Paru initialement sous le titre de The Story of Helen Keller en 1958, ce roman jeunesse a été écrit par Lorena A. Hickok. Cette biographie a été publié pour la première fois en français en 1968, la présente édition, sortie en mars 2019 aux éditions Pocket Jeunesse, est traduite par Renée Rosenthal.

Couverture du livre L'histoire d'Helen Keller
Sur un fond bleu, au premier plan, ...

Alors que Vues Intérieures fêtera bientôt ses cinq ans, (eh oui déjà!), si nous avions évoqué le nom d'Helen Keller, nous n'avions pas encore rédigé de billet sur un ouvrage racontant sa rencontre décisive avec Ann Sullivan. C'est donc chose faite avec ce roman jeunesse classique qui ne cesse d'être réédité.

Dans cette "édition collector", comme le mentionne la quatrième de couverture, on trouve en page 7 l'alphabet manuel ainsi que l'alphabet braille. Cela permet de se représenter la façon dont Helen s'est approprié le monde et comment elle a pu communiquer avec les autres. On trouvera aussi, de la page 206 à la page 225, quelques lettres écrites par Helen. Chacune d'entre elles est présentée et remise dans le contexte de sa vie et de son apprentissage.

Quatrième de couverture

Quel avenir pour une petite fille de six ans, aveugle, sourde et muette?
Les parents d'Helen sont désespérés, jusqu'au jour où Ann Sullivan arrive chez eux pour tenter d'aider Helen à sortir de sa prison sans mots, ni couleurs, ni sons.
Les premiers échanges sont houleux, mais la persévérance d'Ann, l'intelligence et le désir d'apprendre d'Helen parviennent à vaincre l'impossible.

Helen Keller

Avant l'arrivée d'Ann Sullivan dans la famille Keller, l'auteure nous présente Helen et sa famille : sa mère, son père, sa petite sœur, la fille de la domestique, avec laquelle Helen joue, et sa chienne Belle. Elle présente aussi la façon dont Helen perçoit le monde mais aussi son impossibilité à communiquer avec les autres.
p12 "Helen ne connaissait pas les mots. Tous les gens qui l'entouraient étaient pour elle des "ils". Des "ils" qu'elle distinguait parfaitement : son père, sa mère, sa tante, Martha Washington, la fille de la domestique noire, qui jouait quelquefois avec elle."

Photo en noir et blanc d'Helen Keller assise lisant un livre en braille avec un chien couché à ses pieds
Helen Keller lit un ouvrage en braille avec un gros chien couché à ses pieds (photo : archives de Nouvelle Zélande)..

L'intelligence et la curiosité d'Helen
Lorena A. Hickok insiste sur l'intelligence d'Helen mais aussi sur l'énorme travail accompli par Ann Sullivan. Helen Keller n'a ici rien d'un superhéros et tant mieux!
Ainsi, p21, "La curiosité d'Helen était encore plus vive que sa colère. Cette curiosité était déjà le signe de sa très grande intelligence."

Les mains d'Helen
p13 "Avec ses mains à elle, Helen explorait le monde. Ses mains lui servaient d'yeux et d'oreilles. (...)
Ses petites mains avides, curieuses, sans cesse en mouvement, étaient déjà l'outil de sa pensée."
p80 ""Voir" pour Helen, c'était "toucher"."
p96 "Elle s'était habituée à "voir" avec ses doigts. Ses doigts, eux, étaient des serviteurs fidèles. Grâce à eux, elle pouvait "écouter" Ann, et Ann lui apportait tout le monde dans le creux de sa main."

Découvrir le monde
p13 "La petite fille, privée du sens de l'ouïe et de la vue, avait développé d'une façon extraordinaire son sens du toucher, ainsi que ceux de l'odorat et du goût. (...) Elle savait trouver les premières violettes dans l'herbe; elle connaissait la fourrure de Belle, son setter."
p42-43 "Elle aimait l'odeur du chèvrefeuille et celle des roses grimpantes qui montaient le long de la maison. Elle aimait toucher les feuilles épaisses et légèrement piquantes des bordures de buis. Elle sentait sur ses bras, sur ses mains, la chaleur du soleil et elle percevait très bien les vibrations de l'air bourdonnant d'abeilles, ou le rapide passage des oiseaux-mouches qui volaient autour d'elle, nullement effarouchés et ravissants."
Lorena A. Hickok raconte la visite d'Helen au cirque (p84-89) avec un très bel accueil des artistes circassiens : un bel exemple d'accessibilité culturelle et d'inclusion dont les chargés de relation avec les publics devraient s'inspirer!

La détermination d'Helen
Helen Keller a aussi appris à parler. Si l'auteure détaille le long et laborieux apprentissage d'Helen, et son entêtement, elle dit aussi que seul son entourage était capable de comprendre ce qu'elle disait mais lorsqu'elle prononce sa première phrase, Helen est folle de joie.
Cet acharnement et cet entêtement ont permis à Helen d'entrer à l'université et pas n'importe quelle université : Radcliffe, l'équivalent féminin d'Harvard.

Ann Sullivan

Son rôle et ses propres difficultés sont souvent passés sous silence ou minimisés dans nombres d'ouvrages retraçant la vie d'Helen Keller. Ici, l'auteure insiste sur la patience et la volonté d'Ann Sullivan mais revient aussi sur son enfance difficile.
p51 "Jusque-là, Ann avait été complètement abandonnée à elle-même. (...) Ann était loin d'être bête. Elle était même d'une intelligence supérieure. Lorsqu'elle eut quinze ans, un ophtalmologiste réussit à lui rendre la vue grâce à une opération. Désormais, elle pouvait apprendre à lire et à écrire comme tous les enfants. Il lui était simplement recommandé de ne pas trop fatiguer ses yeux. Avec une belle énergie, Ann rattrapa le temps perdu et devint une bonne élève."

Les yeux d'Ann
Ann a été formé par Michael Anagnos, directeur de l'École Perkins, à l'alphabet manuel. Avant Helen Keller, en 1837, Laura Bridgman, également sourde-aveugle, y a reçu un enseignement. Si, lorsqu'elle arrive chez les Keller, Ann y voit suffisamment pour lire, elle fut un temps aveugle et cette expérience lui permettra de mieux comprendre le fonctionnement d'Helen.
Cependant, tout au long de sa vie, Ann aura la vue fragile. L'auteure de cette biographie le rappelle régulièrement et cela renforce la détermination d'Ann face à sa jeune élève qui deviendra une amie pour la vie.

"Pauvre petite"
p53 "Helen n'aurait pas l'enfance lamentable que tout le monde lui prédisait, elle n'aurait pas l'enfance triste et démunie qu'Ann avait connue elle-même.
- Je vous en prie, ne permettez plus à personne de l'appeler "pauvre petite", demanda Ann, dès le lendemain, aux parents d'Helen. Helen n'est pas une "pauvre petite". C'est une enfant robuste et bien portante, d'une intelligence remarquable. Elle est cent fois plus intelligente que la plupart des enfants qui voient et qui entendent. Il ne faut surtout pas l'habituer à s'apitoyer sur elle-même. Elle n'est pas à à plaindre, car elle ne s'ennuiera plus jamais dans la vie."
Parce qu'elle a détecté la grande intelligence d'Helen, Ann insiste pour que les capacités intellectuelles d'Helen soient mises en avant et que les gens ne voient pas qu'une petite fille aveugle et sourde.

Le "phénomène" Helen Keller

Il est aussi question, dans cette biographie décidément très riche, du côté "phénomène": lorsqu'elle commence à se produire en spectacle, finalement à la façon d'un "phénomène de foire", les gens veulent voir cette fameuse Helen Keller dont ils ont entendu parlé depuis qu'elle est petite fille. Dans le chapitre XI, l'auteure explique que le Docteur Anagnos, directeur de l'École Perkins, avait publié des articles sur les progrès d'Helen dans des revues. "Très vite, sa célébrité avait dépassé le cadre limité des spécialistes de l'éducation des aveugles et des sourds-muets. La petite fille (...) était maintenant connue dans le monde entier." Elle donnera par la suite des conférences dont on explique la raison p182, "Helen savait ce que diraient ses amis bien intentionnés : elle s'exhibait pour de l'argent comme un monstre, que c'était une honte, etc., mais elle ne s'en souciait guère. La seule chose qui lui importait, c'était de rassembler une somme suffisante pour mettre Ann à l'abri du besoin, quoi qu'il arrivât."
On apprendra aussi qu'après le succès de son livre où elle raconte son parcours, Helen Keller a écrit d'autres ouvrages qui n'ont pas eu de succès. Ce qui intéressait les gens, c'était de savoir comment elle vivait, pas qu'elle avait un talent d'écrivain.

Pour momentanément conclure

Alors que beaucoup d'histoires se cristallisent autour de la rencontre entre Helen et Ann, et le moment crucial où Helen associe un mot à un objet, à l'eau en l'occurrence, on pense notamment au film Miracle en Alabama, l'ouvrage de Hickok fait un panorama complet de la vie d'Helen, y compris adulte et vieillissante. Et elle insiste aussi sur les qualités intrinsèques d'Helen dont le caractère, l'entêtement et l'intelligence lui ont permis d'accéder au monde et de défendre des causes qui lui tenaient à cœur.
Cette biographie accessible aux jeunes lecteurs à partir de dix ans est à mettre entre toutes les mains, y compris celles des adultes. Ce n'est sûrement pas un hasard si elle reste un classique aujourd'hui alors que nombres d'autres ouvrages retracent la vie d'Helen Keller.
Elle permet d'avoir une vue d'ensemble de sa vie, en détaillant, évidemment, sa rencontre avec Ann et son apprentissage, mais aussi de comprendre les difficultés liées non à la double déficience sensorielle d'Helen mais à la résistance de la société qui ne peut, veut, voir en Helen un être extrêmement intelligent avec un esprit vif. Il lui faudra ainsi un sacré entêtement et une volonté sans faille pour pouvoir s'inscrire à l'Université où, par ailleurs, elle réussira très bien. L'auteure mentionne aussi plusieurs fois la pénurie de livres en braille par exemple.
Si vous ne deviez lire qu'un seul livre sur la vie d'Helen Keller, celui-ci est idéal. Et l'histoire d'Helen Keller est disponible en version audio chez Eole.
Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez aussi lire les écrits d'Helen Keller. Pour conclure, une citation d'Helen Keller mise en exergue de cette biographie :
"À la mémoire de Maîtresse qui entraîna une petite fille hors des ténèbres et lui donna le monde..."