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jeudi 24 octobre 2019

Zatoichi, le masseur aveugle - Kenji Misumi

Préparez-vous à un grand dépaysement avec Zatoïchi, le masseur aveugle, film en noir et blanc de 1962 réalisé par Kenji Misumi, avec Shintaro Katsu dans le rôle titre, premier film de la série qui en compte vingt-six. Grand dépaysement qui nous transporte dans un Japon médiéval où règnent les yakuzas et les samouraïs...

Ce premier opus fait un portrait assez nuancé de ce yakuza à l'ancienne et la cécité y est dépeinte de façon plutôt convaincante. Mais allons voir d'un peu plus près ce Zatoïchi.

Synopsis

Zatoïchi, le masseur aveugle, arrive dans la ville de Lioka dans la province de Shimosa. Là, ses talents de joueur font rapidement le tour de la ville et Sukegoro, le parrain de la ville, présente à ses hommes cet étrange vagabond comme étant Zatoichi, un yakuza aux talents de bretteur hors normes qu’il a connu quelques années auparavant. Le boss espère convaincre Ichi de l’aider dans sa lutte qui l’oppose au clan de la ville de Sasagawa. Ichi rencontre un ronin, Hiraté Miki, et se lie rapidement d’amitié avec lui. Au cours des longues discussions qu’ils entretiennent, Ichi comprend qu’Hiraté est atteint d’un mal incurable et qu’il ne recherche désormais qu’une mort dans le droit chemin de son existence. Lorsque les deux amis se retrouvent de part et d’autre de la guerre de clans, il semble que cette fin espérée soit proche…

La légende de Zatoïchi

Zatoïchi, le masseur aveugle est le premier film de la série ''La Légende de Zatoichi'', commencée en 1962 et achevée en 1989. Shintaro Katsu a interprété le rôle titre dans les vingt-six films. Le personnage de Zatoichi est issu d'une adaptation d'une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961 mais au cinéma, le personnage de yakuza aveugle a été étoffé par son interprète qui en a fait un masseur qui se déplace avec sa canne-épée et tue ses adversaires avec le sabre la pointe en bas.

Zatoichi sortant son sabre de sa canne

Le guerrier handicapé
Wild Side Films a publié en 2004 un coffret comportant "Blindman, le justicier aveugle" et "Zatoïchi, le masseur aveugle". Accompagnant ce film, on trouve dans les bonus un documentaire très intéressant sur le mythe du guerrier handicapé dans le cinéma martial. Sans les nommer tous, voici une petite galerie de portraits.
Le premier s'appelle Sazen Tange et a un œil et un bras en moins. Créé en 1927 dans la littérature, il devient vite une figure majeure du cinéma nippon jusque dans les années 1960. Arrivera ensuite Zatoichi, né également dans la littérature. Outre la série des films, il y a eu aussi une série télévisée qui se compose de quatre saisons entre 1974 et 1979 où Zatoïchi est également interprété par Shintaro Katsu. Le personnage de combattant handicapé va sortir du Japon. Honk Hong, la Corée, et même l'Indonésie, créeront aussi leurs guerriers handicapés. Cette figure finit par apparaître sur les écrans occidentaux dans les années 1971, dans un western italien improbable de Fernandino Baldi, Blindman, le justicier aveugle ou Vengeance aveugle avec Rutger Hauer.
La reprise en 2003 de la légende de Zatoichi par Kitano montre par ailleurs que l'intérêt du public pour ce genre de personnage perdure.

Affiche du film La Strada
Affiche du film de Takeshi Kitano :...

Peut-être peut-on voir aussi en Jim Dunbar, inspecteur de police blessé lors d'une opération, dans Blind Justice ou Auggie Anderson, ancien militaire des Forces Spéciales dans Covert Affairs, voire Matt Murdoch dans Daredevil des "cousins" lointains de ces guerriers aveugles. Dans le cadre de leur réadaptation, puisque ces trois personnages ont perdu la vue au cours de leur vie, ils sont tous les trois passés par la boxe et les arts martiaux.

Cécité, représentation à l'écran

C'est le même acteur, Shintaro Katsu, qui a interprété Zatoïchi dans la série réalisée par Kenji Misumi.
Dans cette histoire, l'acteur joue le plus souvent les yeux fermés. Il se guide à l'aide de sa canne qui cache un sabre qu'il aura l'occasion de dégainer à quelques occasions. Néanmoins, le réalisateur s'efforce ici de dessiner la psychologie des personnages et tisser des relations entre eux.
Otané s'éprendra d'Ichi et arrivera l'inévitable scène où celui-ci touchera son visage pour savoir à quoi elle ressemble.

Ichi touche le visage d'Otané

On pourra cependant noter que l'interprète reste sobre dans son jeu. Les yeux fermés sont, finalement, un bon "remède" contre le regard fixe que prennent souvent les acteurs pour camper un personnage aveugle.
Dans ce Japon médiéval, il se déplace pour exercer son métier de masseur en se guidant avec une canne en bambou.
Le réalisateur fait aussi un travail sur les sons qu'identifie Ichi, comme quelqu'un qui marche sur un chemin herbeux. Il y a aussi quelques gros plans lorsqu'il s'aide de son odorat pour identifier des odeurs. La caméra sert à illustrer l'usage des sens et la concentration d'Ichi.

Dans cet opus qui ouvre la série des Zatoïchi au cinéma, il y a aussi la rencontre entre une personne aveugle, parfois louée mais souvent moquée par la société, et un samouraï atteint d'une maladie incurable, ici, la tuberculose, qui se sait en fin de course. Deux êtres en marge de la société qui vont s'apprécier et se respecter.

Si Zatoïchi est recherché pour ses qualités de bretteur, le film montre aussi comment il est perçu en tant que personne aveugle : celle avec qui l'on peut tricher, puisqu'elle ne voit pas, celle que l'on peut dénigrer aussi parce qu'elle est "infirme". Zatoïchi doit ainsi faire constamment les preuves de sa supériorité pour, finalement, rester en vie.

Pour conclure

L'apparition pour la première fois sur les écrans de Zatoïchi laisse un goût de "bel ouvrage", avec un personnage digne. Si les cadavres ne manquent pas dans les scènes de combat, ce premier opus permet de cerner le personnage de Zatoïchi : maître du sabre mais aussi loyal et digne. Il a son code de l'honneur et agit sans faillir à sa morale. Ici, pas de personnage aveugle misérable. S'il est perçu comme cela par les autres, très vite, le spectateur comprend que c'est un homme autonome et "droit dans ses bottes". La série compte vingt-six films, certains ayant été réédités il y a une dizaine d'années et relativement faciles à trouver. On pourra aussi voir le film de Kitano sorti en 2003 pour retrouver la légende de Zatoichi. Cependant, ce premier opus de 1962, en noir et blanc, qualifié de "sobre et austère" est une belle façon de faire connaissance avec ce "masseur aveugle", le personnage n'étant pas tourné en dérision.

lundi 16 avril 2018

Mademoiselle Paradis - Barbara Albert

Mademoiselle Paradis est un film austro-allemand dont le titre original est Licht (lumière), sorti sur les écrans français le 4 avril 2018 et réalisé par Barbara Albert.

Affiche autrichienne du film Licht (Mademoiselle Paradis)

Le film, tiré du livre d’Alissa Walser, « Au commencement la nuit était musique », Mesmerized (en anglais), raconte un moment particulier dans la vie de Theresia von Paradis, pianiste aveugle viennoise contemporaine de Mozart. Elle passa quelques temps chez Franz Friedrich Anton Mesmer, médecin allemand qui s'intéressa aux théories sur le magnétisme (et dont les recherches sont à l'origine de l'hypnose moderne occidentale), et recouvra brièvement la vue.

Affiche du film Mademoiselle Paradis

Selon notre habitude, nous nous concentrerons évidemment sur la partie en lien avec la cécité, ou la malvoyance. Nous nous pencherons, entre autres, sur le lien entre musique et cécité.

Synopsis

Vienne, 1777, la pianiste aveugle de 18 ans, "Wunderkind", Maria Theresia Paradis, a perdu la vue à l'âge de trois ans. Après d'innombrables expériences médicales ratées, ses parents l'emmènent au domaine du controversé médecin Franz Anton Mesmer, où elle rejoint un groupe de patients extravagants. Elle goûte la liberté pour la première fois dans ce monde rococo, mais commence à remarquer que si le traitement de Mesmer lui permet de recouvrer la vue, elle perd sa virtuosité musicale.

Maria Dragus alias Maria Theresia von Paradis

Mademoiselle Paradis est le cinquième long-métrage de Barbara Albert. Celle-ci souhaitait rendre hommage à l'indépendance d'esprit de Maria Theresia von Paradis.
C'est Maria Dragus, jeune actrice allemande, vue dans Baccalauréat ou le Ruban blanc, qui endosse le rôle de Maria Theresia von Paradis, Resi.
Nous avons souvent dit ici que les acteurs endossant des personnages aveugles avaient tendance à les caricaturer en appliquant le "bug-eyed zombie stare", pour reprendre les mots de Georgina Kleege, qui consiste en un regard fixe aux yeux exorbités. Manifestement, Maria Dragus a bien travaillé la préparation de son personnage, donnant ainsi à Maria Theresia des yeux étonnamment mobiles, mais vraisemblables, comme dans le cas d'un nystagmus.

Pour devenir Maria Theresia von Paradis, l'actrice a commencé à se préparer environ neuf mois avant le tournage. Elle a accompagné une femme aveugle dans sa vie quotidienne et a rencontré un certain nombre de personnes aveugles. Elle a également lu beaucoup de documents historiques et scientifiques. La réalisatrice précise : "Lorsque nous avons répété, Maria était capable de donner une dimension physique au rôle au moyen d'exercices corporels, mais aussi grâce à des lunettes spéciales qui reproduisaient la sensation de cécité."
De même, elle a un visage qui exprime toutes les émotions qu'elle ressent en jouant de la musique. Sans miroir pour se voir, elle n'a pas d'expressions stéréotypées.
Cette singularité, bien exploitée par ses parents, en fait aussi l'une des raisons de son succès. Certes, c'est une virtuose, mais elle est aussi aveugle. On la montre comme on l'aurait fait d'un singe savant, comme une bête curieuse.

Resi au piano faisant la moue, sa mère penchée à ses côtés

Étrangement, dans plusieurs critiques lues, il était question de ces mimiques, de ces grimaces présentes sur le visage de Resi (et de l'actrice) dans la scène d'ouverture, caméra face au personnage en train de jouer, pour dire que cela était dérangeant et n'aidait pas à être en empathie avec le personnage. Finalement, il n'y a pas que la société viennoise qui porte des jugements sur quelqu'un de différent, de singulier...

Le film et ses thèmes

Beaucoup de thèmes sont abordés au cours de ce film et Barbara Albert voulait souligner la contemporanéité de ces sujets. Resi est une vraie pionnière de sa génération, dans une société artistique ouverte d’esprit, mais encore trop austère. Elle n’est acceptée que pour le mélange de talent et de handicap qu’elle présente, et donc quand elle perd l’une de ces deux qualités, elle doit faire face à la réalité et constater comment une société soi-disant cultivée traite quelqu’un qui ose être différent, surtout quand c’est une femme qui demande d’être respectée pour ses mérites propres, et qui veut sa liberté. Pour se libérer des obligations sociales, elle doit renoncer à quelque chose, et c’est là que se pose la question morale de la limite de ce que Resi peut faire pour se sentir acceptée.

Vue renaissante

Le thème de la cécité est finalement peu exploité en tant que tel, mais comme reflet de l'autre. Ainsi, la réalisatrice invitera le spectateur à se mettre dans la peau, et dans la vue juste renaissante, de Resi, avec des images floues et tout juste colorées dans plusieurs scènes. Cela aidera peut-être le spectateur à comprendre pourquoi, alors, il lui est si difficile d'identifier par la vue des objets, précédemment touchés, des couleurs, dans d'autres scènes où les témoins en profiteront pour douter de sa vue et se moquer d'elle.

Resi découvrant avec ses yeux une statue dans le parc

Maria Theresia a soudainement perdu la vue alors qu'elle avait trois ans. On a tendance à "ranger" les personnes ayant perdu la vue avant sept ans dans la catégorie des aveugles de naissance. Rappelons - nous les écrits d'Oliver Sacks que nous avions évoqués pour le film Premier Regard sur les difficultés d'apprendre à voir...
Les essais de restitution de sa vision par la caméra peuvent cependant paraître naïfs : en tant que spectateur, nous sommes certes invités à nous glisser dans les yeux de Resi, mais nous, ou la plupart d'entre nous, savons ce qu'il y a derrière ce flou, derrière ces tâches colorées.

Par ailleurs, nous aborderons un peu plus loin le thème de musique et cécité. Maria Theresia von Paradis s'est produite à travers l'Europe, montrant son talent, suscitant admiration, mais aussi émulation, comme cela sera le cas avec Valentin Haüy.

Maria Theresia von Paradis

Née à Vienne le 15 mai 1759, Maria Theresia von Paradis fait partie du club assez restreint des compositrices, même si peu de ses œuvres sont arrivées jusqu'à nous.
Elle était la fille de Joseph Anton von Paradis, conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. La position de son père lui assure une solide formation musicale auprès des plus grands maîtres de l'époque, tels Kozeluch, Righini, Salieri et l'Abbé Vogler. Son statut lui permet aussi de commander des œuvres à ses célèbres contemporains Haydn et Mozart.
Elle fondera à Vienne un institut musical pour jeunes filles où elle enseigne pendant plusieurs années.

Portrait de Maria Theresia von Paradis
Portrait de Maria Theresia von Paradis par F. Parmentié, 1784

Son "destin" particulier a fasciné les écrivains. Côté francophone, nous pouvons citer le roman de Michèle Halberstadt, l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, donnant par ailleurs peut-être un indice sur le titre du film en français. Rappelons que le titre originel est Licht (lumière).

Couverture du roman l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis

Le film évoquera aussi la carrière de compositrice qu'elle développera plus à partir de 1789, alors qu'elle sera redevenue définitivement aveugle. On trouvera en annexe la partition de Sicilienne.

Musique et cécité

Si ce thème est finalement peu abordé dans le film, Barbara Albert concentrant son regard sur la société viennoise, il est cependant fort intéressant de se pencher sur la question de musique et cécité. Lors de sa venue à Paris, Maria Theresia von Paradis a joué devant Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, qui a ainsi eu l'idée de développer l'enseignement musical à leur intention. On pourra lire cet article de Sébastien Durand, musicologue spécialiste du sujet Musique et Cécité.

Maria Theresia, bandeau brodé sur les yeux, au piano

Si Maria Theresia von Paradis a convaincu Valentin Haüy de la possibilité d'un enseignement musical accessible aux personnes aveugles, le braille musical reste, aujourd'hui, le moyen d'avoir accès à une partition écrite. En 2017, James Risdon, musicien anglais aveugle, a voulu rendre hommage à Louis Braille à travers un documentaire, Braille Music.

Pour conclure

Mademoiselle Paradis est un drame historique, se déroulant à Vienne en 1777, réalisé par Barbara Albert et dont le personnage principal est une jeune femme. Par les temps qui courent, cela est déjà à souligner.
Que le film mette en lumière Maria Theresia von Paradis, "jeune virtuose contemporaine de Mozart", est très intéressant à plus d'un titre. Certes, dans la thématique qui nous importe ici, nous aurions souhaité que l'histoire raconte plus la vie musicale de Resi que son passage chez Franz Friedrich Anton Mesmer. Nous aurions aimé savoir comment elle apprenait la musique à une époque où le braille musical n'existait pas, où l'alphabet braille n'était même pas imaginé. Mais, sommes - nous naïfs, qui cette histoire aurait - elle intéressé? Qui se soucie de savoir comment les personnes aveugles, encore aujourd'hui, apprennent la musique, composent un morceau?
Nous nous égarons un peu. Revenons donc à nos moutons...
L'interprétation de Maria Dragus est vraiment intéressante et, dans un style très différent, nous pourrions la rapprocher du personnage d'Ingrid dans Blind, film norvégien d'Eskil Vogt. Travail remarquable au niveau de regard du personnage et de son comportement.
Nous ne connaissions pas la réalisatrice, Barbara Albert. A priori, c'est la première fois qu'elle adapte un roman.
Ce film a été présenté dans plusieurs festivals internationaux, San Sebastian, Toronto ou les Arcs où Maria Dragus a reçu le prix d'interprétation féminine pour son incarnation de Maria Theresia von Paradis.
On aurait aimé, aussi, la voir vivre, pas seulement être en représentation. Même dans sa situation exceptionnelle, on aurait aimé en savoir plus sur ce que signifiait être aveugle en 1777. On nous fait comprendre que la vue la distrait de la musique, mais encore. Que faisait - elle en dehors de la musique?
Sa situation, extrêmement privilégiée, lui a permis d'avoir accès à l'éducation avec des précepteurs, des maîtres particuliers. Mais quelles étaient les méthodes enseignées aux personnes aveugles à cette époque? Comment lisaient-elles (on se souviendra des lettres en relief dans les livres mis à la disposition des enfants à l'Institut Royal des Jeunes Aveugles lorsque Louis Braille y était enfant)?
A nouveau, nous dévions un peu de l'histoire du film mais, cela donne inévitablement envie de (re)lire Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Âge au siècle de Louis Braille de Zina Weygand. On pourra trouver une présentation du livre en annexe. Ce lire est également disponible à la BNFA.
Ceci dit, Mademoiselle Paradis vaut le coup d'œil, ne serait-ce que pour la prestation de Maria Dragus, ou pour vous donner l'envie de découvrir un peu mieux Maria Theresia von Paradis, et pas seulement dans le sillage de Mesmer.

jeudi 1 février 2018

Vers la lumiere - Naomi Kawase

Film réalisé par Naomi Kawase, Vers la Lumière a été présenté en sélection officielle du Festival de Cannes en 2017. Le film est sorti sur les écrans français le 10 janvier 2018.

Affiche du film Vers la Lumière
Affiche japonaise du film Vers la Lumière

Précisons qu'il y a du divulgâchage (autrement dit, spoiler) dans la suite du texte. Ceci dit, l'affiche montrant deux personnes se tenant leur visage entre leurs mains, dans une proximité ne laissant pas d'ambiguïté sur leurs intentions, on devine aisément ce qu'il advient des deux personnages principaux. Que ceci, donc, ne nous empêche pas d'explorer le sujet du film...

Synopsis

Misako aime décrire les objets, les sentiments et le monde qui l'entoure. Son métier d'audio-descriptrice de films, c'est toute sa vie. Lors d'une projection, elle rencontre un célèbre photographe dont la vue se détériore irrémédiablement. Naissent alors des sentiments forts entre un homme qui perd la lumière et une femme qui la poursuit.

Quelques généralités

Avant d'approfondir quelques aspects du film et de son histoire qui nous intéressent plus spécifiquement, et qui se concentrent autour de la cécité ou malvoyance et l'audiodescription, quelques petites remarques générales.
La réception du film avait été très mitigée lors du festival de Cannes. Nous pouvons comprendre pourquoi. Si le film nous intéresse pour des aspects particuliers que nous développerons donc après, il faut reconnaître qu'il y a quelques moments où l'on se demande où veut nous emmener la réalisatrice, ce qu'elle veut nous raconter.

Pour se faire sa propre idée, on pourra aller voir, lire plusieurs critiques:
- Culture Box, qui qualifie le film d'humaniste et poétique (difficile effectivement de ne pas lui donner ces deux qualificatifs);
- Grand Ecart, blog qui a beaucoup aimé le film;
- Libération, qui, à son habitude, joue avec les mots, "Vers la lumière, vision étriquée", étrille le film...
Que chacun s'en fasse sa propre expérience....

Avant de continuer, juste une petite remarque : la musique est signée Ibrahim Maalouf...

Clichés et stéréotypes

Avant de plonger dans ce qui nous a vraiment et sincèrement plu dans cette histoire, nous ne pouvons pas passer sous silence quelques clichés, vus ici et ailleurs :
- pourquoi faut - il immanquablement que la personne aveugle touche le visage de la personne aimée, et en pleine rue?
- pourquoi le personnage principal déficient visuel en est-il toujours à un moment crucial quant à l'état de sa vision? Ici Nakamori est en train de perdre la petite fenêtre de vision qui lui reste.
- pourquoi la personne déficiente visuelle est-elle, à un moment ou un autre, une victime?

Nakamori touchant le visage de Misako

Nous ne détaillerons pas plus pour ne pas dérouler toute l'histoire mais ces quelques exemples nous ont vraiment déçus. Déçus parce qu'on a pas tant l'occasion que ça, au cinéma, de voir des personnages malvoyants, déçus parce que la partie décrivant le travail autour de l'audiodescription d'un film est vraiment intéressante et nouvelle.

L'audiodescription

Sujet qui nous intéresse tout particulièrement en ce moment, l'audiodescription est au cœur de ce film. C'est par son biais que se rencontrent les protagonistes, mais il y a aussi toute une réflexion autour de ce qu'est ou doit être une "bonne" audiodescription. C'est un sujet qui fait réellement débat parmi les personnes qui font de l'audiodescription, parmi les chercheurs qui travaillent sur ce sujet. On pourra trouver une définition proposée par l'association française d'audiodescription , on pourra aussi écouter cette entrevue (en anglais) de Louise Fryer, spécialiste anglaise d'audiodescription.

Nakamori au cinéma en train d'écouter un film en audiodescription

La première partie du film se passe pendant une séance de visionnage d'un film dont le texte de l'audiodescription est en rédaction. En fait, quelques consultants aveugles ou malvoyants, sont là pour donner leur avis sur l'audiodescription présentée en phase de travail : est-ce que le texte en clair, les descriptions suffisamment parlantes ou détaillées, ou, au contraire, trop détaillées, trop envahissantes, trop engagées émotionnellement?
Vers la lumière nous donne l'occasion de voir comment s'écrit, se construit une audiodescription, quel est le rôle des consultants. Cette partie est d'ailleurs très intéressante et, de plus, il semble, hormis le personnage de Nakamori interprété par un acteur voyant, que les trois personnages, deux femmes et un autre homme, soient joués par des personnes aveugles ou malvoyantes. Il y a de vifs échanges entre les consultants et Misako, qui écrit l'audiodescription du film et cela permet de comprendre les enjeux d'une audiodescription. Il ne s'agit pas simplement ni seulement de traduire des images en texte en se glissant dans les interstices des dialogues.

Nakamori

Interprété par Masatoshi Nagase, Nakamori est un photographe en train de perdre la vue qui ne sort jamais sans son Rolleiflex, appareil photo mythique.

Nakamori se déplaçant en ville, appareil photo autour du cou

Nakamori avec son appareil photo, entouré de jeunes enfants

Nakamori est consultant, parmi d'autres personnes déficientes visuelles, pour une société, White Light, qui fait de l'audiodescription pour les films.
Avant de perdre irrémédiablement la vue à cause d'une maladie évolutive (rétinite pigmentaire?), Nakamori était un photographe japonais de renom. Difficile pour lui de se faire à l'idée qu'un jour proche, la petite fenêtre de vision qui lui reste se refermera...

visage de Nakamori en gros plan, éclairé par le soleil

En attendant, pendant l'essentiel du film, il utilise ce petit reste visuel très utile pour se déplacer sans canne (trop fier?), continuer à prendre des photos, cuisiner...
Ce petit reste visuel nous permet de voir aussi des outils fort utiles pour les personnes malvoyantes :

  • un téléagrandisseur qui permet d'agrandir à sa convenance l'adresse écrite sur une enveloppe, un texte imprimé (article de journal, page de livre...)
  • un téléphone vocalisé (le lecteur d'écran intégré au smartphone décrit avec une voix de synthèse ce qu'il y a sous le doigt).
  • un logiciel d'agrandissement d'écran, permettant de grossir la police d'un texte à l'écran, d'agrandir des icônes, d'inverser les couleurs (pour de nombreuses personnes malvoyantes, la lecture d'un texte blanc ou jaune sur un fond noir est plus aisée qu'un texte noir sur un fond blanc)

Dans une scène, il explique également à Misako qu'en baissant la tête, il la voit mieux que s'il regardait en face. On peut se rappeler de la planche d'illustrations dans Florence et Léon, de Simon Boulerice, où Florence s'amuse à tester la fenêtre de vision de Léon.

Misako

Misako tente de capter des éclats de lumière sur sa main dans l'appartement de Nakamori

Jeune femme qui passe son temps à décrire ce qui se passe autour d'elle, y compris pour elle-même et dans sa tête, Misako vit pour l'audiodescription.
Sa mère, atteinte d'une maladie qui lui fait perdre la mémoire (Alzheimer?), vit à la campagne avec une voisine qui veille sur elle. Son père a disparu.
Ça fait beaucoup pour les épaules de Misako, fille unique...
Misako est jeune, jolie, porte de longs cheveux Bruns, avec une frange. Elle semble assez maladroite dans ses relations avec les autres, comme si elle ne trouvait pas sa place ou si elle la cherchait encore.
Nakamori lui dit à un moment qu'elle n'est pas faite pour ce travail. Rude façon de lui dire qu'elle est maladroite dans ses relations avec les personnes aveugles : elle veut tout le temps les aider, ce dont ils n'ont ni besoin en permanence ni envie.

Pour momentanément conclure

Vers la lumière est un film qui, hormis quelques clichés et la présence d'éléments dramatiques dont l'histoire aurait pu se passer, est un film à voir, et à écouter.
A voir notamment pour sa très belle lumière, ses détails intéressants sur la malvoyance (quand il reste une petite fenêtre de vision sur laquelle on compte pour toutes les activités quotidiennes) et ses outils (téléagrandisseur, téléphone vocalisé, logiciel d'agrandissement et de lecture d'écran...), le jeu de l'acteur incarnant Nakamori, Masatoshi Nagase, est plutôt subtil, montrant comment se manifeste, dans le port de tête, cette petite fenêtre de vision.
A écouter pour la musique d ' Ibrahim Maalouf, qui ne s'impose pas, laissant à la nature, au vent, la possibilité de se manifester, pour les avis des consultants aveugles sur l'audiodescription du film...

Lors de sa sortie en salle, Vers la lumière est diffusé en version originale. Pour ceux qui ont la possibilité de le voir avec audiodescription, celle-ci contient et la traduction des dialogues en japonais, et les indications visuelles. C'est déjà comme cela qu'avait été "livré" le film Imagine d'Andrzej Jakimowski où existaient plusieurs personnages aveugles, dont l'un joué par Melchior Derouet.
Espérons que le DVD contiendra cette piste audiodescriptive.

vendredi 14 juillet 2017

Ava - Lea Mysius

Premier long métrage de Léa Mysius, Ava a été présenté lors de la cinquante-sixième Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Léa Mysius y a d'ailleurs remporté le Prix SACD.
Le film est sorti sur les écrans français le 21 juin 2017.

Affiche du film Ava de Lea Mysius
Description de l'affiche : Ava se tient au centre de l'affiche, seuls le haut de son corps et son visage, enduits d'argile verte, sont visibles. Derrière elle, il y a la mer, bleue, et le ciel, bleu. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon négligé, elle a des graminées et deux bouts de branche coincés dans ses cheveux, comme les bois d'un animal. Elle tient un fusil qu'elle braque devant elle comme si elle visait la personne regardant l'affiche.

Synopsis

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…

Ava

Ava (Noée Abita) a donc treize ans, vit avec sa mère, Maud (Laure Calamy), et sa petite sœur, encore bébé. C'est l'été. Peut-être le dernier qu'Ava verra. Atteinte d'une rétinite pigmentaire, elle sait que son champ visuel va peu à peu se refermer et qu'elle ne verra plus la nuit. Seulement, elle ne pensait pas que cela arriverait si vite. Alors, elle "s'entraîne", se mettant un bandeau rouge sur les yeux et se guidant d'un bâton, pour utiliser ses autres sens, sentir le bord d'un toit avec sa canne improvisée, grimper en s'aidant d'un treillage, se laisser tirer par ce chien volé à un jeune homme ténébreux (Juan Cano). Ce chien qui la mènera vers son maître, et qui transformera son été.

Ava, un bandeau rouge sur les yeux, le chien noir à ses côtés

Ava est un film lumineux, solaire, une ode à la vie. Au fur et à mesure que son champ visuel rétrécit, Ava s'ouvre. Au fur et à mesure du déclin de sa vision, la lumière extérieure diminue et son visage s'éclaire.
La première image est une scène de plage, écrasée par le soleil et peuplée de gens en maillots de bain très colorés. Parmi les dernières, une scène de nuit, presque en noir et blanc, avec un éclairage cru, de phares de voiture dans la brume.
La réalisatrice a voulu embrasser plein de genres cinématographiques. Voici ce qu'elle disait de son film présenté à la Semaine de la Critique cette année à Cannes sur Arte Cinema. Elle utilise aussi cette progression de la cécité sur un plan plus symbolique avec la montée de l'obscurantisme, mais ici, c'est vraiment sur le traitement de la perte de la vision que nous nous concentrerons.

Perdre la vue

Ava sait depuis longtemps qu'elle a une rétinite pigmentaire et ce que cela signifie. Ceci dit, on n'est jamais préparé à ce que cela arrive si vite. A treize ans, elle a envie de penser à autre chose. Et c'est ce que nous montre Léa Mysius, qui a écrit et réalisé ce film, son premier long métrage.
Mais tout au long du film, cette menace est là. Ça commence de façon très explicite avec la visite chez l'ophtalmologiste et l'annonce de la progression rapide de la maladie. On la perçoit lorsque Ava peint un cercle noir qui représente son champ visuel que l'on voit rétrécir de jour en jour, quand, incapable de se repérer la nuit, elle passera la nuit sur la plage à deux pas du blockhaus où Juan s'est réfugié.

Ava en discussion avec son ophtalmologiste

sur un char à voile, Ava essaie de cerner son champ visuel en faisant un cercle avec ses mains

Rétinite pigmentaire

On a souvent parlé de cette maladie évolutive (dont on trouvera un livret explicatif en annexe de ce billet) sur ce blog à travers des ouvrages personnels tels Cockeyed du canadien Ryan Knighton ou J'arrive où je suis étranger de Jacques Semelin qui raconte aussi, alors qu'il a perdu la vue, comment il part enseigner trois mois à Montréal dans Je veux croire au soleil. On l'a rencontrée également dans une très belle histoire illustrée de Simon Boulerice, Florence et Léon ou dans un magnifique roman jeunesse, Fort comme Ulysse mais c'est, nous semble-t-il, la première fois qu'on la voit de cette façon à l'écran.
Les personnages aveugles sont régulièrement présents, avec moins que plus de bonheur au cinéma, mais la malvoyance n'est jamais décrite. Dans Ava, même si l'on peut trouver que l'évolution est vraiment rapide, on nous montre, par petites touches, ce qu'elle signifie au quotidien : une cécité nocturne, un champ visuel qui se rétrécit. Pourtant, si l'on n'y prête pas attention, Ava est avant tout une jeune fille de treize ans, à la mine boudeuse, qui se conduit comme une adolescente ordinaire. C'est aussi cela qui est intéressant dans ce film. Certes, le décor est planté dès le début, mais Ava est autre chose qu'un diagnostic médical. Elle a treize ans, c'est l'été et elle veut en profiter.

Pour conclure

Ava, premier long métrage de Léa Mysius, embrasse le Cinéma dans ses différents genres, mêle le quotidien et l'onirique, le soleil écrasant et l'obscurité. Il fait aussi un très joli portrait d'une adolescente qui, à l'annonce de la progression rapide de sa rétinite pigmentaire, décide, non de pleurer comme le fait momentanément sa mère, mais de prendre la vie à bras le corps. Qui décide de s'entraîner à ne plus voir, à utiliser ses sens, à ressentir. Bref, à vivre...
Le film est sorti en salles avec audiodescription disponible. Testez ce dispositif, qu'il soit disponible via un casque disponible au cinéma ou via une application telle Twavox. Vous verrez, ou entendrez, que l'audiodescription peut être un complément au film, et utile à tous.

dimanche 9 août 2015

Rouge comme le Ciel - Cristiano Bortone

Rouge comme le Ciel, Rosso come il Cielo en version originale, est un film italien réalisé par Cristiano Bortone en 2005 et sorti en France le 6 octobre 2010 et distribué par Les Films du Préau. Il est sorti en DVD en 2013 chez ARTE Editions, disponible à la boutique d'ARTE avec de l'audiodescription réalisée avec les conseils de l'association Retour d'Image ainsi que du sous-titrage français pour sourds et malentendants.

Rouge comme le Ciel - jaquette DVD

Film ayant reçu un grand nombre de prix dans des festivals de cinéma autour du monde et dont l'histoire s'inspire d'une histoire vraie, celle de Mirco Mencacci, ingénieur du son italien, inventeur du système du "son sphérique" et qui travaille pour le cinéma.

Synopsis

Inspiré de la vie de Mirco Mencacci, un des ingénieurs du son les plus talentueux d'Italie, ce film retrace le combat obstiné d'un jeune garçon aveugle pour atteindre ses rêves et gagner sa liberté...

Mirco a perdu la vue à l'âge de dix ans et doit pour suivre sa scolarité dans un institut spécialisé. Loin de son père, il ne peut plus partager avec lui sa passion du cinéma. Il trouve pourtant le moyen de donner vie aux histoires qu'il s'invente : il enregistre des sons sur un magnétophone puis coupe les bandes, les colle et les réécoute. L'école très stricte n'approuve pas du tout ses expériences et fait tout pour l'en écarter. Mais Mirco, loin de se résigner, poursuit sa passion...

Mirco et Felice dans un arbre

Ce que j'en pense

Film familial avec un discours appuyé et quelques lourdeurs qui s'y associent mais qui nous fait découvrir, de façon romancée, l'enfance et la naissance d'un grand ingénieur du son italien qui travaille au cinéma auprès de réalisateurs tels Antonioni ou Moretti.

Film militant pour le droit aux rêves et à l'éclosion et l'encouragement de nos talents. Il s'inscrit aussi dans une Italie du début des années 1970 où les enfants handicapés étaient, par la loi, relégués obligatoirement dans des instituts où ils n'avaient comme avenir qu'un emploi potentiel de rempailleur de chaise, tisserand ou standardiste.

Portrait aussi d'une famille aimante à qui l'on ne laisse pas le choix d'envoyer son fils de dix ans en pension, loin de chez lui. N'oublions pas qu'à la même époque, en France, il se passait la même chose quand l'école républicaine, ou ses représentants, estimait qu'un enfant n'avait pas, ou plus, sa place parmi les autres écoliers et que, "pour son bien", on l'envoyait dans une école spécialisée où il apprendrait les techniques nécessaires à son avenir.

Le film s'attache aussi à un groupe de personnages donnant ainsi le portrait, un brin caricatural et monobloc, du directeur de l'établissement, aveugle lui aussi, figé dans une froideur et un règlement vieux d'un siècle, caché derrière ses lunettes noires ou celui, bienveillant, du prêtre qui enseigne aux enfants les leçons de choses, le braille mais aussi la musique ou la gymnastique. Portraits aussi de plusieurs élèves de la classe fréquentée par Mirco dont le sympathique Felice qui deviendra son premier camarade et l'introduira aux subtilités du pensionnat dirigé par des religieuses, ou le teigneux Valerio, prêt à martyriser ses camarades pour conserver son rôle de chef de classe. Sans oublier Francesca, fille de la concierge, intrépide et désobéissante, elle qui n'est pas autorisée à entrer en contact avec les enfants de l'institut, qui va devenir l'alliée de Mirco, et leur permettra la rencontre fortuite avec Ettore, militant qui travaille comme standardiste à la fonderie et a passé dix ans comme élève à l'institut, qui suit des cours à l'université, montrant ainsi que rien n'est arrêté et que tout est possible pourvu qu'on s'en donne la peine, qu'il existe une autre vie que celle promise par l'institut.

Photo de Francesca et Mirco faisant du vélo

Photo de la rencontre avec Ettore lors d'une manifestation

Puisque Mirco, bricoleur, réparera le vélo de Francesca, celle-ci le laissera pédaler dans les rues escarpées de Gênes. Occasion de scènes rappelant le final de Au Premier Regard, film de Daniel Ribeiro, sorti l'été 2014, où Leo, aveugle, pilotera le vélo de Gabriel.

Ce sera grâce à Francesca, encore, que Mirco, puis ceux qui les rejoindront dans cette histoire sonore, iront au cinéma en "faisant le mur". Avant son accident, Mirco allait régulièrement au cinéma avec son père et adorait cela. A l'occasion d'un film qu'il connaît déjà, Mirco se fera le passeur, l'audiodescripteur du film pour que ses camarades puissent rire autant que les autres spectateurs.

Si les acteurs principaux "jouent" à être aveugles, tel Luca Capriotti interprétant Mirco ou Marco Cocci celui d'Ettore, le syndicaliste aveugle de la fonderie, les enfants interprétant les élèves de l'institut sont aveugles ou malvoyants, comme c'était le cas dans ''Imagine'', le film d'Andrzej Jakimowski. Cela donne une spontanéité et un naturel dans les nombreuses scènes où les enfants sont entre eux, comme ce magnifique moment où ils sont au cinéma, la plupart pour la première fois de leur vie, ou encore quand ils font les bruitages pour illustrer leur histoire pendant que Mirco les enregistre sur son magnétophone. Cristiano Bortone vient du documentaire et cela se sent vraiment dans ces scènes.

Photo des enfants jouant à se combattre avec les ustensiles de la cuisine de l'institut

Selon les Films du Préau, distributeurs du film en France, ce film est accessible aux enfants à partir de sept ans. Ils ont également édité un dossier de presse et un dossier pédagogique complets que vous pourrez trouver en annexe de ce billet. Le dossier pédagogique permet de parler de nombreux sujets dont celui du handicap. Ne ratons pas une telle occasion!

dimanche 8 mars 2015

Festival Zanzan - Accessibilité culturelle

Rennes, début mars 2015. Le temps est radieux et Vues Intérieures vient découvrir un festival dont l'ADN s' inscrit fondamentalement dans le champ de l'accessibilité culturelle.

Le Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences, c'est son nom, débute sa quatrième édition. Se déroulant à Rennes et Rennes Métropole, c'est un festival produit et mis en oeuvre par la structure rennaise Zanzan Films et par la volonté de son fondateur, Philippe Thomas.

Affiche du Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences 2015 Affiche de la quatrième édition du Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences

La présentation dit : "l'objectif de cet événement pluridisciplinaire annuel, où se mêlent spectacles vivants, rencontres littéraires et oeuvres cinématographiques, est de créer une réflexion forte autour de la notion de "handicap" et de favoriser la rencontre et l'échange de tous les publics, handicapés et valides, par le biais des émotions partagées autour d'oeuvres artistiques."

Au fil du festival, théâtre avec "l'Empereur c'est moi!" de et avec Hugo Horiot créé par la compagnie Dodeka et "La Clarté, et autres bilogues" par la troupe l'Envol . Soirée cabaret avec un spectacle burlesque "Sans Voix" de Confitures et Cie, et les chansons d'Albaricate duo composé d'un garçon orchestre, Samuel Genin, et d'une fille chantsigneuse, Clémence Colin.

Albaricate - Clémence Colin, chantsigne, et Samuel Genin, guitare Albaricate - Clémence Colin, chantsigne et Samuel Genin, guitare

Ce sont aussi des documentaires avec audiodescription et sous-titres pour les sourds et malentendants (STSME)

"André et les Martiens"de Philippe Lespinasse qui fait le portrait de figures de l'art brut. André, c'est André Robillard découvert par Jean Dubuffet et qui crée des fusils inoffensifs depuis 1964.

"La Clarté", documentaire d'Élodie Faria et Rémy Ratynska qui devrait sortir en novembre prochain et qui raconte le travail de la Troupe L'Envol sur le spectacle "la clarté, et autres bilogues"

Cette année, 10 doigts compagnie est aussi très présente et partenaire du festival.

Pour que chaque spectacle vivant soit accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, il y avait des chuchoteurs. Vues Intérieures a croisé quelques chuchoteuses qui ont fait un travail remarquable. Pour certaines, c'était leur baptême du feu et elles s' en sont tiré haut la main. Remercions ici chaleureusement et sincèrement Virginie, de Minouche Compagnie , Marianne et Olivia, de 10 doigts Compagnie, qui avait préparé les textes pour l'audiodescription. On peut d'ailleurs, à ce sujet, regretter que le public aveugle et/ou malvoyant ne se soit pas déplacé plus nombreux. Souhaitons donc qu'il soit présent à la prochaine édition du festival tant l'énergie mise en oeuvre pour créer l'audiodescription des spectacles vivants fait plaisir à voir.

Vues Intérieures n'a pas pu assister à la totalité de la programmation du Festival Zanzan mais les trois jours passés à suivre les spectacles proposés ont été un vrai bonheur. Bonheur de voir des spectacles de qualité, bonheur de voir un public divers et varié, bonheur de voir le coeur mis à l'ouvrage par Zanzan Films, les partenaires (10 doigts compagnie en particulier), les bénévoles qui ont vraiment montré qu'il est effectivement possible de présenter des événements culturels accessibles à tous.

Mission accomplie pour cette quatrième édition du Festival Zanzan, Cinéma et Arts des Différences. Les spectacles, les films, les lieux étaient accessibles à tous, l'équipe est fantastique et sympathique.

Le Festival Zanzan vient de fermer ses portes pour cette année mais il faut guetter la cinquième édition et suivre le travail de Zanzan Films.

Vraiment belle initiative que ce festival où tout le monde est accueilli les bras ouverts.

Un chaleureux et sincère merci à Philippe Thomas et Hélène Pravong pour leur accueil et bravo pour ce beau festival.

dimanche 15 février 2015

La Nuit est mon Royaume - Georges Lacombe

La Nuit est mon Royaume est un film réalisé par Georges Lacombe datant de 1951 et qui valut à Jean Gabin le prix de la Meilleure Interprétation Masculine à la Mostra de Venise la même année.

Affiche du film La Nuit est mon Royaume

A vrai dire, je n'ai découvert ce film que très récemment. Il a pourtant été édité en DVD en 2012 chez Gaumont dans la collection "Gaumont à la demande". Il est par ailleurs disponible en VOD sur plusieurs réseaux. Malgré la présence de Jean Gabin, qui n'était d'ailleurs pas au mieux de sa carrière dans ces années d'après guerre, ce n'est manifestement pas le genre de film que l'on rediffuse régulièrement à la télé.

Synopsis

Raymond, mécanicien de locomotive, a les yeux brûlés suite à un accident. Un médecin lui donne un espoir de guérison. Il devient pensionnaire d'un centre de rééducation pour aveugles où il fait la connaissance de Louise, jeune aveugle qui dirige la classe de Braille. Elle est fiancée à l'économe, qui, jaloux, révèle à Raymond qu'il est incurable...

Ce que j'en pense

Vu comme cela, on peut comprendre que ce ne soit pas le film avec Jean Gabin qui soit le plus rediffusé. Si j'ai moi aussi des réserves, je vous conseille néanmoins de jeter un oeil à cette critique acerbe , qui me plait bien. Cependant, La Nuit est mon Royaume offre des perspectives intéressantes. D'abord, c'est un portrait de ce qui se passait dans les années 1950 en France quant à la place des personnes aveugles dans la société : entre elles et à l'abri dans des centres de réadaptation ou des écoles. Elles y apprenaient des métiers tels que rempailleur de chaise, vannier, ébéniste (comme Jean-Luc, un demi-siècle plus tard et sur un autre continent), accordeur de piano, organiste ou standardiste... Et, de préférence, elles se mariaient entre elles... Non, j'exagère un peu. Quoique...

Ensuite, il y a un message, certes un peu appuyé (mais si l'on considère aujourd'hui encore le pourcentage incroyable de personnes aveugles sans emploi dans notre pays et le résultat du sondage à découvrir en annexe de ce billet, il n'est manifestement pas encore passé dans la société) qui explique que les personnes aveugles sont capables de travailler, d'apprendre, d'être père de famille, bref, d'exister en tant que citoyens à part entière.

"Un aveugle, c'est moins compliqué que ce qu'on croit. Un aveugle, c'est un homme qui ne voit pas et qui doit être traité comme un homme." dixit Soeur Gabrielle

Il faut dépasser ce faux suspens de vue recouvrée (espoir qui maintient Raymond Pinsard en vie) et le personnage caricatural de Soeur Gabrielle et oublier un peu le côté suranné du film. Il permet cependant un regard "sociétal" sur les personnes aveugles ou malvoyantes, qu'elles le soient de naissance, à la suite d'une maladie évolutive ou d'un accident, qu'elles soient enfants ou adultes, femmes ou hommes dans la société française, six ans après la fin de la seconde guerre mondiale qui avait produit son lot d'invalides de guerre dont un certain nombre d'aveugles. On peut penser que c'est ce qui est arrivé à son camarade réparateur de postes de radio.

Si l'on ne détaille pas tout, la première visite de Raymond Pinsard (Jean Gabin) au centre de réadaptation sera l'occasion d'égrener les métiers traditionnellement enseignés aux personnes aveugles (et cités en début de billet). A plusieurs reprises, on assiste à un cours de braille, enseigné, il est vrai, par Louise dont Raymond va, inévitablement, tomber amoureux.

apprentissage du braille

Dans une scène à l'extérieur du centre de réadaptation, on aperçoit des chiens. S' agissait - il des premiers chiens guides formés en France? On voit aussi Raymond utiliser une canne blanche. C'est une canne courte, plus de signalisation que de guidage. On dit d'ailleurs à un moment dans le film, qu'il faut qu'on amène la personne au centre et qu'on vienne la rechercher. Pourtant, porté par le désespoir, Raymond saura l'utiliser pour se déplacer seul. La canne longue, celle qu'utilise aujourd'hui la majorité des personnes aveugles se déplaçant seules, se développe d'abord aux États-Unis à peu près à cette période.

canne blanche longue montrée pliée

Bref, si l'on peut reprocher le côté mélodrame bien pensant à ce film, il a le mérite de montrer qu'une personne aveugle peut s' instruire, apprendre un métier, être chargée de famille, être finalement un citoyen à part entière.

Regardons - le comme un témoin de cette France d'après guerre relatif à la place des personnes aveugles dans la société. Et profitons-en pour nous demander si beaucoup de choses ont changé depuis cette époque (hormis la révolution de l'informatique et tout ce qui en découle). Le sondage paru en février 2015 et visible ci-dessous nous donne quelques éléments de réflexion.

dimanche 7 septembre 2014

Au Premier Regard - Daniel Ribeiro

Film brésilien sorti sur les écrans français le 23 juillet 2014.

Affiche Au Premier Regard

Premier long métrage de Daniel Ribeiro, distribué par Pyramide Films, et sorti le 26 novembre 2014 en DVD en France, qui s'est inspiré d'un court métrage qu'il a tourné en 2010 avec les trois jeunes comédiens Ghilherme Lobo, Fabio Audi et Tess Amorim, visible ici, associé à une chronique franche et directe.

Synopsis

C'est l'histoire de Leonardo (Leo), quinze ans et aveugle, de Giovana (Gi), son amie d'enfance qui veille sur lui et de l'arrivée de Gabriele qui arrive dans leur classe. Leo, surprotégé par ses parents, souhaite s'émanciper, gagner de l'autonomie, bref, grandir. Quand Leo découvre de nouveau sentiments envers Gabriele, comment savoir si ceux-là sont réciproques?

Ce que j'en pense

Daniel Ribeiro joue avec sa caméra pour illustrer les sens qu'utilise Leo, la connivence entre les trois jeunes acteurs (Ghilherme Lobo, Fabio Audi et Tess Amorim) évidente, ils sont justes, naturels et tout cela contribue à un film subtil, lumineux et optimiste sur un sujet maintes fois illustré au cinéma, les amours adolescentes.

Tout comme Daniel Ribeiro dit qu'on est passé à autre chose que le film gai militant (le film a reçu le Teddy Award 2014), la cécité de Leo permet d'explorer d'autres facettes de la naissance du sentiment amoureux sans en faire le point central du film. Leo est aveugle mais, surtout, comme tout adolescent, il cherche son autonomie et est amoureux pour la première fois. Mais, même bien entouré et intégré, Leo n'échappe pas à la bêtise de quelques uns de ses camarades. C'est ça aussi la vie et ça aide à grandir, même en prenant des coups.

Leo entouré des mains de camarades l'embêtant

Leo, joué par Ghilherme Lobo, est très crédible. Le jeune acteur a pris des cours de braille, appris à utiliser une Perkins (machine à écrire en braille) et à se déplacer avec une canne (technique de l'arc).

Leo utilisant une Perkins

De même, Daniel Ribeiro, le réalisateur, dit qu'il a cherché des moyens d'illustrer la cécité de Leo. Ça passe par des plans très resserrés, des scènes où le toucher est très présent, une musique omniprésente et des attitudes : Comment danser lorsqu'on a jamais vu faire les autres? Comment savoir ce qui se passe si l'on ne nous dit rien du contexte?...

Un joli film, subtil et lumineux où tout espoir est permis...