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samedi 16 mai 2020

Appels d'art - Les Souffleurs d'Images en confinement

Période historique oblige, nous continuons d'explorer l'accessibilité culturelle en période de confinement ou de prudent déconfinement...

Au fil des semaines, malgré notre optimisme du début et malgré l'offre pléthorique de contenus culturels disponibles sur internet et à travers les réseaux sociaux, il faut bien reconnaître qu'il existe peu d'opportunités accessibles aux personnes déficientes visuelles, qu'elles soient aveugles ou malvoyantes, notamment en raison d'un site internet incompatible ou peu compatible avec un lecteur d'écran, par exemple, ou parce que la diffusion d'un spectacle, telle une pièce de théâtre, n'est pas disponible en audiodescription. Heureusement, il existe quand même quelques initiatives dont l'article de France 24 datant du 13 avril dernier, Covid-19 en France : quel accès aux contenus culturels pour le public aveugle durant le confinement ?, recense une bonne partie. A ces exemples, nous pouvons ajouter aussi Le Musée à la maison où des œuvres d'art issues des collections de musées de la Ville de Paris sont audiodécrites par l'association Valentin Haüy.

Mais penchons-nous plus précisément sur celle fort réjouissante des Souffleurs d'Images dont nous avions parlé à l'aube de ce blog ici et dont le principe reste le même. Pour en savoir un peu plus sur cette initiative, nous avons eu un échange téléphonique avec Catherine Mangin, responsable du service Souffleurs d'Images au CRTH depuis 2016.

Les Souffleurs d'Images

C'est donc Catherine qui nous présente ce service : "« Souffleurs d’images », en temps normal, hors période de confinement s’entend, a pour but d’accompagner les publics aveugles et malvoyants au théâtre ou au musée à leur demande. L’idée, c’est vraiment que la personne déficiente visuelle identifie un spectacle ou une exposition qui l’intéresse, réserve sa place au tarif en vigueur auprès d’un lieu partenaire avec le service « Souffleurs d’images » et, ensuite, nous prévient pour qu’on la mette en lien avec un bénévole. Les bénévoles souffleurs d’images sont des étudiants en art ou des artistes qui ont été formés à cette action et qui répondent en fonction de leurs disponibilités et de leurs envies aux demandes des publics aveugles et malvoyants. Ils leur donnent ensuite rendez-vous pour se rendre sur le lieu de l’évènement culturel et pendant la pièce ou la visite de l’exposition, le souffleur d’images adapte ses descriptions, son discours, aux volontés de la personne aveugle ou malvoyante. Par exemple, si la personne est plus intéressée, au théâtre, par les descriptions de costumes, la description du souffleur peut plus porter sur ces éléments-là.
Il y a un temps d’échange également qui se crée entre les deux. Ce n’est pas une médiation en tant que telle, c’est plus un accompagnement, c’est plus un partage d’expériences, un échange sur vivre un évènement culturel et ce type d’accompagnement est proposé actuellement dans une centaine de lieux culturels en Région Parisienne et dans certaines autres villes en France, réseau que nous sommes en train de développer.
Les lieux culturels passent une convention de partenariat avec le service qui facilite l’accès et la réservation de la personne en situation de handicap avec un bénévole souffleur d’images qui lui, est invité par le lieu culturel et aussi, ça permet de sensibiliser, dans un premier temps et dans une moindre mesure, les lieux culturels à l’accessibilité pour les publics aveugles et malvoyants."

Pour la saison 2018/2019, le service a été sollicité pour 268 demandes de soufflages, les demandes pour des expositions étant légèrement supérieures aux demandes pour du théâtre ou autre spectacle vivant. Sur cette même saison, le service avait également développé des partenariats avec plusieurs festivals en Ile de France mais aussi en province.

Malheureusement, dans le contexte actuel que nous connaissons, ce principe de rencontre et d'échange dans des lieux culturels ne peut plus fonctionner. Le service des Souffleurs avait d'ailleurs pris les devants en annulant les soufflages prévus dès la semaine avant le début du confinement, tenant compte de l'extrême proximité que nécessite un soufflage au creux de l'oreille et qui ne respectait pas les gestes barrières.

Appels d'art

Appelée "Appels d'art solidaires", cette initiative est née dans les premiers jours du confinement débuté le 16 mars 2020. Laissons, là aussi, la parole à Catherine :
"ça s’est mis en place au début du confinement. Nos avions arrêté toutes les activités quelques jours avant le confinement (...) parce qu’avec cette proximité due au soufflage, on ne pouvait pas prendre de risque, et on avait notamment une sortie de groupe qui était organisée le 18 mars au Jeu de Paume qui a donc été annulée. Et on s’est posé la question de savoir comment on pouvait proposer une solution alternative pendant la période de confinement. L’idée s’est développée vraiment pendant la première semaine où on a vu passer beaucoup de contenu sur les réseaux sociaux, des contenus culturels mis gratuitement en ligne avec des visites virtuelles de musées, d’expositions. L'idée a été de mailler un peu les choses et de faire appel à tous les bénévoles souffleurs qui étaient disponibles parce que tout le monde était un peu dans le même cas, et d’essayer de proposer cet accompagnement à distance par téléphone. Et la première demande de soufflage d’œuvres d’art s’est faite le 20 mars, ça a été vraiment le début du service, et on l'a appelé « Appels d’Art » d’une manière générale et générique parce ce qu’on a eu aussi, avec des publics qu’on n’avait pas l’habitude de toucher, des demandes de lecture. (...) Ce qui a changé aussi sur ces appels d’art, c’est qu’on ne les propose plus uniquement à des publics aveugles et malvoyants, on peut les proposer à des personnes qui sont isolées, en situation de précarité ou qui n’ont pas accès aux ressources numériques. Et notre communication est plus nationale parce qu’il n’y a pas nécessité, comme dans le soufflage basique où l'on rencontre la personne qu’on accompagne, d'être dans le même lieu, là, on peut appeler quelqu’un qui est à Perpignan, à Bergerac, et peu importe d’où on l’appelle."

Lors de notre échange téléphonique, à la toute fin du mois d'avril, Catherine annonçait 150 soufflages réalisés sur ces cinq semaines. Quand on sait qu'il y a eu entre 80 et 90 personnes formées pour être souffleurs d'images en 2018/2019 et qu'un gros tiers a répondu présent pour ces appels d'art solidaires, c'est une vraie réussite qui montre aussi combien ces initiatives sont nécessaires.

Appels d'art solidaires

Catherine aime bien illustrer le principe des "Appels d'art" avec l'exemple d'Aurore, petite fille malvoyante de sept ans qui devait réaliser un tableau à la demande de son enseignante :
"Ces rencontres téléphoniques autour d’objets artistiques sont aussi des moments de grande créativité. Par exemple, Aurore, âgée de 7 ans et malvoyante, a souhaité contacter l’équipe bénévole des Souffleurs d’Images pour participer au « Getty Challenge », un concours lancé par sa maîtresse d’école où des amateurs recréent des œuvres d’art chez eux et les publient sur Internet. Elle s’est ainsi lancée le défi de reproduire l’œuvre « Blanc » d'Auguste Herbin. Marine, bénévole souffleuse, a décrit l’œuvre à Aurore par téléphone afin qu’elle puisse la reproduire chez elle, avec l’appui de sa maman. Un « Getty Challenge » relevé haut la main grâce à la créativité d’Aurore et la grande pédagogie de sa souffleuse !

Tableau Blanc - Auguste Herbin
A gauche, l’original de « Blanc » de Auguste Herbin, à droite, la reproduction en peinture, par Aurore.

Outre les lectures, les visites virtuelles d'expositions ou de lieux historiques et patrimoniaux, l'exemple d'Aurore montre aussi la polyvalence et la souplesse du dispositif.

Une expérience : un voyage dans le temps et un temps de partage

Parmi les cent cinquante demandes réalisées à la fin du mois d'avril (rappelons que le premier soufflage d'art s'est fait le 20 mars dernier), nous avons eu l'occasion de faire un soufflage en visitant l'exposition "Paris 1900" qui a eu lieu au Petit Palais en 2015 et qui est disponible en ligne. Nous avons fait cette visite qui a duré un peu plus d'une heure en compagnie de G. Chacun installé derrière nos téléphones, nous avons ainsi visité l'exposition universelle de 1900, en nous promenant aussi parmi les œuvres de l'époque Art Nouveau.
Bon, ce n'est pas tout à fait comme cela s'est passé. La première chose que nous avons cherché à savoir, c'est si G. connaissait l'Art Nouveau et s'il avait des envies particulières au sein de cette exposition dont nous avons alors lu les différentes parties disponibles en ligne. G. n'ayant pas de demande particulière, nous sommes donc partis visiter l'exposition. Après la description d'une vue aérienne de l'exposition et celle (un peu hésitante, avouons-le) de la porte d'entrée monumentale, nous sommes partis découvrir des bijoux réalisés dans la période Art Nouveau, puis des vases dont un d'Emile Gallé, des tableaux, des sculptures dont un buste de Rodin par Camille Claudel. En décrivant ce buste, visible ci-dessous, le contraste entre le poli du visage et le brut des cheveux et surtout de la barbe, nous avions une grande envie de toucher ce buste.

Buste d'Auguste Rodin par Camille Claudel
Buste de Rodin par Camille Claudel

A ce moment, G. a demandé ce que nous ressentions devant ces œuvres, trouvant nos description très... descriptives. C'est vrai que le buste de Rodin laisse difficilement indifférent mais dans une exposition, toutes les pièces exposées ne suscitent pas les mêmes émotions. Par ailleurs, si on demande aux souffleurs d'être à l'écoute de l'utilisateur, on nous demande aussi de transmettre des informations. Trouver la bonne distance entre subjectivité et objectivité?

Il nous a fallu une bonne heure pour passer à travers la description non exhaustive d'un certain nombre d’œuvres ainsi que de textes qui permettaient d'introduire le contexte de l'exposition et des thèmes tel celui de la Parisienne. Qu'est-ce qui définit la Parisienne? Un texte, des tableaux, des "réclames" pour décrire l'allure de la Parisienne... En échangeant tous les deux, nous sommes arrivés à la conclusion qu'il devait s'agir d'une certaine allure liée aussi à une façon de se vêtir...
Nous étions à plusieurs centaines de kilomètres l'un de l'autre mais nous avons vraiment visité cette exposition ensemble. C'était une première expérience pour chacun d'entre nous. G. a d'ores et déjà retenté l'aventure. Quant à nous, la deuxième a capoté pour des raisons techniques mais nous persisterons.
Sans la demande de G., nous n'aurions probablement pas visité virtuellement cette exposition, soufflage pour lequel nous nous étions porté volontaire. Mais ce fut un très bon moment, intense certes, mais riche en partage, en échanges. Être à l'écoute tout en essayant de décrire au mieux les objets, tenter de saisir les émotions dans une œuvre, d'identifier ses caractéristiques pour les transmettre... C'est aussi un engagement mais quelle satisfaction !

Et après le "déconfinement"?

Ces "Appels d'Art" sont d'ores et déjà un succès. Et s'il est trop tôt pour faire un bilan, Catherine a des retours très positifs. Lors de notre entretien, elle a ainsi raconté ce qu'une dame lui avait dit après un appel d'art : « j’ai perdu la vue au cours de la vie et je suis retournée dans un musée que j’avais visité quand j’étais voyante et grâce à l’échange et au rapport qu’on a eu, j’ai retrouvé des images et j’ai rêvé en couleurs, et ça faisait longtemps que je n’avais pas rêvé en couleurs". Difficile, dès alors, de s'imaginer que ces "Appels d'Art" ne restent qu'un épisode lié au confinement. Nous avons donc posé la question de leur avenir à Catherine Mangin. Elle a commencé par dire : "je pense qu'on ne va pas pouvoir s'arrêter comme ça". Puis après, surviennent les questions d'un fonctionnement hors "phase test" dans un monde où certains auront retrouvé le chemin du travail, avec, probablement, moins de temps libre. Catherine dit ainsi : " Là, ça fonctionne actuellement parce que beaucoup de gens sont en chômage partiel ou confinés, et qu’ils ont le temps pour faire un soufflage. Au moment de la reprise, je ne sais pas quels bénévoles vont pouvoir avoir encore du temps pour continuer à souffler. Et même pour les utilisateurs, il y en a certains qui me disent « moi, j’en profite avant le 11 mai parce que je vais peut-être devoir retourner travailler » donc je ne sais pas encore mais ça se fera sans doute. Dans sa forme actuelle, j’ai l’impression qu’elle fonctionne plutôt bien, il y aura sans doute moins de demandes mais oui, l’idée, ce serait de tirer des conclusions de tout ça, de le modéliser et de proposer une offre optimale, parce que là, on n’a pas encore de recul sur l’impact de la proposition".

Pour momentanément conclure

Même si le déconfinement s'annonce, nous ne savons rien encore de la reprise des activités culturelles, à part cette notion plutôt vague de "petits musées". Souffler à l'oreille la description d'un costume ou d'un décor nécessite une proximité physique incompatible avec les gestes barrières. Espérons cependant que nous pourrons reprendre le chemin des musées, des salles de spectacle et des théâtres dans les prochains mois. En attendant, la mise en place de ces "Appels d'art" a permis d'atteindre un public différent du public habituel des Souffleurs tout en restant fidèle au principe initial de l'échange et de la rencontre, même par téléphone...
En ces temps d'isolement, c'est une vraie bouffée d'oxygène et pour l'utilisateur et pour le souffleur. Pendant une heure, nous quittons par la pensée nos logements dans lesquels nous sommes confinés depuis un mois et demi, et nous nous évadons à la découverte de lieux, d'objets fascinants. C'est un vrai luxe... solidaire.

lundi 26 juin 2017

Accrochage n°10 Voir et ne pas Voir - Musee des Beaux-Arts de La Rochelle

Êtes - vous prêts à embarquer? Nous partons à La Rochelle... Pas besoin d'avoir le pied marin, juste l'envie d'être curieux, d'accepter le dépaysement et de, non perdre, mais prendre d'autres repères.
Nous vous emmenons explorer le dernier étage du musée des Beaux-Arts qui occupe depuis 1844 le second étage de l’hôtel de Crussol d’Uzès, palais épiscopal néoclassique. Il présente une importante collection de peintures européennes du XVe au milieu du XXe siècle. Mais pour cette occasion, c'est autre chose que nous allons découvrir.

Contexte

"Riche d’une collection d’environ 900 peintures et dessins, le lieu ne dispose pourtant que d’une surface limitée pour montrer ses trésors. C’est pourquoi le musée a mis en place une politique de présentation régulièrement renouvelée. Une personnalité ou un groupe de personnes est invité chaque année à concevoir son propre accrochage afin de multiplier points de vue et découvertes."
On peut lire ce paragraphe dans la présentation du musée. Ce que nous avons envie de vous faire découvrir et partager, c'est l'accrochage n°10.

"Vous voici prêts à pénétrer dans une exposition peu commune où tous vos sens seront sollicités... L'exposition qui accompagne ce catalogue vous propose une expérience de visite différente. Pour son 10e accrochage, le musée des Beaux-Arts a en effet invité un public déficient visuel à sélectionner les oeuvres présentées."
C'est par ces mots que débute la présentation de l'exposition Voir et ne pas voir proposée par le Musée des Beaux-Arts de la Rochelle du 1er octobre 2016 à septembre 2017.
Pour ce.ux.lles. qui n'auraient pas l'occasion de se rendre dans ce coin de la Nouvelle Aquitaine, un court reportage de Culture Box vous permettra de jeter un oeil à cette exposition et avoir un aperçu des différents médias utilisés pour rendre accessibles certaines des oeuvres exposées.

Le catalogue de l'exposition

La visite de l'exposition est complétée par un catalogue qui présente les oeuvres que l'on peut y découvrir.

Braille sur la couverture du catalogue Voir et ne pas Voir

Sur la couverture de ce catalogue, on trouvera quelques lignes en braille. A l'intérieur, on trouvera un CD, deux planches représentant chacune un tableau où le personnage et son environnement immédiat sont en relief. Images tactiles difficiles à décrypter seul.e mais cela permet de comprendre la position du personnage dans la composition du tableau. On y trouve aussi la silhouette embossée d'une statue de Brahmâ, une feuille découpée superposée à un portrait de Louis XV indiquant ainsi l'emplacement des éléments indiquant le pouvoir de droit divin du roi de France : long manteau, casque panaché de trois plumes, bâton de commandement fleurdelisé, épée et éperons. On y trouve aussi quatre éléments olfactifs à reconnaître, histoire de s'immiscer dans le tableau de Louis Mouchot intitulé La Prière du soir.

Accessibilité

Nous avions lu des articles, vu des reportages sur cette exposition et étions très curieux d'aller la voir, au moins pour avoir notre propre avis et puis aussi parce qu'elle donnait la parole, en terme de choix artistiques, à des personnes aveugles ou malvoyantes, et cette idée nous plaisait bien tout comme celle de "multiplier points de vue et découvertes".
Très sensibles aux questions d'accessibilité physique (contenant) et culturelle (contenu), nous étions ravis de trouver un guidage jaune dès le portail permettant d'accéder à la cour pour nous emmener à l'entrée du musée. L'accueil du musée ressemble à n'importe quel guichet d'accueil d'un bâtiment recevant du public. Pour atteindre l'exposition Voir ou ne pas voir, il nous faudra monter deux étages d'un bel escalier en pierre. Peut-être existe-t-il quelque part un monte-charge. Mais pour une fois qu'on ne nous a pas indiqué l'emplacement de l'ascenseur (ne pas voir ne veut pas dire ne pas pouvoir franchir des marches ou utiliser un escalier, qu'on se le dise et qu'on se le répète), nous franchissons allègrement ces deux niveaux. Ceci dit, la présence d'un ascenseur est une vraie question à poser, car son absence est une réelle entrave à l'accessibilité du lieu.

Arrivés au deuxième étage, une maquette tactile nous permet de comprendre, avec quelques indications supplémentaires, la disposition des lieux. Idée intéressante pour qui veut déambuler seul.e. Les visiteurs voyants sont accueillis par une série d'expressions autour du mot "oeil", singulier et pluriel.

Maquette tactile du lieu d'exposition

Parmi les expressions, on trouvera Clin d'oeil, Y aller les yeux fermés ou encore Faire les yeux doux. Puis on entrera dans la première salle de l'exposition où un médiateur vous expliquera le principe de l'exposition et vous aidera éventuellement à vous débrouiller avec les tablettes. A ce propos, on trouvera des tablettes à chaque station présentant une oeuvre accessible au visiteur déficient visuel. On y trouvera une audiodescription de l'oeuvre, mais aussi d'autres informations sur la période, le contexte historique. Dommage alors que ces tablettes ne soient pas vocalisées (techniquement faisable sous Android) pour un usage en autonomie.
Ce que l'on remarque aussi en entrant dans la première salle, ce sont les bandes de guidage podotactile qui nous amènent d'un endroit à un autre.

Bandes podotactiles et cheminement en relief

Présentation de l'exposition

"Voir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ; cacher ou dévoiler. Comment les artistes, en tant que médiateurs, donnent - ils à voir le tangible et l'irréel? Huit thèmes se sont imposés, sélectionnant une centaine d'oeuvres exposées au sein d'un parcours sensoriel commenté d'une cinquantaine de minutes." (p8 du catalogue)
Voici la liste des huit thèmes:

  • Voir et ne pas voir
  • Les yeux de l'llusion
  • Les yeux des voyageurs
  • Les yeux de l'innocence
  • Les yeux de l'esprit
  • Les yeux des morts
  • L'oeil du cyclope
  • Les yeux de la foi

A chacun de ces huit thèmes correspondra une station qui accueillera une tablette numérique (qui pourrait être plus accessible) et une oeuvre rendue accessible au visiteur aveugle ou malvoyant. Chacune des stations permettra d'ailleurs d'explorer un moyen différent d'être accessible. Odeurs, reproduction en 3D, maquette tactile, image tactile...
Ci-dessous, on trouvera des photos de ces stations, vue globale ou de détail.

station des senteurs - six odeurs pour plonger dans la peinture de Louis Mouchot, la Prière du soir Dessin en relief - les différents personnages d'un tableau
Quatre odeurs pour plonger dans La Prière du soir, peinture de Louis Mouchot ou des dessins en relief pour détailler les personnages et les différents axes dans la peinture La Mort d'Alcibiade de Philippe Chéry

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique Le Brenn et sa part de butin - maquette présentant les différents plans du tableau avec possibilité de jouer avec la lumière pour comprendre le contre-jour Tableau en puzzle pour tenter de comprendre la représentation du port de la Rochelle par Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique ou maquette représentant les différents plans du tableau Le Brenn et sa part de butin de Paul Jamin

Expériences

On peut parfois avoir l'impression que cette exposition ressemble à un show-room : on montre au visiteur aveugle ou malvoyant, et aux autres visiteurs curieux, différentes techniques permettant de rendre accessible une oeuvre telle qu'une peinture. On trouve ainsi des dessins tactiles reprenant les lignes d'un tableau, une peinture tactile ou la mise en volume d'une peinture tel un bas-relief.

On peut aussi voir cette exposition comme une expérience. Quels sont les supports qui sont appréciés par les visiteurs déficients visuels? Y a-t-il des éléments compliqués à interpréter seul.e?
Nous avons envie de poser cette question : a-t-on réellement pensé à l'autonomie de la personne aveugle, ce que pourraient laisser croire les bandes podotactiles de guidage au sol, ou bien est-ce conçu comme une visite accompagnée, en tandem voyant/aveugle, ce que suggère cette tablette numérique remplie d'informations fort intéressantes mais non accessibles à la personne aveugle, alors que cela est techniquement faisable?

Pour ceux, celles qui en ont, auront l'opportunité, l'exposition se tient jusqu'au 15 septembre 2017 et mérite une visite. La variété des supports (reproduction 3D, dessin en relief), la variété des oeuvres (peintures, sculptures), la variété des époques et des thèmes permettent une découverte et de ce qui existe pour rendre les oeuvres accessibles au visiteur déficient visuel et de la richesse des collections du Musée des Beaux-Arts de La Rochelle.
Et l'on se prend à rêver d'œuvres emblématiques du musée accessibles "pour de bon" à tous, pas simplement le temps d'une exposition pensée pour et avec des personnes déficientes visuelles. Parce que pouvoir partager, échanger des avis, des idées après une visite, un film ou une pièce de théâtre est toujours un moment fort, surtout quand on a pu se faire sa propre idée.

mercredi 7 septembre 2016

Accessibilite culturelle, deficience visuelle et Tourisme

Quelques expériences et réflexions autour de la rencontre tourisme/accessibilité culturelle issues de nos pérégrinations... ou savoir ou ne pas savoir si le visiteur déficient visuel aura quelque chose à se mettre sous les doigts ou dans les oreilles...

logo déficient visuel

Expositions permanentes ou temporaires, musées, monuments ou sites, voilà quelques endroits où tourisme et accessibilité culturelle se mêlent, ou plutôt pourraient, devraient se mêler. C'est loin d'être systématique, aujourd'hui encore, pourtant, cela donne lieu à de belles surprises, de belles rencontres. Pour cette fois, nous mettrons de côté les déceptions et désillusions.

Notons cependant que si certains musées font réellement des efforts pour être accessibles à tous, et nous ne parlons pas seulement d'accessibilité des lieux mais aussi d'accessibilité au contenu , d'autres se contentent de proposer une entrée gratuite pour la personne déficiente visuelle et son accompagnateur.
Il y a aussi ceux qui ont fait des choses, mais dont le personnel ne sait pas trop où trouver le livret en braille, ni si l'audioguide est accessible.
Si l'on peut concevoir cela (arriver en fin de saison et s'entendre dire que nous sommes les premiers à demander s'il y a des dispositifs accessibles au public déficient visuel peut laisser dubitatif), c'est dans la lignée de ce que disaient Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz à propos de l'accessibilité d'un festival (les Eurockéennes de Belfort) : nécessité de FAIRE CONNAÎTRE CES INITIATIVES, COMMUNIQUER L'INFORMATION pour faire venir les gens...

Pour les expositions, citons deux cas de figure : l'exposition permanente, et là, a priori, pas d'obstacle pour rendre une partie de la collection accessible aux visiteurs déficients visuels, comme la Cité des Sciences ou le Mucem, et l'exposition temporaire, qui peut aussi être amenée à voyager dans plusieurs lieux.
Ayant eu l'occasion de visiter deux expositions temporaires qui proposaient des oeuvres accessibles au public aveugle ou malvoyant, faisons un petit retour sur celles-ci.

Pour la première fois, le Musée Adrien Dubouché et le BAL (Musée des Beaux Arts de Limoges) ont présenté cet été des expositions temporaires qui proposaient des dispositifs accessibles au public déficient visuel.
En effet, l'exposition “Corée, 1886. Roman d'un voyageur” pour le premier et "Volume, lumière, couleur. Charles BICHET", exposition programmée dans le cadre de l’exposition-parcours « La Creuse, une vallée-atelier. ITINÉRANCES ARTISTIQUES. Österlind, Bichet, Alluaud, Smith », relevant du dispositif « Vallée des peintres, entre Berry et Limousin » pour le second, offraient au visiteur aveugle ou malvoyant la possibilité de découvrir des éléments de décoration sur des vases ou des peintures de Charles Bichet.

Dans l'exposition "Corée, 1886. Roman d'un voyageur" qui présentait notamment une collection de céramiques, il y avait trois stations montrant des dessins tactiles permettant de se faire une représentation des décors présents sur des oeuvres emblématiques. Sur le panneau en relief se trouvait également une silhouette de l'objet afin de se représenter sa forme globale.

dessin en relief - éléments du décor

Dans l'exposition consacrée à Charles Bichet, on remettait au visiteur déficient visuel un livret en braille contenant le texte de présentation de l'oeuvre du peintre. Et, répartis dans la salle, découpée en plusieurs espaces ayant chacun leur ambiance, cinq casques à proximité de cinq tableaux choisis pour illustrer une période. Dans ces casques, en continu, une présentation audio de la peinture mais également de l'ambiance de la pièce et du contexte dans lequel l'oeuvre a été réalisée. Dispositifs utilisables par tous...

livret en braille -présentation de Charles Bichet casque permettant l'audiodescription du tableau situé à proximité

Mais il n'y a pas que les musées qui sont concernés par cette accessibilité culturelle. Tous les lieux touristiques, tous les lieux culturels le sont...

Pour une personne aveugle ou malvoyante, il peut être compliqué de s'imaginer un bâtiment, par exemple, sans une représentation tactile, image ou maquette, du lieu.
Cela peut être une maquette volumétrique simple, comme celle réalisée pour les deux bâtiments de la Philarmonie de Paris accessible dans le parc de la Villette (photo ci-dessous).

Maquette tactile volumétrique de la Philarmonie de Paris

Mais ce peut être aussi une maquette tactile permettant une vraie visite du bâtiment et de pouvoir ainsi voir un arc brisé, une croisée d'ogives ou une rosace. Isabelle Dapzol, architecte de formation et fondatrice d'Archi-Tact, a réalisé, par exemple, la magnifique maquette tactile de la cathédrale de Bourges. Celle-ci n'est certes pas en accès libre mais il suffit de demander la clé à la personne en charge de la cathédrale. Cette splendide maquette est également accompagnée d'une description audio qui explique comment découvrir le bâtiment. Une légende tactile et en braille permet également de connaître les matériaux composant le bâtiment.

Maquette tactile de la cathédrale de Bourges - Archi-Tact

Ou, pour préparer, compléter sa visite d'un lieu ou la découverte d'une oeuvre, il y a aussi la splendide collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux, à découvrir aidé tant les dessins en relief sont riches de détails, nous emmenant, entre autres, visiter la Cité de Carcassonne ou découvrir la Tenture de l'Apocalypse exposée au Château d'Angers.

Carcassonne - découverte tactile des remparts

Les cinq sites templiers du Larzac en Aveyron offrent au visiteur déficient visuel la possibilité d'avoir un livret d'aide à la visite, avec braille et dessin en relief (plan masse, façade, détail du décor...). Cela fait partie d'un projet beaucoup plus vaste, le Massif Central au bout des doigts, réalisé par Braille & Culture.

A travers cette balade, nous voyons qu'il existe déjà des lieux qui décident d'être accessibles à tous et que la façon de se rendre accessible est variée et riche en possibilités. Il y a aussi des solutions plus techniques. Récemment, le Musée Andy Warhol travaillait à la réalisation d'un audioguide inclusif (utilisable par tous).
Le blog du musée a publié au cours de l'été quatre billets (en anglais) relatifs à ce nouvel audioguide, Designing an inclusive audio guide, voici les liens :
- Part 1 - An introduction
- Part 2 - Tactile reproductions
- Part 3 - Talking tech with Ruben Niculcea
- Part 4 - Content development telling the Warhol story

Nous savons que cela nécessite des fonds et des compétences. Cependant, nous avons aussi rencontré des associations gérant de magnifiques lieux, avec peu de moyens financiers mais avec une vraie volonté de partager ce patrimoine. Découvrir un château sur un éperon rocheux peut aussi se faire par le biais d'une maquette volumétrique toute simple réalisée dans un matériau commun et facile à travailler.
Ne nous cachons pas derrière la réglementation et les dérogations. Certes, restons réalistes mais le bon sens et la bonne volonté permettent des choses que d'aucun aurait crû impossibles...