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jeudi 24 octobre 2019

Zatoichi, le masseur aveugle - Kenji Misumi

Préparez-vous à un grand dépaysement avec Zatoïchi, le masseur aveugle, film en noir et blanc de 1962 réalisé par Kenji Misumi, avec Shintaro Katsu dans le rôle titre, premier film de la série qui en compte vingt-six. Grand dépaysement qui nous transporte dans un Japon médiéval où règnent les yakuzas et les samouraïs...

Ce premier opus fait un portrait assez nuancé de ce yakuza à l'ancienne et la cécité y est dépeinte de façon plutôt convaincante. Mais allons voir d'un peu plus près ce Zatoïchi.

Synopsis

Zatoïchi, le masseur aveugle, arrive dans la ville de Lioka dans la province de Shimosa. Là, ses talents de joueur font rapidement le tour de la ville et Sukegoro, le parrain de la ville, présente à ses hommes cet étrange vagabond comme étant Zatoichi, un yakuza aux talents de bretteur hors normes qu’il a connu quelques années auparavant. Le boss espère convaincre Ichi de l’aider dans sa lutte qui l’oppose au clan de la ville de Sasagawa. Ichi rencontre un ronin, Hiraté Miki, et se lie rapidement d’amitié avec lui. Au cours des longues discussions qu’ils entretiennent, Ichi comprend qu’Hiraté est atteint d’un mal incurable et qu’il ne recherche désormais qu’une mort dans le droit chemin de son existence. Lorsque les deux amis se retrouvent de part et d’autre de la guerre de clans, il semble que cette fin espérée soit proche…

La légende de Zatoïchi

Zatoïchi, le masseur aveugle est le premier film de la série ''La Légende de Zatoichi'', commencée en 1962 et achevée en 1989. Shintaro Katsu a interprété le rôle titre dans les vingt-six films. Le personnage de Zatoichi est issu d'une adaptation d'une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961 mais au cinéma, le personnage de yakuza aveugle a été étoffé par son interprète qui en a fait un masseur qui se déplace avec sa canne-épée et tue ses adversaires avec le sabre la pointe en bas.

Zatoichi sortant son sabre de sa canne

Le guerrier handicapé
Wild Side Films a publié en 2004 un coffret comportant "Blindman, le justicier aveugle" et "Zatoïchi, le masseur aveugle". Accompagnant ce film, on trouve dans les bonus un documentaire très intéressant sur le mythe du guerrier handicapé dans le cinéma martial. Sans les nommer tous, voici une petite galerie de portraits.
Le premier s'appelle Sazen Tange et a un œil et un bras en moins. Créé en 1927 dans la littérature, il devient vite une figure majeure du cinéma nippon jusque dans les années 1960. Arrivera ensuite Zatoichi, né également dans la littérature. Outre la série des films, il y a eu aussi une série télévisée qui se compose de quatre saisons entre 1974 et 1979 où Zatoïchi est également interprété par Shintaro Katsu. Le personnage de combattant handicapé va sortir du Japon. Honk Hong, la Corée, et même l'Indonésie, créeront aussi leurs guerriers handicapés. Cette figure finit par apparaître sur les écrans occidentaux dans les années 1971, dans un western italien improbable de Fernandino Baldi, Blindman, le justicier aveugle ou Vengeance aveugle avec Rutger Hauer.
La reprise en 2003 de la légende de Zatoichi par Kitano montre par ailleurs que l'intérêt du public pour ce genre de personnage perdure.

Affiche du film La Strada
Affiche du film de Takeshi Kitano :...

Peut-être peut-on voir aussi en Jim Dunbar, inspecteur de police blessé lors d'une opération, dans Blind Justice ou Auggie Anderson, ancien militaire des Forces Spéciales dans Covert Affairs, voire Matt Murdoch dans Daredevil des "cousins" lointains de ces guerriers aveugles. Dans le cadre de leur réadaptation, puisque ces trois personnages ont perdu la vue au cours de leur vie, ils sont tous les trois passés par la boxe et les arts martiaux.

Cécité, représentation à l'écran

C'est le même acteur, Shintaro Katsu, qui a interprété Zatoïchi dans la série réalisée par Kenji Misumi.
Dans cette histoire, l'acteur joue le plus souvent les yeux fermés. Il se guide à l'aide de sa canne qui cache un sabre qu'il aura l'occasion de dégainer à quelques occasions. Néanmoins, le réalisateur s'efforce ici de dessiner la psychologie des personnages et tisser des relations entre eux.
Otané s'éprendra d'Ichi et arrivera l'inévitable scène où celui-ci touchera son visage pour savoir à quoi elle ressemble.

Ichi touche le visage d'Otané

On pourra cependant noter que l'interprète reste sobre dans son jeu. Les yeux fermés sont, finalement, un bon "remède" contre le regard fixe que prennent souvent les acteurs pour camper un personnage aveugle.
Dans ce Japon médiéval, il se déplace pour exercer son métier de masseur en se guidant avec une canne en bambou.
Le réalisateur fait aussi un travail sur les sons qu'identifie Ichi, comme quelqu'un qui marche sur un chemin herbeux. Il y a aussi quelques gros plans lorsqu'il s'aide de son odorat pour identifier des odeurs. La caméra sert à illustrer l'usage des sens et la concentration d'Ichi.

Dans cet opus qui ouvre la série des Zatoïchi au cinéma, il y a aussi la rencontre entre une personne aveugle, parfois louée mais souvent moquée par la société, et un samouraï atteint d'une maladie incurable, ici, la tuberculose, qui se sait en fin de course. Deux êtres en marge de la société qui vont s'apprécier et se respecter.

Si Zatoïchi est recherché pour ses qualités de bretteur, le film montre aussi comment il est perçu en tant que personne aveugle : celle avec qui l'on peut tricher, puisqu'elle ne voit pas, celle que l'on peut dénigrer aussi parce qu'elle est "infirme". Zatoïchi doit ainsi faire constamment les preuves de sa supériorité pour, finalement, rester en vie.

Pour conclure

L'apparition pour la première fois sur les écrans de Zatoïchi laisse un goût de "bel ouvrage", avec un personnage digne. Si les cadavres ne manquent pas dans les scènes de combat, ce premier opus permet de cerner le personnage de Zatoïchi : maître du sabre mais aussi loyal et digne. Il a son code de l'honneur et agit sans faillir à sa morale. Ici, pas de personnage aveugle misérable. S'il est perçu comme cela par les autres, très vite, le spectateur comprend que c'est un homme autonome et "droit dans ses bottes". La série compte vingt-six films, certains ayant été réédités il y a une dizaine d'années et relativement faciles à trouver. On pourra aussi voir le film de Kitano sorti en 2003 pour retrouver la légende de Zatoichi. Cependant, ce premier opus de 1962, en noir et blanc, qualifié de "sobre et austère" est une belle façon de faire connaissance avec ce "masseur aveugle", le personnage n'étant pas tourné en dérision.

samedi 29 avril 2017

Nos Yeux Fermes - Akira Saso

Ouvrez les yeux sur les petits bonheurs de la vie!, voici comment Pika Edition lançait l'annonce de la parution de Nos yeux fermés.
Hana Ni Tohitamae pour le titre original, est un manga, ou seinen, écrit par Akira Sasô, sorti en France le 12 avril 2017.
Pour s'y retrouver dans la signification du manga et de ses différents genres, cliquer sur ce lien pour tout apprendre.

Couverture du livre Nos Yeux fermés de Akira Sasô

Quatrième de couverture

Dans ce conte moderne touchant, Akira Sasô nous invite à voir le monde autrement qu'avec nos yeux.

La vie n'est pas tendre avec Chihaya... Et elle le lui rend bien.
Un jour, son pied heurte accidentellement la canne d'Ichitarô,
un non-voyant. À partir de cet instant, ce jeune homme à la joie
de vivre communicative va tout faire pour entrer dans la vie
de Chihaya et lui faire voir le monde autrement.

Contexte

Pour ceux, celles, qui seraient novices en manga, on en commence la lecture par la dernière page et on lit les images de droite à gauche et de haut en bas.
Les dessins sont en nuances de gris. Seule la couverture offre des dessins en couleurs.

Nos yeux fermés va nous permettre de faire la connaissance de Chihaya, jeune femme jonglant avec deux boulots et un père alcoolique, et Ichitarô, jeune homme aveugle qui vient de s'installer chez sa tante, arborant un perpétuel sourire et des yeux clos.

Pour ceux, celles, qui ont une image high tech de la société japonaise, dépaysement assuré. Chihaya n'a même pas de portable!
Akira Sasô, l'auteur, amène un dessin parfois bucolique, plein de poésie, où l'on découvrira des paysages urbains, semi urbains japonais.

Comixtrip fait une lecture intéressante et éclairante de Nos yeux fermés qui est défini comme "un manga optimiste et touchant". Nous ne dirons pas le contraire.

Les sons, les bruits occupent une grande place dans les dessins.
Le bruit de la canne (en bois) d'Ichitarô : "tac toc"...
Les semelles décollées des chaussures de Chihaya : "flap flap"...
Le bruit de la canne tombant dans les escaliers mécaniques : "klong klong"...

Il y a aussi des plans resserrés sur les mains de Ichitarô lorsqu'il sent la pluie ou qu'il saisit délicatement une fleur.

Chihaya et Ichitarô

Les deux principaux personnages de Nos yeux fermés sont donc Chihaya, jeune femme pressée, cumulant les petits boulots pour essayer de joindre les deux bouts. Elle a de longs cheveux qu'elle attache souvent en chignon négligé, et s'habille d'un pantalon large et d'une veste sans forme.
Quant à Ichitarô, c'est un jeune homme calme, souriant, les yeux clos, navigant avec une canne rigide en bois. Il a des cheveux noirs mi-longs qu'il attache en queue de cheval.

Cécité au quotidien

L'auteur a interrogé des enseignants de l'Ecole pour aveugles de Kyoto. Manifestement, il leur a posé les bonnes questions et a bien intégré leurs réponses. Au fil des pages, est ainsi dit ou montré ce que peut signifier être aveugle au quotidien : savoir demander de l'aide pour trouver son chemin, trébucher sur des obstacles non détectés à la canne, utiliser son ouïe ou son odorat pour se repérer mais aussi entendre des réflexions désagréables...

Se repérer

Apprendre à se repérer, c'est ce que fait Ichitarô. Il utilisera d'ailleurs cet argument pour se rapprocher de Chihaya :
p37 "Je viens juste d'emménager ici. Je suis en train de cartographier les environs dans ma tête. Alors avoir quelqu'un avec qui me promener, c'est le rêve!"
Il lui demandera ainsi de décrire le paysage immédiat :
pp37-38 "Dis... Qu'est-ce qu'il y a, autour de nous? (...) J'entends des piaillements. (...) Des oiseaux... Qu'est-ce qu'ils font? (...) Je sens qu'il y a un fast-food qui sert du poulet frit..."
S'en suivra ensuite une galerie de portraits croqués par Chihaya pour décrire à Ichitarô les passants croisés dans la rue.

Pour trouver son chemin, il faut aussi des explications précises. Mais elles ne le sont pas toujours assez :
p102 "Continuez 50 mètres par là, vous arriverez à un feu rouge..." ""Par là", c'est à gauche ou à droite?"

Il peut être surprenant pour des personnes voyantes de suivre, de se laisser guider par une personne aveugle. Chihaya perdra patience :
p104 "Si tu cherches ton chemin, t'as qu'à me demander au lieu d'aller voir n'importe qui!"
Ichitarô expliquera alors à Chihaya :
p105 "Désolé, Chihaya... C'est comme ça que j'ai appris à me repérer jusqu'à présent. Alors, s'il te plaît... Tu veux bien me laisser faire?"

Se repérer avec les oreilles, cela signifie aussi se passer de parapluie.
p106 "Je n'en veux pas. Ça me gêne pour distinguer les sons..."

Activités et rêves

Ichitarô est un maître de l'ayatori, jeu de ficelle, qu'il décrit comme un art de créer des volumes avec des fils.

Et comme tout un chacun, Ichitarô a des rêves. Et cela donne une scène fantastique de base-ball virtuel.

Nous suivons Ichitarô dans ses déplacements, notamment dans les transports en commun où la précision du dessin de Akira Sasô nous permettra de voir et savoir que les gares et les quais sont équipés de bandes podotactiles et de cheminements en relief.

Bandes podotactiles et cheminement en relief dans le métro de Nagoya

Pourtant, cela n'empêche pas les chutes.
p83 "Tous mes amis aveugles sont tombés au moins une fois sur les rails."

Nous suivons également Ichitarô dans ses activités quotidiennes. Outre donner un coup de main à sa tante et essayer "de trouver un moyen de (se) rendre utile à (son) niveau", Ichitarô se rend à la bibliothèque pour aveugles.

Au détour d'une image, nous verrons aussi comment Ichitarô lit l'heure grâce à sa montre dont le verre se lève laissant ainsi accès aux aiguilles.

Auggie lisant l'heure sur une montre en relief
Ici, montre portée par Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans la première saison de Covert Affairs

L'histoire et les personnages secondaires, comme la tante de Ichitarô ou le père de Chihaya, permettent d'élargir le cadre des deux personnages principaux et d'enrichir ainsi les propos. Nous n'échapperons pas ainsi aux idées reçues :
p93 "Il y voit que dalle, ce petit... Ça sert à rien de te faire belle pour lui..."

Nous faisons également la connaissance des amis aveugles de Ichitarô qui font partie du ciné-club. Oui, les aveugles vont aussi au cinéma, notamment grâce à l'audiodescription qui décrit décors, actions, ..., donnant ainsi accès aux spectateurs aveugles ou malvoyants aux informations visuelles.
Ce groupe d'amis permet, en outre, de présenter plusieurs personnages, chacun avec son caractère, son histoire, évitant ainsi la caricature.

Pour conclure

Si Nos yeux fermés vous ont donné l'envie de découvrir le manga, vous pourrez toujours lire la critique du Monde et voir sa sélection du printemps 2017.
Nos yeux fermés est une magnifique histoire, pleine de poésie, d'optimisme, mais ancrée dans la réalité. Dans une réalité japonaise, dans une réalité de la perception de la cécité, dans une réalité sociale...
Solidarité, sincérité et humanité constituent le coeur de cette belle histoire d'amour/amitié sans mièvrerie ni misérabilisme.
La lecture de Nos yeux fermés est chaudement recommandée. Pour les novices, elle permettra une découverte en douceur et du manga et de la société japonaise. Et si cette histoire est pleine d'optimisme, il ne s'agit pas d'un optimisme béat. Encore une fois, nourrissons - nous de nos différences, acceptons de regarder les choses autrement.