Tout d'abord, rendons à César ce qui appartient à César. "The Aesthetics of Access", traduit ici par "l'esthétique de l'accès", est repris d'un article de Paul F Cockburn publié sur le site de Disability Arts International où il est beaucoup question du travail de Jenny Sealey, directrice artistique de Graeae dont nous parlerons plus loin.
L'expression est en anglais parce qu'elle illustre un "courant" théâtral anglais. Quand nous disons "courant", entendons-nous bien : c'est loin d'être un courant majeur, mainstream.
Il est essentiellement représenté par des compagnies de théâtre anglaises qui comptent dans leurs rangs des personnes handicapées (physique, sensoriel, psychique...), sur scène et/ou dans l'encadrement.
On parle d'"esthétique de l'accès" quand, dans le fil même de la pièce ou du spectacle, sont intégrées, par exemple, la langue des signes ou l'audiodescription.

D'une façon fort opportune, deux pièces issues de, ou classables dans, ce "courant" étaient présentées à Londres simultanément, idéal pour se concocter un week-end théâtral. Mais avant de parler des pièces, présentons un peu les compagnies.

Extant

Nous commencerons par Extant qui a fêté ses vingt ans l'an dernier. Unique dans le circuit théâtral professionnel anglais, Extant est une compagnie fondée, dirigée et composée de personnes aveugles et malvoyantes. Maria Oshodi en est la fondatrice et directrice artistique.

Logo de la compagnie de théâtre Extant

Extant développe depuis longtemps des techniques, des idées qui permettent d'intégrer l'audiodescription dans ses créations, pour permettre à ses comédiens déficients visuels de se repérer mais aussi pour inclure le public déficient visuel. En 2004 notamment, Extant a créé "Resistance", pièce basée sur "Et la lumière fut" de Jacques Lusseyran, intellectuel français, grand résistant aveugle, aujourd'hui peut-être un peu plus connu du public français grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Graeae

Graeae a une histoire plus ancienne que celle d'Extant. C'est une organisation britannique composée d'artistes et de dirigeants ayant des handicaps physiques et sensoriels. Elle a été fondée en 1980 par Nabil Shaban et Richard Tomlinson et porte le nom des Grées ("Graeae" en anglais) de la mythologie grecque. Les Grées, Graies ou Sœurs grises sont des divinités primordiales, filles de Phorcys et Céto, qui descendaient eux-mêmes de l'union de la Terre et de l'Océan. Elles sont les sœurs aînées de Méduse et des Gorgones ainsi que leurs gardiennes.
Depuis 1997, la directrice artistique de Graeae est Jenny Sealey.

Logo de la compagnie de théâtre Graeae

Les pièces de théâtre

Ce week-end théâtral londonien a donc été l'occasion de découvrir "en vrai" le travail de ces deux compagnies.
Les deux pièces, "Blasted" (traduit en français par "Anéantis") de Sarah Kane pour Graeae, et "Flight Paths" écrit par Glen Neath pour Extant, sont plus exactement des coproductions.
"Blasted" est en coproduction avec la RADA, Royal Academy of Dramatic Art, école d'art dramatique anglaise. Fondée en 1904 par Herbert Beerbohm Tree, c'est la plus ancienne du Royaume-Uni, et l'une des plus prestigieuses. Elle est affiliée au Conservatoire for Dance and Drama. Parmi ses anciens élèves, citons Kenneth Branagh, Alan Rickman, Anthony Hopkins. Autant dire qu'il s'agit de la fine fleur de la scène théâtrale en devenir. Et, à ce titre, il est fort intéressant de voir des comédiens en formation travailler avec des comédiens de la compagnie Graeae, et se frotter ainsi à cette "esthétique de l'accès".
"Flight Paths" est en coproduction avec Yellow Earth Theatre fondé en 1995 par cinq acteurs anglais avec des racines est asiatiques pour leur permettre d'élargir le répertoire et les rôles dans lesquels ils étaient habituellement cantonnés.

Au-delà des coproductions et des préoccupations d'accessibilité intégrée au spectacle dont nous reparlerons plus loin, pas grand chose en commun dans ces œuvres.

Sarah Kane, l'auteure de "Blasted", pièce écrite alors qu'elle avait 23 ans et jouée aussitôt en 1995, est considérée comme l'un des grands auteurs contemporains du théâtre britannique. "Blasted" est aujourd'hui une œuvre classique. Son résumé : "Ian, le journaliste a invité Cate à l'hôtel. Il voudrait renouer avec elle. Cate a une autre liaison et tente d'expliquer à Ian que tout est fini entre eux. Celui-ci n'est pas prêt à l'entendre. Ils passent la nuit dans cette chambre. Au matin, Cate est déçue du comportement de Ian qui a abusé sexuellement d'elle à plusieurs reprises. Mais la guerre civile survient lorsqu'une bombe atomise le plateau. Le soldat maltraite Ian et le viole, transformant le bourreau en une victime impuissante. Il finit par le priver de la vue en lui arrachant l'un après l'autre les yeux. Cate revient à l'hôtel avec un enfant, qui meurt peu de temps après de faim. Elle décide d'aller chercher à manger, troquant probablement son corps en échange. Ian, affamé, aveugle, mutilé, se met à dévorer le cadavre de l'enfant que Cate avait enterré sous les lattes du plancher. Cate revient enfin avec des victuailles. Ils mangent et boivent du gin. Le dernier mot du texte sera le « merci » qu'Ian adresse à Cate. Sur eux tombe la pluie froide de Leeds."
Plusieurs fois, avant d'aller voir la pièce, le spectateur a été prévenu des propos tenus, de la violence...

Il a fallu cinq années avant que "Flight Paths" soit créé sur scène. Cette histoire entremêle plusieurs récits de vie, en fait celles des artistes sur scène, Amelia Cavallo et Sarah Houboldt, et celles des artistes dont on voit l'image et dont on entend les voix, Victoria Oruwari, soprano, et Takashi Kukichi, altiste. Elle raconte aussi l'histoire des goze, femmes aveugles japonaises qui parcouraient le pays en racontant des histoires et s'accompagnant d'un instrument, le shamisen. Plusieurs époques, plusieurs zones géographiques, et un même ressenti : celui d'être isolé en tant que personne aveugle ou malvoyante. Sur scène, Amelia et Sarah arrivent dans une salle qu'elles décriront en donnant la texture des revêtements rencontrés sous leurs pieds, en détaillant la présence de mobilier, ou en la parcourant.

Sarah et Amelia chacune sur le tissu aérien, en parallèle

Le déroulé du spectacle prend la forme d'un cours de tissu aérien, Amelia étant le professeur de Sarah. Elles seront donc souvent en échauffement ou en exercice sur le tissu, occasion pour elles de raconter ce qu'elles font et donner ainsi de précieuses informations aux spectateurs aveugles ou malvoyants. Les différentes scènes seront annoncées par des leçons, d'abord dites en japonais, puis reprises visuellement sur un écran en fond de scène qui servira aussi à montrer des images de Takashi et Victoria en répétition.

L'esthétique de l'accès

On parle d'esthétique parce que le côté "palliatif" de l'audiodescription ou de la traduction en langue des signes qui vient se plaquer sur un "produit" fini ne s'applique absolument pas ici.

Blasted
Commençons par "Blasted" qui voit dans sa distribution trois personnages. Dans la version présentée par Graeae, le spectateur voit six comédiens sur scène : trois comédiens qui parlent, étudiants à la RADA, et trois comédiens qui signent, membres de la compagnie Graeae.

Photo d'une poupée cassée pour l'affiche de Blasted
Photo choisie pour illustrer "Blasted" sur le site internet : une poupée cassée, qui semble abandonnée depuis longtemps, est allongée sur un tapis de mousse et de feuilles mortes parmi des brindilles et d'autres débris.

Chaque personnage a donc un double, permettant de suivre parallèlement les échanges parlés ou signés. Ce qui est très intéressant, c'est que ce ne sont pas toujours les mêmes comédiens qui sont mis en avant. Parfois, le comédien entendant reprendra les paroles d'abord signées, parfois, ce sera l'inverse. C'est l'acteur en avant qui fait l'action. Mise en scène qui demande au spectateur d'être vraiment engagé dans le spectacle, mais c'est aussi l'intérêt du spectacle vivant.
Les mises en scène de Jenny Sealey combinent anglais et BSL, British Sign Language (langue des signes britannique). Dans "Blasted", il y a aussi l'audiodescription qui se manifeste de deux façons : Ian, le personnage principal décrit parfois les déplacements ou actions des autres personnages, mais il y a aussi la possibilité d'avoir un casque où une audiodescriptrice, avant le début du spectacle, décrit le décor, les costumes des différents personnages, définis en tant qu'"entendant" (hearing) ou "sourd" (deaf) et décrits aussi physiquement. Pendant le spectacle, elle décrit des actions ou des évènements ainsi que des projections d'images sur le mur du fond de scène qui illustrent des objets non présents sur scène mais mimés : boire un verre d'alcool sans verre physique, par exemple.

Flight Paths
Coproduit par Extant et Yellow Earth Theatre, "Flight Paths" mêle plusieurs histoires, plusieurs époques, plusieurs aires géographiques.

Affiche de Flight Paths qui reprend le principe du panneau d'affichage des vols dans un aéroport

Pour suivre les aventures des deux comédiennes, Sarah Houboldt et Amelia Cavallo, ainsi que celles par bandes enregistrées interposées de Takashi Kukichi et Victoria Oruweri, l'audiodescription viendra aussi de plusieurs façons même si, dans ce cas-ci, tout est intégré au spectacle. Les artistes sur scène, Amelia et Sarah, décrivent leur environnement, les mouvements qu'elles exécutent au tissu aérien. Par ailleurs, on les suit facilement à l'oreille dans leurs déplacements sur scène.
Ajoutons à cela un site internet qui permet d'avoir accès à toutes les informations utiles sur le spectacle, les dates et lieux où il se produira, l'organisation systématique de visites tactiles avant chaque représentation dont le texte détaillant le dispositif scénique et les différents tableaux du spectacle est celui dit lors de la visite tactile. Celle-ci est d'ailleurs organisée de façon très intéressante. La personne lisant le texte se déplace sur scène pour que les éléments décrits soient également spatialisés, ils pourront ensuite être physiquement approchés et touchés lors de la visite physique de la scène.
Toutes ces informations, qui permettent au spectateur déficient visuel de ne rien rater du spectacle, donnent aussi au spectateur lambda l'occasion de comprendre comment une personne déficiente visuelle peut se repérer dans l'espace. Dans le cas précis de cette œuvre, les quatre histoires racontées, deux sur scène et deux enregistrées, font entrer le spectateur dans l'intimité de ces quatre artistes venus des quatre coins du monde, Australie, Japon, Nigéria et États-Unis.

Impressions

A vrai dire, il y a longtemps que je voulais découvrir "en vrai" le travail de Graeae et celui d'Extant, compagnie de théâtre professionnelle composée d'acteurs déficients visuels. Le temps d'un week-end, cela a pu se concrétiser, hasard heureux du calendrier.
Passionnée de théâtre, et toujours en quête d'accessibilité culturelle, j'avais déjà été très agréablement surprise par l'accessibilité des théâtres à Chicago. Dans les deux lieux, le Stratford Circus et la RADA, les salles étaient accessibles à tous, bien desservies par les transports en commun, et toutes les informations relatives à l'accessibilité étaient indiquées sur les sites internet. Par ailleurs, comme nous l'avons d'ores et déjà mentionné, il y avait une visite tactile prévue une heure et demi avant chaque représentation de "Flight Paths". D'une façon très intelligente, une personne de la production lisait le texte descriptif de la pièce, des décors en se déplaçant physiquement sur scène, ce qui permettait de se repérer dans l'espace et d'avoir ainsi une représentation sonore de la scène. Il y avait ensuite une visite du plateau, avec possibilité de toucher les différentes matières, les objets, les tissus aériens. Ensuite, avant d'entrer dans la salle, il y avait la possibilité d'avoir un programme en braille ou en gros caractères.
Pour "Blasted", pas de visite tactile mais la possibilité d'avoir accès à la maquette de la scénographie avec des échantillons de matériaux, et la proposition d'un programme en braille ou en gros caractères. Nous pouvions être équipés d'un casque pour bénéficier de l'audiodescription réalisée en direct et en complément de celle intégrée à la pièce. Celle-ci était finalement superflue, et souvent en décalage avec l'action sur scène. A plusieurs reprises, l'audiodescription était dite en empiétant sur le texte. Parfois, le niveau sonore, que l'on peut ajuster soi-même, était trop faible par rapport aux bruits sur scène (explosion...).

Au-delà de ces éléments d'accessibilité culturelle qu'on aimerait voir plus systématiquement dans nos théâtres, on atteint ici une autre dimension. On dépasse largement la notion d'accessibilité pour arriver à une création artistique intégrant cette accessibilité. Dès la conception de ces œuvres, la BSL chez Graeae ou l'audiodescription chez Extant sont intégrées. A cela aussi, des raisons pratiques. Graeae est une compagnie regroupant des comédiens valides, handicapés ou sourds, et il est nécessaire que tous puissent se comprendre et travailler ensemble. Pour Extant, dont tous les comédiens sont déficients visuels, il y a aussi cette nécessité de savoir qui fait quoi où pour les comédiens sur scène. Dans "Flight Paths", Sarah et Amelia doivent exécuter ensemble des figures au tissu aérien. Le fait de décrire leurs mouvements leur permet de se synchroniser.
Ceci dit, cela ne s'arrête évidemment pas à l'aspect pratique des choses. Nous parlons de théâtre, spectacle vivant et visuel s'il en est. La mise en scène de "Blasted", avec ces croisements de personnages, est extrêmement pensée, inventive. L'aspect visuel de "Flight Paths" est très travaillé avec une esthétique japonisante et de belles lumières. On parle ici de spectacles professionnels.

Après avoir vu ces deux spectacles, on espère juste pouvoir en voir d'autres, on souhaite aussi que des metteurs en scène, de ce côté - ci de la Manche, s'intéressent à cette esthétique de l'accès. Sortons de ces cases étriquées ces questions d'accessibilité culturelle pour les faire entrer dans la culture toute entière!