Premier roman d'Hélène Jousse, Les mains de Louis Braille a été publié chez JC Lattès en février 2019.

Couverture Les mains de Louis Braille

Hélène Jousse est sculptrice. Elle connaît l'importance du rôle des mains et du toucher. Ce roman est une vraie rencontre...
Il nous servira aussi de "base" pour explorer les conditions de vie des personnes aveugles jusqu'à l'époque de Louis Braille ainsi que l'écriture musicale pour les personnes aveugles, à travers l'analyse du livre de Zina Weygand, Vivre sans voir et l'article de Sébastien Durand, "Lire et écrire la musique sans voir", disponibles en annexe de ce billet.

Quatrième de couverture

Constance, dramaturge à succès, se voit confier l'écriture d'un biopic sur Louis Braille. Fascinée par celui dont tout le monde connaît le nom mais si peu l'existence, la jeune femme se lance à corps perdu dans une enquête sur ce génie oublié.
Nous voilà transportés au début du XIXe siècle, au côté de Louis, ce garçon trop vif qui perd accidentellement la vue et intègre à dix ans l'Institut royal des jeunes aveugles avec un rêve : apprendre à lire et à écrire. Mais dans ce bâtiment vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, les livres restent désespérément noirs, et la lecture réservée aux voyants. Jusqu'à ce que Louis en décide autrement.
Cet hommage vibrant à Braille restitue le combat d'un enfant pour inventer le système qui a bouleversé le quotidien des aveugles. Il explore la force de la générosité, et célèbre la modestie d'un héros ordinaire, qui a fait de sa vie un destin.

Hélène Jousse est sculptrice. Un jour, un jeune homme aveugle lui a demandé de lui apprendre à sculpter. Pour elle, un monde s'est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman.

La couverture

La couverture, rouge, est recouverte de gros points en relief. Ces gros points en relief reprennent l'idée de l'alphabet Braille en reproduisant une portion de texte, tirée des premières lignes du roman, avec des mots tronqués. Comme si l'on avait utilisé une loupe pour agrandir une partie de texte...
Si cet effet peut être frappant pour l’œil du lecteur à la recherche de son prochain ouvrage, ce "braille" est totalement illisible pour une personne aveugle brailliste. Les points sont beaucoup trop gros et la cellule de six points ne peut être lue en une seule fois par la pulpe du doigt. Un peu dommage quand une bonne partie de ce roman explique, de façon très intéressante d'ailleurs, le travail de longue haleine de Louis Braille pour arriver à l'invention de son système d'écriture.
Nous avions cependant déjà vu ce type de "braille" sur les couvertures d'autres livres, tel "Je veux croire au soleil" de Jacques Semelin ou "Dis-moi si tu souris" d'Eric Lindstrom.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

On ne peut cependant nier son impact visuel... qui peut susciter une certaine curiosité.

Une histoire en deux volets

Le roman est constitué de chapitres qui alternent les scènes du film retraçant la vie de Louis Braille et les notes dans le carnet rouge de Constance.
Les notes nourrissent l'écriture du film et les recherches sur Louis Braille nourrissent les réflexions de Constance.
Ce biopic, comme cela est dit d'une façon assez fâcheuse sur la quatrième de couverture, est l'occasion de plonger dans la vie de Louis Braille, le premier chapitre racontant l'accident de Louis, alors qu'il avait trois ans, qui le rendra aveugle. Dès les premières pages, on sent que le roman sera rempli d'humanité et d'empathie.
p14 : "Qu'est-ce qu'un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?"
Puis le scénario du film s'écrivant, nous découvrirons un Louis grandissant, et, à partir de sa rencontre avec Barbier de la Serre et sa "sonographie", son idée obsédante de créer un alphabet lisible pour les aveugles, un alphabet permettant de lire et d'écrire en tenant compte de l'orthographe.

Louis Braille

Au cours de ces cinq années, nous avons eu l'occasion de parler d'ouvrages relatant la vie de Louis Braille mais il s'agissait de livres en littérature jeunesse :

Ici, il s'agit d'un roman pour adulte et le point de vue change un peu, prend un peu de hauteur. Avec un regard qui pourrait être celui d'une mère, Hélène Jousse, par les yeux et l'écriture de Constance, permet aussi à son lecteur de prendre du recul et de voir aussi la cécité de Louis Braille comme une félicité, ce que nous pourrions appeler "l'apport de la cécité" et qui correspond finalement assez à l'esprit de ce blog.
Dans le premier passage de son carnet rouge, Constance dit ainsi, p16 : "Nous étions presque honteux d'avoir ignoré combien ce garçon avait changé le monde. Un monde qui n'était pas le nôtre jusqu'alors. Pourquoi faut-il que les choses nous touchent de près pour qu'on en soit curieux? Ne s'approche-t-on que de ce qui d'approche?"
Ce court passage est très intéressant : le compagnon de Constance est devenu aveugle et a appris le braille. C'est en lui lisant "L'enfant de la nuit" de Margaret Davidson à voix haute qu'ils ont découvert la vie de Louis Braille. Combien de gens connaissent effectivement le "braille" sans savoir qui l'a inventé? Mais au-delà du cas Braille, c'est aussi une réflexion sur, finalement, tout ce qui ne nous touche pas directement, et notamment le handicap qui rejaillit sur notre perception du handicap. Et dans ce roman, l'auteure fait souvent cas de la façon dont les personnes aveugles sont perçues par les autres.
Pour des références historiques, on pourra toujours se plonger dans l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand, historienne française de la cécité. On trouvera une analyse critique de ce livre en annexe.
A travers le roman, on voit aussi la quête de Louis : pouvoir lire... Et tant qu'il n'aura pas trouvé la solution idéale, il cherchera, déterminé et confiant.

Sa famille
Ce livre fait aussi la part belle à la famille de Louis Braille, de sa mère libre d'esprit ("pieuse, mais pas bigote", p25), de son père qui ne se remettra jamais d'être arrivé trop tard pour éviter l'accident. On sent qu'il a grandi dans une famille aimante, cultivée (son père et sa mère savaient lire). Après son accident, il a gardé une place dans cette maison où ses parents ont continué à lui confier des tâches à accomplir.

Ses rencontres
Louis est décrit comme un enfant vif. "Malgré l'accident, c'est un enfant très enjoué et toujours aux aguets, le benjamin adoré par le reste de la famille.", p26. Lorsque sa mère ne peut s'occuper de lui, c'est le curé, l'abbé Palluy, qui "lui décrit puis nomme les choses de la nature qu'il ne peut voir. La botanique est sa passion et il la transmet à Louis lors de leurs promenades à travers champs." (p26)
Après la curé, c'est l'instituteur du village, Becheret, qui détectera des capacités hors du commun. Pourtant, "Aucun aveugle ne va à l'école. Pourquoi iraient-ils? Ils ne liront jamais. C'est la réponse attendue que donne d'abord l'instituteur" (p27). Et cet instituteur fera tout pour que Louis puisse continuer son éducation en s'alliant à l'abbé Palluy qui ira chercher un mécénat auprès du noble local, le marquis d'Orvilliers.
A l'institut royal des jeunes aveugles, il rencontre dès le premier jour Gabriel Gauthier qui deviendra son ami. Il aura aussi Pignier comme directeur.
p281 : "Louis a maintenant douze ans et il est devenu le meilleur élève de l'école, toutes classes confondues. La vitesse de propagation de ses connaissances laisse ses professeurs perplexes, démunis, et lui sur sa faim. Pignier est d'emblée sidéré par les capacités e l'élève et intrigué par le caractère du garçon."
Louis rencontrera Charles Barbier de la Serre, inventeur d'une méthode de lecture et d'écritures nocturnes. Cette rencontre changera le cours de sa vie et la destinée des enfants aveugles du monde entier. "Des combinaisons de points ! (...) Dès les premiers mots du militaire, Louis en a la révélation. (...) Le jeune Louis sait désormais que là est la raison de sa venue ici, quatre ans auparavant : croiser un homme qui lui tende la clé d'une porte qui n'existe pas encore." (p296)
Pourtant, il y aura des déconvenues avec ce Barbier de la Serre : p308, "Mon petit, pourquoi vous torturer l'esprit ainsi? Je vous apporte une possibilité de communiquer très simplement avec vos camarades, et de prendre des notes, et vous me parlez littérature. (...) Vous me parlez de collaborer, si je comprends bien. C'est bien gentil à vous, jeune homme, mais pour quoi faire ?"

Sa perception du monde
"Toujours aux aguets" (p26), "Louis aime sentir la lumière tiède caresser sa peau. Le sentir est sa seule façon de voir le soleil. (p26)
p43 : "Il a toujours été curieux. Il est devenu patient. Il sait que le monde ne se livre pas à lui en instantanés comme aux autres. Pour lui, les choses infusent, semblent prendre tout leur temps pour s e montrer. Elles ne se révèlent pas, il doit les révéler, aller vers elles, les toucher."
p81 : "La chaleur qu'il ressent sous son visage l'informe qu'une assiette est posée devant lui."
p111 : "Au pensionnat, Louis, pourtant alerte, met du temps à se familiariser avec la géographie alambiquée des lieux. Fait de longs corridors, de salles de classe aux parquets vermoulus, d'ateliers en enfilade, d'escaliers tortueux, cet ancien séminaire est d'une complexité saisissante, n'importe qui serait perdu."
A six ans, Louis passe seul l'après-midi dans l'atelier de son père où il triera les peaux par couleur. "Simon n'arrivait pas à croire que son fils ait été capable de faire un pareil tri de ses peaux. Louis lui avait alors expliqué qu'il avait fini par les identifier à force de les toucher et d'interroger son père sur leur couleur lorsqu'il les travaillait." (p160)

p182 : dans un épisode un peu rocambolesque, nous apprenons comment est né le titre du film, Les Mains de Louis Braille. Et Constance dit "Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle !"

p318 : Alors qu'ils discutent de l'écriture de Barbier, la mère de Louis lui sort un double six des dominos. "Tu me dis que ce n'est pas possible que ton doigt juste en touchant puisse "voir" sans compter? lui demande-t-elle.
Non. Pour cela, il faudrait qu'en posant le bout de mon index, qui doit faire une centimètre carré, tout doit dessous d'un coup. (...) C'est à partir de là que Louis partit pour concevoir la "cellule de six points" qui est la base du braille."
p338 : "Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D'abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d'apprentissage pour finir par avoir la vitesse d'un œil qui parcourt une ligne."

Constance

Au début du carnet rouge de Constance, dès les premières lignes, on apprend qu'elle est veuve depuis un an, jour pour jour, et que son amour est devenu peu à peu aveugle au cours de sa dernière année de vie. "Et comme personne ne savait que ce serait la dernière, il avait appris le braille, pour pouvoir lire pendant les années à venir." (p15) puis, p16, "En ce jour anniversaire, je suis allée voir l'endroit où repose Louis depuis 1952.

Au deuxième "épisode" du carnet rouge de Constance, on apprend que Thomas, producteur, metteur en scène, réalisateur, lui dit, p19, "Constance, faites-moi un scénario sur la vie de Braille. (...) Vous avez deux mois."
Voilà donc l'explication du titre du premier chapitre, "Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray."
Pour mener à bien ses recherches, elle se voit "attribuer" un étudiant en Histoire, Aurélien, "un grand échalas à la démarche toujours un peu chaloupée, qui a tantôt l'air d'un geek tantôt d'un page." (p33).

Musique et cécité

Louis et son ami Gabriel Gauthier sont tous les deux de très bons musiciens, cependant, comment composer quand on ne peut pas écrire?
Après avoir mis au point son alphabet, Louis Braille continue à travailler sur la mise au point d'une notation musicale en braille. Pour avoir une idée plus "scientifique", vous pouvez lire l'article de Sébastien Durand, musicologue qui travaille sur le lien entre musique et cécité notamment, qui se trouve en annexe et s'intitule "Lire et écrire la musique sans voir" dont le sous-titre est " Genèse d’une notation musicale pour les personnes aveugles de Valentin Haüy à Louis Braille". Cet article fait par ailleurs partie d'un numéro du Canadian Journal of Disability Studies qui regroupe des articles sur la déficience visuelle et qui est la suite du Colloque Blind Creations qui s'était tenu à Londres en juin 2015.
p216 : "La musique est tout pour Gabriel."
p283 : "Comment être compositeur sans transcrire sa musique, écrivain sans écrire sa prose, scientifique sans poser une équation? L'écrit en fixant la pensée la crée."

Pour momentanément conclure

Ce roman est une très belle surprise. L'écriture est agréable, l'idée du scénario d'un biopic sur Louis Braille couplé au carnet rouge de Constance permet d'avoir une vision à 360 degrés de l'histoire et d'entendre, ou de lire, les réflexions de Constance à propos de la personnalité de Louis Braille.
C'est un roman positif qui (re)donne une visibilité à l'invention de Louis Braille en mettant en lumière son inventeur, génial et précoce (il a seize ans quand il met son alphabet au point), resté souvent dans l'ombre, peut-être parce que c'était sa nature, mais sûrement aussi parce que le reste de la société ne le considérait que comme "un aveugle"...
Au fil de ce roman, de cette double histoire qui converge vers Louis Braille, le lecteur rencontre des figures historiques dans l'histoire de l'éducation des aveugles : Valentin Haüy et les directeurs de l'Institut royal des jeunes aveugles dont Guadet qui fut l'allié de Braille pour la défense et l'utilisation de son invention.
Rappelons que cet alphabet est utilisé dans le monde entier, qu'il a pu être adapté dans toutes les langues et les systèmes d'écriture, qu'il a franchi la révolution numérique avec une cellule à huit points. Bref, que cette invention est tellement brillante qu'elle peut évoluer dans le temps et que, pour peu qu'on continue à l'enseigner aux enfants aveugles du monde entier, elle continuera à leur permettre d'écrire et de lire, de s'instruire et de communiquer... et si, aujourd'hui, la synthèse vocale facilite les choses, elle ne doit être qu'un complément au braille.