Vues intérieures

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vendredi 27 décembre 2019

A ecouter - quelques podcasts et plus

Alors que le blog a fêté ses cinq ans en septembre dernier, nous avions envie de vous suggérer quelques podcasts (ou balados pour nos amis québécois).
Ils peuvent être en français ou en anglais, natifs ou issus d'émissions de radio, dont beaucoup issus de Radio France. Ils ont tous un rapport, de près ou de loin, avec la cécité et la culture, bref, avec la raison d"être de Vues Intérieures.
Et pour finir l'année, quelques suggestions musicales...

Moondog
Dans un précédent billet, nous avions évoqué la possibilité d'enrichir notre liste de musiciens.
Commençons par un être inclassable mais dont l’œuvre est fascinante : Louis Thomas Hardin, alias Moondog ou encore "le Viking de la 6ème avenue".
Nous avions (re)découvert ses compositions à l'occasion d'une émission diffusée il y a quelques étés sur une des radios du service public. Cette série d'émissions consacrées à Moondog était l’œuvre d'Amaury Cornut, spécialiste du compositeur et auteur d'une biographie en français.
Nous vous donnerons quelques liens pour des émissions allant de 2016, année du centenaire de la naissance de Louis Thomas Hardin, à 2019, vingt ans après sa mort.

Moondog à New York

Cet automne, le 29 septembre dernier précisément, l'un des épisodes de l'émission 59 rue des Archives, sur TSF Jazz, était consacré à Moondog. Cette émission présentée par David Koperhant, Bruno Guermonprez et Rebecca Zissmann, "dans les coulisses de la grande histoire du jazz", revient sur la vie d'un musicien et présente aussi ses œuvres essentielles en posant le contexte, en décortiquant la composition. Le lien pour le podcast est donné ci-dessus.
Si cela vous a donné envie d'en savoir plus sur Moondog, il y a aussi cette émission de Sébastien Lopoukhine sur France Culture diffusée fin mai 2016 Moondog, l'inconnu de tous ou le génie de quelques uns avec des liens vers d'autres émissions comme cet atelier de la création qui lui est consacré ou un épisode de feu Continent Musiques présenté par Matthieu Conquet, Au croisement de Moondog diffusé au tout début de l'année 2018.

Joe Strechay et See
En 2017, encore sous le charme de notre voyage très théâtre de Chicago et notre rencontre impromptue avec Jay Worthington, comédien déficient visuel faisant partie de la compagnie du Gift Theatre, nous avons eu l'occasion de l'entendre raconter son parcours et ses difficultés à se faire reconnaître en tant que professionnel dans un podcast qui s'intitule Reid my Mind et dont l'auteur, Thomas Reid, a perdu la vue en 2004. Africain américain aveugle, il ne trouvait pas de portraits positifs de personnes ayant des liens communs avec lui. Il a donc décidé de créer son émission et d'interviewer des gens, notamment déficients visuels, qui avaient réussi à se faire une place parmi les autres. Si l'on ne peut plus accéder à la version audio de l'émission avec Jay, la transcription écrite reste disponible sur ce lien.

Plus récemment, à l'occasion du lancement de la série See sur Apple TV+, T. Reid a interviewé Joe Strechay, producteur de la série, mais aussi conseiller artistique pour tout ce qui a trait à la déficience visuelle. C'est déjà lui qui avait conseillé et entraîné Charlie Cox pour son rôle de Matt Murdoch dans la série Daredevil sur Netflix. Dans cet épisode du podcast, Joe Strechay raconte comment il en est venu à travailler pour l'industrie cinématographique et des séries télé. Et si les rôles principaux sont portés par des comédien.ne.s voyants qu'il a fallu conseiller, See compte dans ses rôles secondaires plusieurs acteurs déficients visuels dont il a fallu aussi assurer la sécurité et l'autonomie sur les lieux de tournage.

Danser
C'est une émission plus ancienne mais c'est un vrai plaisir d'entendre Saïd Gharbi parler de son travail avec Wim Vandekeybus et de sa découverte de la danse qui influence aujourd'hui sa façon de se déplacer: Danser dans le noir.
Par ailleurs, si "danser dans le noir" vous inspire, nous vous invitons à découvrir le travail de la compagnie Acajou qui développe des outils pour faciliter l'apprentissage de la danse lorsque l'on est déficient visuel, et qui a aussi créé des spectacles avec Saïd Gharbi.

Un peu de musique de Noël?
Si vous avez envie d'écouter de la musique de Noël un peu revisitée, Justin Kauflin, musicien de jazz et protégé de Quincy Jones (excusez du peu!) a sorti un album titré opportunément Christmas Candy, Candy étant le nom de son chien-guide qui figurait sur la pochette de son album Dedication.

Couverture du CD Christmas Candy
Couverture du CD Christmas Candy de Justin Kauflin
Le dessin est réalisé par Zoe R., 5 ans.
Au premier plan, un chien noir, Candy, le chien-guide de Justin Kauflin

On peut écouter quelques morceaux joués par Justin Kauflin sur le site de soundcloud ou aller sur son site, Justin Kauflin.

Voilà quelques suggestions mettant en avant des artistes mais aussi des émissions ou des podcasts que nous écoutons régulièrement.

jeudi 15 août 2019

My Heart Belongs to Oscar - Romain Villet

Deuxième opus publié par Romain Villet que nous avions découvert avec ''Look'', My Heart Belongs to Oscar est sorti le 10 avril 2019 aux éditions Le Dilettante. Il ne s'agit pas ici d'un roman mais du texte tiré du spectacle éponyme de Romain Villet, auteur mais aussi pianiste de jazz.

Couverture du livre My Heart Belongs to Oscar - Titre et nom en blanc sur fond noir avec un clavier de piano

En fait, l'ouvrage est composé de trois textes :

  • My Heart Belongs to Oscar
  • Entre deux sets
  • Pourquoi le jazz ?

Quatrième de couverture

Mon cœur est à Oscar... Peterson, et après tout c'est bien pour le claironner à la face du monde que j'ai écrit ce livre. Qui est cet immense jazzman ? Comment est-il devenu du jour au lendemain une vedette internationale ? Comment ce géant noir d'origine canadienne a bouleversé la vie d'un franchouillard gringalet ? Comment grâce à lui j'ai découvert le jazz et comment le piano est devenu le lit où n'en finissent plus de s'écouler nos amours torrentielles ? En résumé, je vais vous raconter une histoire d'amour.

Le verso de la couverture

Dans ce petit livre de 77 pages composé de trois textes, la couverture et la quatrième de couverture s'enrichissent d'un rabat où vient s'imprimer le texte de présentation : l'auteur, sa vie, son œuvre... Enfin presque... Le voici :

"Que faire de ses dix doigts ? Romain Villet n'a pas assez des siens pour compter les réponses qu'il pourrait apporter à cette question. Caresser, griffer, marquer le contretemps, claquer pour donner le tempo à ses musiciens, pianoter sur un Steinway de concert ou dans un bastringue de bistrot, tenir une canne blanche, lire en braille, taper sur un clavier d'ordinateur les mots qui lui en semblent dignes, porter une alliance, changer des couches, tripoter Le Penseur de Rodin ou toute autre beauté sculpturale, se gratter la tête quand il réfléchit fort, les croiser pour que la chance ne tourne pas, toucher à presque tout comme il est permis aux grands curieux qui ne voient presque rien.
My Heart Belongs to Oscar est son deuxième livre et c'est le pendant d'un spectacle qu'il porte à bout de doigts sur les planches.

Celui qui comble et électrise le pianiste Romain Villet est cet Himalaya de tendresse harmonique, ce colossal bouddha joyeux, ce stellaire moissonneur de notes, cet Hercule aux mains de fée qui dissémine en riant de scintillantes gerbes de sons : l'homme nommé est Oscar Peterson.
En trois textes, Romain Villet nous dit sa zigzagante histoire d'amour avec le jazz, cette musique dont Le swing fait battre la chamade au cœur de l'univers ."

À cela, ajoutons la dédicace "À Maf et Monf, Élise et Zéphyr" et le lecteur saura dans quoi il s'embarque.

Oscar Peterson, né à Montréal

Nous avons une infinie tendresse pour Montréal. Impossible donc de passer sous silence qu'Oscar Peterson est né dans cette ville, dans le quartier Saint-Henri, même s'il a pris son envol et sa stature musicale aux États-Unis.
Dans ce quartier, une peinture murale, inaugurée en 2011, rend hommage à cet immense artiste.

Peinture murale à Montréal en hommage à Oscar Peterson
Jazz born here, Gene Pendon - fresque peinte au coin de la rue des Seigneurs et de la rue Saint Jacques, Montréal

Dans ces trois textes, Romain Villet fait juste allusion à sa cécité, histoire de clarifier les choses une bonne fois pour toutes tout en montrant que le principal sujet n'est pas là.
Effectivement, le premier texte qui donne son nom au livre, My Heart Belongs to Oscar, dont on pourrait d'ailleurs compléter la lecture par le récit de sa rencontre avec Oscar Peterson en 2003 au Festival de Marciac, publié l'an dernier dans Jazz News où il a une rubrique récurrente et où il publie assez régulièrement de plus longs papiers, parle de son amour pour cet immense pianiste.
Dans le deuxième texte, il est question d'improvisation. À l'issue de la lecture de ce livre, impossible de dire que vous ne comprenez rien à l'improvisation en jazz. Elle vous est expliquée en long, en large, en travers. Et si vous aviez encore quelques zones obscures, nous vous conseillons alors d'aller écouter quelques morceaux. Romain Villet en égrène un certain nombre que son trio joue au cours du spectacle puisque, rappelons-le, il s'agit du texte de son spectacle où il dit son amour pour Oscar Peterson.
Au fil des pages, vous trouverez My Heart Belongs to Daddy, What is this thing called love, Hot House, All the things you are, You look good to me, Caravan, There is no greater love, où encore People.

Il y a eu des critiques enthousiastes de ce recueil de texte, en particulier par des amateurs de jazz. Romain Villet sait de quoi il parle et sait écrire. Encore une fois, nous vous suggérons d'aller lire ses chroniques ou articles dans la chouette revue Jazz News. Et nous aimons son style foisonnant. Le premier texte est le texte écrit d'un spectacle, dont l'auteur dit lui-même qu'il n'est pas appris par cœur mais qu'il sert de trame (assez serrée quand même).

Si donc le recueil ne fait pas directement référence à la cécité, le sujet commun à ces trois textes étant le jazz, rappelons, subtilement espérons-le, que l'auteur est aveugle (la didascalie d'introduction du spectacle y fait allusion : p.9, "un pianiste aveugle et disert"), et Oscar Peterson a été inspiré par Art Tatum, pianiste né quasi aveugle, reconnu pour sa virtuosité et son ingéniosité inégalables.

Pourquoi le jazz

C'est le titre du troisième texte, court, qui répond à un certain nombre de questions ou plutôt, qui répond différemment à la même question : pourquoi le jazz?
L'auteur nous donne ses raisons, à vous de trouver les vôtres.

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissez pas le "style" Villet, ces trois textes vous en donneront clairement une idée. Jeux avec les mots, références en tous genres et notamment philosophiques, vous en ressortirez tout étourdis. Amateurs de jazz, vous serez comblés. Le swing n'est pas que dans le jeu, il est aussi dans l'écriture.
Pour les béotiens, impossible de n'avoir rien compris à l'improvisation après cette lecture. Et difficile de ne pas avoir la curiosité d'aller écouter les morceaux cités. Et pour ceux, celles, qui les connaîtraient, ne pas hésiter à écouter plusieurs versions.
Peut-être aussi que cela vous donnera envie d'aller voir le spectacle si d'autres représentations sont prévues.
Ou de découvrir Oscar Peterson. Ou, pourquoi pas, découvrir les musiciens aveugles ou malvoyants qui ont pavé le chemin du blues ou du jazz, pour rester dans la thématique. Vous seriez probablement très étonné.e.s de leur nombre.
Au fait, le recueil est disponible à la BNFA en Daisy voix de synthèse, Daisy texte ou PDF. Bonne lecture!

vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

jeudi 21 juin 2018

Matthew Whitaker - musicien

Pour être dans le ton de la Fête de la Musique et célébrer nos retrouvailles, nous avons eu envie d'un petit billet tout en douceur en vous parlant d'un très jeune musicien.Si vous pensez à Joey Alexander, cela aurait pu être une bonne réponse mais c'est que vous ne connaissez pas (encore) ce blog. Il s'agit de Matthew Whitaker, né le 3 avril 2001 (!) dans le New Jersey à Hackensack, ville de la banlieue de New York.

Mathew Whitaker face au public

Malgré son jeune âge, il a déjà un palmarès impressionnant,ainsi que l'atteste la liste de ses apparitions et prestations musicales dont les premières remontent à 2011, il avait alors dix ans! Il a déjà joué dans des salles mythiques, au côté, notamment de Stevie Wonder. Certains se hasardent d'ailleurs à voir en Matthew Whitaker le "nouveau" Stevie Wonder. Matthew leur répond en disant qu'il n'y a qu'un "Stevie". Nous ne rentrerons pas dans ce jeu. Laissons aux années faire leurs preuves. Mais, quoiqu'il en soit, ce monsieur est un expert des claviers: piano, orgue Hammond, mais se défend aussi à la batterie.
Il est endorsé à la fois par Yamaha et par Hammond, preuve, s'il en faut, de son talent musical. On peut d'ailleurs noter que c'est la première fois, dans l'histoire de ces marques prestigieuses, qu'elles choisissent, l'une et l'autre, un si jeune musicien.

C'est son grand-père qui lui a offert, alors qu'il n'avait que trois ans, un petit clavier Yamaha. Quelques années plus tard, Matthew apprenait en autodidacte à jouer du piano, de l'orgue électrique. Si l'on en croit les différents articles et interviews avec ses parents, ce jeune homme étant encore mineur, il peut reproduire un morceau à l'identique après une seule écoute. Nous ne sommes donc pas tous logés à la même enseigne, hélas...
Ceci dit, son souhait étant de devenir musicien professionnel, il continue à étudier la musique à l'école.
Cette précocité dans l'apprentissage et ce côté autodidacte nous font inévitablement penser à Jeff Healey, guitariste virtuose canadien qui, n'ayant pas de modèle visuel, avait appris à jouer de la guitare à plat sur ses genoux. Ce qui lui avait d'ailleurs permis de développer un style unique et un son bien identifiable, mais revenons à Matthew Whitaker.

Ce qui est fascinant, c'est la facilité avec laquelle Matthew Whitaker change de style musical. A l'occasion de reportages ou passages dans des émissions de télévision, il se plie d'ailleurs volontiers aux demandes, parfois caricaturales, de ses hôtes. Il a étudié la musique classique, le jazz et il explique que la musique est son langage. Et en le regardant jouer, nous ne pouvons qu'en être convaincu.
Il a sorti un album en 2017, Outta the Box où il démontre sa capacité à interpréter différents styles de jazz. Composé de dix morceaux, originaux ou reprises avec ses propres arrangements, cet album sera peut-être le début d'une longue liste. Il y a déjà une sacrée liste de musiciens de renom qui se retrouvent à ses côtés.

"I listen to all styles of jazz, and my compositions all have a different flavor to them. My classical piano teacher likes to say that I hear "the whole picture," and I try to share that in my arrangements of these songs. My original composition "Matt's Blues" shows my love for the big band, while "Neighborhood Park" and "Song for Allie," which was written for my sister Allison, reflect the traditional trio influence. "Flow" and "Until Next Time" represent my desire to compose songs in the smooth jazz style. "Take a Break" is my journey into the funky side of jazz, while my arrangement of "Mas Que Nada" touches on my Latin roots. My arrangements of "Back Track" and "Pistachio," played on my favorite instrument, the Hammond B3 organ, honor two of my mentors, Dr. Lonnie Smith and Ms. Rhoda Scott. "I Thought About You" demonstrates my interest in the art of accompanying a vocalist. My hope is that anyone who listens to my music will hear a young artist who shows versatility in what he plays and creates." Matthew Whitaker

"J'écoute tous les styles de jazz, et mes compositions ont toutes une saveur différente.Mon professeur de piano classique aime à dire que j'entends "l'image dans sa globalité" et j'essaie de partager cela dans mes arrangements de ces chansons. Ma composition originale, "Matt's Blues" illustre mon amour pour les grands groupes (big band), tandis que "Neighborhood Park" et "Song for Allie", qui a été écrit pour ma soeur Allison, reflètent l'influence traditionnelle du trio. "Flow" et "Until Next Time" représentent mon désir de composer des chansons dans le style "smooth jazz". "Take a Break" est mon voyage du côté funky du jazz alors que mon arrangement pour "Nada" touche mes racines latines. Mes arrangements de "Back Track" et "Pistachio", joués sur mon instrument préféré, l'orgue B3 de Hammond, honorent deux de mes mentors, Dr Lonnie Smith et Ms. Rhoda Scott. "I thought about a guy" démontre mon intérêt pour accompagner un.e vocaliste. J'espère que tous ceux qui écoutent ma musique entendront un jeune artiste qui veut montrer sa versatilité dans ce qu'il joue et crée." Matthew Whitaker

Un documentaire de treize minutes, Thrive, réalisé par Paul Snyzol, lui a été consacré en 2015. On le voit aux côtés d'artistes comme Jonathan Batiste ou Lonnie Smith et Ms.Rhoda Scott.

Matthew Whitaker au piano dans une scène du documentaire Thrive

Il sera le 7 juillet prochain au Festival de Jazz de Montréal entouré d'une liste impressionnante d'artistes, dans de nombreux styles musicaux.
Dans les concerts gratuits (l'une des spécificités du Festival de Jazz de Montréal), pour les amateurs de blues, on pourra aller entendre Bryan Lee, surnommé "Braille Blues Daddy", et figure incontournable de la Bourbon Street à la Nouvelle Orléans. Si vous ne le connaissez pas, voici la prochaine "découverte" à faire. Il accumule une expérience de quarante années derrière lui.

Bryan Lee et sa guitare

Pour continuer dans les dates de festivals de cet été avec des musiciens que nous connaissons, Justin Kauflin, vu dans le documentaire Keep On Keepin'On, sera lui, au Festival de Jazz de Toronto le 25 juin prochain aux côtés de Katie Thiroux (en attendant la sortie de son prochain album le 14 septembre prochain).

Voilà donc quelques idées de festivals, un peu loin certes. Sinon, maintenant que vous avez quelques noms, à vous d'aller découvrir le travail, la musique de ces artistes.

Si le petit aperçu de ce jeune musicien vous a donné envie d'en savoir plus sur lui ou sa musique, il a un site internet à son nom : Matthew Whitaker, vous saurez ainsi tout de ses prochains concerts. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter, @_MattWhitaker .

vendredi 25 mars 2016

Jeff Healey - guitariste

Billet un peu particulier pour rendre hommage à un grand guitariste qui aurait eu cinquante ans aujourd'hui, 25 mars 2016.

Retour sur Jeff Healey, révélé au monde entier avec See the Light, premier album du Jeff Healey Band sorti le 13 septembre 1988 alors que Jeff avait vingt - deux ans, et sur sa carrière , passant du rock - blues au jazz des années 20 et 30 dont il était un grand connaisseur et collectionneur (il a eu jusqu'à trente mille soixante-dix-huit tours de jazz de cette période).

Couverture du CD See the Light du Jeff Healey Band

Né le 25 mars 1966 à Toronto (eh oui, encore un Canadien), Jeff est décédé à Toronto le 2 mars 2008.
Mais, s'il s'agit ici d'un billet posthume, nous n'avons aucunement envie d'écrire une prose lacrymale. Voir Jeff jouer de la guitare était une chose assez incroyable, avec une énergie folle, et surtout un talent exceptionnel.
Dans les années 90, 1990 j'entends, on parlait beaucoup de guitare heroes tels Stevie Ray Vaughan par exemple.
Dans cette période, Jeff a dû jouer avec tous ceux que l'on qualifiait de ce terme. Cherchez un peu sur le net, vous tomberez sur des séquences incroyables et verrez cette énergie et cette façon bien à lui que Jeff avait de jouer de la guitare.
Aveugle depuis l'âge d'un an à la suite d'un rétinoblastome (cancer de la rétine), Jeff a commencé à jouer de la guitare à trois ans. Sans modèle pour lui montrer comment faire, il a débuté en tenant sa guitare à plat sur ses genoux et est devenu virtuose de cette façon. Pour les apprentis guitaristes qui lisent l'anglais, voici un lien vers deux articles qui pourront les éclairer sur la technique de Jeff et ses possibilités infinies et inusitées, avec en prime une présentation de l'album Heal my Soul qui sort aujourd'hui et dans le monde entier : Premier Guitar et American Blues Scene

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

Dans la deuxième partie de sa carrière, lorsqu'il s'est mis à enregistrer des disques de jazz reprenant des classiques de sa période préférée, les années 20 et 30, non content de jouer de la guitare, il joue aussi de la trompette.
Moins connu de ce côté - ci de l'Atlantique pour ce versant de sa carrière, Jeff a ouvert dès 2001 un club à Toronto, dénommé "Healey's" où il jouait régulièrement avec son groupe de blues les jeudis soirs et son groupe de jazz les samedis après-midi.

Dès octobre 1991, il a aussi eu son émission de radio sur CBC, la radio nationale canadienne, qui s'appelait "My Kinda Jazz" où il présentait des disques de sa propre collection et avait toujours des anecdotes à propos des enregistrements. Ses émissions étaient fascinantes et vous immergeaient dans les origines du jazz. C'était une parenthèse hors du temps où vous pouviez apprécier sa voix chaude et généreuse.
A l'occasion de son cinquantième anniversaire, la radio Jazz FM 91 rediffuse ses émissions.

Il ne s'agit pas ici de refaire l'historique de sa carrière, il y a un visuel complet sur le site éponyme, que nous espérons accessible, ou un résumé en français ici. Mais sa musique m'a beaucoup accompagnée et ses influences m'ont fait découvrir le blues et le jazz des années 20 et 30. Si le Jeff Healey Band était un groupe classé "rock-blues", Jeff avait une connaissance encyclopédique du jazz des origines.
J'ai pu écouter quelques morceaux de Heal my Soul, album perdu, sorti opportunément aujourd'hui, mais qui reflète sincèrement ce que pouvait faire le Jeff Healey Band. Du rock-blues puissant, une ballade ou un blues dans la plus pure tradition avec la guitare de Jeff. Une fois que vous avez entendu le son de sa Fender, vous ne l'oubliez plus.

Couverture du CD Heal my Soul du Jeff Healey Band

Après avoir ouvert son premier club, un peu lassé des tournées internationales, Jeff a joué avec un autre groupe, "The Jazz Wizards", et a enregistré plusieurs albums avec des reprises de standards du jazz où il joue également de la trompette.

Jeff Healey jouant de la trompette - photo issue du site JeffHealey

En dehors de sa carrière musicale, et dans la tradition nord - américaine, Jeff prenait part régulièrement à des événements servant à récolter des fonds pour, dans son cas, combattre le rétinoblastome. Il défendait également la cause des personnes aveugles et celle de l'alphabétisation ("Throughout Jeff’s successful career, he was an advocate for both the blind and literacy. He showed his support by lending his name and volunteering his time to various CNIB fundraisers and Toronto’s Word On The Street festival. A childhood cancer survivor, Jeff took every opportunity to help support Sick Kids Hospital, focusing on Daisy’s Eye Cancer Fund (a Childhood Retinoblastoma Research foundation)" tiré de A propos de Jeff Healey).

Pour en savoir un peu plus sur cette belle personne qu'était Jeff Healey, lire l'interview de son épouse Cristie Healey parue dans American Blues Scene où elle parle de l'album Heal my Soul mais aussi du caractère de Jeff et de son rapport à la musique (en anglais).

dimanche 3 janvier 2016

Keep On Keepin'on - Alan Hicks

Documentaire tourné sur une durée de cinq ans réalisé par Alan Hicks, sorti en 2014 et présenté dans de nombreux festivals de cinéma à l'international.
Il est aujourd'hui disponible en DVD ou en VOD.

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On

C'est un vrai "feel good movie" comme l'on dit parfois aujourd'hui d'un film qui met d'humeur joyeuse ou qui nous donne de l'espoir. Nous parlons bien ici d'un documentaire, première réalisation de l'australien Alan Hicks.
Le sujet du documentaire d'Alan Hicks n'a rien à voir avec la cécité (oui, c'est facile...), alors pourquoi en parler ici ?
Parce que la cécité est à la génèse de "Keep On Keepin'On".
Regardons d'un peu plus près l'affiche du film : dans un format carré, sur fond formé de quatre rayures verticales dans un camaïeu de bleu et gris, est dessiné, en haut à droite, le haut du corps de Clark Terry jouant de la trompette, tandis qu'en bas, au centre, se dessine, de dos, la silhouette de Justin Kauflin tenant dans sa main gauche le harnais de Candy, son chien-guide, et traversant une rue dont le passage piéton s'apparente à un clavier de piano.

Mais définissons un peu le contexte.
Alan Hicks et Justin Kauflin, dont nous avons rapidement parlé dans un précédent billet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène, étaient tous deux étudiants en musique à la William Paterson University et étaient devenus de bons amis, faisant partie d'un groupe, Alan Hicks à la batterie et Justin Kauflin au piano.
En anglais, un article paru dans Montreal Gazette, journal anglophone montréalais, parfait pour faire connaissance avec Justin Kauflin et ce documentaire.

Depuis les années 1960, Clark Terry passait beaucoup de temps à former de jeunes musiciens et venait régulièrement à l'université où étudiaient Justin Kauflin et Alan Hicks, ce dernier ayant eu l'occasion d'approcher Clark Terry.

Génèse du documentaire

Clark Terry souffrait de diabète depuis les années 1950 et, avant le début du tournage du film, commençait à perdre la vue à la suite d'une rétinopathie diabétique et avait des difficultés avec cela. Alan Hicks a alors demandé à Justin Kauflin d'aller rencontrer ce trompettiste de légende, en lui expliquant son histoire (né malvoyant, Justin Kauflin a totalement perdu la vue à l'âge de onze ans).
Petite parenthèse : le 22 octobre 2014, préalablement à un concert, Justin Kauflin, était invité par la Library of Congress à parler de son histoire, en particulier en lien avec l'apprentissage de la musique, du braille musical, et des belles rencontres illustrées dans le documentaire "Keep On Keepin'On". C'est en anglais, certes, mais c'est instructif, intéressant et détendu (pour ceux plus à l'aise avec l'anglais écrit, il y a aussi un lien pour avoir accès à la transcription, oui, l'accessibilité a du bon, et pour tous!) Conversation with Justin Kauflin.

Faire un portrait, garder un témoignage de l'engagement de Clark Terry auprès de ses élèves était au départ la volonté du documentaire qui s'est transformée, au fil du temps, par un portrait de l'amitié entre Clark Terry et Justin Kauflin, Alan Hicks ayant demandé à ce dernier s'il voulait bien qu'il le suive et le filme.

Justin Kauflin et Clark Terry, assis, riant

Le documentaire

Quatre vingt deux minutes de bonheur. C'est aussi simple que cela...
Pourtant, il y a des moments difficiles, des moments de doute, des échecs, mais ce que l'on retient, c'est l'affection, l'amour de la musique et du jazz en particulier, et les magnifiques personnes que sont Clark Terry, Justin Kauflin, sans oublier Gwen Terry, l'épouse de Clark Terry.
Tourné sur une période de cinq ans, sans expérience et sans argent, ce documentaire est réalisé avec le coeur. Et c'est un régal. Et il y a des clins d'oeil extraordinaires : le premier élève de Clark Terry a été Quincy Jones, le dernier sera Justin Kauflin, Clark Terry étant décédé en 2015.
C'est ainsi que Justin Kauflin rencontrera Quincy Jones chez Clark Terry.

Au fil de ces cinq années, on verra la santé de Clark Terry se dégrader, mais il sera toujours disponible pour ses élèves, toujours ravi de transmettre son savoir, passant des parties de nuit à écouter jouer, travailler Justin Kauflin, le soutenir pour sa participation à la Thelonious Monk Institute International Jazz Competition...

Justin Kauflin jouant du piano, Clark Terry assis un peu en retrait, battant la mesure

On suit aussi Justin Kauflin, venu s'installer à New York à la fin de ses études, bien décidé à devenir musicien de jazz professionnel. Mais cela n'est pas si simple, surtout quand on est aveugle et qu'on débarque dans une grande ville armé de sa seule canne blanche où l'idée même de traverser seul une rue ou d'utiliser les transports en commun devient à la fois vitale et terrifiante. C'est ainsi qu'il devient le maître de Candy, son chien-guide, qui lui permettra de prendre confiance en lui et de se déplacer seul et en sécurité, après avoir appris les réseaux de transport en commun new-yorkais au bout d'un an et demi.
Difficile aussi de trouver du travail en tant que musicien "accompagnant" lorsque l'on est aveugle. On ne vous laisse même pas la chance de montrer vos capacités, votre talent, on en déduit d'office que vous serez un frein, gênant les autres musiciens. A ce sujet, lire les trois billets écrits par Romain Villet sur Lennie Tristano, qui parlent notamment de cette difficulté lorsque le musicien aveugle n'est pas le leader et où, souvent, tout passe par le regard : Lennie Tristano une star peu voyante, Lennie Tristano : jazzman et aveugle, Intuition, digression....

Les fonds s'épuisant et les contrats n'arrivant pas, Justin Kauflin finira par quitter New York pour rejoindre sa famille en Virginie. Il continuera à rendre visite à Clark Terry, à suivre ses conseils et ses enseignements et c'est lors d'un de ces séjours qu'il croisera Quincy Jones venu rendre visite à son ancien mentor. Il aura ainsi l'occasion d'entendre Justin Kauflin jouer au piano, de discuter avec lui... et de devenir ensuite le producteur du documentaire et de l'album de Justin Kauflin, Dedication, après l'avoir emmené, avec d'autres jeunes musiciens de jazz, en tournée européenne.

Keep On Keepin'On...

lundi 28 décembre 2015

Canne blanche et chien guide à l'assaut de la scène

Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. En fait, depuis le colloque Blind Creations qui s'est tenu à Londres en juin 2015.
Puis je suis tombée sur une présentation faite par Ryan Knighton à la Cusp Conference de 2009 et qui pourrait s'intituler "Ode à la canne blanche". C'est drôle (mais c'est récurrent chez cet auteur canadien dont, malheureusement, les deux ouvrages "Cockeyed" et "C'mon Papa" ne sont pas traduits en français") et il explique, en tant qu ' auteur (et scénariste) aveugle cherchant toujours des idées, pourquoi il a choisi la canne blanche plutôt que le chien-guide ou l'écholocation.

Ryan Knighton brandissant sa canne blanche pliée en deux

La couverture de "Cockeyed" où il raconte le diagnostic de la rétinite pigmentaire annoncé le jours de ses dix - huit ans, sa vie d'étudiant et la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, montre sa silhouette habillée de noir soulignée par une paire de lunettes noires et une canne blanche dépliée tendue en avant, glissée sous le bras droit.

Couverture du livre Cockeyed de Ryan Knighton

La canne blanche est un instrument utile, identifié, faisant référence à la cécité ou malvoyance. Lorsqu'on l'utilise au quotidien, qu'elle permet des déplacements autonomes et plus sûrs, pourquoi s'en séparer?
Quand on est artiste, comme Carmen Papalia, on peut décider de la "customiser" pour la rendre plus élégante et/ou pour effacer son caractère trop identifiant ou identifié, comme il l'explique en anglais dans l'émission BBCOuch en disant qu'il a enlevé la pellicule blanche et rouge pour laisser apparaître la couleur noir mat du graphite et qu'il a remplacé la poignée d'origine par une poignée en bois, ou la "magnifier" de son usage premier dans la vidéo réalisée pendant sa résidence de janvier à mars 2015 au Victoria and Albert Museum intitulée "Getting to the Front Lobby" : si la canne aide à se déplacer et à se frayer un chemin, elle produit aussi nombre de sonorités identifiables.

Se frayer un chemin à l'aide de la canne blanche, c'est effectivement ce que fait Casey Harris, claviériste du groupe new-yorkais X Ambassadors, quand il monte sur ou sort de scène, généralement accompagné par son frère, Sam, leader, qui se place derrière lui en lui tenant l'épaule comme l'illustre joliment la photo suivante :

Casey et Sam Harris descendant de scène - photo de Foster K. White
Photo de Foster K. White

Pendant le concert, la canne est sagement pliée et posée à proximité des claviers et des bouteilles d'eau, sur le devant de la scène, illustrée là aussi par une jolie photo montrant, par ailleurs, que Casey ne se ménage pas sur scène :

Casey Harris, sur scène, sautant, canne blanche pliée posée par terre, sur le devant de la scène
Photo de Derrick Spencer, publiée dans le Daily Toreador

Et souvent dépliée, installée le long du côté droit, parfois coincée sous le bras droit en entrevue...

Sam à droite et Casey à gauche, assis, avec la canne blanche dépliée posée verticalement sur le côté droit

Ryan Knighton a rappelé dans son exposé cité plus haut, que la personne aveugle avait, grosso modo, trois façons de se déplacer en autonomie. Outre la canne blanche et l'écholocation, il y a aussi le chien-guide.
C'est ce mode de déplacement qu'a choisi Justin Kauflin, pianiste de jazz, lorsqu'il s'est installé à New York. Dernier élève de Clark Terry, aujourd'hui protégé de Quincy Jones, Justin Kauflin est guidé par Candy lors de ses déplacements. Elle est aussi présente en studio d'enregistrement, sur scène et sur la pochette de l'album "Dedication" sorti en 2014.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

Justin Kauflin était étudiant quand il a rencontré Clark Terry, légendaire trompettiste de jazz, qui, toute sa longue vie, a oeuvré pour transmettre son savoir. Ce dernier est devenu son mentor et c'est lors d'une visite chez Clark Terry que Justin Kauflin a rencontré Quincy Jones. Cette histoire, centrée sur Clark Terry et son dernier élève, a fait l'objet d'un très beau documentaire, Keep on Keepin'on réalisé par Alan Hicks, sélectionné à de nombreux festivals, où la transmission du savoir et de l'amour de la musique est au coeur de cette relation.

Comme Carmen Papalia indiquait dans son entrevue dans l'émission BBCOuch, la canne blanche est très, trop (?) identifiable et amène de l'aide pas toujours demandée et pas toujours appropriée. Lors de ses concerts, comme dans l'épisode 36 de l'émission de radio In Your Ear, il arrive à Justin Kauflin d'expliquer (autour de 09:25 min) que Candy, son chien-guide est là pour travailler, qu'elle sait ce qu'elle doit faire et, qu'à ce titre, elle ne doit pas être dérangée ou caressée.

Avez - vous noté que les personnes citées sont toutes nord américaines? Deux canadiens de la région de Vancouver, Ryan Knighton et Carmen Papalia, et deux américains de la côte est. Hasard ? Sensibilité personnelle ? Sur ce dernier point, j'avoue : mon histoire m'amène à beaucoup regarder ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Quant au hasard, j'en suis beaucoup moins sûre.
Ne nous faisons guère d'illusions. La canne blanche est effectivement un signe distinctif. Et alors?
Ryan Knighton raconte que deux mois après avoir appris qu'il avait une rétinite pigmentaire qui le rendrait assurément aveugle à échéance plus ou moins longue, il a entendu une entrevue d'un homme ayant la même pathologie et ayant perdu la vue expliquant qu'il passait ses journées à dormir et à écouter des matchs de hockey (rappel : Ryan Knighton est canadien). Ce qui lui a fait le plus peur, ce n'est pas la cécité mais l'idée de s'ennuyer et c'est ainsi qu'il a commencé à écrire.
Justin Kauflin a complètement perdu la vue à onze ans. Il avait déjà commencé à jouer de la musique, du violon en particulier, mais il aimait énormément le basket. Devenu aveugle, il a dû renoncer à jouer au basket, aux jeux vidéos. Et il a passé de plus en plus de temps au piano et cela est devenu une passion.
Quant à Casey Harris, très malvoyant (il est légalement aveugle) depuis sa naissance, il a grandi auprès d'une mère chanteuse et d'un père qui écoutait beaucoup de musique. Et pour les frères Harris, même s'ils n'avaient pas forcément envisagé de faire de la musique ensemble, devenir musiciens était une évidence, jouant dans des groupes depuis leur enfance. Casey a également une formation d'accordeur de piano, profession qu'il a exercée quelques années à New York avant de devenir musicien professionnel.
La cécité est donc une partie d'eux-mêmes, mais juste une partie. Chacun a son histoire, ses envies, ses intérêts et, des heures et des heures de travail, des années de pratique, et des rencontres qui leur ont permis de se distinguer.
Dans une des nombreuses entrevues que j'ai visionnées, Casey Harris explique que pour arriver là où le groupe X Ambassadors en est aujourd'hui, il a fallu des années de travail, de dur labeur et de galère, mais aussi de la chance.
Certes, le talent ne fait pas tout mais il est toutefois nécessaire.

samedi 4 octobre 2014

Look - Romain Villet

Le 6 février 2014 est sorti "Look" dans la Collection Blanche chez Gallimard, premier roman de Romain Villet. LOOK couverture J'ai lu ce livre très vite, une première fois, puis une deuxième fois (à voix haute), puis une troisième fois. Plus de six mois après sa sortie, il reste mon livre de chevet et je relis régulièrement des chapitres, des passages. Je repars régulièrement en voyage avec Lucien et Sophie.

"Look" raconte l'histoire d'amour de Lucien, pianiste de jazz aveugle et Sophie, architecte.

Sur la quatrième de couverture

Lucien est pianiste de jazz. Il est aveugle. Un soir, il rencontre Sophie, une architecte qui plane dans l'air du temps. Avec elle, sortant de sa nuit presque noire, guidé par cette main rassurante dans les tourbillons colorés de la société de l'image, il entrevoit bientôt un avenir. Mais, un jour, Sophie ressent le besoin de voyager. Voir du pays? Lucien résiste, lui le détracteur du tourisme de masse, du fun et des charters, lui le casanier qui ne voyage d'ordinaire que par la musique ou les mots. Il accepte pourtant de la suivre pour un trek au Maroc... Look: une histoire de voyage et de solitude, de clairvoyance et d'aveuglements, d'harmonies et de dissonances amoureuses.

Ce que j'en pense

Si, résumé ainsi, on se dit qu'on a déjà lu cette histoire, c'est sans compter sur le style de Romain Villet. Écriture foisonnante, remplie de références littéraires, de musique et de trouvailles stylistiques. C'est aussi un portrait intime de la cécité. Et, pour moi, c'est une grande première. Petite touche par petite touche, il décrit ce qui singularise et caractérise Lucien.

Lucien est un personnage aveugle ni héros ni victime, juste crédible. On plonge dans son quotidien, ses dépendances mais aussi sa façon d'appréhender son environnement. Outre le style de l'écriture qui nous amène d'un inventaire à la Prévert à un poème, et qui donne inévitablement envie de le lire une deuxième fois, c'est véritablement ce voyage dans l'intimité de la cécité qui m'a fascinée dans ce roman.

Dès le prologue, une phrase fait mouche: "quand on regarde grâce à la bouche ou la plume d'un autre, à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment? " Quelques autres qui m'ont particulièrement marquée: "Privé du décor, je plonge en moi où sont les souvenirs qui fermentent et me travaillent, les idées contradictoires qui se télescopent, les livres que j'ai retenus et qui depuis me possèdent." "... pour être moins perméable qu'un autre à l'influence du décor - imagination en proie à une ville sans visage -, je vais et viens surtout dans un Paris de mots, d'histoires, de légendes. "

Passage fascinant sur la représentation spatiale de Paris: "Mon Paris est fait - comme Berlin paraît il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer."

Look est un livre qui marque un tournant dans mon parcours de lectrice: probablement que j'attendais depuis longtemps un tel personnage de fiction (même si Lucien a quelques points communs avec Romain Villet). Un personnage pas forcément sympathique, mais qui nous raconte ce que peut signifier être aveugle dans notre société. Il n'y a pas de caricature, mais une vision personnelle qui permet une intimité de la cécité. Il y a des aspects très crus, des éclairages sur des points singuliers liés à la cécité, sur ce que cela peut représenter dans la relation à autrui. Quelques points à rappeler : il s' agit d'un roman, Lucien est un personnage de fiction qui vit dans son monde (musicien de jazz, passionné de littérature, issu d'un milieu privilégié) et est tout sauf une caricature ou un portrait d'un aveugle ordinaire. Par contre, cette plongée dans l'intimité de la cécité permet une approche inédite d'aspects très pragmatiques, de détails que la plupart des lecteurs ignorent.

Mais Look, c'est loin de n'être que cela. C'est un premier roman brillant, foisonnant, qui donne envie de reprendre les classiques de la littérature ou de se plonger dans la musique et le jazz en particulier.

Bref, il y a de nombreuses raisons de lire Look. C'est un vrai dépaysement, c'est une écriture fascinante, c'est un éclairage inédit aussi sur la cécité.

Pour faire connaissance avec Romain Villet et aller sur les pas de Lucien, je vous propose d'écouter Le matin du depart, émission de Dorothée Barba sur France Inter diffusée initialement le 5 avril 2014.

A noter que Look est en lice avec deux autres romans, pour le prix FOLIRE 2014