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Tag - Littérature Jeunesse

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lundi 23 décembre 2019

Une souris verte - Mes Mains en Or

"Une souris verte qui courait dans l'herbe"...

Qui ne connaît pas cette comptine?
Nous profitons d'une réédition pour vous faire découvrir une version épatante de cette histoire.

Coffret Une souris verte
Coffret ''Une souris verte'' de ''M...

Depuis la naissance de ce blog, il y a maintenant plus de cinq ans, nous avons souvent présenté des ouvrages réalisés par la maison d'édition associative Mes Mains en Or dont la spécialité est de réaliser des livres tactiles, en braille et gros caractères, accompagnés souvent d'une version audio, comme c'est le cas ici. Ses réalisations sont à destination des enfants déficients visuels, aveugles ou malvoyants, pour qui l'offre de livres jeunesse est extrêmement réduite.
Parmi les versions que nous avions particulièrement aimées, il y avait une version ébouriffante du Petit Chaperon Rouge. Pour connaître d'autres publications, nous vous invitons à chercher "Mes Mains en Or" sur le site du blog. Mais revenons à notre souris verte...

Quatrième de couverture

Une souris verte qui courait dans l'herbe...
Ce livre-objet est une adaptation tactile/braille de la comptine traditionnelle de la souris verte.
Cette forme ludique/éducative pour les enfants déficients visuels est entièrement en trois dimensions avec une boîte tiroir contenant des objets à toucher et le livre. La souris verte est une comptine qui, aujourd'hui encore, continue de plaire aux nouvelles générations !

Toucher, jouer, inventer

Dans cette boîte tiroir, il y a donc le livre qui apporte le texte, et les objets qui permettent de raconter l'histoire, de se l'approprier... ou d'en inventer une autre.
Il y a aussi la souris, toute douce, à caresser, manipuler...

Cette version en trois dimensions, avec une souris en peluche, permet ainsi aux enfants aveugles de savoir à quoi ressemble une souris ou de toucher l'herbe.
Comme à son habitude, cette maison d'édition met un grand soin dans le choix des matières, textures, pour qu'elles ressemblent le plus aux éléments originaux.

Extrait du texte et herbe
Détail d'une double page avec le t...

Comme dans l'adaptation, très réussie aussi, de Loup y es-tu, ce livre-objet comporte beaucoup d'éléments qui, à part la souris (qu'il a fallu teindre), ont été réalisés par les petites mains bénévoles de l'association qui ont découpé, collé, crocheté, cousu.

Lire

Dans cette réédition de 2019, la police utilisée s'appelle Luciole et elle a été spécialement conçue pour faciliter la lecture des personnes malvoyantes. Issue d'une recherche, cette police est téléchargeable sur ce site. Vous y trouverez aussi des informations sur la genèse de ce travail. Depuis la mise à disposition de cette police, Mes Mains en Or l'utilise dans toutes ses nouvelles publications.

Souris verte - Luciole
Photo montrant un extrait du texte ...

Le texte en gros caractères et le texte en braille s'entremêlent, non pour nous perdre mais, au contraire, pour permettre une lecture simultanée avec les doigts et les yeux. Il y a aussi des repères tactiles et visuels. Ici, c'est une main verte en relief qui indique les objets à toucher. Ils sont dans le livre, comme la culotte, ou dans le tiroir, comme le chapeau.

Pour conclure

Comptine incontournable, cette Souris verte est aussi très attractive. Quel plaisir de pouvoir manipuler les objets au fil de l'histoire !
Destinée aux jeunes enfants, cette version permet aussi à des parents déficients visuels de lire l'histoire à leurs enfants, quel que soit leur statut visuel. Ceci dit, tous les livres parus chez Mes Mains en Or permettent cet usage.
Nous sommes prêts à parier que tous les enfants auront envie de cette version : qui n'a pas eu envie, un jour, de caresser une souris verte?

mercredi 11 décembre 2019

Attention fragiles - Marie - Sabine Roger

Attention fragiles est un roman sorti en 2000 qui a obtenu le Prix France Télévisions du roman Jeunesse 2001 (11-14 ans), le Prix des Lycées professionnels du Haut-Rhin 2001 et le Prix Ramdam du Roman ado 2002. Voilà, autant dire que c'est une "valeur sûre".
Son auteure, Marie-Sabine Roger, a enseigné pendant une dizaine d'années avant de se consacrer à l'écriture de romans pour ados et adultes et de livres illustrés.

Couverture Attention fragiles
Dessin dans les tons jaune, ocre et...

Ce roman traite de thématiques qui sont toujours d'actualité. Les vies se croisent dans une grande ville anonyme et tour à tour, les personnages prennent la parole pour raconter leur point de vue, le temps d'un chapitre, à la manière d'un champ-contrechamp...
Voilà d'ailleurs quatre personnages parmi ceux qui prennent la parole :

  • Bruno, dit Nono, quatre ans et demi
  • Baluchon, son panda
  • Laurence, la mère de Bruno, ayant fui un concubin devenu violent, 23 ans
  • Nelson, dit Nel, aveugle depuis l'enfance, 20 ans. Il a un chien-guide, Boussole.

Quatrième de couverture

L'hiver, humide et froid.
Laurence, sans famille, sans amis, sans boulot, échoue dans une ville anonyme. Elle protège son petit Bruno et loge dans un grand carton de réfrigérateur près de la gare. Son unique crainte : qu'on lui enlève son fils. Lui, discute avec Baluchon, son panda. Et autour d'eux, les vies se croisent : celle de Nel, jeune aveugle, de Cécile qui s'attache à lui, de M. Barnouin, gardien de square, de Lucas qui travaille au buffet de la gare...
De quoi demain sera-t-il fait? Le bonheur, ce n'est jamais sûr, c'est seulement peut-être.

Champ-contrechamp

C'est Nel qui commence l'histoire. Puis Nono, du haut de ses quatre ans et demi. Puis Laurence, Et Monsieur Barnouin, le gardien du square, Cécile, la nouvelle du lycée. A tour de rôle, ils vont parler de leur vie puis, en avançant dans le récit, ces vies vont se croiser...
Le lecteur a ainsi accès à ce qui se passe réellement dans la tête (et la vie) du personnage et à ce que les gens qu'il croise ou côtoie imaginent de sa vie. Jugement, idées préconçues, clichés sont ainsi démontés.
Ici, nous irons, évidemment, nous pencher plus en détail sur la cécité de Nel et comment elle rejaillit sur ses relations sociales mais ce roman explore de nombreuses autres thématiques : violences conjugales, personnes sans abri, attitudes sociales...
Ce qui est intéressant aussi, c'est de montrer que, finalement, le handicap, ici la cécité de Nel, n'est pas "le pire" qui puisse nous arriver. Nel a une famille aimante (au propre comme au figuré), des amis, un avenir...

Laurence et Nono, et Baluchon

Difficile pour une mère de faire subir à son petit garçon la rue, le froid, la faim. Alors Laurence fait tout pour adoucir leur situation, pour protéger Nono qui lui, avance au jour le jour avec son panda en peluche Baluchon.
C'est par amour pour son fils qu'elle a décidé de quitter son compagnon devenu violent le jour où il a levé la main sur lui. C'est par amour aussi qu'elle s'astreint à garder sa dignité même si c'est parfois difficile, surtout lorsqu'on se voit dans le regard des autres. et finalement, c'est la présence de ce petit garçon qui la sauvera aussi.
Nono, seul et solitaire, s'invente une vie à deux avec sa peluche Baluchon qui le suit partout. Baluchon lui parle, fait des bêtises,

Couverture noir et rouge Attention fragiles
Autre couverture du livre Attention...

Nel, aveugle

Nous avons vu comment l'auteure, très habile, nous livre des lieux communs ou des idées reçues pour mieux les détourner en utilisant ce champ-contrechamp. La cécité de Nel n'échappe pas à cette règle. Si la vie pèse autant à Nel, c'est aussi parce qu'elle lui renvoie la pitié des gens. A vingt ans, il aimerait être comme les autres. A travers les exemples ci-dessous, on voit aussi comment Nel, 20 ans, a des envies d'autonomie et d'indépendance et qu'il met sur le dos de la cécité, aussi, tout ce qui l'empêche d'aller vers ces envies.

p7: "Être aveugle depuis l'enfance m'interdit l'insouciance. Un pas hors de mes rails, hors des chemins connus et me voilà désorienté. Perdu."
p7-8: "Soigneusement pliés par ma mère, dans cet ordre immuable qui exclut toute surprise de ma vie, mes habits m'attendent (...)."
p8: "Dans la cuisne, ma mère me bise, me décoiffe (...) puis elle tire pour moi la chaise, remplit mon bol, sucre et touille. Un jour, elle boira mon café à ma place, j'en suis sûr."
"C'est pénible, l'amour d'une mère, parfois. J'ai des envies d'indifférence."

Au fil de l'histoire et des rencontres, on apprendra aussi que Nil, s'il est aveugle depuis son enfance, n'est pas "plongé dans le noir".
p71: "Je distingue un peu les contrastes, les lumières très vives, des ombres. Pas de couleurs."
Sans rentrer dans les détails et s'en servir pour décrire de façon plus nuancée l'univers de Nil, il est intéressant de voir que l'auteure amène de la nuance : une personne aveugle peut effectivement avoir des restes visuels, c'est d'ailleurs le cas pour la grande majorité des personnes aveugles.

Le monde selon Nel

Sons, proprioceptions et odeurs
Outre les interactions avec les autres, l'auteure s'amuse aussi à décrire la façon dont Nel perçoit son environnement à travers les sons, les proprioceptions ou les odeurs.
p8: "Vibre sourdement dans l'épaisseur des vitres l'enrouement catarrheux du diesel."
p9: "La rue Edmond Rostand déroule sous mes pieds sa pente douce. (...)
Un galop d'enfants me déboule, m'enveloppe, s'éloigne à tout allure, dans un halo de cris aigus qui m'agacent la langue et les oreilles comme un vinaigre un peu trop fort. (...).
Lorsque je m'y engage à mon tour, la passerelle en fer vibre encore sous mes pas, faiblement."
p38: "Je me case à côté d'un type qui pue la transpiration de la veille. Les femmes n'ont pas ce genre d'odeurs-là. Lorsqu'elles fouettent, c'est plus aigre, avec des relents de parfums insidieux, crème pour la peau ou produit vaisselle. C'est pénible, mais moins violent. Les hommes, quand ils se laissent aller, on se croirait en pleine fauverie. Tu te retiens de respirer, ou bien alors tu t'intoxiques. Dans les deux cas, tu étouffes, c'est réglé."
p42: "Plus loin, après le mur de béton granuleux, je vais pouvoir cramponner la rambarde. Elle est glaciale au plein cœur de l'hiver. Que j'enlève mes gants, que je m'attarde, mes paumes s'y retrouvent soudées : froide mordure. L'étéla rampe brûle. On sent des irrégularités de peinture (quelle en est la couleur?), hasards de vieux chewing-gums collés, bien en-dessous, à l'abri des regards, mais pas de ma main qui se guide, s'assure, et qui se prend parfois à leur piège gluant."

Boussole
Le chien-guide (comme les lunettes noires dont d'ailleurs est équipé Nel) est un "accessoire" presque indispensable au personnage aveugle de fiction...
Nel n'échappe pas à cette règle et Boussole, Boubou comme il la nomme, "est la garante absolue de (son) nord" (p41).
p41: "Ma Boubou prévient : stop, assise, une marche, stop. Une autre. Bitume. Bord trottoir. Ma main prolonge le harnais, Boussole est moi, et je suis elle. Je vais tout entier dans ses pas."

Pour momentanément conclure

Devenu classique de la littérature ados, Attention fragiles est un roman court (139 pages), dense et émouvant. Impossible de ne pas se retrouver dans l'un de ces personnages. Impossible de ne pas se sentir happé.e par l'une de ces thématiques qui résonne de façon toujours aussi juste et poignante, preuve que la société n'évolue pas si vite que cela...
C'est aussi un joli portrait de Nel qui aimerait bien que sa mère le laisse un peu respirer et que les autres le voient autrement que comme "aveugle". Il en a marre de la pitié, comme si sa vie ne valait pas la peine d'être vécue. Il aimerait une vie plus anonyme aussi, malgré ses cheveux bleus et ses oreilles bouclées...
Si l'on ne passe pas à côté de certains clichés, l'écriture est belle, pleine de nuances et de poésie.
C'est aussi le moyen de prendre conscience de la façon dont on peut juger les gens sur leur apparence, comment on peut leur construire des vies qui n'ont rien à voir avec les leurs...

dimanche 1 septembre 2019

Vues Interieures, cinq ans d'existence

Chaque année, à la date anniversaire, nous revenons sur les douze mois écoulés avec un petit récapitulatif des billets rédigés et des belles découvertes que nous avons pu faire. Cette année, pour souligner nos cinq ans d'existence, nous reviendrons sur les moments marquants à travers nos coups de cœur ou nos rencontres depuis la création du blog. Rassurez-vous, ce n'est pas par nostalgie parce que nous n'avons pas envie de larguer les amarres, mais pour voir le chemin parcouru, se rappeler de certaines œuvres marquantes, ou rejoindre l'actualité de quelques artistes.

Retour sur la genèse

Ainsi, il y a cinq ans, deux films et un roman ont été à l'origine de la naissance de ce blog.
Les films lumineux d'Andrzej Jakimowski avec Imagine et de Daniel Ribeiro avec Au premier regard ainsi que le premier roman frôlant l'autofiction de Romain Villet, Look, peignaient ainsi des personnages aveugles qui n'étaient ni victimes ni héros, mais qui vivaient leur vie, et notamment leur vie amoureuse. C'était suffisamment rare pour avoir envie d'en parler.

Des portraits et des rencontres

Depuis, l'idée initiale de parler d'œuvres comportant des personnages aveugles et d'artistes déficients visuels s'est étoffée au fil des billets avec la question lancinante de l'accessibilité culturelle dont nous reparlerons plus loin dans ce billet. Mais profitons de ce petit bilan pour voir ce qui se passe aujourd'hui dans l'actualité culturelle...
Nous revenons ici sur trois artistes canadiens :

  • Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", dont le travail fait en collaboration avec l'artiste Heather Kai Smith, a fait l'objet de l'exposition Guidelines au mois d'août à Banff. Le reportage de Radio Canada est particulièrement intéressant, remettant en contexte le travail des artistes et la situation particulière de Carmen Papalia en tant qu ' artiste déficient visuel.
  • Ryan Knighton , auteur et aujourd'hui scénariste, qui est d'ailleurs actuellement à l'affiche d'un documentaire réalisé par Rodney Evans, Vision Portraits dont on peut lire la critique de Variety en anglais. Ce documentaire, que nous espérons voir un jour de ce côté-ci de l'Atlantique, va à la rencontre de quatre artistes déficients visuels dont le réalisateur lui-même, qui racontent leur cheminement créatif.

Affiche du documentaire Vision Portraits de Rodney Evans

  • Et d'une façon un peu détournée, Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire, comédien et peintre, qui a créé il y a quelques années maintenant un spectacle qui tourne encore intitulé "Assassinating Thomson" où, tout en peignant chaque soir le public dans la salle, il parle de Tom Thomson, peintre canadien mort trop tôt pour avoir fait partie du Groupe des Sept, dont la mort est restée mystérieuse. Tom Thomson et le groupe des Sept ont, dans leurs peintures, magnifié les paysages canadiens. Pourquoi vous parler de cela? Parce qu'une très belle bande dessinée de Sandrine Revel vient de paraître chez Dargaud, et dont le titre est "Tom Thomson - Esquisses d'un printemps". Rien à voir avec la cécité mais, comme nous aimons le faire, des liens à tisser avec les artistes, les œuvres présentées et donner l'envie de découvrir... Vous trouverez ci-dessous la couverture de la bande dessinée de Sandrine Revel.

Couverture de la BD Tom Thomson - Esquisses d'un printemps
Description de la couverture : sous...

Au fil de ces cinq années, le hasard, parfois heureux, nous a donné l'occasion de rencontrer des artistes dont nous avions, auparavant, fait le portrait. Pensons ainsi à la merveilleuse rencontre avec Jay Worthington, dans les locaux du Gift Theatre lors de notre voyage à Chicago, très orienté théâtre et qui nous avait donné l'occasion de parler aussi d'accessibilité dans les lieux culturels avec Chicago, théâtres et accessibilité.
Ces rencontres sont parfois juste l'occasion de "voir en vrai" ces artistes su scène : Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors en concert, Saïd Gharbi, danseur belge dans un spectacle de Wim Vandekeybus, ou Melchior Derouet, comédien, dans une pièce de Rodrigo Garcia.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016
Casey Harris, en concert au Yoyo à Paris en février 2016.

Il y a eu aussi d'autres occasions tel le colloque Blind Creations et la rencontre rapide avec Ryan Knighton. Ou l'occasion de "vivre" une exposition de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel". Parfois aussi, des circonstances étranges autant que réjouissantes : la "découverte" de Jacques Lusseyran grâce à Jérôme Garcin et son hommage à ce grand résistant aveugle dans Le Voyant qui a permis ensuite d'organiser un colloque autour de Jacques Lusseyran, Entre cécité et lumière - Regards croisés.

La littérature jeunesse

Domaine exploré au fil des ans, la littérature jeunesse est assez riche en personnages aveugles ou malvoyants. Elle nous a permis de (re)découvrir des personnages historiques. Pensons ainsi aux deux (parmi tant d'autres) ouvrages sur Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille ou Louis Braille, l'enfant de la nuit, à celui (parmi tant d'autres aussi) sur l'histoire d'Helen Keller ou encore le roman sud africain Voyageur qui nous a fait suivre James Holman, grand voyageur aveugle, au Cap de Bonne-Espérance.
En abordant la thématique de la littérature jeunesse, nous avons aussi évoqué l'accessibilité aux livres pour les très jeunes aveugles et malvoyants. L'offre y est anecdotique alors quel bonheur de tomber sur les ouvrages de Mes Mains en Or!

Mes Mains en Or
Depuis longtemps, nous suivons cette maison d'édition associative née de la volonté d'une maman qui souhaitait que sa petite fille puisse, à l'instar des autres enfants, avoir de jolis livres à se mettre sous les doigts. Nous avons donc passé en revue un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or, qu'il s'agisse de livres pour les tout petits ou pour de jeunes lecteurs, qu'il s'agisse d'adaptation telles ces magnifiques versions du Petit Chaperon Rouge, de la Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide ou des créations comme le GÉANT Malpartout ou le superbe coffret sur l'Histoire de France qui offre aux mains curieuses des lecteurs de splendides pop-up.

pop-up amphithéâtre
Pop-up d'un amphithéâtre tiré du coffret sur l'Histoire de France de Mes Mains en Or.

En juin dernier, l'association a lancé une application, la première 100% accessible aux enfants aveugles.

La cécité au cinéma

Le cinéma produit encore aujourd'hui des films où la représentation de la personne aveugle n'a pas évolué depuis un siècle. On voit encore des accordeurs de piano (alors qu'il existe dans la "vraie vie" des ingénieurs informatique) ou de "pauvres aveugles" incapables de faire un pas tout seuls (alors que nous connaissons de nombreux parents aveugles). Autant dire que notre regard n'est pas tourné vers cela. Ce blog nous a donné l'occasion de découvrir des films appartenant à l'histoire du cinéma mais aussi des films contemporains. Leur nombre nous a donné l'envie d'écrire un billet sur la cécité sur grand écran, qu'il s'agisse de fictions ou de documentaires.
Personnage inventé ou historique, telle Mademoiselle Paradis, souvent jeune homme mais parfois femme comme Ingrid dans Blind d'Eskil Vogt, la personne aveugle a du mal à exister en tant que telle et le scénario la cueille souvent à un moment délicat de son existence (accident la privant soudainement de la vue, dernière étape de la perte progressive de la vue, possibilité d'une relation amoureuse...). Nous attendons avec impatience l'histoire qui nous montrera un personnage aveugle "banalisé" qui existera pour une autre raison que sa cécité. Et, cerise sur le gâteau, ce personnage sera interprété par un.e comédien.ne déficient.e visuel.le!

L'accessibilité culturelle

Le premier portrait était celui de Pascal Parsat, alors directeur du CRTH et créateur du concept des Souffleurs d'images qui permet à des personnes déficientes visuelles d'assister à un spectacle où de visiter une exposition en compagnie d'un.e souffleu.r.se souvent étudiant.e issu.e d'une école d'art.
Si le soufflage ne se substitue en aucun cas à l'audiodescription, il permet d'élargir les possibilités de spectacles accessibles aux personnes déficientes visuelles. En matière d'accessibilité culturelle, il suffit parfois de peu de choses pour passer d'un état de frustration totale à celui d'une reconnaissance éternelle. Bon, nous exagérons un peu mais il suffit parfois d'une belle rencontre pour transformer une expérience. Par exemple, dans le cadre d'une visite, le guide qui prend la peine de vous apporter dans la main des échantillons de pierres avec lesquelles a été construit le château ou vous met sous les doigts du kaolin, cette argile particulière nécessaire à la fabrication de la porcelaine, ou encore, prendra soin de décrire une façade avec précision pour que vous puissiez vous en faire une représentation.
Bien sûr, c'est encore mieux quand c'est "officiel" avec un parcours accessible au sein d'un musée, avec des éléments à toucher, à entendre. L'existence d'une maquette volumétrique du bâtiment permet aussi de s'en faire une représentation globale. Nous avions parlé de cela dans le billet intitulé justement Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme ou lors de notre Escapade londonienne et l'incertitude de savoir s'il y aura ou non des choses à toucher.
S'il y a quelques bas, il y a aussi souvent des hauts... Finissons donc cette compilation avec nos coups de cœur.

Cinq années de coups de coeur

Outre les trois œuvres à l'origine de l'existence de ce blog dont nous avons parlé en introduction, il y a eu de très belles découvertes au fil de ces cinq ans.
En littérature jeunesse, il y a eu l'émouvant Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui, ou l'original Petit Chaperon Rouge qui n'y voit rien.
A la charnière jeunesse/adulte, il y a eu les délicats Nos Yeux Fermés, manga d'Akira Saso, et Florence et Léon, histoire illustrée de Simon Boulerice.
Ces cinq années nous ont permis aussi de plonger dans de "vieux" romans dont l'un, recommandé par Pierre Villey dans son ouvrage "l'aveugle dans le roman contemporain" publié en 1925 et consultable sur ce site, les Emmurés de Lucien Descaves.
Dans le domaine liant accessibilité culturelle et architecture, impossible de faire l'impasse sur la belle et précieuse collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux permettant de découvrir la Sainte Chapelle ou la Cité de Carcassonne, ou encore la Villa Cavrois, merveille art déco de l'architecte Robert Mallet-Stevens.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Pour faire le lien avec l'architecture en quittant le format imprimé, thermoformé ou embossé, n'oublions pas le travail d'Archi tact qui crée de magnifiques maquettes tactiles.

Le cinéma nous a parfois réservé de belles surprises, tel ce road-movie allemand improbable, Erbsen auf halb 6 ou le documentaire d'Alan Hicks qui raconte la rencontre de deux musiciens, l'un au crépuscule de sa vie, Clark Terry, l'autre à l'aube de sa carrière, Justin Kauflin, réunis par l'amour du jazz et la cécité, Keep On Keepin'On.

Et nous avons aussi profité de cette fenêtre pour rendre hommage à deux personnes qui, à un moment de notre vie, ont compté (et comptent encore) : le journaliste Julien Prunet avec le très beau texte écrit par son amie Aurélie Kieffer, fondatrice de l'association Lire dans le Noir, et le guitariste canadien Jeff Healey. Sans trop nous avancer sur les prochains billets, dans la lignée de My Heart Belongs to Oscar, il est fort possible que la musique soit un peu plus présente.

Perspectives

Les billets de ces deux dernières années ont été peu nombreux. Nous n'avons aucune certitude à l'heure actuelle quant à savoir si le rythme pourra un peu s'accélérer mais ce que nous savons, c'est que l'envie de continuer est là. Nous continuons à regarder Outre-Atlantique, au Canada notamment, mais nous restons à l'affût de ce qui se passe en France, en Europe, et dans le reste du monde.
Représentation de la cécité sur nos écrans petits et grands, sur les scènes, personnages de romans, mais aussi artistes, restent nos centres d'intérêt. L'accessibilité culturelle, que nous n'avons guère rencontrée de façon "officielle" lors de nos dernières vacances d'ailleurs, reste aussi une préoccupation majeure de ce blog. Permettre à une personne aveugle de se faire une représentation du château qu'elle visite par le biais d'une maquette sera aussi intéressant pour les autres visiteurs qui auront ainsi une vue synthétique du lieu. Fournir un audioguide qui intègre, outre la contextualisation et la description de l'œuvre, des indications de déplacement pour trouver la prochaine œuvre facilitera la déambulation de tous les visiteurs...
Si nous avons trouvé de bons exemples en matière de représentation de la cécité ou de la malvoyance dans des romans, des films ou des bandes dessinées au cours de ces cinq premières années, si nous avons pu nous réjouir parfois au sujet de l'accessibilité culturelle, il n'y a pas de raison que cela ne se poursuive pas dans les années à venir!

jeudi 18 juillet 2019

Du haut de mon cerisier - Paola Peretti

Premier roman de Paola Peretti, traduit déjà dans une vingtaine de langues, Du haut de mon cerisier, dont le titre original est La distanza tra me e il ciliego, est publié chez Gallimard Jeunesse, traduit de l'italien par Diane Ménard et illustré par Carolina Rabei, sans oublier la belle couverture de Caterina Baldi. Il est sorti en mars 2019.

Couverture du livre avec une petite fille cachée dans les feuilles d'un cerisier

Recommandé pour les lecteurs à partir de neuf ans, les adultes devraient aussi le lire.

Quatrième de couverture

Mafalda a neuf ans, aime l'école, le football et son chat.
Et Mafalda est en train de perdre la vue.

Simple, puissant, poétique, un roman à mettre entre toutes les mains.

Entre émotion et hymne à la vie.

Génèse du roman

Le texte qui suit est sur le rabat de la quatrième de couverture.

"Italienne, Paola Peretti est née en 1986 dans la province de Vérone, où elle vit toujours. Elle est diplômée en édition et en journalisme et travaille comme enseignante tout en écrivant des articles pour le journal local.
Elle vit avec une maladie génétique rare qui provoque une perte progressive de la vision. Il n'existe pas de remède connu à ce jour.
Elle parle de sa maladie à travers l'histoire de Mafalda.
Du haut de mon cerisier est son premier roman. À peine envoyé, il suscite l'intérêt d'une prestigieuse agence littéraire américaine, et ce futur classique est bientôt publié dans le monde entier."

Mafalda

C'est Mafalda l'héroïne de ce roman. Personnage principal, c'est aussi elle qui nous raconte sa propre histoire. Celle d'une petite fille de neuf ans atteinte de la maladie de Stargardt (dont on trouvera un dossier en annexe de ce billet) et qui est en train de perdre la vue.
Au fil du roman, au fil de ses échanges avec Estella, la gardienne de l'école venue de Roumanie, de son amitié avec Filippo, Mafalda déroule sa vie et l'avancée de sa maladie.
C'est Estella qui lui a donné envie de faire des listes, alors elle a un cahier dans lequel elle consigne ses envies, ce qu'elle aimerait réaliser...
Au fil des pages, ces listes vont évoluer.
p.43 : "Quelque chose que je puisse faire même sans les yeux (...). C'est difficile. Sans les yeux, on ne peut presque rien faire. Bon sang! Pourquoi est-ce que ce brouillard Stargardt est tombé justement sur moi?"
Pourtant, (p.47) "Les autres ne veulent jamais jouer avec moi à colin-maillard, ils croient que je triche parce que j'arrive à les attraper, même les yeux bandés. En fait, j'ai un truc : je reste complètement immobile au milieu d'eux et je tends l'oreille pour savoir si quelqu'un bouge. Rien de plus facile alors, que de prendre celui qui s'est déplacé, il suffit de bondir vers le bruit."
Sans même s'en rendre compte, Mafalda modifie ainsi ses façons de faire, utilise d'autres repères, se fie à d'autres sens. p.48, Mafalda s'exerce à marcher dans le noir dans le jardin, on peut penser aussi aux essais d'Ava, adolescente aussi en train de perdre la vue. "Les premières fois, j'avais tout de suite peur et j'enlevais l'écharpe au bout de deux petits pas. Maintenant, j'avance tranquillement. (...) J'effleure du doigt des boutons secs des hortensias le long du mur de la cour, je m'en sers comme point de repère pour ne pas arriver au milieu du jardin".
Pourtant, ses difficultés quotidiennes lui pèsent : (p.54) "Pour déchiffrer les inscriptions, même les très très grandes, je dois m'approcher tout près de la page, comme les vieux au supermarché, qui n'arrivent pas à lire la date limite des sachets de salade. Sauf que moi, je ne suis pas vieille. Papa m'a acheté une loupe, il dit que je pourrai l'utiliser comme Cherlocolme, le détective qu'on retrouve toujours dans les livres et dans les films. Mais je ne veux surtout pas m'en servir devant les autres". Mais Filippo, son ami très observateur, sait, et, à l'occasion de son anniversaire, lui dit (p.135), "J'ai écrit avec un gros feutre (...). Je sors ma loupe de Cherlocolme de ma poche. Je l'approche d'un œil et place le papier derrière le verre."
p.63, alors qu'elle vient de recevoir comme cadeau de Noël "un casque avec une clé USB pour écouter de la musique", Mafalda demande à son père si elle peux aussi enregistrer des livres.
p.140 : chez la docteure Olga, ophtalmologue, "Vous avez déjà commencé à l'initier à la lecture en braille?
Papa répond que oui, que je m'exerce. (...) La seule chose que j'ai lue en petits points braille, c'est Le Petit Prince. Mais c'était très beau."
p.160 : alors qu'elle ne voit pas le cerisier, Mafalda "ferme les yeux et respire à fond" comme lui a conseillé Ravina, la petite amie de son cousin. "Mes narines se remplissent aussitôt d'air froid, mais je sens tout de suite l'odeur du printemps. Pour moi, c'est l'odeur des bonbons à la rhubarbe de grand-mère, des bouquets de fleurs, mais pas celles du fleuriste, qui toutes ensemble sentent le cimetière, le parfum des vraies, de celles qui naissent dans les champs et dans les jardins des gentilles vieilles dames".

La distance comme repère

Le livre se découpe en cinq parties. Chaque titre est une distance. De "soixante-dix mètres" pour la première partie à "trente mètres" pour la cinquième. C'est la distance qui sépare Mafalda de la vue de son cerisier, distance qui se raccourcit inexorablement. Ce cerisier est en fait le vrai repère de Mafalda.

p.43 : "Ce matin, le cerisier a des cheveux châtains avec des mèches jaunes comme ma maman. Un, deux, trois... trente, quarante, soixante...
Cent vingt pas.
Il y a soixante mètres entre mes yeux et le cerisier." p.55 : "L'hiver, le cerisier de l'école est très triste. (...) Sans sa belle chevelure, je n'arrive pas à voir le cerisier de loin."

p.159 : "Parfois, papa continue à me dire : "Tu as vu?" ou "Regarde là-bas!" (...). Alors je dis : "Attends qu'on soit plus près" et quand Je vois moi aussi, on est de nouveau contents tous les deux".

Mais Mafalda a aussi comme repère son miroir, et, p.155, "on est à zéro pas du miroir".

La littérature en soutien

Commençons par le nom que Mafalda a choisi de donner au chaton qu'elle a ramené un jour de l'école et qui était monté dans le cerisier sans pouvoir en redescendre : Ottimo Turcaret... Ce "chat gris et marron avec un nœud au bout de la queue" (p.9).
p.15 : "C'est sur le cerisier de l'école que j'ai trouvé Ottimo Turcaret. Il était tout effrayé (...). Il était minuscule (...). Papa m'a offert son livre préféré, Le baron perché d'Italie Calvino. Il me le lisait le soir, avant que je m'endorme. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance de Cosimo (...). Il avait un basset, qui portait deux noms : Ottimo Massimo, quand il était avec Cosimo, et Turcaret quand il était avec sa vraie maîtresse, Viola. On a donc décidé que notre chaton avait vraiment une tête à s'appeler Ottimo Turcaret (...).
Dans Le baron perché, mon personnage préféré est Cosimo : j'aime tellement qu'il aille vivre dans les arbres et qu'il n'en redescende plus, parce qu'il veut être libre."

Si très vite l'auteure cite Le baron perché d'Italo Calvino, il y aura aussi une autre référence très importante pour Mafalda :
p.31 : "J'apprends à lire les petits points braille et le livre que m'a donné Estella est très beau, un peu étrange. Il s'appelle Le Petit Prince.

De ces deux ouvrages, Mafalda tirera des idées, fera appel à Cosimo quand ça ne va pas, réfléchira aux phrases du Petit Prince.
Il s'agit de deux très belles suggestions de lecture, et une belle occasion d'aller découvrir Le baron perché ou d'autres œuvres d'Italo Calvino. À noter aussi, la parution d'une édition tactile du Petit Prince de Saint Exupéry. Enfin, devrait on dire...

Pour momentanément conclure

Roman fortement inspiré par l'histoire de l'auteure, Du haut de mon cerisier est à mettre entre toutes les mains dès neuf ans.
Délicat, mais aussi rempli de fantaisie, raconté par une petite fille de neuf ans qui déroule sa propre histoire, ce roman est aussi émouvant. Mais il n'y a pas de pathos, pas de mièvrerie. Mafalda nous décrit l'avancement de sa maladie, mais aussi comment elle s'en débrouillé même si cela est terrifiant. Pas à pas, comme ceux qui la séparent de son cerisier, qu'elle finit d'ailleurs plus par deviner que voir, elle s'aperçoit aussi que finalement, il y a plein de choses que l'on peut faire sans y voir. Et le roman regorge de petits détails qui disent la malvoyance.
Il y a la présence d'Estella, l'ombre de sa grand-mère, le soutien de Cosimo, ou encore celui de Filippo, qui a vite compris que Mafalda n'y voyait pas très bien.
Et puis comment résister à une petite fille qui a donné à son chat le nom du basset dans Le baron perché? Ça change de La Reine des Neiges ou des Aristochats sans compter les Caramel, Minou, ou autre Félix... mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à ce premier roman : c'est un vrai "hymne à la vie" comme le dit la quatrième de couverture. Ce n'est pas un simple argument de vente. Promis!

vendredi 4 janvier 2019

Coffret Histoire de France - Mes Mains en Or

L'année 2019 commence par un gros coup de cœur. Il s'agit de la nouvelle parution de Mes Mains en Or, un coffret sur l ' Histoire de France dont l'auteure est Mathilde Olivier.
Ce coffret est composé de quatre volumes et est destiné aux jeunes lecteurs. Pour ceux qui ne connaissent pas encore la maison d'édition associative, elle se spécialise dans la création de livres tactiles, en braille et en gros caractères pour les enfants déficients visuels. Mais, quand vous aurez découvert la beauté de ce coffret, tous les enfants auront envie de l'avoir!

Mes Mains en Or possède aujourd'hui un beau catalogue qui se décline en plusieurs collections destinées à différentes catégories de lecteurs : du tout petit au jeune lecteur aguerri, du livre d'apprentissage à la transcription en braille et gros caractères de "Les Belles Histoires".

Logos des différentes collections de Mes Mains en Or

Résumé de l'ouvrage

Composé de quatre livrets retraçant les grandes périodes de l’histoire de France, ce coffret invite l’enfant à découvrir les personnages et les monuments les plus emblématiques de notre histoire. Grâce à des textes courts mais riches, complétés d’images tactiles, l’enfant apprend en s’amusant. À son tour, il vous apprendra le nom de l’éléphant de Charlemagne!

Détail des quatre livrets

L'Histoire de France est donc découpée en quatre livrets.

Quatre personnages pour identifier quatre périodes historiques

  1. De la préhistoire aux gallo-romains
  2. Moyen-Age
  3. Époque moderne
  4. Période contemporaine

Chaque livret est composé de plusieurs parties, chacune d'entre elles étant identifiées, pour la partie en gros caractères, par un contour de couleur différente : blanc pour la partie texte, jaune pour la rubrique "le savais-tu?", bleu pour le vocabulaire, rouge pour les personnages célèbres.

Chaque rubrique est identifiée par un liseré de couleur différente

Dans la composition de chaque livret, on trouve une page imprimée en gros caractères et, en regard, une page en braille. On a aussi, et c'est aussi l'une des spécificités de Mes Mains en Or, une partie consacrée aux images tactiles. Et là, c'est un vrai tour de force pour cette maison d'édition associative qui peut compter sur ses bénévoles pour le montage de ses livres, des pop-up fantastiques.
Que signifie une cathédrale ou un amphithéâtre pour un enfant aveugle qui n'a pas accès à une banque d'images? Ces animations en 3D permettent à cet enfant de se construire une représentation physique et mentale.

pop-up amphithéâtre

Bluffant, non? A ces pop-up spectaculaires, on ajoute aussi des images tactiles plus classiques comme l'illustration du Roi Soleil ou, sous forme de petite figurine que l'on peut manipuler, un bateau viking (le terme drakkar étant une invention française).

Image tactile le Roi Soleil

Figurine de bateau viking

Les images, autant que les textes et les rubriques indispensables, sont un vrai bonheur à découvrir.
A titre d'exemple et sans être exhaustif, le livret consacré à la période allant de la préhistoire aux gallo-romains, il y a un chapitre consacré à la préhistoire, à la bataille d'Alésia, aux premiers chrétiens. Parmi les personnages célèbres, on peut croiser Lucy, Vercingétorix ou Attila. Et avant d'aller découvrir en volume la maquette d'un théâtre ou d'un oppidum, on peut apprendre ce que signifie un aqueduc ou un légionnaire.
Le texte de présentation du coffret indique qu'il s'agit de textes courts, mais, c'est sûr, cela éveillera la curiosité des jeunes lecteurs qui, espérons-le, pourront trouver de la documentation accessible pour approfondir chacune de ces périodes.

Pour apprendre à manipuler ces très belles mais fragiles illustrations en pop-up, Mes Mains en Or a réalisé un petit film mode d'emploi. Avec une voix off, ça aurait été parfait!

Pour momentanément conclure

Les habitué.e.s du blog savent que Vues Intérieures aime beaucoup le travail de Mes Mains en Or. D'abord parce qu'il existe très peu de maisons d'édition qui produisent de vrais livres tactiles, réellement accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants, ensuite parce que ses ouvrages sont beaux, colorés, intelligents et qu'ils donnent envie à tous les enfants de toucher, manipuler ces images tactiles et ces représentations en 3D.
Par ailleurs, la présence simultanée du braille et des gros caractères permet de partager la découverte et la lecture de ce bel ouvrage.
En cette journée mondiale du braille, le 4 janvier, jour de la naissance de Louis Braille, il faut aussi saluer la volonté de Mes Mains en Or de publier des œuvres de littérature jeunesse en braille, dont l'apprentissage, aujourd'hui encore, est la seule façon, pour un enfant déficient visuel, de ne pas devenir illettré et analphabète. Vous pouvez écouter le témoignage de Céline Bœuf, responsable adjointe de la médiathèque Valentin Haüy, diffusé sur Radio France ou le reportage en Charente Maritime qui constate la difficulté de l'apprentissage du braille face aux nouvelles technologies.

samedi 1 septembre 2018

Quatre ans ! Le blog Vues Intérieures a quatre ans !

Ça y est : voilà le moment de souffler ces quatre bougies !
Le temps passe donc bien vite! Et l'année qui vient de s'écouler encore plus vite que les autres. Peu de billets rédigés mais plein d'idées qui n'ont pas pu se concrétiser faute de temps...
Ce qui est frustrant bien évidemment, mais finalement réjouissant puisque ce n'est pas la matière première qui manque.

Cinéma

Ainsi, cette quatrième année a été l'occasion de voir quelques films venus de zones géographiques diverses : le Japon avec Vers la Lumière de Naomi Kawase où l'audiodescription joue un rôle important, le Liban avec le très intéressant Tramontane de Vatche Boulghourjian qui nous entraîne dans un road movie à travers le pays avec un jeune musicien aveugle, Rabih, à la recherche de ses origines, ou encore l'Autriche avec le film en costumes de Barbara Albert, Mademoiselle Paradis qui retrace la rencontre de Maria Theresia von Paradis, musicienne aveugle contemporaine de Mozart, et Mesmer, médecin aux techniques controversées.

Affiche du film Mademoiselle Paradis Affiche du film Tramontane











On pourra noter que le personnage de Rabih est interprété par Barakat Jabbour, musicien aveugle. Et le discours du réalisateur, Vatche Boulghourjian, sur sa volonté d'avoir un comédien aveugle pour incarner Rabih est très intéressant. L'histoire peut ainsi se concentrer sur la quête d'identité de Rabih et non sur les prouesses d'un comédien qui joue "l'aveugle".

Publicité

A l'occasion de la publicité d'une marque de voiture qui met en scène une "vraie" personne aveugle, George Wurtzel, nous avons eu envie de voir comment cécité et publicité pouvaient se combiner.
Outre les associations de personnes aveugles et leurs messages allant de la quête un peu déguisée à ceux pour favoriser leur emploi (de façon parfois très décalée comme l'association norvégienne), il s'avère que l'automobile semble un domaine prisé pour y mettre en scène des personnes aveugles. Si certains se rappellent d'une publicité pour une marque automobile française qui mettait au volant Ray Charles, celles citées dans le billet ont embarqué un passager aveugle endossant parfois le rôle du guide. Mais il a aussi été intéressant de trouver une marque automobile confier sa campagne publicitaire à un photographe aveugle, Pete Eckert, qui travaille le Light Painting et qui dit qu'il n'est pas nécessaire de voir pour trouver la beauté.

Photographier, peindre en étant aveugle

Pete Eckert n'est pas le seul photographe aveugle ou légalement aveugle à être professionnel. On a d'ailleurs pu voir très récemment une publicité pour la marque à la pomme mettant en scène Bruce Hall, photographe légalement aveugle, qui peut voir des détails sur l'écran de son ordinateur qu'il ne peut pas voir à l'œil nu.
Mais nous avons aussi découvert qu'il y a de nombreux peintres aveugles. Devenus aveugles ou aveugles, ils ont trouvé une technique pour peindre ou continuer à peindre et exprimer leur art.

Littérature et bande dessinée

Cette quatrième année a aussi été l'occasion de découvrir Madeleine, nonagénaire aveugle qui s'accroche à sa maison comme à ses souvenirs, dans la bande dessinée Jamais de Duhamel qui explore plein de détails dans la vie de cette veuve aveugle rendant son histoire touchante.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

Pour qui aime les détails et aurait envie de se plonger dans le quotidien d'une personne aveugle, Une vie à Colin-Maillard de Lydia Boudet est une façon honnête d'apprendre plein de choses.

La littérature jeunesse a aussi amené une très belle surprise avec Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien. Réinterprétation inédite d'un conte pluriséculaire, cette version met en scène une petite fille minuscule et aveugle qui met le loup dans sa poche. Réjouissant...
Parmi les nouvelles publications de Mes Mains en Or, Le GÉANT Malpartout a fait une apparition remarquée avec sa maison pop-up.

maison pop-up du Géant Malpartout

On fera aussi une petite incursion dans le monde de la musique avec un voisin aveugle, musicien de jazz, dans la porte d'en face d'Ester Rota Gasperoni.

Musique

Côté musique, en attendant le 14 septembre, date de la sortie du nouvel album ''Coming Home''' de Justin Kauflin, que nous avions découvert il y a déjà quelques années dans le documentaire Keep On Keepin'On d'Alan Hicks, on pourra faire la connaissance de Matthew Whitaker, très jeune musicien que certains ont peut-être eu l'occasion de voir et d'entendre au Duc des Lombards à Paris cet été. Maître des claviers (piano, orgue...), certains le comparent à Stevie Wonder. Laissons le mûrir en gardant une oreille attentive à ce jeune prodige...
Un roman ado, Ropero de Cathy Berna, met en scène Léonie qui perd la vue et sa rencontre avec Ezra dans un festival de musiques actuelles qui a un service d'accueil pour le public handicapé. Nous y avons vu un clin d'œil aux Eurockéennes de Belfort et leur volonté d'être accessibles à tous.

Voilà, cette quatrième année a révélé son lot de découvertes mais a aussi été l'occasion de suivre des gens dont nous avions déjà parlé ici. Cet exercice du récapitulatif annuel permet aussi de faire le point sur quelques "tendances". Ainsi, si cela est loin d'être généralisé malgré les protestations contre le crippin'up, quand un comédien valide incarne un personnage handicapé, on pourra se réjouir de voir apparaître des gens comme Barakat Jabbour, George Wurtzel sur nos écrans ou Jay Worthington (on ne peut pas s'en empêcher !) sur scène (deux rôles depuis le début de l'année 2018). Une fois passée la curiosité d'apprendre qu'il y a des photographes professionnels et des peintres aveugles, on pourra se concentrer sur leurs techniques et sur leurs discours et regarder leurs œuvres en tant qu'œuvres et non en tant que peintures ou photographies d'un.e artiste aveugle.
Nous nous engageons maintenant dans une cinquième année, convaincus d'y faire des découvertes, de belles rencontres et de vous faire partager de belles surprises. Nous espérons que vous serez au rendez-vous, attentifs à cet éclairage particulier que nous essayons de diffuser.

jeudi 2 août 2018

Ropero - Cathy Berna

Roman pour adolescent, recommandé à partir de quatorze ans, paru chez Hachette Romans en juin 2018, Ropero est le premier roman de Cathy Berna.

Couverture du livre Ropero de Cathy Berna

Cette histoire brasse de nombreux sujets, parfois lourds comme la maladie ou le deuil, l'abandon. Mais elle regorge aussi de tendresse, d'amour. Et elle inclut, bien évidemment, un personnage malvoyant, sujet de ce blog. Ici, il s'appelle Léonie. Et l'histoire débute la veille de ses seize ans. Et c'est sur elle que se concentrera ce billet.
Et, comme d'habitude, cela nous permettra de faire le lien avec des thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle.

Il y aura peut-être un peu de divulgâchage (spoiler!) mais nous essaierons de préserver l'essentiel...

Quatrième de couverture

Elle, c'est Léonie, seize ans.
La musique, c'est tout ce qu'elle a.
Ça et la maladie. Sa vue baisse inexorablement.
Bientôt, elle ne verra que du noir.

Lui, c'est Ezra.
Il trace la route dans son camion, accompagné de son chien et d'une tortue.
Solitaire et instable, il cherche à fuir sa propre histoire.

Eux, c'est une rencontre.
Une nuit d'été inédite lors d'un festival d'électro.
Un moment suspendu, avant qu'une tempête puis le chaos de leurs vies ne les rattrapent...

Contexte de l'histoire

Si le roman tourne autour de la rencontre de Léonie et d'Ezra dans un festival de musiques actuelles, nous apprendrons vite l'histoire des personnages principaux, Léonie et Ezra, ainsi que celle des personnages récurrents tels les parents de Léonie et son grand-père Henry, ou Célia, la meilleure amie de Léonie, étudiante infirmière. Nous ferons aussi connaissance avec la famille "adoptive" d'Ezra, Bernard, très malade, Mélanie, son épouse, Martin et Pierre, les fils de la famille.

L'histoire débute la veille du seizième anniversaire de Léonie, en juillet, et se termine en décembre de la même année, avec une petite incursion en janvier de l'année suivante.

Léonie

Léonie, née en Chine, a été adoptée par Guillaume et Blanche Marnier. Brillante élève, elle vient d'obtenir son bac avec mention et un an d'avance. C'est aussi une très bonne musicienne, guitariste classique qui rêve de devenir musicienne professionnelle et endosser ainsi la légende Ropero, luthier de son état. En attendant, elle joue sur une Esteve même si elle est un peu en froid avec son instrument en ce moment.

Détail d'une guitare Esteve avec étiquette prouvant son authenticité

Elle a une maladie de la rétine qui, sans jamais être citée, ressemble à la rétinite pigmentaire : rétrécissement du champ visuel, difficultés à voir la nuit...
Au fil du roman, sa volonté d'apprendre à faire les choses les yeux fermés "pour après" rappelle beaucoup le personnage d'Ava, adolescente du film éponyme de Léa Mysius qui apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu.

Affiche du film Ava de Lea Mysius

Comme beaucoup de personnages malvoyants, tel Elliott dans Fort comme Ulysse, Léonie est à ce moment de sa vie où sa vue se dégrade beaucoup, où elle sent qu'elle bascule vers l'inconnu, même si elle sait depuis longtemps que ce moment arrivera.

Tout au long de cette histoire, Léonie raconte ces moments :
p.13 "Cette année a été difficile. Ma vue a tellement baissé que je me suis enfermée dans la musique."
p.14 "Au lycée et dans la rue, je ne parle pas à grand monde, j'ai peur sans cesse de tomber, de me blesser. Alors je sors le moins possible, je reste assise des heures à jouer, cloîtrée dans la maison familiale."
p.149 "Est-ce que je vais oublier ma propre main? Oublier leurs visages à tous, leurs expressions, la couleur de leurs yeux? Est-ce que tout va disparaître dans le tunnel?
C'est déjà presque la fin.
J'ai seize ans, n'aurai vu de mes yeux jusque là. Mais pour quand le vide total?"
p.202 "J'ai peur d'être aveugle. Peur des chutes, de tomber, de dépendre toujours de quelqu'un, j'ai peur de la nuit permanente, peur du monde, du dehors, de jouer beaucoup moins bien qu'avant, j'ai peur de... tout."

Malvoyance et perceptions

Léonie
p.15 "Le billet, je le touche du bout des doigts. Il est très lisse, en format A4, un e-ticket. Collé dessus, jaune, carré, le Post-it avec inscrit en énormes caractères le numéro à joindre pour les personnes handicapées souhaitant accéder au site."

p.28 "Sa main est moite, elle colle à la mienne. Elle est large, je sens des callosités sur les contours de sa paume. C'est étrange. (...) Il parle dans une tonalité grave, très calmement."

p.31 "J'y vois comme dans un tunnel, c'est une maladie, elle évolue mal. Le tunnel se rétrécit, mais par exemple, j'ai des repères de formes, d'obstacles et, si j'approche mes yeux assez près, je peux voir les visages, les contours, déchiffrer, décoder... C'est triste mais tu vois, ce n'est pas un drame non plus. C'est ma vie, c'est comme ça."
"J'avais sept ans lorsqu'on a découvert ma maladie. En allant faire pipi la nuit, je tombais dans les escaliers, c'est comme ça qu'on a su que je n'y voyais pas assez..."

p.33 "Il faudrait... enfin si tu veux bien... me décrire les choses, les endroits, un peu précisément, pour que je me repère... parce que c'est flou pour moi, mais je pense que si tu m'expliques c'est possible que je me débrouille seule assez rapidement."

p.34 "Le site est bien agencé et, avec l'aide d'Ezra, je me repère assez facilement. Il y a deux scènes principales, un chapiteau, les espaces buvette et les sanitaires. Pour les invalides, quelques places en gradins à côté des régies, ça fait loin des scènes mais le son est correct et, pour un premier festival, je trouve ça plutôt rassurant de ne pas être au cœur de la foule. (...) J'écoute le bruit du public, le sol piétiné, les rives. L'ambiance est festive et je peux palper du bout de mes tympans le bonheur, la joie."

p.37 "Comme la nuit tombe, mon champ de vision a très fortement diminué, mais étrangement, l'angoisse et la peur m'ont quittée."

p.40 "Je ne vois plus rien de son visage, à peine si je réussis à distinguer le lac. La nuit a glissé sur nous, comme un voile opaque sur mes yeux."

p.204-205 "Léonie apprivoisé des gestes qui seraient simples si elle y voyait clair, mais elle garde les yeux fermés, ce qui complique. Mélanie la guide de ses mains. Léo mémorise les repères, la texture, le sens de sa lame, l'odeur. Pour après."

p.205-206 "Dès le réveil, chaque matin, elle écoute les bruits de la maison et tente de s'en faire une représentation mentale. Elle a réussi à développer son ouïe de manière inédite. Elle parvient presque à entendre au-delà des murs de pierre et des planchers de chêne. Écouter est devenu sa manière de respirer, de vivre. Le monde chante à ses tympans. Un frôlement d'ailes, le vent glacial sous les toits, le robinet qui goutte, la télévision en bas, le râlement calcaire de la vieille cafetière, les ronflements de Fakear, les branches d'arbre qui craquent sous l'effet du givre. La vie a sa propre musique, ici dans la ferme. Et si Léonie ne sait pas encore bien la jouer, elle a appris à l'écouter."

Ezra
p.32 "Elle n'y voit peut-être pas grand chose mais elle avance, ses pieds sont bien dans le sol, et je me demande finalement lequel va guider l'autre ce soir."

p.51 "Mais je n'ai pas perçu vraiment, ou pas voulu voir son handicap. Aveugle, c'est quoi ces conneries? Ça changeait quoi à part qu'elle sent les choses autrement, qu'elle pige tout qu'elle...
Handicapée de quoi, putain? J'ai pas pensé qu'elle était différente, enfin si tellement mais pas comme ça. Pas elle. Pas maintenant."

Festivals de musiques actuelles et accessibilité

La rencontre de Léonie et Ezra se passe lors d'un festival de musiques actuelles.
Ezra, bénévole, accompagne les festivaliers handicapés. Si, malheureusement, cette pratique est loin d'être généralisée, plusieurs festivals de musiques actuelles s'emploient à les accueillir en améliorant d'année en année leurs prestations. Nous citerons bien évidemment le festival des Eurockéennes en vous renvoyant sur le billet publié il y a deux ans, ou sur celui consacré plus particulièrement à l'accueil des festivaliers déficients visuels avec l'exemple du Festival de Glastonbury en Angleterre.

Affiche du Festival des Eurockéennes de Belfort 2018

Plus généralement, à propos de l'accessibilité des lieux de musique live (salles de spectacles, festivals...), nous vous recommandons d'aller voir le site (en anglais) de l'association anglaise Attitude is Everything qui fait un travail remarquable pour sensibiliser ces lieux et les convaincre de la nécessité de les rendre accessibles à tous. On pourra d'ailleurs regarder ce film (en anglais mais sous-titré) Access to live music for disabled audiences qui montre deux réalités : l'énorme festival de Glastonbury et une petite salle de concert, chacun ayant la volonté d'accueillir au mieux ces spectateurs handicapés. Il n'y est pas question précisément de déficience visuelle mais plutôt d'attitude.

Pour conclure

Nous l'avons dit en introduction, de nombreux thèmes sont brassés dans cette histoire. Peut-être un peu trop. Trop pour aller en profondeur, trop pour aborder sérieusement les choses.
Certains thèmes sont simplement évoqués au cours d'une phrase, comme s'ils devaient être évoqués dans un roman pour adolescent sorti en 2018.

Mais la génèse de la rencontre entre Léonie et Ezra permet de mettre en avant la volonté de certains festivals d'être accessibles à tous. Ça existe, c'est possible et il faut communiquer sur ce sujet. Merci donc à Cathy Berna.
Il est d'ailleurs beaucoup question de musique dans cette histoire. Celle que joue Léonie, celle que Léonie et Ezra écoutent. Et les différents chapitres du roman font référence à un concert, des chansons, la musique...

On pourra cependant regretter le côté caricatural des personnages principaux, Léonie et Ezra, qui ne pouvaient pas être plus antinomiques. Une jeune fille élevée dans une famille très à l'aise financièrement et qui l'aime. Jeune fille brillante à qui tout réussissait. Et il y a eu cet instant au festival, parenthèse dans sa vie ordonnée, organisée, millimétrée, qui a tout déréglé, comme un grain de sable dans un rouage ou la goutte d'eau qui fait déborder le vase...
Lui, Ezra, jeune pousse sauvage, qui a fini par trouver une famille aimante, quasi idéale malgré les épreuves. Il vit dans son fourgon, avec son chien Fakear et sa tortue Adna...
Léonie à la ville et Ezra à la campagne. Léonie l'intellectuelle et Ezra le manuel.
Et cette rencontre. Improbable. Et pourtant...

Les avis des (jeunes) lect.eur.rice.s semblent partagés. Nous l'avons précédemment dit, cette histoire brasse beaucoup de sujets, certains juste effleurés. Mais ceci dit, son intérêt réside peut-être dans son "non-formatage". On a envie d'être avec Mélanie, dans cette ferme, autour de la cheminée. On a surtout envie que l'histoire se termine bien tant les personnages sortent tout cabossés de ces 280 pages.

mardi 17 juillet 2018

Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien - Han Xu

Cet album illustré de Han Xu, paru aux éditions Rue du Monde en avril 2018, nous vient de Chine. Il est adapté du chinois par Laurana Serres-Giardi.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Le titre original, en anglais, est Little Red Riding Hood Can't See Her Way, soit Le Petit Chaperon rouge ne peut pas voir son chemin. Elle se servira de sa canne, "en tâtonnant de tous les côtés pour trouver un chemin sûr."

Le Petit Chaperon rouge est probablement le conte qui a eu le plus de variantes. On pourra trouver en annexe un article universitaire de 2013 parlant de l'évolution du conte du Petit Chaperon rouge entre le XVIIe et le XXIe siècle. Nous avions présenté ici une version tactile en braille et gros caractères éditée par Mes Mains en Or. La BNF a d'ailleurs organisé une exposition virtuelle autour des variantes du Petit Chaperon rouge.
Mais c'est la première fois que le Petit Chaperon rouge est aveugle et la variante présentée ici est un ravissement.

Quatrième de couverture

Quand on est le Petit Chaperon rouge, ce n'est déjà pas facile d'apporter un gâteau à sa grand-mère en traversant une inquiétante forêt.
Mais lorsqu'en plus, on n'y voit pas, qu'aucun des animaux rencontrés ne veut vous aider et que vous tombez nez à nez avec le Grand méchant loup... cela donne la plus fascinante des histoires.

Un conte que les enfants vont lire et relire pour apprendre à devenir aussi habile que cette intrépide fillette.

Le Petit Chaperon rouge

Pour l'anniversaire de sa grand-mère, le Petit Chaperon rouge veut lui apporter un gâteau. Et pour la première fois, elle va devoir traverser la grande forêt toute seule.
Cachée derrière ses grandes lunettes noires rondes, "craignant de trébucher sur une grosse pierre ou sur des branches", elle "tient fermement sa canne dans sa main." (p.8)

Au fil des pages, de ses rencontres et peut-être de sa prise d'assurance, le Petit Chaperon rouge prend des couleurs ainsi que ce(ux) qui l'entour(ent).

Le Petit Chaperon rouge en noir et blanc, dans la grande forêt

Le Petit Chaperon rouge sur le museau du hérisson

On peut voir, dans cette version du Petit Chaperon rouge, une parabole de notre société : toujours en train de courir, nous n'avons pas le temps d'aider les autres, ceux qui ne courent pas comme nous ou pas aussi vite que nous. On peut voir aussi une petite fille très futée qui tire partie de tout ce qui lui arrive et qui, de victime potentielle, devient celle qui mène. Sans violence, avec beaucoup de malice et d'intelligence, le Petit Chaperon rouge retourne tout à son avantage.

La grande forêt et l'éveil des sens

Dans la forêt, le Petit Chaperon rouge va croiser des animaux, le lapin, le hérisson et la mouffette, qui ne voudront pas l'aider mais lui donneront des conseils qu'elle mettra vite à profit.
Si ces yeux ne voient pas, elle pourra ainsi se servir de ses oreilles, de ses mains ou de son nez.
Pour le lecteur, la traversée de la forêt donnera l'occasion d'apprendre quels sont les animaux qui la peuplent et comment l'utilisation de nos sens permet de connaître notre environnement : savoir qu'il y a quelqu'un parce qu'on a entendu crisser l'herbe, sentir la chaleur du soleil sur sa peau, ou sentir le parfum des fleurs ou des pommes...

Pour conclure

Belle réécriture de ce conte. Un Petit Chaperon rouge minuscule et aveugle qui laisse présager du pire. Et pourtant!
De belles illustrations au crayon noir puis au crayon de couleur, qui donnent de la matière aux arbres, aux pelages des animaux. Il y a aussi de jolies silhouettes du Petit Chaperon rouge avec le loup qui ressemblent à du papier découpé qui reflètent la relation particulière qu'elle établit avec le loup. On trouvera en annexe la chronique de Denis Cheissoux, L'as - tu lu, mon p'tit loup, sur France Inter, qui présente cette version du Petit Chaperon rouge (jusqu'à la minute 2:25). Il a beaucoup aimé et trouve cette histoire d'une intelligence et d'une subtilité folles. Nous aussi...

vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

vendredi 1 septembre 2017

Vues Interieures - Trois ans d'existence et autant de decouvertes

Ça commence par un billet pour des coups de cœur et ça continue trois ans après. Le blog Vues Intérieures fête son troisième anniversaire!
Et cette troisième année a été l'occasion de faire des rencontres fantastiques, tel que nous l'avions espéré en conclusion du billet du deuxième anniversaire.
Difficile de faire un tri parmi les billets publiés, plus de cent depuis le début de cette aventure. Il y a évidemment les "classiques" avec le cinéma, la littérature et l'accessibilité culturelle, mais parmi les "innovations" de l'année, une incursion timide mais nécessaire dans la poésie avec deux poèmes de Lynn Manning extraits d'une oeuvre théâtrale, et une ouverture formidable sur le théâtre de Chicago, autant en matière d'accessibilité culturelle, Chicago - Théâtres et Accessibilité que de la découverte d'un Storefront theatre, Le Gift Theatre dont nous avions parlé précédemment en faisant le portrait de Jay Worthington, comédien malvoyant membre de la troupe. Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du théâtre a bien voulu revenir sur ses quinze ans d'existence et nous raconter comment et pourquoi il avait créé ce qui, au départ, était une troupe, pour devenir ensuite, aussi un lieu.

Rencontres

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)

A vrai dire, nous suivions depuis un moment le travail de ce petit théâtre (40 places) parce qu'il a un vrai travail et une vraie réflexion, assez dynamique sur la scène chicacoane, autour de la diversité et de l'inclusion. Et l'accueil que nous ont réservé les membres de la troupe rencontrés lors du voyage à Chicago a été extraordinaire. La rencontre inattendue avec Jay Worthington a permis de discuter de sa carrière au Gift, de son rôle dans la campagne Blind New World, et des difficultés qu'ont les comédiens handicapés pour accéder aux castings et éventuellement décrocher des rôles.
Ces rencontres de personnes ont vraiment marqué cette année écoulée. Mais l'été, qui vit ses derniers jours, nous a également donné l'occasion de rencontrer physiquement, en "vrai", des oeuvres évoquées dans des billets, telle cette sculpture intitulée "Femmes de Caughnawaga" de M.A. de Foy Suzor-Côté, aperçue dans la première scène de Dans les Villes, film québécois de Catherine Martin, avec Robert Lepage interprétant Jean-Luc, grand amateur d'art et aveugle. Ou encore le Jack Pine de Tom Thomson reproduit par Bruce Horak pour son spectacle Assassinating Thomson.

Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa Jack Pine - Tom Thomson - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa













A quelques encablures du Musée des Beaux-Arts, la Galerie d'Art d'Ottawa avait invité Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel" à exposer son art conceptuel autour de la notion d'accessibilité. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

Littérature, cinéma...

Plus classiquement, cette troisième année a permis de continuer d'explorer la littérature jeunesse autour des livres accessibles aux enfants aveugles, malvoyants ainsi qu'à tous les autres, en plongeant avec plaisir dans les ouvrages de l'association Mes Mains en Or :

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

























Mais également à travers des personnages d'adolescentes aveugles, comme Julie dans Super, roman norvégien de Endre Lund Eriksen, ou malvoyants comme Ana dans Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon.
Nous avons aussi rencontré Ava, adolescente atteinte d'une rétinite pigmentaire dans ce premier long métrage de Léa Mysius, présenté à la Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Et pour rester dans le domaine du cinéma, c'est fascinant de voir combien de personnages aveugles peuplent nos grands ou petits écrans, Cécité sur grand écran, et combien peu de rôles sont endossés par des acteurs aveugles ou malvoyants.
Dans les découvertes cinématographiques, citons Wings in the Dark, les Ailes dans l'Ombre, film avec Cary Grant ou le "road movie" allemand Erbsen auf halb 6, sans oublier l'adorable Mimi et Lisa, ensemble de six courts métrages d'animation, accessible dès quatre ans et mettant en scène deux petites filles dont l'une est aveugle.

Louis Braille

De façon amusante et non préméditée, nous avons aussi eu l'occasion de lire deux livres jeunesse, d'époques quasi similaires et de sphères linguistiques différentes, consacrés à la vie de Louis Braille et à son invention encore indispensable aujourd'hui pour permettre aux nouvelles générations d'enfants aveugles d'être éduqués, de savoir lire, écrire. Il s'agit de :

Vous avez noté? Dans les deux cas, la cécité est comparée à la nuit...

Accessibilité culturelle

L'accessibilité culturelle a été évoquée plus haut avec l'accès au théâtre, autant en terme de lieu physique que de l'oeuvre, avec l'accès au contenu. Mais elle est présente en filigrane dans ce blog, comme une évidente nécessité et un droit à la culture pour tous. Durant cette troisième année, le voyage a été une orientation marquée avec notre Escapade londonienne, la lecture de Voyageur de Lesley Beake et la découverte de James Holman, grand voyageur aveugle du XVIIIe siècle. Cela s'est aussi manifesté à travers un article paru dans le Telegraph, quotidien anglais rapportant l'expérience d'un jeune voyageur aveugle qui part régulièrement avec l'agence Traveleyes qui associe voyageur aveugle et voyant et qui a inspiré Voyages, Cécité, Partage et Audiodescription en filigrane.
Pour ne pas complètement oublier le voyage, l'exposition du Musée des Beaux-Arts de la Rochelle, Accrochage n°10 - Voir et ne pas voir a permis de découvrir, réunies dans un même espace, plusieurs façons, techniques, de rendre les peintures, sculptures, accessibles aux visiteurs aveugles et malvoyants.

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique
Transposition tactile de la peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique, Musée des Beaux-Arts de la Rochelle

Hommage

La fin du mois de mai nous a donné l'occasion de rendre hommage à Julien Prunet, jeune journaliste talentueux aveugle disparu il y a quinze ans, et de parler de la création de Lire dans le Noir avec Aurélie Kieffer, journaliste sur France Culture, amie de Julien, et fondatrice de l'association. Parce que nous ne pouvons pas oublier ceux qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui.

Coups de cœur

Pour finir cet inventaire à la Prévert, preuve s'il en faut que la déficience visuelle et la cécité peuvent s'immiscer partout avec talent et audace, deux livres illustrés qui ont été des vrais coups de coeur, l'un sous forme de manga, Nos Yeux Fermés d'Akira Saso, l'autre sous forme d'un livre qui illustre joliment le propos de Simon Boulerice, où il est question de la rencontre de Florence et Léon.

Assez théâtrale et muséale, et d'humeurs vagabondes, avec l'apparition de jolis personnages de fiction, de belles rencontres, cette troisième année donne décidément envie de continuer l'aventure et de creuser certains sujets.

lundi 21 août 2017

Super - Endre Lund Eriksen

Roman de Endre Lund Eriksen traduit du norvégien par Pascale Mender, publié aux Éditions Thierry Magnier en 2014. L'ouvrage originel a été publié en Norvège en 2009.

La couverture de l'édition française nous indique que l'auteur "a fait des études d'histoire littéraire, théâtrale. Diplômé en arts, il est romancier et scénariste. Son premier roman jeunesse (non encore traduit en France) a reçu le Prix du Ministère de la culture pour le meilleur ouvrage jeunesse en 2002. Super est son premier roman publié en France."

Couverture du livre Super de Endre Lund Eriksen

Super se classe dans la catégorie de la littérature adolescente où il est question d'amitié, d'amour, et, bien sûr, de trahison. On pourrait le rapprocher de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où l'on suit un petit morceau de la vie de Parker âgée de seize ans.
Moins "flamboyante" que Parker, Julie, quinze ans, a envie de s'affirmer, de prendre un peu son autonomie et de changer son image. Et comme Parker, elle est aveugle.
Et c'est évidemment autour de cela que nous allons nous recentrer pour aller faire un tour dans la technologie accessible aux personnes aveugles, les aides aux déplacements et la façon dont Julie perçoit son environnement.

Quatrième de couverture

Prendre une cuite, se faire tatouer, conduire la voiture de ses parents, rencontrer un mec, voilà ce dont rêve Julie. Être super ! Elle en a assez de ne pas avoir d'amis, d'être raisonnable, serviable et de ne jamais rien oser faire. Cet été tout va changer. Elle reste une semaine toute seule à la maison, avec la liste de ses envies. Et justement, elle rencontre un mec qui vient d'emménager dans son immeuble. Même si Jomar lui dit bientôt qu'il n'est pas celui qu'elle croit. Qu'il a ses secrets et qu'il ne peut pas lui dévoiler. Malgré lui, Julie y croit, tout est possible.

Avec un humour communicatif, Julie l'introvertie nous fait vivre intensément sa métamorphose.

Contexte

L'été de ses quinze ans, Julie Berg Hansen, guitariste à ses heures, décide qu'elle sera "the Queen of the World".
Pour réaliser cela, elle va mentir à ses parents. Pendant qu'ils partent en voyage, elle est censée partir en camp. Mais elle se débrouillera pour rester seule chez elle avec, donc, le but d'être la reine du monde... Celle qui bute dans les choses... pour paraphraser la chanson Queen of the World d'Ida Maria, chanteuse norvégienne.
Pendant cette semaine de liberté, Julie a un but:
p14: "Mais d'abord, je dois écrire une liste de tout ce que j'ai l'intention de faire.
Parce qu'une semaine, ce n'est vraiment pas trop pour faire un sort à cette vie d'aveugle."

Voyons donc de plus près cette liste:

  1. Me baigner toute nue
  2. Me faire tatouer
  3. Conduire
  4. Aller au club
  5. Rencontrer des gens
  6. Prendre une cuite
  7. Embrasser quelqu'un
  8. Marcher en équilibre sur le pont
  9. Manger ce que je veux
  10. Trouver un mec

Sans dévoiler l'intrigue, on naviguera évidemment autour de ces dix points.

Cécité et technologie

Tout au long de l'histoire, Julie va raconter sa vie au quotidien et cela donne l'occasion, par exemple, de savoir qu'elle "écoute des livres audio sur son lit"(p10).
Mais, seule une proportion infinitésimale des livres étant accessible aux lect.eur.rice.s aveugles ou malvoyants, elle se sert de ce fait pour se rapprocher de ce nouveau voisin. Alors, "J'ai un livre... il n'est pas sorti en livre audio... Tu pourrais m'en lire un peu ?"(p46)
On apprendra aussi que son téléphone parle.
p17 "Je sors mon portable de ma poche et j'appuie sur les touches. La voix mécanique récite les noms de Laila et Lasse de son intonation bizarre, on dirait un Suédois."
p110 "Le téléphone vibre dans ma poche, chantonne le signal d'un texte et marmonne MESSAGE REÇU. Je l'extirpe de mon pantalon et clique jusqu'au message, le porte à l'oreille, j'écoute."

Trygve
Plusieurs fois, Julie parlera de la voix de synthèse qu'elle utilise sur son ordinateur, qui porte le petit nom de Trygve. En France, elle pourrait s'appeler Virginie, Claire, Julie, Alice ou... Bruno.
p19 "J'enregistre ma liste et la fais lire par l'ordi. Pendant que Trygve épelle en articulant de sa façon joviale et exagérément distincte, je commence à chercher des vêtements adaptés dans le placard."
p115 "Trygve récite la liste, mais le frottement fébrile de l'imprimante à jet d'encre couvre sa voix. Je l'imprime aussi en braille. Pendant que cette dernière martèle les caractères, je lis la fin de la liste avec le navigateur textuel (...)."

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la canne blanche (sans jamais oser le demander)

Ce n'est pas par pur hasard que nous faisons ici allusion à un titre de film. A plusieurs reprises dans le roman, il est question de Daredevil, le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Et la couverture norvégienne du roman fait inexorablement penser à l'affiche de Kill Bill de Quentin Tarantino (voir partie suivante).
Mais c'est aussi une façon de montrer les usages que fait Julie de sa canne. Son utilité mais aussi ce qu'elle reflète dans la société.

p20 "Je finis par trouver mes lunettes de soleil dans la poche intérieure et les pose sur mon nez. (...) Puis je décroche la canne, la déplie, et - c'est plus fort que moi - je la brandis comme une épée.
(...) Je me dirige comme d'habitude vers la porte de Hans Gjermund Kristoffersen, en balayant le sol de ma canne. Mais quand elle frôle une surface rêche que je suppose être le paillasson, je m'arrête net.
(...) Je laisse la canne traîner au sol derrière moi, je connais le chemin."

p27 "Et moi, j'étais là dans la rue, ce fichu bâton à la main. Comme une petite vieille."

p61 "Bien que je connaisse le chemin, j'ai pris ma canne, on ne sait jamais. Si j'entends quelqu'un, je frappe. Fort."

pp260-261 "Je frappe avec ma canne. A la volée, une fois, deux fois. (...)
Je me prépare, donne un coup de genou. Je touche, mais pas entre les jambes. Je manie ma canne comme une épée mais elle s'agite dans le vide, et il me saisit le poignet, le bloque, ses ongles rentrent dans ma peau."

Clins d'oeil cinématographiques

Petit aparte. Si la couverture de l'édition française illustre une bonne partie de la liste de Julie, la couverture de l'édition norvégienne montre Julie qui utilise sa canne comme une épée. Vêtue d'un survêtement orange, elle fait irrésistiblement penser à Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill.

Couverture norvégienne du livre Super Affiche du film Kill Bill de Quentin Tarantino

Sur la couverture de l'édition norvégienne, Julie, blonde aux cheveux longs, porte un bandeau rouge sur les yeux, et est revêtue d'un survêtement orange. Elle porte sa canne blanche, identifiable par la bande rouge et la dragonne, à l'arrière, à hauteur de la tête, comme si elle voulait frapper quelqu'un avec. Elle adopte d'ailleurs une position d'attaque.
Sur l'affiche du film de Quentin Tarantino, Kill Bill, Uma Thurman, cheveux blonds mi-longs, est habillé en jaune, le même que celui du fond de l'affiche, et porte une épée dans sa main droite, lame vers le bas.

Outre cette ressemblance entre la couverture norvégienne et l'affiche de Kill Bill, il est aussi beaucoup question de Daredevil dans ce roman. Évidemment pas la série de Netflix, sortie en 2015, mais le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Vous pouvez (re)lire le billet Daredevil version Netflix - un éclairage sur la cécité.
Et lorsqu'elle se baignera nue (numéro un sur sa liste), on ne peut s'empêcher de penser à la magnifique scène de la piscine avec Marlee Matlin dans le film Les enfants du silence réalisé par Randa Haines, avec William Hurt, et sorti en France en 1987.

Affiche de Daredevil, film de 2003 Affiche du film Les enfants du silence avec Marlee Matlin et William Hurt








Idées reçues (combattre les)

A plusieurs reprises, on trouvera des éléments pour contrecarrer quelques idées reçues, là aussi largement illustrées dans les films.
p45 "Je lève la main gauche, la tends vers lui.
- Tu veux toucher mon visage ? demande-t-il
Ça me fait rire
- Je veux te serrer la main. Te souhaiter la bienvenue dans l'immeuble. Il n'y a que dans les films que les aveugles tripotent le visage des gens."

p51 "- On se revoit bientôt.
- On se revoit ? dit-il en riant.
- Oui, dis-je d'un ton ferme. On se revoit."

On a aussi des informations sur la façon dont les personnes aveugles sont incluses dans la société norvégienne, comment leur autonomie est facilitée.
Ainsi, au supermarché du coin :
p55 "- Quelqu'un peut m'aider à faire mes courses ?
- Oui, répondent en chœur une voix féminine et une autre, masculine."

On suppose, aux extraits ci-dessous, que les personnes aveugles, dont l'un des principaux freins à l'autonomie est de pouvoir se déplacer, ont la possibilité de se déplacer gratuitement en taxi, dans la limite d'un montant défini, comme une allocation mensuelle.
p21 "Je donne ma carte d'invalidité au chauffeur de taxi (...)."
p26 "(...) et pour toi c'est gratuit, alors..."
p81 "Nous avons pris un taxi avec ma carte."
p139 "La course en taxi me coûte une fortune. J'aurai bientôt utilisé toute ma carte."

Restons en taxi avec un chauffeur indélicat :
p21 "- Tu es complètement aveugle ? demande-t-il (...)
- Tu vois des ombres ?"
Ce petit morceau de conversation montre combien les tabous tombent quand on se trouve face à une personne handicapée. On se permet de poser des questions très intimes à des personnes que l'on voit pour la première fois, s'imaginant leur vie et qu'on n'oserait même pas poser à des enfants...

Julie et son environnement

A de nombreuses reprises, Julie raconte au.à la lect.eur.rice, son paysage, son environnement. Et comment, aussi, elle se sent perçue.

p13 "Le halètement de maman fait irruption. Ses talons claquent dans le couloir, entrent dans ma chambre. Papa suit juste derrière, dans un bruit de gros souliers."

p71 "J'ai insisté pour qu'il me prenne la main. Je veux éviter de me faire guider. Parce qu'alors on voit à cent mètres que je suis aveugle, aveugle, aveugle. Maintenant, j'ai juste l'air d'une fille normale qui se promène avec son copain par la main. Des lunettes de soleil sur le nez. En pleine nuit."

p117 "Il me guide sur le sol irrégulier, dit qu'il y a des rochers pour s'asseoir. Et bien que je n'ai pas besoin d'aide, je le laisse m'emmener, me tenir la main jusqu'à ce que je sois en sécurité, les fesses posées sur la pierre. Des enfants crient, j'entends le pop des volants de badminton, et la mer qui bruisse faiblement. Le soleil est chaud sur mes joues et sur mon front, mais le vent est frais, trop frais pour se baigner."

Pour conclure

Joli roman mettant en scène une jeune fille qui cherche à s'affirmer, à prendre son autonomie.
Belle occasion d'entrevoir comment, en ce début du XXIe siècle, les personnes aveugles ont accès aux "nouvelles" technologies : livres audio, téléphones vocalisés, ordinateurs équipés d'une voix de synthèse et d'un terminal braille, imprimante braille...
C'est, certes, une histoire romanesque, d'où certainement son intérêt pour les lect.eur.rice.s d'âge comparable à celui de Julie, mais il est également intéressant de voir de l'extérieur (quand on est légèrement plus âgé que l'héroïne) comment se tissent les liens entre adolescents, comment une différence peut être gommée ou accentuée.
Ce roman norvégien fait beaucoup penser, dans son approche de la différence, à Robert, roman suédois de Niklas Rådström où le petit garçon, devenu aveugle, se rendait compte combien tout son entourage n'agissait plus de la même façon avec lui.

Ici, la cécité de Julie permet d'explorer sa façon de fonctionner au quotidien pour s'apercevoir aussi, finalement, qu'elle n'est pas si singulière que cela. Et, qu'à l'instar de nombreux adolescents, elle est capable du meilleur comme du pire. Et cela est réjouissant.
A propos de jeune fille adolescente à fleur de peau, courir voir Ava, premier long métrage de Léa Mysius (ou attendre sa sortie en DVD).

jeudi 20 juillet 2017

Les yeux noirs - Gilles Tibo et Zaü

Histoire de Gilles Tibo publiée en 2005 aux Éditions Nord-Sud et illustrée par Zaü.
Il y a eu une autre version illustrée parue en 2012 mais c'est de celle de 2005 dont nous parlerons.
Il y a également eu un film d'animation tiré de cette histoire, initialement sorti au Canada le 6 mars 2011. On peut voir la bande-annonce sur le site de l'ONF, l'Office National du Film canadien.

Couverture du livre Les Yeux Noirs illustré par Zaü

L'édition dont nous parlons ici est illustrée par les magnifiques dessins au pastel de Zaü, emplissant les doubles pages, le texte venant se placer sur des parties unies du dessin pour une lecture aisée. Une police un peu plus grande aurait permis à des lecteurs malvoyants de lire plus facilement ce joli texte très sensoriel.

Quatrième de couverture

Mathieu n'a pas peur du noir: il vit dedans, tout le temps.
Aveugle de naissance, il découvre le monde grâce aux yeux cachés en lui: vingt-six en tout, pour avancer dans l'obscurité.
La chaleur du soleil, la voix parfumée de sa mère, les animaux fantastiques peuplent ainsi son univers et le guident vers la surprise qui l'attend en fin de semaine.
Quelle est-elle? Mathieu la choisira du bout des doigts: la plus douce, la plus enjouée... et la plus belle!
A croire qu'il voit mieux que personne!

Quelques clichés

Commençons par ce qui nous chagrine un (tout) petit peu : un tout petit nombre de personnes aveugles n'ont aucune perception visuelle ou lumineuse. Si l'on en croit un tweet du RNIB (Royal National Institute for the Blind), quatre-vingts treize pour cent des personnes déclarées aveugles ou légalement aveugles, auraient un reste visuel ou une perception lumineuse. Quand on interroge des personnes qui ont perdu la vue, elles parlent plutôt d'être dans le gris plutôt que dans le noir. Nous pourrons nous reporter au livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil ou au documentaire de Benjamin d'Aoust, la nuit qu'on suppose. Certes, Mathieu n'a pas peur du noir, mais est-ce parce qu'il vit dedans? C'est peut-être simplement parce que c'est un garçon aventurier et courageux!
Que signifie une coccinelle pour un petit garçon aveugle? Le parallèle entre les points noirs sur la robe rouge de la coccinelle et les cellules braille, composées de six points, fait plutôt référence à un voyant ne maîtrisant pas totalement le braille...

Mais laissons là ces petits chagrins car nous allons faire la connaissance d'un petit garçon curieux, qui a bien hâte de savoir ce qu'il va avoir pour son anniversaire.

Mathieu

C'est un petit garçon aveugle de naissance, qui vit dans une maison avec ses parents et son ourson en peluche. Il a "les cheveux frisés comme un mouton, un petit nez de souris, les yeux noirs comme le charbon."
Comme ses yeux ne voient pas, il les a remplacés "par d'autres qui voient tout."

Mathieu et son ourson vert en peluche

"J'ai des yeux cachés dans les oreilles pour admirer le chant des oiseaux. Des yeux au bout des doigts pour toucher l'invisible. Des yeux au bout des orteils pour connaître la fraîcheur de l'herbe. Des yeux dans les narines pour reconnaître le parfum des gens et des biscuits de Maman. Des yeux dans la bouche pour sentir le goût des choses."

Au total, Mathieu a donc vingt-six yeux, et, pour se déplacer, il a un truc : "un tiroir s'ouvre dans ma tête. J'y cache des plans secrets pour circuler dans la maison."
Comme il a appris à utiliser ses vingt-six yeux, il déduit, plus qu'il ne devine, qu'il fait soleil parce que les oiseaux chantent. Il entend aussi son rire qui "bondit sur les murs".

A l'école, il apprend le braille : "c'est des petits points alignés que j'essaie de lire avec mes yeux cachés au bout des doigts."

Mathieu en train de lire un livre en braille où les points se transforment en coccinelles

Il a également une imagination débordante, inventant des couleurs et des animaux fantastiques.

La cécité et ses attributs

Au fil des pages et de cette histoire, l'auteur, Gilles Tibo, québécois (je ne l'ai découvert qu'en cours de rédaction du billet, promis!), donne à ses lecteurs, plus ou moins jeunes, des indices pour comprendre comment Mathieu prend connaissance de son environnement, quels sens il utilise, comment il lit. Ceux-ci se rendront compte que, finalement, même si Mathieu a ses propres façons de faire, il n'est pas si différent des autres et peut même leur apprendre à tirer parti de tous ce que les autres sens donnent comme informations.
Ainsi, seront introduites les notions de carte cognitive ou représentation spatiale (les plans secrets cachés dans les tiroirs de sa tête), l'écriture braille, les sens (ouïe, odorat, toucher, goût,vue), l'écholocation (le rire qui bondit sur les murs).
Cette histoire courte mais riche en sensations montre aussi que l'imagination n'a pas besoin de la vue pour s'épanouir.

C'est aussi une jolie relation parents-enfant. Aux yeux de ses parents, Mathieu est avant tout un petit garçon. Un petit garçon impatient de découvrir son cadeau d'anniversaire.
Mais il semble seul, ce petit Mathieu dans la cour de son école, à inventer des animaux et des couleurs.

Pour conclure

Jolie histoire magnifiquement illustrée, permettant de s'approprier les repères de Mathieu, de comprendre comment il prend connaissance de son environnement et finalement s'apercevoir qu'il n'est pas si différent que cela.
Jolie histoire qui donne envie de la lire pour soi mais de la partager aussi avec des enfants.
Jolie histoire qui met en avant tous les sens et donne envie d'aller explorer la campagne ou la forêt pour sentir, ressentir, les éléments de la nature...
Cela nous ferait presque oublier la présence de quelques clichés qui nous chagrinent un (tout) petit peu...

dimanche 18 juin 2017

Louis Braille - L'enfant de la nuit - Margaret Davidson

Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson a été initialement publié en anglais en 1971 sous le titre The Boy who invented Books for the Blind. La version présentée ici est en français, traduite par Camille Fabien, et comporte des illustrations d'André Dahan. Elle est éditée chez Gallimard-Jeunesse dans la collection Folio cadet. Lecture recommandée à partir de huit ans.

Couverture du livre Louis Braille, l'enfant de la nuit

Quatrième de couverture

Louis Braille est devenu aveugle à l'âge de trois ans à la suite d'un accident. Cela ne l'empêche pas de vivre presque comme les autres enfants. Mais à l'école, les difficultés commencent, car il veut apprendre à lire. Le jeune garçon se fait alors une promesse incroyable : il trouvera le moyen de déchiffrer ce que ses yeux ne peuvent voir.

L'histoire vraie d'un destin hors du commun.

Contexte

Nous avons déjà présenté sur ce blog un autre ouvrage jeunesse consacré à la vie de Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille de J. Christiaens.
L'angle de vue du livre de Margaret Davidson est un peu différent, insistant sur le travail de Louis Braille pour la mise au point de son alphabet et pour qu'il soit utile à tous les aveugles. On pourra noter, encore une fois, l'emploi du mot "nuit" pour caractériser la cécité. Pourtant, partout dans ce livre on nous dira à quel point Louis Braille était lumineux et rayonnant, toujours souriant et plein d'empathie.
En neuf chapitres, le jeune lecteur (et tou.te.s ce.lles.ux qui veulent en apprendre plus sur la genèse de cet alphabet de points) apprendra tout sur la vie de Louis Braille et sur son invention utilisée aujourd'hui dans le monde entier.

  1. Louis Braille
  2. Le petit garçon aveugle
  3. L'ami intime
  4. Le changement
  5. L'alphabet de points
  6. Des diverses manières de dire non
  7. Difficultés
  8. La démonstration de l'alphabet
  9. Les dernières années

Présentation de Louis Braille

Nous suivons Louis de ses trois ans, âge auquel il devient aveugle, jusqu'à sa mort le 6 janvier 1852, à l'âge de quarante-trois ans, épuisé par la tuberculose.
Né le 4 janvier 1809 à Coupvray en Seine et Marne, il grandit au sein d'une famille dont le père, Simon Braille, est bourrelier.
Alors qu'il se trouve seul dans l'atelier de son père, il utilise une alêne (p.8: "un long outil pointu servant à trouer le cuir") qui dérape sur le cuir et vient se planter dans un oeil de Louis. L'autre s'infectera et, en l'espace de quelques mois, Louis deviendra aveugle.

Devenir aveugle et être aveugle, apprentissage et réalité sociale

Dans le chapitre 2, en l'espace de quelques pages, l'auteure explique la situation des enfants et adultes aveugles à l'époque de Louis Braille, les premiers n'ayant quasiment pas l'opportunité d'aller à l'école et les seconds, étant condamnés à une mendicité presque inéluctable. Puis met l'emphase sur la façon dont les parents de Louis Braille l'ont élevé après son accident, le laissant faire des choses seul et l ' incluant dans les activités quotidiennes de la maison.

pp14-15 "Louis était aveugle, mais il n'en avait pas moins des tâches à accomplir. Son père lui appris comment polir le cuir avec du cirage et un chiffon doux. Louis ne voyait pas le cuir devenir brillant, mais il le sentait s'adoucir, jusqu'à ce que ses doigts lui disent que le travail était terminé. Puis Simon fit faire à son fils des franges de cuir qui, joliment colorées, servaient d'ornement aux harnais.
Dans la maison, Louis aidait sa mère. Il mettait la table et savait très exactement où poser les assiettes, les verres et les plats. Tous les matins, il allait au puits remplir un seau d'eau. Le seau était lourd, et le sentier rocailleux. Parfois, Louis tombait et l'eau s'échappait. Persévérant, il retournait alors au puits pour remplir à nouveau le seau."

Ensuite, elle explique comment le petit Louis apprend à utiliser ses autres sens pour décrypter son environnement.

pp16-19 "Louis apprit à balancer sa canne devant lui en marchant ; et quand la canne heurtait quelque chose, il savait qu'il fallait faire un détour.
Parfois, Louis sentait qu'il s'approchait d'un obstacle (...). "Quand je chante, je vois mon chemin bien mieux", aimait - il à dire.
(...) Le jeune garçon apprenait de plus en plus de choses. Il s'enhardissait, le son de sa canne - tap, tap, tap - s'entendait de plus en plus dans les rues pavées de Coupvray. (...)
Il savait qu'il était près de la boulangerie en sentant la chaleur du four et les odeurs appétissantes du pain. Il pouvait désigner toutes sortes de choses par leur forme et par le toucher. Mais le plus important restait les sons.
Le tintement que faisait la cloche de la vieille église, l'aboiement du chien des voisins, le chant du merle sur un arbre proche, le gargouillis du ruisseau. Cet univers de bruits lui racontait tout ce qu'il ne pouvait pas voir. (...)
Une charrette à deux roues ne fait pas le même bruit qu'un chariot à quatre roues, le clic-clac d'un attelage de chevaux est différent du boum - boum d'une paire de boeufs.
Les gens aussi avaient leurs sons. Une personne toussait d'une voix grave, une autre avait l'habitude de siffloter entre ses dents, une autre encore claudiquait légèrement."

Lorsqu'il arriva à Paris, il "sut distinguer les bruits de la ville. Il apprit à connaître les églises de Paris par le son de leurs cloches, et les bateaux sur la Seine par le bruit de leurs sirènes. Un "croc-croc" sur le pavé de la rue indiquait le passage d'un soldat, et un doux "chchch" celui d'une dame vêtue d'une robe de soie (p40)."

Mais être aveugle, et c'est valable aujourd'hui encore, c'est entendre régulièrement des réflexions du genre :
p20 "Voilà ce pauvre Louis Braille. Quelle pitié!"

A l'âge de six ans, Louis s'ennuyait. Le nouveau curé du village, le père Palluy, lui proposa de venir au presbytère prendre des leçons. Puis il put intégrer l'école communale. Et regretter de ne pouvoir accéder aux livres et à la lecture.
A l'âge de dix ans, il put partir à Paris à l'Institut Royal pour enfants aveugles. Avec l'immense espoir de pouvoir lire tout seul!

Dans cet institut, les enfants aveugles apprenaient (p37) "la grammaire, la géographie, l'histoire, l'arithmétique, la musique" mais ils avaient aussi des ateliers où ils (pp37-38) "y tricotaient des bonnets et des moufles, confectionnaient des pantoufles en paille et en cuir, tressaient de longs fouets pour les chevaux et les boeufs."

Au début du XIXe siècle (mais a-t-on réellement dépassé ce stade, même en des termes différents, aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales? Voir la campagne Blind New World en anglais), "le capitaine (Charles Barbier de la Serre) ressemblait à beaucoup de gens de cette époque. Il plaignait les aveugles. Il n'aurait jamais été méchant envers eux, mais il ne croyait pas qu'ils pouvaient être aussi intelligents que les autres - les voyants. Selon lui, les aveugles devaient se contenter de choses simples, telles que pouvoir lire des notes, des directives. Pourquoi diable auraient-ils eu besoin de lire des livres !" (p50)

Louis Braille aura beaucoup de difficultés pour faire adopter "officiellement" son système d'écriture. S'il était instantanément adopté par les élèves aveugles, y compris les nouveaux venus, le Docteur Dufau, alors directeur de l'institut et la plupart des enseignants voyants n'aimaient pas son alphabet.
p84 "Pourtant, la plupart d'entre eux (les professeurs) avaient peur. Et si cet alphabet allait se répandre? Si un grand nombre de livres étaient imprimés de la sorte? Alors cette école et d'autres écoles du même genre pourraient être dirigées par des professeurs aveugles. Et eux, que deviendraient - ils?"

Génèse de l'alphabet de points

En quittant Coupvray pour l'Institut Royal, Louis rêvait d'apprendre à lire "mais cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait imaginé. En 1820, il n'existait qu'une seule méthode de lecture pour aveugles : les lettres en relief. Chaque lettre de l'alphabet apparaissait en relief et c'est ainsi que les lecteurs suivaient les lignes du bout des doigts. Cela n'était pas, et de loin, aussi simple qu'il y paraît (p41)."

Au printemps 1821, le capitaine Charles Barbier de la Serre présenta son écriture nocturne à l'Institut.
pp45-46 "L'écriture de nuit se faisait au moyen de points en relief. Chaque mot était découpé en sons et à chaque son correspondait une série de points différents. Les points s'inscrivaient sur une épaisse feuille de papier à l'aide d'un stylet. En retournant le papier, on suivait du doigt les points mis en relief."

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales
L'écriture nocturne de Charles Barbier de la Serre

Cette idée de points plût beaucoup à Louis Braille.
p47 "Il en rêvait même la nuit, et bientôt il décida de s'y mettre lui-même : il allait inventer une méthode qui permettrait aux aveugles de lire pour de bon. Et d'écrire. Avec des points."

Longtemps, il chercha comment simplifier le système mis au point par Charles Barbier.
p56 "L'écriture du capitaine Barbier était fondée sur les sons. Mais il y avait tant de sons en français ! Parfois il fallait une centaine de points pour transcrire un simple mot. C'était nettement trop pour les suivre avec les doigts. Mais si on utilisait les points d'une autre manière? Et si on ne transcrivait pas les sons mais les lettres de l'alphabet? Il n'y en avait que vingt-six après tout."

A quinze ans, Louis Braille avait mis son alphabet au point.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet en Braille

Mais il ne s'arrêta pas là. En 1833, "Louis était en train de mettre au point une méthode de transcription de notes de musique et de chiffres." (p70)
En 1837, après des années à tenter de convaincre des mécènes pour publier des livres en braille, le livre de Louis Braille intitulé musique et le plain-chant au moyen de points à l'usage des aveugles et disposés pour eux est enfin imprimé.
Il faudra attendre 1847 pour voir apparaître la première machine à imprimer le braille.
p99 "Six ans après la mort de Louis, la première école pour aveugles d'Amérique commença à employer son alphabet. Dans les trente années qui suivirent, pratiquement toutes les écoles européennes pour aveugles l'employèrent."

On pourra trouver sur le site d'ActuaLitté un résumé en images de la naissance de l'alphabet braille.

p100 "En 1952, cent ans après sa mort, les cendres de Louis Braille furent solennellement transférées au Panthéon."

Raisons de lire Louis Braille, l'enfant de la nuit

Didactique peut-être, mais c'est d'abord un livre qui permet à ses (jeunes) lect.eur.rice.s d'avoir une idée du contexte historique de la vie de Louis Braille et de la situation des personnes aveugles au sein de la société française à cette époque. Et qui explique aussi que les personnes aveugles sont des personnes capables, qui utilisent peut-être des moyens différents pour apprendre ou pour connaître l'environnement dans lequel elles se trouvent mais qu'elles sont aussi intelligentes que celles qui voient. Pour les adultes qui souhaiteraient en savoir plus sur les conditions de vie des personnes aveugles dans le dernier quart du XIXe siècle, nous ne pouvons que recommander la lecture du roman les Emmurés de Lucien Descaves, sans oublier l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand dont on trouvera une présentation détaillée en cliquant sur ce lien.
Ce livre est aussi l'occasion de comprendre le cheminement de Louis Braille pour arriver à l'alphabet tel qu'on le connaît aujourd'hui. A noter d'ailleurs que cet alphabet a été modifié depuis son invention, ainsi, au début des années 2000, cette uniformisation du braille français. Aujourd'hui, par exemple, le braille numérique (celui présent sur les plages braille) est une cellule de huit points et non de six points. Preuve aussi que l'invention de Louis Braille est suffisamment puissante pour s'adapter aux nouvelles technologies et dans toutes les langues possibles.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
Plage braille utilisée par Auggie Anderson dans Covert Affairs

Il existe actuellement 137 codes braille représentant 133 langues à travers le monde (voir le braille dans le monde sur le site de l'AVH). Le braille reste le seul système prééminent d'écriture et de lecture tactile utilisé par les personnes aveugles et continue d'être un outil indispensable d'alphabétisation.

On pourra aussi (re)lire le Braille Art pour voir que le braille, l'écriture braille inspire les artistes, graffeurs et autres graphistes.

Et se convaincre que malgré la technologie disponible aujourd'hui pour les personnes aveugles ou malvoyantes, notamment les synthèses vocales et la vocalisation de la plupart des équipements, tels les smartphones, l'apprentissage du braille reste indispensable et seul outil pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants déficients visuels des analphabètes et des illettrés.

Pour finir, signalons que Louis Braille, l'enfant de la nuit est disponible en version livre audio dans la collection Ecoutez Lire de Gallimard et qu'on peut également le trouver sur Eole (merci à celles, ceux, qui suivent le blog sur Twitter @VuesInterieure pour l'info).

Couverture du livre audio Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson

C'est encore mieux de pouvoir partager une belle histoire comme celle-là...

vendredi 2 juin 2017

Oeil de Nuage - Ricardo Gomez

Livre de Ricardo Gomez, publié originellement en 2006 sous le titre Ojo de Nube, Oeil de Nuage a été publié en français, traduit par Faustina Fiore, aux Éditions du Seuil en 2007 dans la collection Seuil Jeunesse. Il est recommandé pour les lecteurs à partir de dix ans.

Couverture du livre Oeil de Nuage - Debout sur un rocher, il est suivi par des chevaux

Nous suivrons Oeil de Nuage de sa naissance jusqu'à ses dix ans. Nous le verrons grandir dans une société traditionnelle où il était toléré, voire encouragé d'abandonner les "faibles" pour des raisons de survie de toute la tribu. Néanmoins, élevé au sein de sa famille et avec l'amour de sa mère qui lui décrit tout ce qu'il ne peut pas voir, Oeil de Nuage nous fait partager sa façon de percevoir le monde et de l'appréhender. Et cette façon qu'il a de se déplacer tous les sens aux aguets nous a donné envie de partager avec vous ce qu'il peut en être dans notre vie d'aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, pour les personnes aveugles ou malvoyantes éprises de liberté et d'envie de courir de façon autonome.
En partant de cette histoire d'un jeune amérindien aveugle à l'époque de la conquête de l'ouest, nous traverserons donc le temps pour dériver vers les coureurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui.

Quatrième de couverture

Oeil de Nuage est né robuste, mais aveugle. Élevé amoureusement par sa mère qui a refusé de l'abandonner, il a aujourd'hui dix ans. Il ne peut ni faire la cueillette ni suivre un animal à la trace, mais il est capable de prédire le temps qu'il fera, de deviner où se trouve le troupeau de bisons le plus proche, et même de lire le destin de ceux qui l'entourent...
Arrivent alors des hommes étrangement vêtus, pâles et barbus, violents et cruels. La tribu d'Oeil de Nuage se sent vite menacée. Pour sauver les siens, le jeune garçon va alors tenter l'impossible.

L'histoire singulière d'un jeune indien d'Amérique au temps de la conquête de l'ouest, un roman plein de tendresse et d'humanité, par l'auteur espagnol Ricardo Gomez.

Quelques repères historiques et géographiques

Oeil de Nuage est un amérindien Crow. Pour en savoir plus sur la nation Crow, et ses différentes branches, lire ce billet sur les Crows publié sur le blog Les Nations Indiennes.
Les Crows font parties des nations amérindiennes des Grandes Plaines. Voir carte ci-dessous. Ils occupent les actuels états du Montana et du Wyoming.

carte géographique d'Amérique du Nord avec les différentes régions amérindiennes

Aux yeux occidentaux, rattachés aux Sioux, ils représentent l'archétype amérindien avec les grands tipis, les canoës et les chevaux sauvages. Cependant, dans cette histoire, les chevaux ne font pas encore partie du quotidien de cette tribu.

Oeil de Nuage et son arbre généalogique

A sa naissance, sa grand-mère, Lumière Dorée, l'a prénommé Chasseur Silencieux parce qu'il n'a pas pleuré. Quand il a ouvert ses yeux et que tout le monde a découvert ses cornées totalement blanches, sa mère, Sapin Fleuri, lui donna le nom de Oeil de Nuage.
Quand il vient au monde, Oeil de Nuage a deux soeurs aînées, Biche Blanche et Montagne Argentée. Son père, Arc Habile, attendait donc un fils avec impatience.
Après sa naissance, d'autres enfants vont naître, comme sa soeur Fleur Bleue qui adore qu'il lui raconte des histoires.

Oeil de Nuage et sa connaissance du monde

C'est à l'âge de quinze jours que le nouveau-né est présenté aux autres femmes de la tribu. Et c'est à ce moment qu'il ouvre les yeux et que l'on découvre "une cornée totalement blanche. Blanche comme si la neige ou les nuages avaient été prisonniers de ses paupières" (p13).
A partir de ce moment, et malgré le poids des coutumes, Sapin Fleuri, la mère d'Oeil de Nuage, décide de le garder et de devenir ses yeux.
Ainsi, lorsqu'elle fait la cueillette avec les autres femmes, elle explique à son fils :
pp15-16 "Nous sommes venues chercher les pommes de pin mûres, celles qui sont tombées des arbres pour que d'autres puissent pousser. Nous devons les ramasser avant que les écureuils ne le fassent. Les meilleures sont celles qui commencent à se fendiller et qui sont encore protégées par une couche de résine. Nous les mettrons autour du feu, et elles finiront de s'ouvrir au cours des prochains jours. Nous pourrons alors casser la coque et récupérer les pignons."
Elle lui raconte aussi des vieilles légendes.
p16 "Ce que tu entends là, c'est le vent du nord, qui enfle et enfle ; il sera bientôt chargé de sacs de neige. Il y a très longtemps, le vent du nord ne transportait ses sacs que de la cime d'une montagne à l'autre, par delà les précipices et les rivières. Un jour, il rencontra le Grand Esprit qui le pria de lui donner un peu de neige..."
Elle posait aussi des objets sur sa poitrine "pour que sa peau connaisse ce que ces yeux ne pourraient pas voir" (17).
Elle lui décrit aussi les coutumes.
p21 "Ils doivent tourner vingt-neuf fois autour du totem, autant de fois qu'il y a de jours entre une pleine lune et une autre pleine lune. Ensuite, les hommes et les femmes iront dormir ensemble pour que la terre et les animaux donnent leurs fruits et que la vie se renouvelle. Si le Grand Esprit est satisfait, la Mère-qui-donne-la-vie nous accordera tout ce que nous avons demandé."
Mais Oeil de Nuage apprenait aussi de son environnement :
p27 "Il écoutait avec attention les sons qui arrivaient jusqu'à lui, bougeant la tête comme s'il regardait dans la direction d'où ils provenaient. Quand il reconnaissait la voix de ses parents, de ses soeurs ou de sa grand-mère, il souriait ou gazouillait."
p40 "Oeil de Nuage savait se tenir debout, mais il n'avait fait encore quelques pas. Il préférait passer son temps assis ou allongé, silencieux, à écouter les bruits qui l'entouraient ou à jouer avec les objets que lui donnaient sa mère et ses soeurs et qu'il tétait, léchait, caressait, secouait, cognait.
Sa mère s'efforçait de l'installer dans des lieux où l'on entendait les voix et les rires des autres enfants. Parfois, elle réussissait à convaincre l'un d'eux de se laisser palper le visage par les petites mains de son fils, tandis qu'elle lui expliquait comment s'appelait cet enfant et à quoi il jouait."
p42 "Tout en discourant, la mère dessinait les points cardinaux sur la poitrine de son fils, traçait la trajectoire du soleil, situait les montagnew, ou lui expliquait le parcours suivi par son père entre le camp et les territoires de chasse. Sapin Fleuri était décidée à être plus encore que ses yeux, et à lui montrer ce que ses mains ou sa bouche de pouvaient pas atteindre."
Lorsqu'il commença à marcher, Oeil de Nuage put explorer un peu plus de son environnement.
pp46-47 "Le lendemain du départ des adolescents, Oeil de Nuage se mit debout. Sapin Fleuri et Lumière Dorée veillèrent à ce qu'il ne se blesse pas, mais il se montra très prudent. Il avançait les pieds précautionneusement, découvrant sous ses mocassins les changements de niveau du terrain et les pierres de différentes tailles qui le jonchaient.
Ce premier jour, il explora une partie infime du monde qui l'entourait : un cercle d'un diamètre à peine supérieur à la taille d'un homme. Il tomba trois fois. Sapin Fleuri empêcha Lumière Dorée d'intervenir. Oeil de Nuage ne pleura pas et se releva seul.
Le jour suivant, sa mère le déposa sur un terrain en pente. Comme la veille, l'enfant fit quelques pas.
Puis elle l'emmena dans une zone pierreuse, qu'Oeil de Nuage sillonna à quatre pattes, palpation la taille et la forme de chaque caillou.
Ainsi, peu à peu, chaque jour dans un lieu différent, le petit aveugle découvrait le monde."
p51 "Pendant ces événements, Oeil de Nuage continuait à explorer le monde sous la surveillance de sa mère. Il savait déjà que le sol était jonché d'objets durs qui surgissaient d'un pas à l'autre et qui se nommaient "pierres". Il savait que les pieds peuvent s'enfoncer dans des bouches ouvertes dans le sol, que l'on nommait "trous". Il savait que, parfois, on ne peut pas marcher en ligne droite sous peine de se cogner contre quelqu'un, ou contre ce que les gens appelaient des "tipis" : des lieux où l'on ne ressentait ni le vent, ni le froid, ni la brûlure du soleil.
Il avait appris bien d'autres choses encore : que l'air pouvait être glacial ou chaud, que les geais ne chantaient pas de la même manière le soir et le matin, que les scarabées avaient un goût amer et qu'il ne fallait pas les mettre dans la bouche..."
p57 "Comparé à eux (les autres enfants), Oeil de Nuage semblait un invalide. Pourtant, il continuait à explorer la nature avec une précision que nul ne soupçonnait. Il touchait les pierres, les racines, la poussière et, quand elles lui tombaient sous la main, les bestioles qui couraient par terre ou qui se dissimulaient dans des trous minuscules. (...) Parfois, il s'allongeait par terre pour se concentrer sur les bruits sourds que transportait la terre. Il entendait les pas des humains, les frôlements des lézards, les coups de cornes que s'échangeaient les bisons."
p99 "Oeil de Nuage savait que le sang était rouge, que l'herbe était verte quand elle était fraîche et jaune quand elle était desséchée, que la nuit était noire, que le ciel clair était bleu. Mais ces noms de couleur avaient pour lui des résonances particulières. "Blanc" évoquait le froid de la neige ou la chaleur brûlante du soleil. "Rouge" pouvait signifier acide comme le sang, parfumé comme une rose ou doux comme un ciel de soir d'été..."

Pour se faire une idée précise, avoir une représentation mentale de son environnement et du village des porte-malheur, Oeil de Nuage dit à son père :
p120 "Père, raconte - moi ce que tu vois. Tout ce que tu vois."
pp122-123 "Arc Habile décrivit avec de plus en plus de précision ce qu'il voyait. Oeil de Nuage l'y aidait en lui posant des questions sur des détails qui semblaient sans importance à des yeux normaux. (...) Peu à peu, Oeil de Nuage affina son image mentale. Quand les mots de son père ne suffisaient pas, il lui demandait de tracer du bout des doigts, sur sa poitrine, les formes, distances, parcours, positions."

Oeil de Nuage, Daredevil des Plaines

pp42-43 "Oeil de Nuage avait cessé d'émettre des litanies chantantes. Il parlait rarement, mais de manière très distincte, (...). Un soir, par exemple, il l'avertit:
"Montagne Argentée pleure."
Peu après, Eau Sombre surgit, portant dans ses bras l'enfant qui gênait parce qu'une guêpe l'avait piquée."
p60 "Oeil de Nuage aidait les chasseurs à trouver des proies. Il écoutait la terre et sentait l'air jusqu'à deviner la provenance exacte des troupeaux qui paissaient dans la prairie ou trottaient dans la montagne."
p98 "Pendant ses deux jours de contemplation, Oeil de Nuage avait utilisé son ouïe et son odorat pour tracer mentalement un plan des environs de la gorge du Cerf. Le lendemain, il orientation les chasseurs vers un cerf adulte. Le jour suivant, il dirigea les femmes vers des buissons couverts de baies. Puis il alla au bois avec les enfants et leur désigna les sorties d'un terrier de lapins..."

Coureurs aveugles ou malvoyants et techniques de guidage

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de la course en binôme du coureur aveugle et de son guide à l'occasion du roman pour adolescent Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où nous avions également parlé du film de Régis Wargnier, La ligne droite. Ici, en s'inspirant de ce que fait Oeil de Nuage, se déplaçant seul dans les grandes plaines, nous avons eu envie de vous montrer qu'il existe plusieurs façons de guider un coureur aveugle ou malvoyant.
Parlons, par exemple, de Clément Gass, qui, en juin 2015, a participé, en autonomie complète, au trail du Kochersberg, puis a réitéré en mai 2016 aux dix kilomètres de Strasbourg avec un GPS et une canne électronique qui produit des vibrations à l'approche d'obstacles. Et qui a réussi, quatre mois plus tard à parcourir, seul, les 54 kilomètres du Trail du Haut Koenigsbourg, battant du coup le record mondial pour un coureur aveugle. Lire cette interview parue dans l'Equipe où il explique son parcours, son entraînement et ses aides techniques..
Il y a aussi Simon Wheatcroft, qui a progressivement perdu la vue d'une rétinite pigmentaire, qui court seul, à l'aide d'une application développée par IBM Blumix Garage, et qui s'est lancé dans un ultramarathon dans le désert de Namibie. En savoir plus sur son histoire avec ce court reportage diffusé par la BBC.

Pour revenir sur la piste d'athlétisme, une société suédoise, Lexter, vient de mettre au point un guidage sonore qui permet à une personne aveugle de suivre son couloir, et là encore, de courir seule, sans recours à un guide. The Impossible Run vous raconte cette aventure technologique et sportive en anglais avec audiodescription.

Pour conclure

Oeil de Nuage est une jolie histoire qui permet d'avoir un autre regard sur les amérindiens et leur rapport avec la terre nourricière. On peut lui reprocher d'embellir les faits, de faire de ce jeune aveugle un superhéros à la Daredevil. Et s'agacer de ce côté mystique que des sociétés dites traditionnelles faisaient parfois endosser aux personnes aveugles.
Il s'agit d'un livre de littérature jeunesse qui met l'emphase sur le mode de vie traditionnel des amérindiens, des Crows plus précisément, et nous n'avons pas souvent l'occasion de nous immerger dans une culture autre. Et si les westerns nous ont amplement donné l'occasion de l'affrontement blancs/amérindiens, montrant souvent que les "indiens" étaient les méchants, ce livre nous permet de voir la cohabitation entre diverses tribus amérindiennes et leur façon d'interagir les unes avec les autres.
Intéressant aussi de voir ces amérindiens découvrir, avec leurs mots et leur culture, les objets, habitudes, comportements des blancs.
Mais pour en revenir à la cécité d'Oeil de Nuage et à la façon dont elle est traitée, il y a, au coeur de l'histoire, la façon dont Oeil de Nuage a été élevé par sa mère. Elle "serait ses yeux" a-t-elle promis quand on a découvert sa cécité, Et c'est en lui décrivant les paysages, associant les bruits à des animaux, des actions, qu'elle a donné à son fils les moyens de grandir pleinement et de trouver sa place au sein de cette société qui devait survivre aux aléas de la météo et de l'Histoire...

C'est une belle occasion, pour les jeunes lecteurs, de s'imprégner d'un mode de vie différent du leur et de voir qu'il n'y a pas qu'une façon de percevoir le monde, qu'il est possible pour chacun de trouver sa place en mettant en valeur ses qualités plutôt qu'en insistant sur ses défauts.

Comme certains ouvrages présentés sur ce blog, celui-ci a été suggéré par une lectrice fidèle et pleine de ressources. Qu'elle en soit remerciée. C'est une belle découverte.

dimanche 7 mai 2017

Florence et Leon - Simon Boulerice

Parue chez Québec Amérique en février 2016, en littérature jeunesse, et vivement suggérée par une amie que je remercie chaleureusement, Florence et Léon est une histoire de Simon Boulerice illustrée par Delphie Côté-Lacroix.

couverture du livre Florence et Léon de Simon Boulerice

Simon Boulerice est un jeune auteur québécois, prolifique et éclectique, écrivant des romans, des poèmes, des oeuvres pour la littérature jeunesse, mais aussi des pièces de théâtre. Il est aussi comédien et metteur en scène.
Pour en savoir plus sur Simon Boulerice, lire un portrait paru en novembre 2012 dans la Presse, ou voir le site des Francophonies en Limousin, festival de théâtre où il fut artiste en résidence de mars à mai 2011.

L'auteur est québécois, et, habitué.e du blog, vous connaissez mon attachement au Québec, mais cette histoire pourrait se passer partout. C'est d'abord et surtout l'histoire d'une belle rencontre, celle de Florence et Léon.

Quatrième de couverture

Florence a un problème aux poumons, mais enseigne la natation ; pour elle, c'est toujours comme si elle respirait dans une paille.
Léon a un problème aux yeux et est agent d'assurances ; pour lui, c'est toujours comme s'il regardait par le trou d'une paille.
Leur rencontre chamboulera leurs vies.
Et si les différences pouvaient devenir une force ?
Et si l'amour pouvait naître au bout d'une paille ?

Florence

Le livre commence avec l'enfance de Florence qui aimait nager et les pailles fantaisie, pleines de courbes compliquées.
Adulte, elle donne des cours de natation aux enfants. Et elle est toujours pressée.
Le jour de sa rencontre avec Léon, elle est chaussée de ballerines noires, porte un short bleu jean, un T-shirt à manches courtes rouge, un sac à main sur l'épaule droite et des lunettes de piscine sur la tête.

Léon

Quand Léon était enfant, il faisait du football (soccer) et tombait. Pour se consoler, il buvait un jus mangue et melon avec une longue, longue paille car il savait qu'il deviendrait grand. Aujourd'hui adulte, il "vend des assurances à des gens qui veulent s'assurer que tout ira bien quand tout ira mal." (p9)
Lors de sa rencontre avec Florence, il porte des chaussures noires, un pantalon rayé noir et gris, un T-shirt à manches longues rayé jaune et blanc, avec un col blanc, et se déplace avec "une canne blanche avec un bout rouge" (p13).

La rencontre

Florence et Léon vont faire connaissance de manière brutale.

p10 "Elle ne regarde pas où elle met les pieds et trébuche contre la canne d'un homme pourtant jeune."

La rencontre de Florence et Léon

Cet incident, qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, surtout lorsque l'on a ses yeux rivés sur son smartphone tout en marchant, se finit toutefois, et malheureusement, rarement d'aussi belle façon que pour Florence, qui s'excuse auprès de Léon lui disant qu'elle ne l'avait pas vu, et ce dernier, qui avoue que lui aussi ne l'avait pas vue car il a "de petits problèmes aux yeux". (p12)
Aussitôt, Florence lui dit qu'elle a "de petits problèmes aux poumons". (p13)

Voilà, tout est dit. Simplement, honnêtement...
Ce qui fait de cette histoire un livre accessible aux plus jeunes lecteurs, mais intéressant aussi pour les plus grands qui verront autre chose que ce que racontent le texte et les images, qui, pourtant, en disent beaucoup.
La mise en page est intéressante : le texte est écrit dans une police, les paroles de chacun des protagonistes dans une autre police, qui pourrait s'apparenter à une écriture manuscrite.
Les illustrations sont délicates, au crayon et à l'aquarelle, avec quelques touches de couleurs dans un univers de nuances de gris.

Handicap, avantages et petits bobos

Handicap
C'est donc avec ces "petits problèmes aux yeux" et ces "petits problèmes aux poumons" que seront introduites la rétinite pigmentaire de Léon et la mucoviscidose (fibrose kystique) de Florence.
Les pailles qu'ils utilisaient dans leur enfance, et lors de leur premier rendez-vous dans un café, seront l'occasion de décrire à l'autre, ainsi qu'au lecteur qui pourra aussi en faire l'expérience, comment Léon voit et comment Florence respire.
Ainsi, elle expliquera à Léon que lorsqu'elle était petite, son professeur de natation avait fait faire un exercice à ses camarades de classe pour qu'ils prennent conscience des difficultés avec lesquelles elle vivait.
Quand Florence lui demande s'il la voit en entier, Léon lui répond qu'il ne voit "qu'un tout petit angle de rien du tout" et cela donnera une page de jolis dessins illustrant Florence en train de tester le champ visuel de Léon. C'est drôle, tendre, et cela illustre concrètement ce que signifie ce "petit angle de rien du tout", et c'est suffisamment rare pour être souligné. Pour rester dans le champ de la littérature jeunesse et de la rétinite pigmentaire, mais d'un point de vue d'un enfant, Florence et Léon étant adultes dans cette histoire, (re)lire Fort comme Ulysse.

Assise en face de Léon, Florence se contorsionne pour savoir si Léon la voit

Avantages
Drôle aussi, la façon dont "Florence profite des petits problèmes aux yeux de Léon pour épier son profil." (p18)
De même, si les clients s'agacent ou s'étonnent lorsque Léon se met à sautiller, celui-ci "s'en fiche ; il ne les voit pas !" (p26)

Petits bobos
Florence dit qu'elle a "toujours les oreilles bouchées à cause de l'eau de la piscine." (p15)
Elle redit, (p31) qu'elle n'entend rien. "Ça doit être à cause de l'eau de la piscine..."

Vérités et idées reçues

Lorsque Léon explique à Florence qu'il la voit morceau par morceau, il lui dit aussi que son cerveau parvient à mettre les pièces ensemble pour la reconstituer et savoir ainsi qu'elle est jolie.
Alors qu'ils attendent pour traverser à un carrefour, Florence est très étonnée car Léon sait quand c'est au tour des piétons de traverser. Elle lui demande alors s'il voit les feux, ce à quoi il répond : "non, mais j'entends le son qui me signale que nous pouvons traverser. J'ai l'oreille aiguisée."
Avec cette dernière phrase, rentrons - nous dans les idées reçues? Peut-être un peu mais, pour une fois, tant pis! Et si l'on en croit une étude récente, Why Other Senses May be Heightened in Blind People, cela serait vraisemblable.
p15 "Il perçoit le parfum de sa peau : un mélange de vanille et de chlore. Les gens qui ont des problèmes aux yeux ont souvent le nez plein de finesse."
p15 "Quand un sens nous fait défaut, un autre s'aiguise. (...) Mes oreilles aussi sont impressionnantes, (...). J'ai reconnu votre pas pressé avant de vous voir!"

Pour conclure

Lecture chaudement recommandée de ce Florence et Léon plein de délicatesse, d'humour et de tendresse. Petits et grands y trouveront des éléments à s'approprier, une histoire à raconter.
Il y est aussi question d'entraide, de différences qui s'.r.assemblent, d'humanité et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent.

Pour vous convaincre de l'humanité de l'auteur et connaître son actualité littéraire, lire l'article du Huffingtonpost, Simon Boulerice, écrivain humaniste.

lundi 6 mars 2017

Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Premier roman jeunesse de Delphine Bertholon, paru initialement chez Je Bouquine en 2011 puis chez Rageot Éditeur en 2016, avec la couverture d'Aline Bureau, Ma vie en noir et blanc nous amène dans le journal intime d'Ana.
Récit à la première personne, il va nous faire découvrir, et partager, la vie en noir et blanc de cette adolescente de quatorze ans.

Couverture du livre Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Quatrième de couverture

J'ai un prénom palindrome, qui se lit dans les deux sens. A-N-A.
Je vois en noir et blanc, une maladie rare.
Je ne connais pas mon père.
Je veux comprendre pourquoi la vie m'a affublée de tout cela!
Je me sens une triple erreur de la nature.
Kylian, lui, pense le contraire. Et quand il m'a proposé d'aller avec lui à Paris rencontrer un célèbre photographe fasciné par le Noir et Blanc, je n'ai pas hésité...

Ana

Ana Massier, quatorze ans, vit avec sa mère, Lucie, son beau-père Thibault, et sa petite soeur, Zoé. Ils habitent dans un village situé dans le Beaujolais, Charnay. Elle est en troisième B à Villefranche sur Saône. Elle ne connaît pas son père et est achromate, elle voit donc en noir et blanc.
Sa meilleure amie s'appelle Mélie, et elle est amoureuse (secrètement) de Kylian.
Elle adore les films en noir et blanc... et écrit des romans pendant les cours...

Au fil des pages de ce roman, on va suivre Ana dans son quotidien. Elle nous parlera de ses difficultés, nous présentera ses astuces pour s'adapter au monde dans lequel elle vit, mais surtout, elle nous parlera de ses difficultés d'adolescente...
Et quand elle découvrira l'existence d'un photographe achromate, elle ira désespérément chercher ses origines.

Concrètement...

p.10 "(...) on a appris ma bizarrerie quand j'avais trois mois, parce que je ne supportais pas les lumières vives."
p.11 "Parce que oui, figurez-vous, je vois en noir et blanc. Je me coltine une très rare anomalie de la vision, une forme extrême de daltonisme appelée "achromatopsie" (...). Je suis donc "achromate", une sorte d'acrobate miro qui sautille dans un monde tout gris (...). Cette cochonnerie touche une personne sur trente - trois mille (...). Bien sûr, ça ne saute pas aux yeux. Comme dit notre médecin de famille, (...), j'ai une sorte de "handicap invisible". Invisible... si ce n'est que je porte des lunettes à verres fumés tous les jours de l'année (je ne supporte pas le soleil et je suis myope comme une taupe)."

p.22 "Kylian, c'est mon ténébreux à moi, celui d'Ana-la-vérité. D'autres diraient que c'est un "garçon de couleur", un black, mais à mes yeux, c'est juste un garçon en noir et blanc. Je veux dire, réellement en noir et blanc, le négatif d'une photographie, une sculpture de Giacometti vivante, avec des yeux surcontrastés, brillants comme des lames."

p.29 " Je considère le steak gris et les carottes grises et les petits pois gris dans l'assiette en porcelaine blanche."

p.31 "(...) Je suis toujours habillée en noir (...). Et je porte parfois de grands chapeaux à cause de ma photophobie (bien entendu, quand je me balade en ville, il y a toujours quelque imbécile pour me traiter de "starlette" à cause de ma capeline et de mes verres fumés)."

Ses difficultés

p.8 "Trop de couleurs mélangées, de cartes à colorier, trop de lacs bleus, de montagnes brunes et de vertes vallées, tant de choses évidentes auxquelles je ne comprends rien."
"Je m'en fiche, moi, de la Terre, à part les images satellites, retransmises en bichromie par des caméras de surveillance interplanétaire. Si je suis dans la lune, c'est parce qu'elle est blanche avec des reliefs gris et que je peux la voir aussi bien que tout le monde."

Ses trucs et astuces

p.20 "(...) si je ne vois qu'en noir et blanc, j'ai de bonnes oreilles et un odorat de compétition. Mélie est très forte pour les descriptions: elle me transforme toujours les couleurs en matières, en objets, en odeurs, pour que je vois bien ce qu'elle veut dire."

p.25 "Mon stylo rouge, je le reconnais parce qu'il a une forme de fusée, carrossée comme un cockpit d'avion. Je suis un peu jalouse du bille multicouleurs de Mélie, gros comme un cigare, mais je sais bien que ce n'est pas pour moi. Trop technologique."

p.30 "Mais notre ciné-club personnel, c'est le moment où je l'aime le plus, surtout quand on regarde des films en noir et blanc. Parce qu'elle voit la même chose que moi, au même moment que moi. C'est reposant, de moins sentir que je suis différente."

Les lumières de la ville - Charlie Chaplin - Charlot et la fleuriste aveugle
En clin d'oeil, photo tirée du film "Les lumières de la ville" de Charlie Chaplin où Charlot discute avec la fleuriste aveugle

Thomas Viatelli

C'est le nom de ce photographe célèbre pour ses photos en noir et blanc, achromate, et originaire de Lyon.

p.91 "Je ne sais pas si c'est le fait de savoir qu'elles sont réellement en noir et blanc, mais j'ai un choc esthétique. Des paysages d'océan surcontrastés, des phares dans la tempête, des éclairs blancs dans des ciels noirs, l'écume au faîte des vagues - on croirait presque sentir le souffle du vent et l'odeur des varechs."

p.104 "D'après lui, nous n'avons pas un handicap, mais un don. Nous avons la possibilité de voir le monde différemment des autres et personne, jamais, ne pourra nous enlever cette chance."
"Tu sais, Ana, ce n'est pas la couleur qui importe. C'est la lumière."

Achromatopsie

On a rarement l'occasion de se glisser dans la peau d'un personnage malvoyant (la vision d'une personne achromate est estimée entre 1 et 2 dixièmes). D'abord parce qu'il y en a peu dans la littérature, faisons mention ici du formidable Fort comme Ulysse où nous faisions connaissance avec Elliott, atteint d'une rétinite pigmentaire et en train de perdre sérieusement la vue, ensuite parce qu'il y a mille et une façons d'être malvoyant. En dehors des pathologies diverses et variées, chaque personne s'adapte différemment, vit sa situation de façon unique. Et il n'est pas toujours facile d'expliquer aux autres comment on voit par rapport à une vision "normale" quand on a toujours vu de cette façon. On pourra relire les propos de Jay Worthington ou comprendre pourquoi Bruce Horak s'est mis à peindre.
Il est amusant de voir aussi comment, parfois, plusieurs faisceaux vont dans la même direction. Ma vie en noir et blanc illustre ce que signifie, pour Ana, d'être achromate. Au quotidien, dans sa relation aux autres, dans le regard qu'elle porte sur elle-même. On peut se demander, cependant, si une personne ayant une déficience visuelle, par exemple, se pose tous les jours la question de ce "décalage" qu'elle a par rapport au reste de la société. Mais, revenons à nos faisceaux...

Alors que ce roman venait de m'être suggéré, voici un article sur une exposition d'une jeune photographe, Sanne de Wilde, qui s'est inspirée des habitants d'une île de Micronésie, Pingelap, où plus de dix pour cent de la population est atteinte d'achromatopsie. Oliver Sacks s'était déjà intéressé à cette île en publiant en 1996 "l'île en noir et blanc".

Pour en savoir plus sur l'achromatopsie, voici le lien vers l'association une vie en noir et blanc.
Ou vers cet article paru dans Libération en 2004, un destin en noir et blanc qui nous amène à Pingelap, là où l'achromatopsie est endémique, et pourtant stigmatisante...

On pourra aussi lire le portrait de Ken Kase (en anglais), artiste achromate. Ou se plonger dans le documentaire racontant le voyage d'Oliver Sacks dans cette île en noir et blanc (en anglais) : Island of the colorblind.

Pour conclure

Premier essai réussi en littérature jeunesse pour Delphine Bertholon qui brosse un joli portrait d'une adolescente qui s'identifie comme une triple erreur de la nature. Belle opportunité aussi de comprendre ce qu'est l'achromatopsie, ce qu'elle peut signifier au quotidien, comme manger une nourriture grise ou se recevoir des réflexions par ceux qui ne savent pas qu'elle est photophobe et doit donc protéger ses yeux de la lumière. Oui, il peut être nécessaire de porter des lunettes de soleil même quand il pleut... Cela ne dépend pas de la couleur du ciel mais du niveau de luminosité.

Cela fait aussi un beau tremplin pour en savoir plus sur cette "anomalie" de la vision en allant chercher les écrits d'Oliver Sacks ou les témoignages d'artistes ou de personnes achromates.

samedi 24 décembre 2016

La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide - Mes Mains en Or

Nous allons parler encore une fois d'un ouvrage de Mes Mains en Or.
Celui-ci est l'adaptation d'un classique de la littérature jeunesse, dont l'auteur est Geoffroy de Pennart, et Mes Mains en Or en a réalisé une version épatante, drôle, accessible aux enfants aveugles et malvoyants, public privilégié de cette maison d'édition associative.
Cette version de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrépide est disponible en braille, gros caractères, audio, avec des images tactiles et, comme d'habitude, des objets à manipuler, ici une couronne (de princesse) et une épée (de chevalier).

Couverture de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide de Mes Mains en Or

Quatrième de couverture

Prenez une gentille princesse, maîtresse d'école, mettez à ses côtés un vieux dragon protecteur et acariâtre...
et posez - vous la question capitale : comment diable l'intrépide chevalier pourra-t-il conquérir le coeur de la douce ?
Ah, mais sachez qu'un chevalier vient TOUJOURS à bout de ses défis !

Accessibilité

Nous avons régulièrement eu l'occasion de présenter sur ce blog des ouvrages publiés par Mes Mains en Or. Chaque fois, nous avons loué la beauté, l'inventivité, la créativité de ces versions accessibles aux enfants et aux parents déficients visuels, qu'ils soient aveugles ou malvoyants, mais également intéressantes pour les petits ou grands lecteurs voyants pour un vrai moment de partage.

Cet ouvrage est, si l'on en croit les spécialistes, accessible aux enfants entre sept et neuf ans. A priori, donc, pour des enfants qui lisent déjà seuls. Et là, Mes Mains en Or a fait un travail fort intéressant et très réfléchi autour des textes dits par les différents personnages, soit la princesse, le dragon Georges, et le chevalier intrépide.
Comment savoir qui parle sans alourdir le texte? Pour faciliter la vie de ses jeunes lecteurs, Mes Mains en Or a travaillé sur un double registre. Un code couleur, pour les lecteurs voyants ou malvoyants : bleu pour le chevalier intrépide, rouge pour la princesse, vert pour Georges le dragon, et noir pour le reste du texte. Mais aussi un code tactile pour les lecteurs aveugles. Ainsi, au début de chaque prise de parole, on trouvera une petite figure géométrique texturée permettant d'identifier le personnage : un rond métallisé pour le chevalier intrépide, une étoile brillante pour la princesse et un triangle en matériau texturé façon peau de reptile pour Georges.

différentes couleurs et formes tactiles pour identifier quel personnage parle

Comme dans la plupart des livres de Mes Mains en Or, une ligne de texte en gros caractères s'intercale avec une ligne de texte en braille.

Version audio

Pour accompagner la lecture, il y a aussi une version enregistrée et, nous l'avouons, nous adorons la voix de Georges.
Cette version audio peut s'écouter de façon indépendante mais aussi servir de support à la lecture. Elle rend aussi le texte plus vivant, donnant une voix à chacun des personnages.

Vous trouverez en annexe le podcast de Les Petites Histoires présenté sur Vivre FM qui présente le livre.

Aventures

Ce chevalier intrépide, Jules de son petit nom, est accompagné de Flambard, son fidèle destrier. Ensemble, ils vont rencontrer les monstres terribles de la montagne :
Dans cette version, les monstres sont présentés sous forme de cartes de jeu détachables du livre. On peut ainsi s'amuser à reconstituer l'histoire, à retrouver le nom de ces affreuses créatures.
Chaque carte est plastifiée avec le nom du monstre écrit en braille et en gros caractères.

cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

Pour conclure

La découverte de ce classique de la littérature enfantine dans la version adaptée par Mes Mains en Or est un vrai bonheur. Le texte original est drôle, revisitant (un peu) les histoires de princesse et de chevalier, et cette adaptation permet à l'enfant aveugle ou très malvoyant de se faire une représentation d'un dragon (gentil) et, à partir des indices mis sur les cartes, s'imaginer à quoi peuvent ressembler ces terribles monstres de la montagne.
Imagination, créativité, réflexion, voilà quelques termes qui illustrent parfaitement cette adaptation de Mes Mains en Or. Et ce sera un vrai plaisir pour les jeunes lecteurs.

dimanche 27 novembre 2016

Poisson - Lune - Alex Cousseau

Roman publié en 2004 aux Éditions du Rouergue dans la collection doAdo. Classé en littérature pour adolescents à partir de onze ans, ce livre est également à conseiller aux adultes. Une bonne heure de lecture pour un texte plein de poésie...

Couverture du livre Poisson-Lune d'Alex Cousseau

Alex Cousseau, né à Brest, est l'auteur d'ouvrages jeunesse publiés notamment aux Éditions du Rouergue, comme Poisson-Lune ou à l'Ecole des Loisirs.

Quatrième de couverture

On le surnomme Miró, comme le peintre. Mais lui, les couleurs et les formes, il peut juste les sentir, les toucher, les imaginer : il est aveugle.
Depuis toujours. Ça ne l'empêche pas de voir la vie du bon côté, entouré de Paluche, Luca et Nino, ses amis de toujours, et de son chien, Bolo. Et puis surtout, il y a Luce, la nouvelle voisine. Lui l'appelle Lune. Mais à quoi ressemble - t - elle ? Est - elle jolie ou moche ? Et lui, a - t - il vraiment une tête d'ange, comme dit Nino avec un brin d'ironie ? Le plus important n'est peut-être pas ce que l'on voit...

Marius, dit Miró

Marius a quatorze ans et ne sort jamais sans son chien Bolo. Ses copains l'ont surnommé Miro, comme le peintre.
Ses copains, Luca, qu'il a toujours connu et qui habite dans la même rue que Marius et que celui-ci considère comme (p11) "le frère que je n'ai pas", et Nino. (pp11-12) "Il est manouche. Il vit dans une grosse caravane, et l'été (...)(il va) vendre des glaces sur les plages bondées, et nettoyer les vitres des voitures de touristes sur les parkings des supermarchés." Et il y a Paluche, le vieux Paluche qui a l'âge d'être son grand-père. Il pêche le lieu jaune ou le bar sur sa petite barque sans moteur. (p12) "Célibataire endurci, la soixantaine. Ancien maçon, passe ses journées à la pêche." Et il y a Luce, que Marius appelle Lune...

Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)
Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)

C'est Marius qui raconte l'histoire à Bolo, son chien-guide, "le gentil chien du pauvre petit aveugle" (p11). Contrairement à l'histoire d'Eliott, personnage principal de Fort comme Ulysse où ses parents et leur attitude occupent une place importante, l'histoire de Poisson-Lune fait peu cas des parents de Marius. On saura juste que (p10) "mon père et ma mère me laissent vivre en paix. Ils me parlent et me soignent. M'aiment." Celle-ci s'attache à raconter l'amitié entre Marius, Nino et Luca, et Paluche, vieux pêcheur qui lui (p9) "filera les poissons pour les toucher, leur caresser les écailles, les nageoires, l'oeil." Et l'arrivée d'autres sentiments, d'autres sensations avec Luce, que Marius a vite fait de renommer Lune... Et là, je ne peux m'empêcher de faire un clin d'oeil au chouette court métrage de Joël Brisse, Les pinces à linge, où l'on découvre Alban (incarné par un Melchior Derouet adolescent), collégien, aveugle, amoureux de Marie-Luce...

L'entourage de Marius sait comment il fonctionne. Pas de place pour la pitié ici, Marius occupe une place parmi les autres et, s'il se pose des questions quant à son apparence physique (qui ne s'en pose pas?), c'est aussi lié à l'âge et aux premiers émois amoureux...
Chacun se répartit les tâches selon ses talents et compétences. Ainsi, il aide Paluche à parer les poissons au retour de la pêche ou compte sur ses copains pour avoir des informations sur son environnement :
p13 "Paluche me glisse un couteau dans la main, et me tend les bestiaux un par un. Je les nettoie. J'adore ça. Le poisson, je lui fends le ventre d'un coup de lame, et d'un doigt je retire les entrailles. Puis je les trempe dans l'eau."
p35 "Ils l'ont mis dans une belle chambre, Paluche. (...) Luca me l'a décrite, les murs sont clairs et lumineux, une grande baie vitrée donne accès à un balcon fleuri, et en grimpant sur une chaise on distingue le port."

Marius et son environnement

pp 10-11 "Rêver, c'est facile quand on ne voit rien. On a l'imagination grosse comme une citrouille, à vous faire péter le cervelet. Je n'ai pas d'autre occupation, alors je touche, j'écoute, je sens, je goûte, et je rêve. Et puis je cause. (...) Peut-être plus que la moyenne. Ce qui, tout bien réfléchi, n'est pas très étonnant. J'ai besoin des mots pour me raccrocher aux autres."

p16 "Le front face au ciel, je ressens la chaleur diffuse du soleil sur ma peau. Quand un nuage passe, mon visage refroidit."

p41 "Je vais te dire, l'intérieur du crâne d'un aveugle, c'est une petite salle de concert. Un laboratoire permanent où se donnent en spectacle les sonates les plus extraordinaires, pour un ou deux instruments quotidiens. La pluie qui se met à tomber, presque muette. Les pneus crissant légèrement sur le sol détrempé."

Une idée fausse et largement répandue (et souvent combattue ici) voudrait que les personnes aveugles vivent dans le noir... Qu'en est-il de Marius?
p69 "En chemin j'entends Lune me décrire le noir de la nuit, qui est un tout autre noir que le noir dans mon crâne. Le noir dans mon crâne est assez flou, assez flottant, sans repère. Le noir de la nuit n'est jamais vraiment noir. Mais dans le noir de mon crâne, il neige, il neige en toute saison. Quelques petits flocons voltigent, silencieusement."
p113 "Si je regarde à l'intérieur de mon crâne, à cet instant je ne pense pas à toi, je m'aperçois plutôt que le noir, autrefois troué de petites plumes blanches, de petits éclats grisâtres et flous, libère des formes un peu plus massives, et plus lumineuses. Je ne retrouve pas la vue, non, mais le contact avec Lune me transforme."

p94 "A chaque fois que je pisse ainsi, dans un petit bois, me vient l'envie de ricaner bêtement. N'ayant aucun sens de l'orientation ou presque, je me figure être à proximité d'une table de pique-nique, ou d'un banc, sur lesquels des inconnus éberlués me regardent faire mes besoins sans gêne. Je tends l'oreille : non, il n'y a personne. Ou alors quelqu'un qui cache bien son jeu."

Et, quand on ne voit pas, comment se fait - on une représentation des personnes :
p47 "La soeur de Paluche, personnellement je l'imagine grande et maigre, osseuse. Le visage ravagé par le temps, des yeux fins et rieurs, une voix tendre."
p86 "Devant moi, elle se penche. Elle est donc aussi grande que son frère. Sa peau sèche me rappelle aussi celle de Paluche, moins burinée, moins attaquée par le soleil et l'air marin. Elle sent le sucre et les fleurs (...)."
p 48 "Une voix ronde, avec un accent de méfiance, une tonalité inquiète. Une voix à moustache, et pas plus haute que nos têtes. J'imagine un petit monsieur rondouillard, perclus par les rhumatismes, la gorge entretenue aux desserts sucrés et aux liqueurs du dimanche."
p62 "Pour moi qui suis aveugle, seules les odeurs se ressemblent, et les bruits, et les saveurs, et le tissu d'un rideau que j'effleure comparé aux cheveux de ma mère. Mais les visages sont tous identiques."
pp113-114 "Je ne vois pas mais je sais, en l'écoutant, qu'elle sourit. Je connais trop bien sa voix pour reconnaître un sourire. Et un sourire de Lune me donne des ailes."

Et que peut penser Luce de Marius?
p108 "Lune ne me déteste pas mais je l'ai profondément déçue. Elle s'imaginait peut-être que mon handicap pouvait me purifier, et m'éloigner de toute tentation néfaste. Je ne suis pas parfait. Je suis loin d'être parfait, et je ne désire pas la perfection. Je désire simplement l'harmonie."

Pour finir

Jolie histoire d'amitié intergénérationnelle, de sentiments naissants, de points de vue différents, de confiance sur fond d'air iodé, Poisson-Lune est à la fois grave et léger, écrit dans un style coloré et poétique. Beaucoup de sujets abordés en cent vingt-quatre pages, des sujets que l'on a pas forcément l'habitude de rencontrer ensemble : vieillesse et handicap (quand celui-ci est incarné par une jeune personne).
Il y a peut-être des expressions que l'on envisage difficilement dans la bouche d'un garçon de quatorze ans, aveugle de naissance, mais Marius n'a pas de super pouvoirs, et exploite au mieux ses sens. Il est intégré dans son quartier (même s'il est scolarisé dans un établissement spécialisé, rappelons que ce roman a été publié en 2004, soit avant la loi d'orientation de 2005 qui préconise l'inclusion scolaire des enfants handicapés), vit dans une famille aimante qui lui laisse les moyens de s'épanouir. Et cela fait de lui un adolescent comme les autres d'autant que sa cécité, si elle fait partie de lui, n'est pas un élément déterminant dans l'histoire. Il est aveugle, et alors?

Bien que publié initialement en 2004, ce roman reste disponible sur nombre de sites de librairies en ligne et à la commande chez votre libraire préféré. La BNFA l'a également en version numérique : Poisson - Lune d'Alex Cousseau pour les publics empêchés, comme l'on a coutume de dire.
Sur papier ou en format numérique, partez faire un tour dans la barque de Paluche ou sur les rivages bretons en compagnie de Marius et Bolo. Bol d'air iodé assuré...

samedi 5 novembre 2016

Le Vainqueur de la Nuit ou la vie de Louis Braille - J. Christiaens

Cette biographie romancée de Louis Braille a été publiée en 1965 dans la collection Spirale, Société Nouvelle des Éditions G.P.
L'auteure de cet ouvrage, J. Christiaens, a écrit d'autres livres en littérature jeunesse dont le personnage principal était également aveugle : Tu seras heureuse, Rita et sa suite Le bonheur de Rita. Le livre est enrichi d'illustrations en couleur ou noir et blanc de Gilles Valdès.

Couverture du livre Le Vainqueur de la Nuit

Il existe de multiples biographies de Louis Braille, y compris en littérature jeunesse. Celle-ci est assez vintage dans l'écriture et le style mais pas larmoyante, au contraire. Bien sûr, on peut sourire du titre Le vainqueur de la nuit et s'agacer de cette comparaison systématique de la cécité avec la nuit, en pensant au travail de Bertrand Vérine présenté en novembre 2015 dans le cadre du colloque Représentations et Discours du Handicap et intitulé justement la nuit, cliché métaphorique de la cécité.
Mais sous ses airs simples, cette biographie peut nous amener loin et nous faire faire de grands détours. Prêts pour l'aventure?

Quatrième de couverture

Fils d'un bourrelier de Coupvray (près de Meaux), Louis Braille devint accidentellement aveugle à l'âge de trois ans. Son intelligence et sa gentillesse attirèrent sur lui l'attention, et il obtint une bourse pour l'Institut des Jeunes Aveugles, à Paris. Il inventa bientôt l'alphabet qui porte son nom, et qui devait permettre à tous les aveugles de sortir de "leur nuit" pour devenir semblables aux voyants.
Écrite dans un style simple et vivant, cette biographie exemplaire et attachante est enrichie d'une excellente documentation.

Avant-propos

Vous qui voyez clair, chers jeunes amis, vous qui connaissez les joies de la lecture, vous rendez-vous compte de ce qu'était autrefois la vie des aveugles?
Ils étaient condamnés à vivre toujours dans la nuit.
Nuit des sens, aucune description ne leur permettant de se représenter la lumière dont ils étaient privés.
Nuit de l'intelligence : aucun ne pouvait lire et se cultiver.
Nuit du coeur qui leur refusait le contact humain que donne le regard. Ils ne pouvaient pénétrer la pensée des autres ni se faire connaître d'eux; et la pitié qu'ils inspiraient leur était plus pénible que la cécité même.
Un homme de génie est parvenu à dissiper ces ténèbres qui les accablait : Louis BRAILLE, par son invention de l'écriture en points saillants, a transformé leur existence.

Témoignage d'un aveugle

Après l'avant-propos rapporté ci-dessus, l'auteure présente un texte, poème ou chanson, écrit par Charles Humel (ou Michel Hubert Melone), auteur-compositeur aveugle (1903-1971) dont le titre est Monsieur Braille, merci!.
Quelques rapides recherches sur Charles Humel ont permis de découvrir qu'il était l'auteur du premier succès de Yves Montand, et qu'il avait joué un rôle important pendant la seconde guerre mondiale, en transmettant, de ville en ville, le texte de chansons de la Résistance (voir extrait en anglais ci-dessous). Sur ce sujet, voir le blog Music in the Holocaust et sa page consacrée aux troubadours de la résistance française

"At the same time, some songs written in England were broadcast on Radio-Londres in order to transmit them to France, as happened with one of the most famous songs of the French Resistance: 'Le Chant des Partisans' (The song of the party member). This system of circulation became known as le principe de la chaine (the chain principle) and involved some notable people, such as the blind pianist Charles Humel, who took it upon himself to distribute Resistance songs to every town he visited. He also wrote a document called Chaine de la Libération which explained in detail how to have success in transmitting Resistance songs and expressed hope that the creation of an immense chain would ‘liberate the world from torment’."

On s'éloigne du sujet originel de notre billet mais on pense évidemment à Jacques Lusseyran, grand résistant aveugle, qui a (enfin!) fait l'objet d'un colloque international à Paris en juin dernier, Entre cécité et lumière - Regards croisés.
Revenons donc maintenant à cet hommage:

''Monsieur Braille, merci!
Pour toute la lumière
Qu'un jour vous avez mise
Dans le coeur de vos frères.
Par vous ils sont heureux,
Leur longue nuit s'éclaire
Et vos doigts de lumière
Leur ont donné des yeux.

Quel trésor magnifique
Vous leur avez laissé!
Grâce aux six points magiques
Que vous avez tracés.
Pour tant d'ardeur secrète,
De dévouement aussi,
Les non-voyants vous crient :
Monsieur Braille, merci!

Les grands espoirs et les joies promises
Sont désormais venus à leur secours;
Dans leur coeur s'inscrit une devise :
VAINCRE LA NUIT pour triompher des jours.

Monsieur Braille, merci!
Pour le bel héritage
Que vous avez transmis
Aux hommes de courage.
Grâce à vous, ils ont pu sortir du grand silence
Et leur reconnaissance
Pour toujours vous est acquise.

Des hommes par milliers, en découvrant les livres,
Retrouvent les raisons et les forces de vivre,
Pour tant d'amour sublime et de génie aussi,
L'univers crie unanimement : Monsieur Braille, merci!''

Charles HUMEL - 1972

Contexte

Il s'agit donc d'une biographie de Louis Braille où l'auteure met l'accent sur la famille qui l'a beaucoup entouré après son accident, qui a continué à le faire participer aux activités familiales, lui donnant des responsabilités et lui montrant comment faire.
Elle met également l'accent sur l'intelligence et la vivacité d'esprit du petit Louis et sur sa capacité d'adaptation. C'est aussi ce que dit Romain Villet, auteur de Look, à propos de ce qui lui est arrivé à quatre ans, dans une émission où était invité aussi Jacques Semelin, auteur de Je veux croire au soleil, que l'on peut écouter ici.

Ce qui est remarquable ici, le roman date de 1965, rappelons-le, c'est la description du contexte historique et la mise en valeur des possibilités. Oui, cet accident est terrible mais il y a toujours moyen de s'en sortir...
Dans un contexte de littérature destinée aux enfants, futur d'une société, ce discours est primordial. Nous sommes ici dans le cadre d'une biographie d'un être exceptionnel certes, mais, même avec des personnages de fiction, il est important d'ouvrir les esprits pour lutter contre les préjugés et autres idées reçues. Et si être aveugle signifie que les yeux ne fonctionnent pas ou mal, cela ne signifie aucunement que l'on ne peut rien faire ou que le reste est défaillant.

L'accès à la lecture

Le livre est divisé en trois parties. La première est consacrée à l'enfance de Louis Braille jusqu'à ce qu'il parte à Paris, à l'Institution Royale des Jeunes Aveugles. La deuxième partie se concentre sur ses premières années à l'institution. Et la troisième partie fait la part belle à la mise au point de l'alphabet en points saillants qui porte aujourd'hui son nom et qui est utilisé à l'échelle de la planète.
Cette "promenade" à travers la vie de Louis Braille est aussi l'occasion de croiser d'autres personnes qui furent primordiales dans l'instruction des enfants aveugles, et concernant notamment l'accès à la lecture et à l'écriture, comme Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, comme on a l'habitude de l'appeler. Ou encore Charles Barbier de la Serre, officier militaire qui avait créé un système d'écriture en points saillants, la sonographie, capable d'être lu dans le noir, afin que les soldats sur la ligne de front ne soient pas repérés par l'ennemi.

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales

C'est en partant de l'idée de Barbier de la Serre que Louis Braille mit au point son alphabet, ainsi qu'une notation musicale. La troisième partie de l'ouvrage explique son travail acharné pour parfaire son système et le temps qu'il a fallu pour que cet alphabet soit adopté. Le livre se clôt d'ailleurs sur un chapitre intitulé Le rayonnement du Braille, une bibliographie ayant aidé l'auteure à écrire cette biographie et des illustrations montrant un alphabet braille en noir et une photo d'un texte en braille.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12 photo texte en braille











Sans les yeux

L'auteure a semé sa biographie d'indices permettant au jeune lecteur de comprendre comment une personne aveugle utilise son toucher, son ouie, se repère dans l'espace, comment elle prend connaissance de son environnement.

p25 "(...) il tâtait le mur et il trouvait facilement l'horloge, le bahut, (...). Ce n'était plus des obstacles pour lui, mais des points de repère qui lui permettaient de se diriger."

p32 "Elles ne sont pas pareilles, déclare Louis en les caressant; les noires sont lisses, les rouges ne le sont pas...
Le petit semble voir avec ses doigts."
"Comme il voit avec ses doigts, il semble aussi voir avec ses oreilles.
Il reconnaît le pas de chacun :
- Tiens! le boeuf à Paul, il a encore perdu un fer; voilà le père Leroy qui passe avec son âne. C'est la mère Seguin qui rentre ses chèvres!"

p67 "Il entend le martèlement des sabots des chevaux, le bruit régulier des roues, le grincement des essieux, les craquements du toit (très chargé de bagages, paraît-il).
Il est assis près de la portière, dans le sens de la marche; en face de lui, le père lui explique le paysage (...)."

p146 "En pénétrant dans ce salon élégant, Louis ne se sent pas à l'aise. Une bouffée d'air chaud lui souffle au visage des odeurs inconnues : tabac étranger, parfums de fleurs et de femmes, vapeurs d'alcool et de thé."

Conclusion

Certes un peu datée dans son style, cette biographie est à recommander. Elle permet de retracer la vie de Louis Braille mais aussi d'y croiser les personnes qui jouèrent un rôle important dans l'éducation des personnes aveugles. A l'époque de Louis Braille, être aveugle signifiait, dans la plupart des cas, mendier pour survivre. On pourra aussi se plonger dans la lecture de Les Emmurés de Lucien Descaves, écrit en 1885, qui décrit la suite de Braille et la destinée de plusieurs personnages aveugles.

Elle décrit bien aussi le contexte historique, les conditions de vie de l'époque. Pour s'en faire quelques images, même si l'invention de Braille sert d'alibi à un téléfilm jouant sur deux périodes, on pourra (re)voir Une lumière dans la nuitMelchior Derouet, comédien aveugle, incarnait Louis Braille.

Une Lumière dans la Nuit - Marius Colucci et Melchior Derouet

dimanche 16 octobre 2016

Robert - Niklas Radstrom

Roman jeunesse, accessible dès huit ans, publié chez Casterman Poche en 2010, avec une édition originale datant de 1994.
Ce roman a été écrit par Niklas Rådström, auteur suédois, touchant à de nombreux domaines (voir notamment la courte biographie le présentant sur le site de la Maison Antoine Vitez).
La version sur laquelle nous avons travaillé est traduite du suédois par Cecilia Monteux et Danielle Suffet. Les illustrations, en noir et blanc sauf celle de la couverture, en couleur, sont de Bruno Heitz.
L'histoire est divisée en quinze chapitres.

Couverture de Robert

Plus qu'un roman, je préférerais parler de fable.
Fable parce le début et la fin de l'histoire sont improbables et semblent très éloignés de mes critères habituels de sélection qui s'attachent à présenter, notamment, des personnages aveugles crédibles.
Robert, hormis ce début et cette fin "incroyables", raconte l'histoire d'un petit garçon prénommé... Robert, subitement privé de la vue. Et dès cet instant, le contenu de cette histoire est fascinant.
Fascinant, quasi sociologique même sur la perception de la personne handicapée, en particulier de la personne aveugle, dans nos sociétés occidentales. Celle de Robert est suédoise, du milieu des années 1990, mais même en 2016, tout habitant de n'importe quelle société occidentale peut s'y reconnaître.
Mais, que nous raconte donc Robert?

Quatrième de couverture

''Robert se leva et s'arrêta un moment au milieu de la pièce.
Il regarda autour de lui. Il ne comprenait pas pourquoi il faisait si noir.
Il s'est passé quelque chose, pensa-t-il.''

Inexpliquablement privé de la vue, Robert, un jeune garçon de sept ans, découvre une autre vision du monde. Et, surtout, il rencontre l'homme invisible...

Un roman intense et lumineux comme la vie

Robert

Robert vit à Stockholm, ou dans sa proche banlieue, avec son père, Harry qui veut tout le temps faire des blagues, sa mère, Karine, et sa grande soeur, Mikaela, qui l'appelle souvent "Robban" (mes notions de suédois sont beaucoup trop floues pour savoir si cela a une signification particulière ou s'il s'agit juste d'un surnom). Ils habitent tous les quatre une maison aménagée sur deux niveaux.
Robert a sept ans, est à l'école en CP, mange des corn-flakes au petit-déjeuner et aime les hamburgers.

Il fait complètement noir dans le monde entier

Rien de très original, sauf qu'en se réveillant en pleine nuit, il constate qu'il règne une obscurité totale, dans la chambre comme à l'extérieur (en Scandinavie, les maisons n'ont pas de contrevents). Et que cela continue le lendemain matin.
Ses parents, et sa soeur, mettront très longtemps à comprendre ce qu'il arrive vraiment à Robert. Et là, c'est la panique...

p20 "Mais les corn-flakes sont invisibles, répéta Robert. Si vous allumez la lumière, peut-être qu'on pourra les voir."
A ce moment-là, il sentit maman se pencher vers lui et bouger sa main devant ses yeux.
Enfin, il y a quelqu'un qui comprend qu'il fait complètement noir dans le monde entier, pensa-t-il.
Mais à peine eut-il le temps d'y penser que maman poussa un hurlement.

Cécité et idées reçues

En arrivant à l'hôpital, le papa sortit de la voiture en réclamant un fauteuil roulant. Ce à quoi Robert répondit :
p27 "Papa, dit Robert. Ce n'est parce qu'on va me mettre dans une chaise roulante que quelqu'un va allumer la lumière."

Aparté : une personne aveugle peut marcher et elle est également capable d'utiliser les escaliers. Ne pas lui proposer systématiquement l'ascenseur, pas toujours accessible d'ailleurs...

p77 "Des lunettes de soleil! dit soudain l'homme invisible. Les aveugles portent toujours des lunettes de soleil quand ils se promènent."

Aparté : les personnes aveugles peuvent effectivement porter des lunettes de soleil pour se protéger (hypersensibilité à la lumière ou tout simplement "armure" contre branches, feuilles ou tout autre obstacle pouvant venir frôler ou frapper à hauteur des yeux, quelquefois aussi pour cacher leurs yeux au regard d'autrui parfois inquisiteur), mais ce n'est ni une obligation, ni systématique.

p134 "Mais mon petit, dit-il, tu t'es perdu et puis tu n'y vois rien. Pauvre petit."

Aparté : pourquoi faut - il toujours que les autres s'imaginent que la situation d'une personne, parce qu'elle est aveugle, est pire que la sienne? Il y a quelques années, un ami aveugle attendait son épouse à un coin de rue, lieu du rendez-vous. Le temps que celle-ci arrive, l'histoire de quelques minutes, une personne lui avait glissé une pièce dans la main. Situation fort embarrassante et renvoyant à la triste (et surtout fausse) idée qu'une personne aveugle ne peut vivre que de mendicité...

Infantilisation de la personne aveugle

p35 "Maman essayait de faire manger Robert comme un bébé. Mais Robert trouvait ça nul. On peut quand même manger des hamburgers tout seul, même s'il fait complètement noir dans le monde entier."

p42 "Tout le monde croyait que Robert ne pouvait plus se débrouiller seul pour quoi que ce soit."

p80 "Ils (ses parents) lui firent promettre de ne plus jamais sortir de la maison. (...) Oui, jamais tout seul, dit papa."

Super (?) pouvoirs ou, plus simplement, utiliser ses autres sens

p43 "Robert avait remarqué quelque chose cependant. Quand il faisait complètement noir dans le monde entier, on entendait bien mieux. Parfois Robert avait l'impression de n'être plus qu'une grande oreille."
"Parfois, même, ses oreilles pouvaient voir une pièce, ou la personne qui traversait la pièce."

p75 "Les couleurs ont des odeurs différentes."
p76 "Ça sent la peinture bleue. Comme un ciel artificiel ou comme une piscine sur la lune."

p83 "Robert la (sa canne) prit et tapota le sol en ciment avec la pointe. En attendant l'écho, il avait l'impression de voir tout le garage devant lui."

p98 "Il faisait beau, et le soleil brillait. Robert sentait à la fois sur son visage la chaleur du printemps et la fraîcheur du vent."

La canne blanche

Alors que la journée internationale de la canne blanche est le 15 octobre, voyons comment celle-ci est entrée dans l'imaginaire de tout un chacun...
p71 "- (...) D'habitude, comment font ceux qui ne peuvent pas voir quand ils sortent?
- Les aveugles ont bien une canne, dit Robert. Une canne blanche."

Nous passerons sur les détails cocasses de la "fabrication" de cette canne blanche mais regardons comment Robert l'utilise :
p83 "Il fallait marcher à tâtons avant de trouver la barrière pour sortir sur la route. Mais ensuite c'était plus facile. Robert pouvait sentir avec sa canne là où finissait le bitume et là où commençait le fossé avec des touffes d'herbe et du gravier."
p100 "Il marcha jusqu'à ce que sa canne rencontre un obstacle. Il le toucha pour comprendre ce que cela pouvait être. C'était un tas de gros bâtons assemblés, comme des échelles. Une cage à écureuils, reconnut Robert. Il posa sa canne et se mit à grimper.

L'école

En 1994, même en Suède, l'inclusion scolaire ne semble pas être une règle générale.
p69 "On va trouver une école pour les enfants qui ne peuvent pas voir, dit papa."

S'ennuyant à la maison, Robert décide de retourner dans sa classe.
p87 "- (...)Mais mon petit Robert, tu ne peux quand même pas venir ici... Comment tu vas arriver à...
- "L'école ce n'est pas pour tout le monde? s'étonna Robert."

Rassurons-nous, la maîtresse finira par trouver une activité accessible à tous...

L'homme invisible

Alors que Robert est dans un grand désarroi, les adultes autour de lui lui ayant fait comprendre que ne pas voir est une catastrophe, l'homme invisible vient lui rendre visite.
C'est avec cet homme invisible qu'il retrouvera l'envie de faire des choses car "on ne peut pas rester comme ça, à ne rien faire" (chapitre 7).
L'homme invisible lui rappelle d'ailleurs que voir ou ne pas voir ne change rien pour certaines choses:
p55 "- Tu ne vois pas le temps qui passe?
- Mais je ne vois plus rien, dit Robert, furieux.
- Qu'est-ce que ça peut faire? dit l'homme invisible. Avant, tu pouvais peut-être voir le temps passer? Tu pouvais?"

p92 "Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas voir qu'on est invisible", phrase laissée par l'homme invisible sur le tableau de la classe de Robert et qui fait particulièrement écho à un article paru sur le site de la Perkins School for the Blind au sujet de la campagne Blind New World que nous avons déjà évoquée dans ce billet et qui nous a permis de découvrir le comédien Jay Worthington. Cet article, en anglais, s'intitule We're blind, not invisible (nous sommes aveugles, pas invisibles) et fait directement référence au regard que porte la société sur les personnes aveugles par le biais de plusieurs témoignages (dont celui de Jay Worthington).

p145 "Tu peux tout faire tout seul. Tout ce que tu veux." (dit l'homme invisible à Robert)

p154 "Personne ne voit un homme invisible. Personne, sauf quelques enfants qui ne peuvent pas voir."

Lovisa

Robert fait la connaissance de Lovisa, petite fille de son âge, née aveugle, qui n'a pas la langue dans sa poche.

p103 "- Tu n'as jamais rien vu de tes yeux? demanda Robert.
- J'ai vu plein de choses, dit Lovisa. Mais pas avec mes yeux."

p107 "Robert et Lovisa parlèrent un long moment là - haut dans la cage à écureuils. Lovisa racontait un tas d'histoires sur 《comment c'est quand on ne peut pas voir》.

En discutant tous les deux, Robert découvre qu'il est possible de faire du vélo, grâce au tandem.
Mais nous n'évitons cependant pas quelques clichés ou situations maintes fois lues :
p113, ils se touchent le visage pour savoir à quoi ils ressemblent.
p115, la question des couleurs est abordée. Vert comme l'herbe, rouge comme des pétales de fleur...

Conclusion

Robert est un roman décalé, plein de fantaisie, et qui pourtant en dit tant!
Niklas Rådström nous (lecteurs) met en face de nos responsabilités en tant que citoyens, en tant que membres d'une société qui ne sait pas comment traiter la différence, l'altérité. Pourtant, ce petit garçon, à part ne plus voir, reste Robert, qui aime toujours les hamburgers. Alors, pourquoi, tout d'un coup, sa mère le considère à nouveau comme un bébé, pourquoi elle ne veut plus que ses copains viennent le chercher pour jouer, pourquoi son père ne veut plus qu'il sorte seul, pourquoi sa soeur est soudain très gentille avec lui?

Cet homme invisible, que Lovisa, la petite fille aveugle que rencontre Robert, a également rencontré, permet à Robert de continuer, contre tous, à être ce petit garçon de sept ans qui explore le monde.

Robert, c'est une illustration de ce que peut être la littérature jeunesse : faire découvrir d'autres univers aux enfants, et donner aux adultes l'occasion de regarder autrement des choses qui leur semblent pourtant établies.
Lecture chaudement recommandée en ne perdant pas de vue le côté fable de ce roman...

Pour les enseignants que ça intéresse, Casterman propose des fiches pédagogiques pour travailler sur ''Robert''.

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