
Il reconnaît le pas de chacun :
- Tiens! le boeuf à Paul, il a encore perdu un fer; voilà le père Leroy qui passe avec son âne. C'est la mère Seguin qui rentre ses chèvres!"

p67 "Il entend le martèlement des sabots des chevaux, le bruit régulier des roues, le grincement des essieux, les craquements du toit (très chargé de bagages, paraît-il).
Il est assis près de la portière, dans le sens de la marche; en face de lui, le père lui explique le paysage (...)."

p146 "En pénétrant dans ce salon élégant, Louis ne se sent pas à l'aise. Une bouffée d'air chaud lui souffle au visage des odeurs inconnues : tabac étranger, parfums de fleurs et de femmes, vapeurs d'alcool et de thé."

Conclusion

Certes un peu datée dans son style, cette biographie est à recommander. Elle permet de retracer la vie de Louis Braille mais aussi d'y croiser les personnes qui jouèrent un rôle important dans l'éducation des personnes aveugles. A l'époque de Louis Braille, être aveugle signifiait, dans la plupart des cas, mendier pour survivre. On pourra aussi se plonger dans la lecture de Les Emmurés de Lucien Descaves, écrit en 1885, qui décrit la suite de Braille et la destinée de plusieurs personnages aveugles.

Elle décrit bien aussi le contexte historique, les conditions de vie de l'époque. Pour s'en faire quelques images, même si l'invention de Braille sert d'alibi à un téléfilm jouant sur deux périodes, on pourra (re)voir Une lumière dans la nuitMelchior Derouet, comédien aveugle, incarnait Louis Braille.

Une Lumière dans la Nuit - Marius Colucci et Melchior Derouet

dimanche 16 octobre 2016

Robert - Niklas Radstrom

Roman jeunesse, accessible dès huit ans, publié chez Casterman Poche en 2010, avec une édition originale datant de 1994.
Ce roman a été écrit par Niklas Rådström, auteur suédois, touchant à de nombreux domaines (voir notamment la courte biographie le présentant sur le site de la Maison Antoine Vitez).
La version sur laquelle nous avons travaillé est traduite du suédois par Cecilia Monteux et Danielle Suffet. Les illustrations, en noir et blanc sauf celle de la couverture, en couleur, sont de Bruno Heitz.
L'histoire est divisée en quinze chapitres.

Couverture de Robert

Plus qu'un roman, je préférerais parler de fable.
Fable parce le début et la fin de l'histoire sont improbables et semblent très éloignés de mes critères habituels de sélection qui s'attachent à présenter, notamment, des personnages aveugles crédibles.
Robert, hormis ce début et cette fin "incroyables", raconte l'histoire d'un petit garçon prénommé... Robert, subitement privé de la vue. Et dès cet instant, le contenu de cette histoire est fascinant.
Fascinant, quasi sociologique même sur la perception de la personne handicapée, en particulier de la personne aveugle, dans nos sociétés occidentales. Celle de Robert est suédoise, du milieu des années 1990, mais même en 2016, tout habitant de n'importe quelle société occidentale peut s'y reconnaître.
Mais, que nous raconte donc Robert?

Quatrième de couverture

''Robert se leva et s'arrêta un moment au milieu de la pièce.
Il regarda autour de lui. Il ne comprenait pas pourquoi il faisait si noir.
Il s'est passé quelque chose, pensa-t-il.''

Inexpliquablement privé de la vue, Robert, un jeune garçon de sept ans, découvre une autre vision du monde. Et, surtout, il rencontre l'homme invisible...

Un roman intense et lumineux comme la vie

Robert

Robert vit à Stockholm, ou dans sa proche banlieue, avec son père, Harry qui veut tout le temps faire des blagues, sa mère, Karine, et sa grande soeur, Mikaela, qui l'appelle souvent "Robban" (mes notions de suédois sont beaucoup trop floues pour savoir si cela a une signification particulière ou s'il s'agit juste d'un surnom). Ils habitent tous les quatre une maison aménagée sur deux niveaux.
Robert a sept ans, est à l'école en CP, mange des corn-flakes au petit-déjeuner et aime les hamburgers.

Il fait complètement noir dans le monde entier

Rien de très original, sauf qu'en se réveillant en pleine nuit, il constate qu'il règne une obscurité totale, dans la chambre comme à l'extérieur (en Scandinavie, les maisons n'ont pas de contrevents). Et que cela continue le lendemain matin.
Ses parents, et sa soeur, mettront très longtemps à comprendre ce qu'il arrive vraiment à Robert. Et là, c'est la panique...

p20 "Mais les corn-flakes sont invisibles, répéta Robert. Si vous allumez la lumière, peut-être qu'on pourra les voir."
A ce moment-là, il sentit maman se pencher vers lui et bouger sa main devant ses yeux.
Enfin, il y a quelqu'un qui comprend qu'il fait complètement noir dans le monde entier, pensa-t-il.
Mais à peine eut-il le temps d'y penser que maman poussa un hurlement.

Cécité et idées reçues

En arrivant à l'hôpital, le papa sortit de la voiture en réclamant un fauteuil roulant. Ce à quoi Robert répondit :
p27 "Papa, dit Robert. Ce n'est parce qu'on va me mettre dans une chaise roulante que quelqu'un va allumer la lumière."

Aparté : une personne aveugle peut marcher et elle est également capable d'utiliser les escaliers. Ne pas lui proposer systématiquement l'ascenseur, pas toujours accessible d'ailleurs...

p77 "Des lunettes de soleil! dit soudain l'homme invisible. Les aveugles portent toujours des lunettes de soleil quand ils se promènent."

Aparté : les personnes aveugles peuvent effectivement porter des lunettes de soleil pour se protéger (hypersensibilité à la lumière ou tout simplement "armure" contre branches, feuilles ou tout autre obstacle pouvant venir frôler ou frapper à hauteur des yeux, quelquefois aussi pour cacher leurs yeux au regard d'autrui parfois inquisiteur), mais ce n'est ni une obligation, ni systématique.

p134 "Mais mon petit, dit-il, tu t'es perdu et puis tu n'y vois rien. Pauvre petit."

Aparté : pourquoi faut - il toujours que les autres s'imaginent que la situation d'une personne, parce qu'elle est aveugle, est pire que la sienne? Il y a quelques années, un ami aveugle attendait son épouse à un coin de rue, lieu du rendez-vous. Le temps que celle-ci arrive, l'histoire de quelques minutes, une personne lui avait glissé une pièce dans la main. Situation fort embarrassante et renvoyant à la triste (et surtout fausse) idée qu'une personne aveugle ne peut vivre que de mendicité...

Infantilisation de la personne aveugle

p35 "Maman essayait de faire manger Robert comme un bébé. Mais Robert trouvait ça nul. On peut quand même manger des hamburgers tout seul, même s'il fait complètement noir dans le monde entier."

p42 "Tout le monde croyait que Robert ne pouvait plus se débrouiller seul pour quoi que ce soit."

p80 "Ils (ses parents) lui firent promettre de ne plus jamais sortir de la maison. (...) Oui, jamais tout seul, dit papa."

Super (?) pouvoirs ou, plus simplement, utiliser ses autres sens

p43 "Robert avait remarqué quelque chose cependant. Quand il faisait complètement noir dans le monde entier, on entendait bien mieux. Parfois Robert avait l'impression de n'être plus qu'une grande oreille."
"Parfois, même, ses oreilles pouvaient voir une pièce, ou la personne qui traversait la pièce."

p75 "Les couleurs ont des odeurs différentes."
p76 "Ça sent la peinture bleue. Comme un ciel artificiel ou comme une piscine sur la lune."

p83 "Robert la (sa canne) prit et tapota le sol en ciment avec la pointe. En attendant l'écho, il avait l'impression de voir tout le garage devant lui."

p98 "Il faisait beau, et le soleil brillait. Robert sentait à la fois sur son visage la chaleur du printemps et la fraîcheur du vent."

La canne blanche

Alors que la journée internationale de la canne blanche est le 15 octobre, voyons comment celle-ci est entrée dans l'imaginaire de tout un chacun...
p71 "- (...) D'habitude, comment font ceux qui ne peuvent pas voir quand ils sortent?
- Les aveugles ont bien une canne, dit Robert. Une canne blanche."

Nous passerons sur les détails cocasses de la "fabrication" de cette canne blanche mais regardons comment Robert l'utilise :
p83 "Il fallait marcher à tâtons avant de trouver la barrière pour sortir sur la route. Mais ensuite c'était plus facile. Robert pouvait sentir avec sa canne là où finissait le bitume et là où commençait le fossé avec des touffes d'herbe et du gravier."
p100 "Il marcha jusqu'à ce que sa canne rencontre un obstacle. Il le toucha pour comprendre ce que cela pouvait être. C'était un tas de gros bâtons assemblés, comme des échelles. Une cage à écureuils, reconnut Robert. Il posa sa canne et se mit à grimper.

L'école

En 1994, même en Suède, l'inclusion scolaire ne semble pas être une règle générale.
p69 "On va trouver une école pour les enfants qui ne peuvent pas voir, dit papa."

S'ennuyant à la maison, Robert décide de retourner dans sa classe.
p87 "- (...)Mais mon petit Robert, tu ne peux quand même pas venir ici... Comment tu vas arriver à...
- "L'école ce n'est pas pour tout le monde? s'étonna Robert."

Rassurons-nous, la maîtresse finira par trouver une activité accessible à tous...

L'homme invisible

Alors que Robert est dans un grand désarroi, les adultes autour de lui lui ayant fait comprendre que ne pas voir est une catastrophe, l'homme invisible vient lui rendre visite.
C'est avec cet homme invisible qu'il retrouvera l'envie de faire des choses car "on ne peut pas rester comme ça, à ne rien faire" (chapitre 7).
L'homme invisible lui rappelle d'ailleurs que voir ou ne pas voir ne change rien pour certaines choses:
p55 "- Tu ne vois pas le temps qui passe?
- Mais je ne vois plus rien, dit Robert, furieux.
- Qu'est-ce que ça peut faire? dit l'homme invisible. Avant, tu pouvais peut-être voir le temps passer? Tu pouvais?"

p92 "Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas voir qu'on est invisible", phrase laissée par l'homme invisible sur le tableau de la classe de Robert et qui fait particulièrement écho à un article paru sur le site de la Perkins School for the Blind au sujet de la campagne Blind New World que nous avons déjà évoquée dans ce billet et qui nous a permis de découvrir le comédien Jay Worthington. Cet article, en anglais, s'intitule We're blind, not invisible (nous sommes aveugles, pas invisibles) et fait directement référence au regard que porte la société sur les personnes aveugles par le biais de plusieurs témoignages (dont celui de Jay Worthington).

p145 "Tu peux tout faire tout seul. Tout ce que tu veux." (dit l'homme invisible à Robert)

p154 "Personne ne voit un homme invisible. Personne, sauf quelques enfants qui ne peuvent pas voir."

Lovisa

Robert fait la connaissance de Lovisa, petite fille de son âge, née aveugle, qui n'a pas la langue dans sa poche.

p103 "- Tu n'as jamais rien vu de tes yeux? demanda Robert.
- J'ai vu plein de choses, dit Lovisa. Mais pas avec mes yeux."

p107 "Robert et Lovisa parlèrent un long moment là - haut dans la cage à écureuils. Lovisa racontait un tas d'histoires sur 《comment c'est quand on ne peut pas voir》.

En discutant tous les deux, Robert découvre qu'il est possible de faire du vélo, grâce au tandem.
Mais nous n'évitons cependant pas quelques clichés ou situations maintes fois lues :
p113, ils se touchent le visage pour savoir à quoi ils ressemblent.
p115, la question des couleurs est abordée. Vert comme l'herbe, rouge comme des pétales de fleur...

Conclusion

Robert est un roman décalé, plein de fantaisie, et qui pourtant en dit tant!
Niklas Rådström nous (lecteurs) met en face de nos responsabilités en tant que citoyens, en tant que membres d'une société qui ne sait pas comment traiter la différence, l'altérité. Pourtant, ce petit garçon, à part ne plus voir, reste Robert, qui aime toujours les hamburgers. Alors, pourquoi, tout d'un coup, sa mère le considère à nouveau comme un bébé, pourquoi elle ne veut plus que ses copains viennent le chercher pour jouer, pourquoi son père ne veut plus qu'il sorte seul, pourquoi sa soeur est soudain très gentille avec lui?

Cet homme invisible, que Lovisa, la petite fille aveugle que rencontre Robert, a également rencontré, permet à Robert de continuer, contre tous, à être ce petit garçon de sept ans qui explore le monde.

Robert, c'est une illustration de ce que peut être la littérature jeunesse : faire découvrir d'autres univers aux enfants, et donner aux adultes l'occasion de regarder autrement des choses qui leur semblent pourtant établies.
Lecture chaudement recommandée en ne perdant pas de vue le côté fable de ce roman...

Pour les enseignants que ça intéresse, Casterman propose des fiches pédagogiques pour travailler sur ''Robert''.

jeudi 6 octobre 2016

Mimi et Lisa - courts métrages d'animation

Quarante-cinq minutes de bonheur, d'intelligence et de fantaisie. Par les temps qui courent, c'est une proposition à ne pas refuser!
Quarante-cinq minutes, c'est la durée du film d'animation Mimi et Lisa réalisé par Katarina Kerekesova, venant de Slovaquie, accessible dès quatre ans (mais vrai moment de plaisir pour les adultes aussi), et sorti sur les écrans français le 6 avril 2016. Plutôt qu'un film d'animation, il s'agit en fait de six petites histoires regroupées mais qui forment un tout cohérent. Voici les titres des aventures du tandem Mimi/Lisa :

N'aie pas peur du noir
Mimi a construit un superbe château de cubes dans sa chambre. En découvrant sa création, Lisa l'entraîne à l'intérieur. Mais les lieux sont hantés par la poupée de Lisa, un malicieux fou du roi.
Le jeu de cartes
Alors qu'elles jouent aux cartes en cherchant des paires d'animaux, Mimi et Lisa sont interrompues par deux voisines couturières. Il n'en fallait pas plus pour qu'elles se retrouvent dans un monde de tissus dans lequel tous les animaux sont en double, à l'exception d'un crocodile esseulé.
Adieu, grisaille!
Aspirée dans un monde coloré, la gardienne de l'immeuble se retrouve piégée par le gris qu'elle aime tant. Mimi et Lisa partent la sauver en lui montrant la beauté des autres couleurs.
Où est passée l'ombre?
Mimi et Lisa ont besoin de l'ombre d'un arbre pour jouer tranquillement dans la cour de l'immeuble. En cherchant des graines sur le balcon du voisin, elles tombent dans un pot de fleurs et atterrissent au sein d'une jungle sauvage.
Monsieur Vitamine
Une artiste lyrique vient de perdre sa voix à cause d'un virus amoureux de rock and roll. Avec l'aide de Monsieur Vitamine, Mimi et Lisa partent déloger le microbe qui tambourine dans la gorge de la chanteuse.
Le poisson invisible
Dans un grand aquarium, un poisson magique doit se rendre invisible pour échapper aux moqueries des autres espèces aquatiques. Mimi et Lisa décident de le retrouver pour l'aider à assumer sa différence.

Affiche du film d'animation Mimi et Lisa

Résumé du film

Timide et non-voyante, Mimi perçoit le monde différemment grâce à ses autres sens. Lisa, sa voisine de palier délurée, est toujours prête à provoquer des situations amusantes. Ensemble, elles découvrent les univers de leurs voisins dans lesquels le moindre objet peut devenir le théâtre d’une aventure fantastique, avec l’imagination pour seule frontière.

Tout peut arriver les yeux fermés!

Plus qu'une promesse, avec Mimi et Lisa, c'est une certitude!

Lorsque Lisa et sa maman emménagent dans l'immeuble où vivent Mimi et son papa, les deux fillettes ne tardent pas à faire connaissance.
Et si Lisa est triste pour Mimi qui ne peut pas voir les couleurs, celle-ci la rassure vite en lui disant qu'elle découvre le monde avec ses mains et ses oreilles.
L'affiche du film nous la montre d'ailleurs avec une oreille grande ouverte sur le monde, pour identifier le bruit d'un oiseau, d'un tramway ou d'un camion.

Au fil de leurs aventures, elles visiteront leurs voisins et partiront dans des contrées extraordinaires.
Le dessin est très coloré, très gai, les dialogues sont vivants, intelligents et l'imagination débordante. Partir en Afrique grâce à une machine à coudre, dans une forêt remplie de plantes carnivores pour trouver un arbre, voilà quelques péripéties qui attendent Mimi et Lisa.

Mimi et Lisa avec les éléphants Mimi et Lisa dans la forêt






A tour de rôle, elles trouvent des solutions pour avancer, résoudre les problèmes.
Mimi ne peut pas jouer aux cartes avec Lisa. Celle-ci trouve un moyen pour qu'elles puissent y jouer ensemble!
Se déplacer dans le noir? Pas de problème pour Mimi! C'est elle qui guidera Lisa!

Mimi, cheveux noirs et yeux clos, robe grise et haut noir, Lisa, cheveux blonds et grands yeux bleus, robe blanche à pois multicolores, sont devenues inséparables et apprennent l'une de l'autre.
A la fin de chaque histoire, on les voit raconter leur point de vue personnel à leur parent. Intéressante façon d'aborder la différence et de montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon d'aborder les choses ou de les ressentir.

Quand la différence est richesse, quand l'expérience se partage, tout le monde y gagne!

Dans l'épisode Adieu, grisaille!, il est question de couleurs. On retrouve, là encore, les interrogations sur la perception des couleurs par les personnes aveugles, sujet qui avait été abordé ici à travers le billet Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité ou celui sur le livre De quelle couleur est le vent?. Mais il est aussi question du toucher, notamment en explorant les différentes sortes de tissus, dans le jeu de cartes. Mais il est aussi question du noir et de la peur du noir, de différence et d'acceptation de la différence...

Sur le site Cinéma public Films, il est possible de se procurer affiche, images ou encore dossier pédagogique.
Le film est a priori disponible en DVD, en audiodescription (version chaudement recommandée) et sous-titrage. Toutes les bonnes raisons pour en faire un moment inclusif, en famille ou à l'école...
Et passer simplement quarante-cinq minutes de bonheur devant un enchantement cinématographique!

jeudi 28 juillet 2016

De quelle couleur est le vent ? - Anne Herbauts

Livre Jeunesse publié chez Casterman en 2011, écrit et illustré par Anne Herbauts.

De quelle couleur est le vent ? m'a été suggéré dans un commentaire écrit à la suite du billet Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité. Et lorsque j'ai poussé un peu l'investigation, j'ai vu cette jolie couverture dans les tons bleus et verts et je me suis demandé comment j'avais pu passer à côté de cet ouvrage. Je remercie donc chaleureusement l'auteur de ce commentaire.

Couverture du livre De quelle couleur est le vent?

Quatrième de couverture

De quelle couleur est le vent ?
est la question qu'a un jour posée
un enfant aveugle à un grand...
Mais,
de quelle couleur est le vent ?

Contexte

Voilà, c'est effectivement à la suite de cette question rapportée un jour à Anne Herbauts, auteure et illustratrice belge, qu'elle s'est dit : "cette question, c'est un livre"...
Le livre a mis quelques années à prendre forme et il nous est donc arrivé sous forme d'un livre à regarder mais aussi à toucher. Celui qui se contente de le lire perd la moitié des informations, celui qui le touche n'accède pas non plus à la totalité de l'histoire... Anne Herbauts dit que tout n'est pas dit dans l'image et dans le texte et que cela est pertinent : il n'y a pas de réponse fermée et définitive.

Histoire

C'est l'histoire d'un petit géant aux yeux clos et aux pommettes rouges chaussé de bottes noires qui part de bonne heure chercher le vent et sa couleur et qui emmène le lecteur avec lui rencontrer, entre autres, chien, éléphant, montagne, ruisseau ou pomme...

Techniques

Au fil des pages, Anne Herbauts nous entraîne dans des explorations visuelles et tactiles, dans une poésie qui plaira sûrement aux petits mais aussi aux grands.
Pour nous inciter à découvrir tactilement cet ouvrage, l'auteure a plus d'un tour dans son sac : découpe (comme le surprenant Braille en creux sur la couverture), embossage avec un côté en relief et l'autre en creux (dont elle tire habilement partie), dépôt d'un vernis qui donne du relief sous les doigts mais dont on regardera tous les détails à la lumière rasante (les poissons dans l'eau sont d'une délicatesse absolue)...

vernis et braille en creux sur la couverture embossage




Anne Herbauts a beaucoup échangé avec Les Doigts qui Rêvent, association créée en 1994, autour du livre tactile, dont c'est d'ailleurs la "spécialité historique".
Il est difficile de dire que de quelle couleur est le vent ? est un livre accessible mais l'auteure l'a pensé comme un livre lisible et partageable. Et c'est effectivement le cas. C'est un livre subtil, comme son texte et ses illustrations.
Pour réaliser ce livre, elle s'est donné des contraintes, comme celle de peindre aux doigts qui donne un côté très sensuel au dessin pour "provoquer" cette envie de toucher.
Mais allez donc voir et écouter ce qu'elle dit de ce livre et du processus de création. C'est fort intéressant...

Conclusion

Dans cet ouvrage aussi, il est question d'imaginaire. Mais ce que je retiens, c'est avant tout ce travail vraiment intéressant sur le tactile, les textures, la multiplicité des techniques utilisées pour inciter le lecteur à découvrir par le toucher cette histoire. Cette découverte tactile est vraiment complémentaire au texte et, compte tenu de la génèse de ce livre, c'est vraiment malin.
Et multiplier les points de vue nourrit et enrichit le débat.
C'est un bel ouvrage à parcourir à deux et à quatre mains, à lire et manipuler... C'est un livre qui provoque des sensations, qui nous oblige, pour l'explorer au mieux, à utiliser des sens que nous avons tendance parfois à négliger ou à ne pas exploiter, et pourtant, ils donnent tout un tas d'informations précieuses. Alors, touchons la pluie, goûtons la pomme, sentons le vent...

vendredi 27 mai 2016

Loin des yeux, près du coeur - Thierry Lenain

Livre publié aux Éditions Nathan en 2005 composé de Loin des yeux, près du coeur et de La fille venue de nulle part de Thierry Lenain avec illustrations d'Elène Usdin.
Lecture conseillée pour les 8-10 ans, chaudement recommandée aux adultes et à tous les parents qui ont envie de partager de belles et nécessaires valeurs avec leurs enfants, neveux, nièces, élèves... On trouvera à ce propos un document pédagogique réalisé par les éditions Nathan en annexe.

Couverture de Loin des yeux, près du coeur

Composée de treize courts chapitres, cette histoire, écrite initialement en 1991 sous le titre Aïssata, a été réécrite de façon décidée par l'auteur et publiée sous le titre Loin des yeux, près du coeur en 1997.

Couverture du livre Aïssata -Thierry Lenain

Antérieure à Fort comme Ulysse, elle développe des thèmes similaires mais, en cinquante pages dont treize pages de jolies illustrations (en noir et blanc) d'Elène Usdin et au moins autant de pages blanches, l'écriture va à l'essentiel.

Quatrième de couverture

Aïssata et moi, nous nous donnions la main. Moi qui étais aveugle, je lui apprenais à écouter le pas des gens, le chant des oiseaux. Elle qui était noire m'enseignait les couleurs : le bleu, c'est comme l'océan quand tu es devant...

Contexte

Hugo est un orphelin aveugle vivant dans un foyer et s'apprêtant à quitter l'école de ce foyer pour entrer en CM2 dans une école ordinaire. Le chapitre 2, intitulé "le foyer" pourrait faire penser à un mélodrame dégoulinant de bons (?) sentiments. Rassurons - nous tout de suite, Hugo n'est pas du genre à se faire marcher sur les pieds et l'écriture de l'auteur ne laisse pas de place au "dégoulinant".
L'histoire a été écrite et réécrite avant la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation de la citoyenneté des personnes handicapées , ce qui explique pourquoi Hugo a dû batailler pour être scolarisé dans une école "ordinaire". Depuis cette loi, le nombre d'enfants handicapés en inclusion scolaire a plus que doublé entre 2006 et 2015 (informations prises sur le site du Ministère de l'Education Nationale; voir la page consacrée à la scolarisation des enfants handicapés) mais nous savons que ce n'est pas la panacée et qu'il reste encore beaucoup d'efforts à faire pour améliorer la situation.

C'est Hugo qui raconte cette histoire, Hugo qui se souvient de sa rencontre avec Aïssata, petite fille singulière comme lui aux yeux des autres.
Outre les ressemblances avec Fort comme Ulysse sur lesquelles nous ne nous étendrons pas (mais dont la lecture est très vivement recommandée), ce qui est intéressant ici c'est la complémentarité des deux protagonistes, bien résumée sur la quatrième de couverture. Ce sont aussi leurs différences qui les rapprochent, elle est noire, il est aveugle, elle ne se moque pas de lui, il ne connaît pas les couleurs (rappelons, il s'agit ici de littérature jeunesse, mais, même si une personne aveugle de naissance ne se fait peut-être pas la même représentation des couleurs qu'une personne voyante, elle vit au sein d'une société, connaît ses fondements culturels et les préjugés qui vont souvent avec).
Ce qui est notable ici, c'est l'empressement et l'envie d'Aïssata de décrire les couleurs à Hugo.

La complémentarité
p27 "Elle me lisait les textes que l'instituteur n'avait pas le temps d'entrer dans l'ordinateur et me décrivait les images. En échange, je l'aidais en mathématiques." p39 "Elle me racontait (...) la cime des arbres dont je touchais les troncs, le dessin des nuages dont je ne connaissais que l'ombre ou la pluie."
p39 "Je lui apprenais à écouter le pas des gens qui flânaient ou se pressaient autour de nous, les oiseaux qui chantaient cachés dans les feuillages, les péniches qui se croisaient sur l'eau."

Démonter les préjugés
En une trentaine de pages, dans une écriture efficace et sans fioriture, Thierry Lenain fait passer un certain nombre de messages. Et démonter les préjugés est un sport de combat comme les autres.
p7-8 "Aveugle, ce n'est pas comme lorsque vous fermez les yeux.
Quand vous fermez les yeux et qu'on vous dit "bleu", vous voyez du bleu dans votre tête. Quand on vous dit "jaune", vous voyez du jaune.
Les gens qui sont nés aveugles n'ont jamais vu les couleurs. Ils ne peuvent donc pas s'en souvenir. (...) Aussi, pendant que vous êtes occupés à regarder les couleurs, les gens aveugles regardent autre chose."
p19 "L'instituteur a invité chaque élève à se présenter. Quand mon tour est venu, j'ai parlé clairement. Ce n'est pas parce qu'on est aveugle qu'on est timide." p31 "Avec les garçons, on discutait parfois des filles. Tu en aimes une m'ont - ils demandé un jour. Oui. Une aveugle? Ils devaient croire que l'amour, c'était comme l'école : les voyants avec les voyants, les aveugles avec les aveugles."

L'autonomie d'Hugo
p16 "Je me l'étais promis : dans cette école de voyants, personne n'aurait pitié ou ne se moquerait de moi. (...) Alors que l'école était encore vide, j'ai installé mon ordinateur dans la classe. J'ai appris à repérer l'emplacement des tables, à me déplacer dans les couloirs, à me rendre aux toilettes sans problème."

Les couleurs
pp40-41 "(...) il y eut le jaune comme le soleil qui chauffe sur la peau, le vert comme le parfum de l'herbe mouillée le matin, le bleu comme l'océan quand tu es devant."

Dans un prochain billet, nous reviendrons sur cette notion de couleurs appliquée aux personnes aveugles, sujet abondant dans la littérature jeunesse et dans l'illustration. Fantasme de voyants?
En attendant, prenez le petit quart d'heure suffisant pour lire Loin des yeux, près du coeur. C'est vif, frais, émouvant, intelligent et nécessaire!
Et c'est aussi disponible à la BNFA, Bibliothèque Numérique Francophone Accessible!

mercredi 20 avril 2016

Du bout des doigts le bout du monde - Nathalie Loignon

Paru en 2001 aux Éditions Héritage inc. dans la collection Dominique et Compagnie, Du bout des doigts le bout du monde est un roman accessible aux enfants à partir de huit ans et nous vient du Québec.
L'auteure est Nathalie Loignon et l'illustratrice est Sophie Casson.

Couverture du livre Du bout des doigts le bout du mondd

Quatrième de couverture

Pendant que le père de Maïa fait le tour du monde pour prendre des photos, sa mère choisit des destinations sur le globe du doigt et lit les descriptions des photographies. Parce que Maïa ne peut regarder les images. Maïa ne voit pas. Elle voit avec le coeur, les mains, le nez, mais pas avec les yeux. Pourtant, malgré les grands yeux ouverts sur rien, malgré les photos qu'elle ne peut pas voir et les lettres qu'elle ne peut pas lire, Maïa est heureuse.

Le livre

Aux voyageurs.
A leur famille.
Aux amis. Aux amours.
Aux belles rencontres.
A ceux qui sont là peu importe où l'on va.

Ce sont les premiers mots du livre, en dédicace.

Nous allons donc faire connaissance avec Maïa, sa maman et son papa, en dix chapitres où les cinq sens sont à l'honneur. Ces chapitres sont agrémentés de jolies illustrations qui nous montrent Maïa avec deux nattes, sa maman, Géant-Papa, son grand-père, et Léo, son papa.
Fille unique, Maïa n'est pas seule. Il y a son cousin Bernard et les jumeaux Paul et Chloé, ses voisins et meilleurs amis.

Contexte

Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture. Ce roman, certes assez didactique, est surtout l'occasion pour le/la jeune lecteur/lectrice de découvrir que Maïa est une petite fille qui s'apprête à fêter ses dix ans. Au fil de ces soixante-dix-sept pages, nous allons aussi découvrir que si Maïa appréhende son environnement différemment de ses amis, celui-ci est riche et, au contact de Maïa, les autres enfants apprennent que le monde ne se découvre pas seulement par la vue.
Ainsi, au fil des pages, nous apprendrons que Maïa a une montre électronique (et parlante, p39), que le braille est l'écriture qu'elle utilise (p41), qu'elle se déplace à l'extérieur de son appartement avec une canne qu'elle a surnommée "l'Amie" (p42), qu'elle mange seule (elle a dix ans!), sa maman préparant son assiette comme si c'était une horloge, en répartissant les aliments toujours de la même façon (p57).

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet braille, en noir, issu du site Enfant aveugle

Ce joli roman permet aux jeunes lecteurs de se faire une idée de la façon dont Maïa, aveugle de naissance, s'approprie son environnement, comment elle lit, écrit, se déplace, se repère, mais aussi qu'elle a des joies et des peines, comme tout un chacun.
C'est aussi une histoire qui parle d'amitié ainsi que de la perception que les autres, y compris les proches, peuvent avoir de la cécité et des personnes aveugles ("Beaucoup de gens ont du chagrin pour Maïa quand ils pensent à ce qu'elle ne voit pas." p21)

Et, Léo, le papa de Maïa est photographe. Quand il envoie une lettre à Maïa et sa maman, il y a toujours une photo que son père accompagne d'une description :
p.27 "Pour l'Aveuglette. Il y a du silence sur ma photo. Rien qu'un mur avec tout plein de petites fissures dedans. Dans le coin gauche, on ne voit presque pas l'enfant... Il se cache. Ce petit avec le gilet tout tâché, il a peur. Trop fatigué, il n'a pas dormi hier soir. Les cauchemars l'empêche de rêver."

Illustration - Maïa et sa maman en train de lui décrire des photos

Maïa

p.13 "Maïa est une non-voyante, une "aveugle" comme on dit souvent.
C'est de naissance, lui ont expliqué ses parents. On naît tous avec un petit quelque chose : certains ont des tâches de naissance, d'autres vivent avec des voix qu'eux seuls entendent, d'autres encore ont des jambes qu'ils ne sentent pas. Maïa est née avec ce qu'elle ne peut pas voir. Avec de grands yeux qui s'ouvrent sur rien."
p.15 "Ce qui (...) gonflait les joues (de Maïa) était spécial. Ces choses devaient faire du bruit. (...). Ou bien, elles devaient être moelleuses et chaudes. (...). Ou encore sentir bon."
p.20 "Paul et Chloé ont appris plein de choses avec Maïa : on goûte mieux les aliments si on ferme les yeux. On peut deviner quel fruit on touche juste par la forme ou par le parfum. Il est bien plus amusant de jouer à cache-cache dans une pièce où il fait noir, (...)."
p.42 "Maïa a baptisé sa canne "l'Amie", parce qu'elle lui évite de se cogner sur une borne-fontaine ou un passant, de tomber d'un trottoir ou dans une flaque d'eau..."
p.48-49 "Maïa sait écrire : elle tape à la machine, une machine à écrire spéciale. Sur le clavier, les lettres sont en braille. Maïa peut donc taper sur la machine, qui traduit les mots en "alphabet pour les voyants" sur la feuille."
p.69 "Les gens qui me rencontrent n'arrêtent pas de dire que je dois être triste de ne rien voir... Et le jour de mon anniversaire, tout le monde oublie que je suis aveugle."

Commentaires

On pourrait regretter qu'une fois encore le personnage soit aveugle de naissance, sans aucun reste visuel (même pas pour faire la différence entre le jour et la nuit), son côté didactique, mais c'est un "roman écrit très simplement, duquel se dégage une belle sincérité; le thème du handicap visuel est traité avec sensibilité et justesse, sans pathétisme, et éveille à la réalité quotidienne que peuvent connaître les enfants aveugles." (Direction des Ressources Éducatives Françaises, Manitoba)
Voilà donc une raison suffisante pour le faire découvrir aux enfants.
En fait, l'histoire aborde beaucoup de thèmes qui passent par le prisme de Maïa et c'est aussi l'occasion de reconsidérer notre perception du monde, de découvrir qu'il n'y a pas qu'une seule façon d'appréhender les choses.

dimanche 9 août 2015

Rouge comme le Ciel - Cristiano Bortone

Rouge comme le Ciel, Rosso come il Cielo en version originale, est un film italien réalisé par Cristiano Bortone en 2005 et sorti en France le 6 octobre 2010 et distribué par Les Films du Préau. Il est sorti en DVD en 2013 chez ARTE Editions, disponible à la boutique d'ARTE avec de l'audiodescription réalisée avec les conseils de l'association Retour d'Image ainsi que du sous-titrage français pour sourds et malentendants.

Rouge comme le Ciel - jaquette DVD

Film ayant reçu un grand nombre de prix dans des festivals de cinéma autour du monde et dont l'histoire s'inspire d'une histoire vraie, celle de Mirco Mencacci, ingénieur du son italien, inventeur du système du "son sphérique" et qui travaille pour le cinéma.

Synopsis

Inspiré de la vie de Mirco Mencacci, un des ingénieurs du son les plus talentueux d'Italie, ce film retrace le combat obstiné d'un jeune garçon aveugle pour atteindre ses rêves et gagner sa liberté...

Mirco a perdu la vue à l'âge de dix ans et doit pour suivre sa scolarité dans un institut spécialisé. Loin de son père, il ne peut plus partager avec lui sa passion du cinéma. Il trouve pourtant le moyen de donner vie aux histoires qu'il s'invente : il enregistre des sons sur un magnétophone puis coupe les bandes, les colle et les réécoute. L'école très stricte n'approuve pas du tout ses expériences et fait tout pour l'en écarter. Mais Mirco, loin de se résigner, poursuit sa passion...

Mirco et Felice dans un arbre

Ce que j'en pense

Film familial avec un discours appuyé et quelques lourdeurs qui s'y associent mais qui nous fait découvrir, de façon romancée, l'enfance et la naissance d'un grand ingénieur du son italien qui travaille au cinéma auprès de réalisateurs tels Antonioni ou Moretti.

Film militant pour le droit aux rêves et à l'éclosion et l'encouragement de nos talents. Il s'inscrit aussi dans une Italie du début des années 1970 où les enfants handicapés étaient, par la loi, relégués obligatoirement dans des instituts où ils n'avaient comme avenir qu'un emploi potentiel de rempailleur de chaise, tisserand ou standardiste.

Portrait aussi d'une famille aimante à qui l'on ne laisse pas le choix d'envoyer son fils de dix ans en pension, loin de chez lui. N'oublions pas qu'à la même époque, en France, il se passait la même chose quand l'école républicaine, ou ses représentants, estimait qu'un enfant n'avait pas, ou plus, sa place parmi les autres écoliers et que, "pour son bien", on l'envoyait dans une école spécialisée où il apprendrait les techniques nécessaires à son avenir.

Le film s'attache aussi à un groupe de personnages donnant ainsi le portrait, un brin caricatural et monobloc, du directeur de l'établissement, aveugle lui aussi, figé dans une froideur et un règlement vieux d'un siècle, caché derrière ses lunettes noires ou celui, bienveillant, du prêtre qui enseigne aux enfants les leçons de choses, le braille mais aussi la musique ou la gymnastique. Portraits aussi de plusieurs élèves de la classe fréquentée par Mirco dont le sympathique Felice qui deviendra son premier camarade et l'introduira aux subtilités du pensionnat dirigé par des religieuses, ou le teigneux Valerio, prêt à martyriser ses camarades pour conserver son rôle de chef de classe. Sans oublier Francesca, fille de la concierge, intrépide et désobéissante, elle qui n'est pas autorisée à entrer en contact avec les enfants de l'institut, qui va devenir l'alliée de Mirco, et leur permettra la rencontre fortuite avec Ettore, militant qui travaille comme standardiste à la fonderie et a passé dix ans comme élève à l'institut, qui suit des cours à l'université, montrant ainsi que rien n'est arrêté et que tout est possible pourvu qu'on s'en donne la peine, qu'il existe une autre vie que celle promise par l'institut.

Photo de Francesca et Mirco faisant du vélo

Photo de la rencontre avec Ettore lors d'une manifestation

Puisque Mirco, bricoleur, réparera le vélo de Francesca, celle-ci le laissera pédaler dans les rues escarpées de Gênes. Occasion de scènes rappelant le final de Au Premier Regard, film de Daniel Ribeiro, sorti l'été 2014, où Leo, aveugle, pilotera le vélo de Gabriel.

Ce sera grâce à Francesca, encore, que Mirco, puis ceux qui les rejoindront dans cette histoire sonore, iront au cinéma en "faisant le mur". Avant son accident, Mirco allait régulièrement au cinéma avec son père et adorait cela. A l'occasion d'un film qu'il connaît déjà, Mirco se fera le passeur, l'audiodescripteur du film pour que ses camarades puissent rire autant que les autres spectateurs.

Si les acteurs principaux "jouent" à être aveugles, tel Luca Capriotti interprétant Mirco ou Marco Cocci celui d'Ettore, le syndicaliste aveugle de la fonderie, les enfants interprétant les élèves de l'institut sont aveugles ou malvoyants, comme c'était le cas dans ''Imagine'', le film d'Andrzej Jakimowski. Cela donne une spontanéité et un naturel dans les nombreuses scènes où les enfants sont entre eux, comme ce magnifique moment où ils sont au cinéma, la plupart pour la première fois de leur vie, ou encore quand ils font les bruitages pour illustrer leur histoire pendant que Mirco les enregistre sur son magnétophone. Cristiano Bortone vient du documentaire et cela se sent vraiment dans ces scènes.

Photo des enfants jouant à se combattre avec les ustensiles de la cuisine de l'institut

Selon les Films du Préau, distributeurs du film en France, ce film est accessible aux enfants à partir de sept ans. Ils ont également édité un dossier de presse et un dossier pédagogique complets que vous pourrez trouver en annexe de ce billet. Le dossier pédagogique permet de parler de nombreux sujets dont celui du handicap. Ne ratons pas une telle occasion!