Vues intérieures

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vendredi 27 décembre 2019

A ecouter - quelques podcasts et plus

Alors que le blog a fêté ses cinq ans en septembre dernier, nous avions envie de vous suggérer quelques podcasts (ou balados pour nos amis québécois).
Ils peuvent être en français ou en anglais, natifs ou issus d'émissions de radio, dont beaucoup issus de Radio France. Ils ont tous un rapport, de près ou de loin, avec la cécité et la culture, bref, avec la raison d"être de Vues Intérieures.
Et pour finir l'année, quelques suggestions musicales...

Moondog
Dans un précédent billet, nous avions évoqué la possibilité d'enrichir notre liste de musiciens.
Commençons par un être inclassable mais dont l’œuvre est fascinante : Louis Thomas Hardin, alias Moondog ou encore "le Viking de la 6ème avenue".
Nous avions (re)découvert ses compositions à l'occasion d'une émission diffusée il y a quelques étés sur une des radios du service public. Cette série d'émissions consacrées à Moondog était l’œuvre d'Amaury Cornut, spécialiste du compositeur et auteur d'une biographie en français.
Nous vous donnerons quelques liens pour des émissions allant de 2016, année du centenaire de la naissance de Louis Thomas Hardin, à 2019, vingt ans après sa mort.

Moondog à New York

Cet automne, le 29 septembre dernier précisément, l'un des épisodes de l'émission 59 rue des Archives, sur TSF Jazz, était consacré à Moondog. Cette émission présentée par David Koperhant, Bruno Guermonprez et Rebecca Zissmann, "dans les coulisses de la grande histoire du jazz", revient sur la vie d'un musicien et présente aussi ses œuvres essentielles en posant le contexte, en décortiquant la composition. Le lien pour le podcast est donné ci-dessus.
Si cela vous a donné envie d'en savoir plus sur Moondog, il y a aussi cette émission de Sébastien Lopoukhine sur France Culture diffusée fin mai 2016 Moondog, l'inconnu de tous ou le génie de quelques uns avec des liens vers d'autres émissions comme cet atelier de la création qui lui est consacré ou un épisode de feu Continent Musiques présenté par Matthieu Conquet, Au croisement de Moondog diffusé au tout début de l'année 2018.

Joe Strechay et See
En 2017, encore sous le charme de notre voyage très théâtre de Chicago et notre rencontre impromptue avec Jay Worthington, comédien déficient visuel faisant partie de la compagnie du Gift Theatre, nous avons eu l'occasion de l'entendre raconter son parcours et ses difficultés à se faire reconnaître en tant que professionnel dans un podcast qui s'intitule Reid my Mind et dont l'auteur, Thomas Reid, a perdu la vue en 2004. Africain américain aveugle, il ne trouvait pas de portraits positifs de personnes ayant des liens communs avec lui. Il a donc décidé de créer son émission et d'interviewer des gens, notamment déficients visuels, qui avaient réussi à se faire une place parmi les autres. Si l'on ne peut plus accéder à la version audio de l'émission avec Jay, la transcription écrite reste disponible sur ce lien.

Plus récemment, à l'occasion du lancement de la série See sur Apple TV+, T. Reid a interviewé Joe Strechay, producteur de la série, mais aussi conseiller artistique pour tout ce qui a trait à la déficience visuelle. C'est déjà lui qui avait conseillé et entraîné Charlie Cox pour son rôle de Matt Murdoch dans la série Daredevil sur Netflix. Dans cet épisode du podcast, Joe Strechay raconte comment il en est venu à travailler pour l'industrie cinématographique et des séries télé. Et si les rôles principaux sont portés par des comédien.ne.s voyants qu'il a fallu conseiller, See compte dans ses rôles secondaires plusieurs acteurs déficients visuels dont il a fallu aussi assurer la sécurité et l'autonomie sur les lieux de tournage.

Danser
C'est une émission plus ancienne mais c'est un vrai plaisir d'entendre Saïd Gharbi parler de son travail avec Wim Vandekeybus et de sa découverte de la danse qui influence aujourd'hui sa façon de se déplacer: Danser dans le noir.
Par ailleurs, si "danser dans le noir" vous inspire, nous vous invitons à découvrir le travail de la compagnie Acajou qui développe des outils pour faciliter l'apprentissage de la danse lorsque l'on est déficient visuel, et qui a aussi créé des spectacles avec Saïd Gharbi.

Un peu de musique de Noël?
Si vous avez envie d'écouter de la musique de Noël un peu revisitée, Justin Kauflin, musicien de jazz et protégé de Quincy Jones (excusez du peu!) a sorti un album titré opportunément Christmas Candy, Candy étant le nom de son chien-guide qui figurait sur la pochette de son album Dedication.

Couverture du CD Christmas Candy
Couverture du CD Christmas Candy de Justin Kauflin
Le dessin est réalisé par Zoe R., 5 ans.
Au premier plan, un chien noir, Candy, le chien-guide de Justin Kauflin

On peut écouter quelques morceaux joués par Justin Kauflin sur le site de soundcloud ou aller sur son site, Justin Kauflin.

Voilà quelques suggestions mettant en avant des artistes mais aussi des émissions ou des podcasts que nous écoutons régulièrement.

mardi 24 décembre 2019

Les mains de Louis Braille - Helene Jousse

Premier roman d'Hélène Jousse, Les mains de Louis Braille a été publié chez JC Lattès en février 2019.

Couverture Les mains de Louis Braille

Hélène Jousse est sculptrice. Elle connaît l'importance du rôle des mains et du toucher. Ce roman est une vraie rencontre...
Il nous servira aussi de "base" pour explorer les conditions de vie des personnes aveugles jusqu'à l'époque de Louis Braille ainsi que l'écriture musicale pour les personnes aveugles, à travers l'analyse du livre de Zina Weygand, Vivre sans voir et l'article de Sébastien Durand, "Lire et écrire la musique sans voir", disponibles en annexe de ce billet.

Quatrième de couverture

Constance, dramaturge à succès, se voit confier l'écriture d'un biopic sur Louis Braille. Fascinée par celui dont tout le monde connaît le nom mais si peu l'existence, la jeune femme se lance à corps perdu dans une enquête sur ce génie oublié.
Nous voilà transportés au début du XIXe siècle, au côté de Louis, ce garçon trop vif qui perd accidentellement la vue et intègre à dix ans l'Institut royal des jeunes aveugles avec un rêve : apprendre à lire et à écrire. Mais dans ce bâtiment vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, les livres restent désespérément noirs, et la lecture réservée aux voyants. Jusqu'à ce que Louis en décide autrement.
Cet hommage vibrant à Braille restitue le combat d'un enfant pour inventer le système qui a bouleversé le quotidien des aveugles. Il explore la force de la générosité, et célèbre la modestie d'un héros ordinaire, qui a fait de sa vie un destin.

Hélène Jousse est sculptrice. Un jour, un jeune homme aveugle lui a demandé de lui apprendre à sculpter. Pour elle, un monde s'est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman.

La couverture

La couverture, rouge, est recouverte de gros points en relief. Ces gros points en relief reprennent l'idée de l'alphabet Braille en reproduisant une portion de texte, tirée des premières lignes du roman, avec des mots tronqués. Comme si l'on avait utilisé une loupe pour agrandir une partie de texte...
Si cet effet peut être frappant pour l’œil du lecteur à la recherche de son prochain ouvrage, ce "braille" est totalement illisible pour une personne aveugle brailliste. Les points sont beaucoup trop gros et la cellule de six points ne peut être lue en une seule fois par la pulpe du doigt. Un peu dommage quand une bonne partie de ce roman explique, de façon très intéressante d'ailleurs, le travail de longue haleine de Louis Braille pour arriver à l'invention de son système d'écriture.
Nous avions cependant déjà vu ce type de "braille" sur les couvertures d'autres livres, tel "Je veux croire au soleil" de Jacques Semelin ou "Dis-moi si tu souris" d'Eric Lindstrom.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

On ne peut cependant nier son impact visuel... qui peut susciter une certaine curiosité.

Une histoire en deux volets

Le roman est constitué de chapitres qui alternent les scènes du film retraçant la vie de Louis Braille et les notes dans le carnet rouge de Constance.
Les notes nourrissent l'écriture du film et les recherches sur Louis Braille nourrissent les réflexions de Constance.
Ce biopic, comme cela est dit d'une façon assez fâcheuse sur la quatrième de couverture, est l'occasion de plonger dans la vie de Louis Braille, le premier chapitre racontant l'accident de Louis, alors qu'il avait trois ans, qui le rendra aveugle. Dès les premières pages, on sent que le roman sera rempli d'humanité et d'empathie.
p14 : "Qu'est-ce qu'un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?"
Puis le scénario du film s'écrivant, nous découvrirons un Louis grandissant, et, à partir de sa rencontre avec Barbier de la Serre et sa "sonographie", son idée obsédante de créer un alphabet lisible pour les aveugles, un alphabet permettant de lire et d'écrire en tenant compte de l'orthographe.

Louis Braille

Au cours de ces cinq années, nous avons eu l'occasion de parler d'ouvrages relatant la vie de Louis Braille mais il s'agissait de livres en littérature jeunesse :

Ici, il s'agit d'un roman pour adulte et le point de vue change un peu, prend un peu de hauteur. Avec un regard qui pourrait être celui d'une mère, Hélène Jousse, par les yeux et l'écriture de Constance, permet aussi à son lecteur de prendre du recul et de voir aussi la cécité de Louis Braille comme une félicité, ce que nous pourrions appeler "l'apport de la cécité" et qui correspond finalement assez à l'esprit de ce blog.
Dans le premier passage de son carnet rouge, Constance dit ainsi, p16 : "Nous étions presque honteux d'avoir ignoré combien ce garçon avait changé le monde. Un monde qui n'était pas le nôtre jusqu'alors. Pourquoi faut-il que les choses nous touchent de près pour qu'on en soit curieux? Ne s'approche-t-on que de ce qui d'approche?"
Ce court passage est très intéressant : le compagnon de Constance est devenu aveugle et a appris le braille. C'est en lui lisant "L'enfant de la nuit" de Margaret Davidson à voix haute qu'ils ont découvert la vie de Louis Braille. Combien de gens connaissent effectivement le "braille" sans savoir qui l'a inventé? Mais au-delà du cas Braille, c'est aussi une réflexion sur, finalement, tout ce qui ne nous touche pas directement, et notamment le handicap qui rejaillit sur notre perception du handicap. Et dans ce roman, l'auteure fait souvent cas de la façon dont les personnes aveugles sont perçues par les autres.
Pour des références historiques, on pourra toujours se plonger dans l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand, historienne française de la cécité. On trouvera une analyse critique de ce livre en annexe.
A travers le roman, on voit aussi la quête de Louis : pouvoir lire... Et tant qu'il n'aura pas trouvé la solution idéale, il cherchera, déterminé et confiant.

Sa famille
Ce livre fait aussi la part belle à la famille de Louis Braille, de sa mère libre d'esprit ("pieuse, mais pas bigote", p25), de son père qui ne se remettra jamais d'être arrivé trop tard pour éviter l'accident. On sent qu'il a grandi dans une famille aimante, cultivée (son père et sa mère savaient lire). Après son accident, il a gardé une place dans cette maison où ses parents ont continué à lui confier des tâches à accomplir.

Ses rencontres
Louis est décrit comme un enfant vif. "Malgré l'accident, c'est un enfant très enjoué et toujours aux aguets, le benjamin adoré par le reste de la famille.", p26. Lorsque sa mère ne peut s'occuper de lui, c'est le curé, l'abbé Palluy, qui "lui décrit puis nomme les choses de la nature qu'il ne peut voir. La botanique est sa passion et il la transmet à Louis lors de leurs promenades à travers champs." (p26)
Après la curé, c'est l'instituteur du village, Becheret, qui détectera des capacités hors du commun. Pourtant, "Aucun aveugle ne va à l'école. Pourquoi iraient-ils? Ils ne liront jamais. C'est la réponse attendue que donne d'abord l'instituteur" (p27). Et cet instituteur fera tout pour que Louis puisse continuer son éducation en s'alliant à l'abbé Palluy qui ira chercher un mécénat auprès du noble local, le marquis d'Orvilliers.
A l'institut royal des jeunes aveugles, il rencontre dès le premier jour Gabriel Gauthier qui deviendra son ami. Il aura aussi Pignier comme directeur.
p281 : "Louis a maintenant douze ans et il est devenu le meilleur élève de l'école, toutes classes confondues. La vitesse de propagation de ses connaissances laisse ses professeurs perplexes, démunis, et lui sur sa faim. Pignier est d'emblée sidéré par les capacités e l'élève et intrigué par le caractère du garçon."
Louis rencontrera Charles Barbier de la Serre, inventeur d'une méthode de lecture et d'écritures nocturnes. Cette rencontre changera le cours de sa vie et la destinée des enfants aveugles du monde entier. "Des combinaisons de points ! (...) Dès les premiers mots du militaire, Louis en a la révélation. (...) Le jeune Louis sait désormais que là est la raison de sa venue ici, quatre ans auparavant : croiser un homme qui lui tende la clé d'une porte qui n'existe pas encore." (p296)
Pourtant, il y aura des déconvenues avec ce Barbier de la Serre : p308, "Mon petit, pourquoi vous torturer l'esprit ainsi? Je vous apporte une possibilité de communiquer très simplement avec vos camarades, et de prendre des notes, et vous me parlez littérature. (...) Vous me parlez de collaborer, si je comprends bien. C'est bien gentil à vous, jeune homme, mais pour quoi faire ?"

Sa perception du monde
"Toujours aux aguets" (p26), "Louis aime sentir la lumière tiède caresser sa peau. Le sentir est sa seule façon de voir le soleil. (p26)
p43 : "Il a toujours été curieux. Il est devenu patient. Il sait que le monde ne se livre pas à lui en instantanés comme aux autres. Pour lui, les choses infusent, semblent prendre tout leur temps pour s e montrer. Elles ne se révèlent pas, il doit les révéler, aller vers elles, les toucher."
p81 : "La chaleur qu'il ressent sous son visage l'informe qu'une assiette est posée devant lui."
p111 : "Au pensionnat, Louis, pourtant alerte, met du temps à se familiariser avec la géographie alambiquée des lieux. Fait de longs corridors, de salles de classe aux parquets vermoulus, d'ateliers en enfilade, d'escaliers tortueux, cet ancien séminaire est d'une complexité saisissante, n'importe qui serait perdu."
A six ans, Louis passe seul l'après-midi dans l'atelier de son père où il triera les peaux par couleur. "Simon n'arrivait pas à croire que son fils ait été capable de faire un pareil tri de ses peaux. Louis lui avait alors expliqué qu'il avait fini par les identifier à force de les toucher et d'interroger son père sur leur couleur lorsqu'il les travaillait." (p160)

p182 : dans un épisode un peu rocambolesque, nous apprenons comment est né le titre du film, Les Mains de Louis Braille. Et Constance dit "Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle !"

p318 : Alors qu'ils discutent de l'écriture de Barbier, la mère de Louis lui sort un double six des dominos. "Tu me dis que ce n'est pas possible que ton doigt juste en touchant puisse "voir" sans compter? lui demande-t-elle.
Non. Pour cela, il faudrait qu'en posant le bout de mon index, qui doit faire une centimètre carré, tout doit dessous d'un coup. (...) C'est à partir de là que Louis partit pour concevoir la "cellule de six points" qui est la base du braille."
p338 : "Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D'abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d'apprentissage pour finir par avoir la vitesse d'un œil qui parcourt une ligne."

Constance

Au début du carnet rouge de Constance, dès les premières lignes, on apprend qu'elle est veuve depuis un an, jour pour jour, et que son amour est devenu peu à peu aveugle au cours de sa dernière année de vie. "Et comme personne ne savait que ce serait la dernière, il avait appris le braille, pour pouvoir lire pendant les années à venir." (p15) puis, p16, "En ce jour anniversaire, je suis allée voir l'endroit où repose Louis depuis 1952.

Au deuxième "épisode" du carnet rouge de Constance, on apprend que Thomas, producteur, metteur en scène, réalisateur, lui dit, p19, "Constance, faites-moi un scénario sur la vie de Braille. (...) Vous avez deux mois."
Voilà donc l'explication du titre du premier chapitre, "Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray."
Pour mener à bien ses recherches, elle se voit "attribuer" un étudiant en Histoire, Aurélien, "un grand échalas à la démarche toujours un peu chaloupée, qui a tantôt l'air d'un geek tantôt d'un page." (p33).

Musique et cécité

Louis et son ami Gabriel Gauthier sont tous les deux de très bons musiciens, cependant, comment composer quand on ne peut pas écrire?
Après avoir mis au point son alphabet, Louis Braille continue à travailler sur la mise au point d'une notation musicale en braille. Pour avoir une idée plus "scientifique", vous pouvez lire l'article de Sébastien Durand, musicologue qui travaille sur le lien entre musique et cécité notamment, qui se trouve en annexe et s'intitule "Lire et écrire la musique sans voir" dont le sous-titre est " Genèse d’une notation musicale pour les personnes aveugles de Valentin Haüy à Louis Braille". Cet article fait par ailleurs partie d'un numéro du Canadian Journal of Disability Studies qui regroupe des articles sur la déficience visuelle et qui est la suite du Colloque Blind Creations qui s'était tenu à Londres en juin 2015.
p216 : "La musique est tout pour Gabriel."
p283 : "Comment être compositeur sans transcrire sa musique, écrivain sans écrire sa prose, scientifique sans poser une équation? L'écrit en fixant la pensée la crée."

Pour momentanément conclure

Ce roman est une très belle surprise. L'écriture est agréable, l'idée du scénario d'un biopic sur Louis Braille couplé au carnet rouge de Constance permet d'avoir une vision à 360 degrés de l'histoire et d'entendre, ou de lire, les réflexions de Constance à propos de la personnalité de Louis Braille.
C'est un roman positif qui (re)donne une visibilité à l'invention de Louis Braille en mettant en lumière son inventeur, génial et précoce (il a seize ans quand il met son alphabet au point), resté souvent dans l'ombre, peut-être parce que c'était sa nature, mais sûrement aussi parce que le reste de la société ne le considérait que comme "un aveugle"...
Au fil de ce roman, de cette double histoire qui converge vers Louis Braille, le lecteur rencontre des figures historiques dans l'histoire de l'éducation des aveugles : Valentin Haüy et les directeurs de l'Institut royal des jeunes aveugles dont Guadet qui fut l'allié de Braille pour la défense et l'utilisation de son invention.
Rappelons que cet alphabet est utilisé dans le monde entier, qu'il a pu être adapté dans toutes les langues et les systèmes d'écriture, qu'il a franchi la révolution numérique avec une cellule à huit points. Bref, que cette invention est tellement brillante qu'elle peut évoluer dans le temps et que, pour peu qu'on continue à l'enseigner aux enfants aveugles du monde entier, elle continuera à leur permettre d'écrire et de lire, de s'instruire et de communiquer... et si, aujourd'hui, la synthèse vocale facilite les choses, elle ne doit être qu'un complément au braille.

jeudi 15 août 2019

My Heart Belongs to Oscar - Romain Villet

Deuxième opus publié par Romain Villet que nous avions découvert avec ''Look'', My Heart Belongs to Oscar est sorti le 10 avril 2019 aux éditions Le Dilettante. Il ne s'agit pas ici d'un roman mais du texte tiré du spectacle éponyme de Romain Villet, auteur mais aussi pianiste de jazz.

Couverture du livre My Heart Belongs to Oscar - Titre et nom en blanc sur fond noir avec un clavier de piano

En fait, l'ouvrage est composé de trois textes :

  • My Heart Belongs to Oscar
  • Entre deux sets
  • Pourquoi le jazz ?

Quatrième de couverture

Mon cœur est à Oscar... Peterson, et après tout c'est bien pour le claironner à la face du monde que j'ai écrit ce livre. Qui est cet immense jazzman ? Comment est-il devenu du jour au lendemain une vedette internationale ? Comment ce géant noir d'origine canadienne a bouleversé la vie d'un franchouillard gringalet ? Comment grâce à lui j'ai découvert le jazz et comment le piano est devenu le lit où n'en finissent plus de s'écouler nos amours torrentielles ? En résumé, je vais vous raconter une histoire d'amour.

Le verso de la couverture

Dans ce petit livre de 77 pages composé de trois textes, la couverture et la quatrième de couverture s'enrichissent d'un rabat où vient s'imprimer le texte de présentation : l'auteur, sa vie, son œuvre... Enfin presque... Le voici :

"Que faire de ses dix doigts ? Romain Villet n'a pas assez des siens pour compter les réponses qu'il pourrait apporter à cette question. Caresser, griffer, marquer le contretemps, claquer pour donner le tempo à ses musiciens, pianoter sur un Steinway de concert ou dans un bastringue de bistrot, tenir une canne blanche, lire en braille, taper sur un clavier d'ordinateur les mots qui lui en semblent dignes, porter une alliance, changer des couches, tripoter Le Penseur de Rodin ou toute autre beauté sculpturale, se gratter la tête quand il réfléchit fort, les croiser pour que la chance ne tourne pas, toucher à presque tout comme il est permis aux grands curieux qui ne voient presque rien.
My Heart Belongs to Oscar est son deuxième livre et c'est le pendant d'un spectacle qu'il porte à bout de doigts sur les planches.

Celui qui comble et électrise le pianiste Romain Villet est cet Himalaya de tendresse harmonique, ce colossal bouddha joyeux, ce stellaire moissonneur de notes, cet Hercule aux mains de fée qui dissémine en riant de scintillantes gerbes de sons : l'homme nommé est Oscar Peterson.
En trois textes, Romain Villet nous dit sa zigzagante histoire d'amour avec le jazz, cette musique dont Le swing fait battre la chamade au cœur de l'univers ."

À cela, ajoutons la dédicace "À Maf et Monf, Élise et Zéphyr" et le lecteur saura dans quoi il s'embarque.

Oscar Peterson, né à Montréal

Nous avons une infinie tendresse pour Montréal. Impossible donc de passer sous silence qu'Oscar Peterson est né dans cette ville, dans le quartier Saint-Henri, même s'il a pris son envol et sa stature musicale aux États-Unis.
Dans ce quartier, une peinture murale, inaugurée en 2011, rend hommage à cet immense artiste.

Peinture murale à Montréal en hommage à Oscar Peterson
Jazz born here, Gene Pendon - fresque peinte au coin de la rue des Seigneurs et de la rue Saint Jacques, Montréal

Dans ces trois textes, Romain Villet fait juste allusion à sa cécité, histoire de clarifier les choses une bonne fois pour toutes tout en montrant que le principal sujet n'est pas là.
Effectivement, le premier texte qui donne son nom au livre, My Heart Belongs to Oscar, dont on pourrait d'ailleurs compléter la lecture par le récit de sa rencontre avec Oscar Peterson en 2003 au Festival de Marciac, publié l'an dernier dans Jazz News où il a une rubrique récurrente et où il publie assez régulièrement de plus longs papiers, parle de son amour pour cet immense pianiste.
Dans le deuxième texte, il est question d'improvisation. À l'issue de la lecture de ce livre, impossible de dire que vous ne comprenez rien à l'improvisation en jazz. Elle vous est expliquée en long, en large, en travers. Et si vous aviez encore quelques zones obscures, nous vous conseillons alors d'aller écouter quelques morceaux. Romain Villet en égrène un certain nombre que son trio joue au cours du spectacle puisque, rappelons-le, il s'agit du texte de son spectacle où il dit son amour pour Oscar Peterson.
Au fil des pages, vous trouverez My Heart Belongs to Daddy, What is this thing called love, Hot House, All the things you are, You look good to me, Caravan, There is no greater love, où encore People.

Il y a eu des critiques enthousiastes de ce recueil de texte, en particulier par des amateurs de jazz. Romain Villet sait de quoi il parle et sait écrire. Encore une fois, nous vous suggérons d'aller lire ses chroniques ou articles dans la chouette revue Jazz News. Et nous aimons son style foisonnant. Le premier texte est le texte écrit d'un spectacle, dont l'auteur dit lui-même qu'il n'est pas appris par cœur mais qu'il sert de trame (assez serrée quand même).

Si donc le recueil ne fait pas directement référence à la cécité, le sujet commun à ces trois textes étant le jazz, rappelons, subtilement espérons-le, que l'auteur est aveugle (la didascalie d'introduction du spectacle y fait allusion : p.9, "un pianiste aveugle et disert"), et Oscar Peterson a été inspiré par Art Tatum, pianiste né quasi aveugle, reconnu pour sa virtuosité et son ingéniosité inégalables.

Pourquoi le jazz

C'est le titre du troisième texte, court, qui répond à un certain nombre de questions ou plutôt, qui répond différemment à la même question : pourquoi le jazz?
L'auteur nous donne ses raisons, à vous de trouver les vôtres.

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissez pas le "style" Villet, ces trois textes vous en donneront clairement une idée. Jeux avec les mots, références en tous genres et notamment philosophiques, vous en ressortirez tout étourdis. Amateurs de jazz, vous serez comblés. Le swing n'est pas que dans le jeu, il est aussi dans l'écriture.
Pour les béotiens, impossible de n'avoir rien compris à l'improvisation après cette lecture. Et difficile de ne pas avoir la curiosité d'aller écouter les morceaux cités. Et pour ceux, celles, qui les connaîtraient, ne pas hésiter à écouter plusieurs versions.
Peut-être aussi que cela vous donnera envie d'aller voir le spectacle si d'autres représentations sont prévues.
Ou de découvrir Oscar Peterson. Ou, pourquoi pas, découvrir les musiciens aveugles ou malvoyants qui ont pavé le chemin du blues ou du jazz, pour rester dans la thématique. Vous seriez probablement très étonné.e.s de leur nombre.
Au fait, le recueil est disponible à la BNFA en Daisy voix de synthèse, Daisy texte ou PDF. Bonne lecture!

dimanche 11 novembre 2018

Musique dans les Tenebres - Ingmar Bergman

2018 est aussi l'année du centenaire de la naissance du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Nous profitons donc de cette occasion pour parler de l'un de ses premiers films.
Film "de jeunesse" datant de 1948, Musique dans les Ténèbres (Musik i Mörker) semble jeter les bases de son cinéma et de son style.

Couverture du DVD Music in Darkness
DVD anglais, film en version originale, sous-titres en anglais.

Voilà ci-dessous ce qu'en disait Télérama à l'occasion de la rétrospective Bergman organisée par la cinémathèque française :
"Représentatif des débuts de Bergman, alors jeune réalisateur soumis au bon vouloir des producteurs, Musique dans les ténèbres est un film qu'il accepta à contrecœur et dont il trouvera seulement à dire, plus tard : « Tout ce dont je me souviens, c'est que je me disais sans cesse pendant le tournage : fais en sorte de ne pas être ennuyeux. C'était mon unique ambition. » Le résultat est bien plus intéressant que cela, malgré un scénario de roman-photo : après avoir perdu la vue, un jeune soldat devient pianiste et trouve l'amour… De la cécité, simple tire-larmes, Bergman se sert pour suggérer que le cinéma peut être, et il le prouvera, une affaire d'âme, d'invisibilité. Et la passion pour la musique, qui traversera toute son œuvre, résonne déjà ici avec authenticité. Un film qui a l'attrait d'une curiosité et la force d'une belle promesse."

Pour la partie concernant la cécité, nous prendrons le temps, ci-dessous et selon notre habitude, de développer quelques points...

Pour celles, ceux qui n'auraient pas vu le film, évidemment, il y a du divulgâchage (spoiler!) dans l'air. Vous voilà prévenu.e.s.

A noter que si la rétrospective de la cinémathèque se termine ces jours-ci, l'Institut Suédois de Paris propose une exposition pluridisciplinaire  : "Comment cet auteur habile, cinéaste hors pair et homme de théâtre de renom, nourrit-il encore aujourd’hui la création artistique ? L’Institut suédois esquisse différentes réponses à cette question à travers une exposition pluridisciplinaire et un programme de projections et de rencontres autour d’Ingmar Bergman, son univers et son héritage."

Mais revenons-en à Musique dans les Ténèbres.

Synopsis

Devenu aveugle à la suite d'un accident, un soldat trouve un emploi de pianiste dans un restaurant. Une ouvrière tente de réconforter le jeune homme, qui a du mal à accepter sa condition d'infirme.

Synopsis réduit à sa portion congrue et caricatural. Ceci dit, nous ne nierons pas le commentaire de Télérama qui parle d'un scénario de "roman-photo" tout en reconnaissant que Bergman se sert de la cécité pour faire autre chose qu'un mélodrame.

Bengt Vylbeke

Issu d'une famille aisée, Bengt, jeune pianiste, perd la vue lors d'un exercice militaire.
Après l'inévitable désespoir, il se reconstruit peu à peu, apprenant à lire, à écrire en braille, à se déplacer de façon autonome.
Lors de sa convalescence, lorsque sa sœur, après avoir passé un long moment à ses côtés, sera repartie rependre le cours de sa vie, Bengt se fera aider au quotidien par une jeune voisine, Ingrid, orpheline de père et ayant un statut social bien moins enviable.
Il partira ensuite à Stockholm se faire embaucher comme pianiste, avec plus ou moins de succès. Puis, il finira par rejoindre l'école pour Aveugles où il débutera une formation d'accordeur de piano et où l'un des professeurs lui suggèrera de suivre sa formation pour devenir organiste.
Il recroisera Ingrid à Stockholm (qu'il reconnaîtra à la voix!), étudiante pour devenir enseignante.

Bengt et Ingrid dans la campagne suédoise
L'une des premières sorties de Bengt après son accident : il se promène dans la campagne suédoise au coude d'Ingrid.

Ingrid

Le début de l'histoire la dépeint comme une jeune fille timide, n'osant pas demander à Bengt, alors très récemment devenu aveugle, de jouer de l'orgue à l'occasion des funérailles de son père.
Au contact de ce jeune homme, blessé et en pleine reconstruction, elle s'épanouira et grandira.
Lorsqu'on la recroisera à Stockholm, elle sera devenue une jeune femme, étudiante, confiante.

Cécité et Société

On pourrait aussi intituler ce paragraphe "images de la cécité dans la société".

Education et autonomie
En voyant Musique dans les Ténèbres, on pourra penser au film de Georges Lacombe, ''La Nuit est mon Royaume'' avec Jean Gabin et datant de 1951. Celui-ci met beaucoup en avant la rééducation avec l'apprentissage du braille, la formation pour apprendre un métier qui nourrira son homme, et sa famille le cas échéant.
Dans le film de Bergman, même si l'on compte quelques détails (machine à écrire en braille, montre en relief) ainsi que des scènes semble-t-il tournées à l'Institut des Jeunes Aveugles de Stockholm, ce n'est pas sur ce "phénomène" que se concentre l'histoire. On verra quand même au passage les divers métiers que les personnes aveugles pouvaient alors apprendre : vannerie, confection de balais et autres brosses, accordeur de piano ou, formation suprême, organiste d'église. On retrouve dans cette hiérarchie ce que détaillait Lucien Descaves dans son roman ''Les Emmurés'' qui, lui, date de 1894.

Attitudes
Il y a celles de Bengt à son propre égard, et celles des autres.
Le film laisse la possibilité d'embrasser un large spectre lui permettant aussi de ne pas être manichéen.
On commence quand même avec sa fiancée qui lui renvoie sa bague quand elle apprend qu'il est devenu aveugle. Elle ne se sent pas l'âme d'une infirmière. Dans le même genre, la tante de Bengt, chez qui il est en convalescence, lui parle d'Ingrid en lui disant qu'il lui faudrait une femme "pour s'occuper de lui". Sans oublier la façon dont il se fera voler son argent par le jeune garçon sensé l'accompagner dans ses déplacements (sujet que l'on retrouve aussi dans Les Emmurés).
Du côté de Bengt, il y a évidemment du désespoir, phase récurrente dans toutes les histoires racontant la perte de la vue, qui passe aussi par l'idée du suicide (voir aussi La Nuit est mon Royaume). Il y a surtout cette idée de n'être plus bon à rien, de ne plus être un homme. Il refusera, au moins dans un premier temps, l'idée de pouvoir être un exemple à suivre pour les personnes aveugles. Le fait de ne pas être considéré comme un rival par le colocataire et amant d'Ingrid est ce qui blesse le plus Bengt. Il retrouvera d'ailleurs le sourire quand ce dernier lui balancera un coup de poing à la figure... Même dans un film scandinave, le "mâle" a de beaux jours devant lui...
Quant à Ingrid, on la voit, la devine subjuguée par la musique de Bengt. A aucun moment, même si ses paroles sont parfois maladroites, on ne voit la pitié dans son regard ou son attitude. Lorsqu'elle choisira Bengt, la domestique de la maison Schröder, celle de la tante de Bengt, lui demandera si elle est enceinte (raison nécessaire, semble-t-il, pour épouser un homme aveugle). Le pasteur dira à Bengt qu'il vole les meilleures années de la vie d'Ingrid. Décidément, il semble compliqué de faire comprendre aux autres que l'amour, sincère, peut exister entre un homme aveugle et une femme voyante. Dans les fictions comme dans la vie, il semble que cette combinaison passe mieux cependant que dans le sens inverse : un homme voyant avec une femme aveugle. A notre palmarès, nous pouvons toutefois citer Ingrid dans le film Blind d'Eskil Vogt, Mary dans La Maison dans l'Ombre de Nicholas Ray ou Selina et Gordon dans Un Coin de Ciel bleu de Guy Green.

Jeu et mise en scène

Lorsque Bengt navigue entre la vie et la mort après son accident, plongé dans le coma, Bergman donne à voir au spectateur ses cauchemars : images surréalistes autant que magnifiques...
Quand on découvre la cécité de Bengt, juste un bref instant avant lui, finalement, on suivra son parcours pour redevenir autonome. Lorsqu'il sera à l'Institut, il ira consoler un voisin de chambre, pleurant seul la nuit, désespéré d'avoir perdu la vue et d'être loin de sa jeune épouse. Il dira alors à cet homme qu'avoir une femme à ses côtés est une vraie chance que beaucoup n'ont pas. Thème décidément central du film... Retrouver un statut d'homme à part entière...

Birger Malmsten, l'acteur qui incarne Bengt, est relativement crédible. Si l'on sent la détresse de Bengt, et ses maladresses au début, on voit rapidement ses progrès. Lorsqu'il, est familiarisé avec un lieu, il n'utilise plus sa canne à l'intérieur d'un lieu. Si ses premiers déplacements à l'extérieur se font au coude d'Ingrid, ou, nouvellement arrivé à Stockholm, accompagnés d'un jeune garçon, Bengt se déplace seul, balayant devant lui avec sa canne.

Évidemment, nous n'échapperons pas à la scène, aux scènes!, des mains passées sur le visage de l'être cher pour découvrir sa beauté. Au moins, ici, ce n'est pas dans la rue, et cette scène arrive quand il y a déjà une connivence certaine entre les deux personnes.

Bengt à l'Institut pour aveugles accordant un piano
A l'Institut pour aveugles, Bengt apprend le métier d'accordeur de piano.

Pour momentanément terminer

Film de 1948, Musique dans les Ténèbres marque les débuts de la carrière cinématographique d'Ingmar Bergman.
Vraie curiosité pour le cinéphile, on aimerait trouver une version française du DVD avec des sous-titres en français, voire une version audiodécrite (soyons fous!).
La musique a ici une vraie place, et sera toujours présente dans le cinéma de Bergman. On pourra lire l'article "Le rôle de la musique dans l'œuvre cinématographique d'Ingmar Bergman" tiré d'une conférence d'Egil Törnqvist donnée le 23 juin 2006 à Göteborg, au cours du Congrès annuel de l’Association des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux (AIBM).
Quant à la cécité, si elle est au cœur de l'histoire en montrant combien elle déclasse socialement l'homme, elle montre aussi qu'elle peut être envisagée aussi comme un non événement. Bengt finira par retrouver ce statut d'homme à part entière qu'il pensait avoir perdu en perdant la vue. Et la dernière scène laissera tous les avenirs possibles...
Musique dans les Ténèbres ne fait pas partie des chefs d'œuvre de Bergman. Peu importe. Regardons-le aussi comme témoin d'une époque. Et demandons - nous si la perception de la cécité a réellement changé depuis 1948.

jeudi 2 août 2018

Ropero - Cathy Berna

Roman pour adolescent, recommandé à partir de quatorze ans, paru chez Hachette Romans en juin 2018, Ropero est le premier roman de Cathy Berna.

Couverture du livre Ropero de Cathy Berna

Cette histoire brasse de nombreux sujets, parfois lourds comme la maladie ou le deuil, l'abandon. Mais elle regorge aussi de tendresse, d'amour. Et elle inclut, bien évidemment, un personnage malvoyant, sujet de ce blog. Ici, il s'appelle Léonie. Et l'histoire débute la veille de ses seize ans. Et c'est sur elle que se concentrera ce billet.
Et, comme d'habitude, cela nous permettra de faire le lien avec des thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle.

Il y aura peut-être un peu de divulgâchage (spoiler!) mais nous essaierons de préserver l'essentiel...

Quatrième de couverture

Elle, c'est Léonie, seize ans.
La musique, c'est tout ce qu'elle a.
Ça et la maladie. Sa vue baisse inexorablement.
Bientôt, elle ne verra que du noir.

Lui, c'est Ezra.
Il trace la route dans son camion, accompagné de son chien et d'une tortue.
Solitaire et instable, il cherche à fuir sa propre histoire.

Eux, c'est une rencontre.
Une nuit d'été inédite lors d'un festival d'électro.
Un moment suspendu, avant qu'une tempête puis le chaos de leurs vies ne les rattrapent...

Contexte de l'histoire

Si le roman tourne autour de la rencontre de Léonie et d'Ezra dans un festival de musiques actuelles, nous apprendrons vite l'histoire des personnages principaux, Léonie et Ezra, ainsi que celle des personnages récurrents tels les parents de Léonie et son grand-père Henry, ou Célia, la meilleure amie de Léonie, étudiante infirmière. Nous ferons aussi connaissance avec la famille "adoptive" d'Ezra, Bernard, très malade, Mélanie, son épouse, Martin et Pierre, les fils de la famille.

L'histoire débute la veille du seizième anniversaire de Léonie, en juillet, et se termine en décembre de la même année, avec une petite incursion en janvier de l'année suivante.

Léonie

Léonie, née en Chine, a été adoptée par Guillaume et Blanche Marnier. Brillante élève, elle vient d'obtenir son bac avec mention et un an d'avance. C'est aussi une très bonne musicienne, guitariste classique qui rêve de devenir musicienne professionnelle et endosser ainsi la légende Ropero, luthier de son état. En attendant, elle joue sur une Esteve même si elle est un peu en froid avec son instrument en ce moment.

Détail d'une guitare Esteve avec étiquette prouvant son authenticité

Elle a une maladie de la rétine qui, sans jamais être citée, ressemble à la rétinite pigmentaire : rétrécissement du champ visuel, difficultés à voir la nuit...
Au fil du roman, sa volonté d'apprendre à faire les choses les yeux fermés "pour après" rappelle beaucoup le personnage d'Ava, adolescente du film éponyme de Léa Mysius qui apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu.

Affiche du film Ava de Lea Mysius

Comme beaucoup de personnages malvoyants, tel Elliott dans Fort comme Ulysse, Léonie est à ce moment de sa vie où sa vue se dégrade beaucoup, où elle sent qu'elle bascule vers l'inconnu, même si elle sait depuis longtemps que ce moment arrivera.

Tout au long de cette histoire, Léonie raconte ces moments :
p.13 "Cette année a été difficile. Ma vue a tellement baissé que je me suis enfermée dans la musique."
p.14 "Au lycée et dans la rue, je ne parle pas à grand monde, j'ai peur sans cesse de tomber, de me blesser. Alors je sors le moins possible, je reste assise des heures à jouer, cloîtrée dans la maison familiale."
p.149 "Est-ce que je vais oublier ma propre main? Oublier leurs visages à tous, leurs expressions, la couleur de leurs yeux? Est-ce que tout va disparaître dans le tunnel?
C'est déjà presque la fin.
J'ai seize ans, n'aurai vu de mes yeux jusque là. Mais pour quand le vide total?"
p.202 "J'ai peur d'être aveugle. Peur des chutes, de tomber, de dépendre toujours de quelqu'un, j'ai peur de la nuit permanente, peur du monde, du dehors, de jouer beaucoup moins bien qu'avant, j'ai peur de... tout."

Malvoyance et perceptions

Léonie
p.15 "Le billet, je le touche du bout des doigts. Il est très lisse, en format A4, un e-ticket. Collé dessus, jaune, carré, le Post-it avec inscrit en énormes caractères le numéro à joindre pour les personnes handicapées souhaitant accéder au site."

p.28 "Sa main est moite, elle colle à la mienne. Elle est large, je sens des callosités sur les contours de sa paume. C'est étrange. (...) Il parle dans une tonalité grave, très calmement."

p.31 "J'y vois comme dans un tunnel, c'est une maladie, elle évolue mal. Le tunnel se rétrécit, mais par exemple, j'ai des repères de formes, d'obstacles et, si j'approche mes yeux assez près, je peux voir les visages, les contours, déchiffrer, décoder... C'est triste mais tu vois, ce n'est pas un drame non plus. C'est ma vie, c'est comme ça."
"J'avais sept ans lorsqu'on a découvert ma maladie. En allant faire pipi la nuit, je tombais dans les escaliers, c'est comme ça qu'on a su que je n'y voyais pas assez..."

p.33 "Il faudrait... enfin si tu veux bien... me décrire les choses, les endroits, un peu précisément, pour que je me repère... parce que c'est flou pour moi, mais je pense que si tu m'expliques c'est possible que je me débrouille seule assez rapidement."

p.34 "Le site est bien agencé et, avec l'aide d'Ezra, je me repère assez facilement. Il y a deux scènes principales, un chapiteau, les espaces buvette et les sanitaires. Pour les invalides, quelques places en gradins à côté des régies, ça fait loin des scènes mais le son est correct et, pour un premier festival, je trouve ça plutôt rassurant de ne pas être au cœur de la foule. (...) J'écoute le bruit du public, le sol piétiné, les rives. L'ambiance est festive et je peux palper du bout de mes tympans le bonheur, la joie."

p.37 "Comme la nuit tombe, mon champ de vision a très fortement diminué, mais étrangement, l'angoisse et la peur m'ont quittée."

p.40 "Je ne vois plus rien de son visage, à peine si je réussis à distinguer le lac. La nuit a glissé sur nous, comme un voile opaque sur mes yeux."

p.204-205 "Léonie apprivoisé des gestes qui seraient simples si elle y voyait clair, mais elle garde les yeux fermés, ce qui complique. Mélanie la guide de ses mains. Léo mémorise les repères, la texture, le sens de sa lame, l'odeur. Pour après."

p.205-206 "Dès le réveil, chaque matin, elle écoute les bruits de la maison et tente de s'en faire une représentation mentale. Elle a réussi à développer son ouïe de manière inédite. Elle parvient presque à entendre au-delà des murs de pierre et des planchers de chêne. Écouter est devenu sa manière de respirer, de vivre. Le monde chante à ses tympans. Un frôlement d'ailes, le vent glacial sous les toits, le robinet qui goutte, la télévision en bas, le râlement calcaire de la vieille cafetière, les ronflements de Fakear, les branches d'arbre qui craquent sous l'effet du givre. La vie a sa propre musique, ici dans la ferme. Et si Léonie ne sait pas encore bien la jouer, elle a appris à l'écouter."

Ezra
p.32 "Elle n'y voit peut-être pas grand chose mais elle avance, ses pieds sont bien dans le sol, et je me demande finalement lequel va guider l'autre ce soir."

p.51 "Mais je n'ai pas perçu vraiment, ou pas voulu voir son handicap. Aveugle, c'est quoi ces conneries? Ça changeait quoi à part qu'elle sent les choses autrement, qu'elle pige tout qu'elle...
Handicapée de quoi, putain? J'ai pas pensé qu'elle était différente, enfin si tellement mais pas comme ça. Pas elle. Pas maintenant."

Festivals de musiques actuelles et accessibilité

La rencontre de Léonie et Ezra se passe lors d'un festival de musiques actuelles.
Ezra, bénévole, accompagne les festivaliers handicapés. Si, malheureusement, cette pratique est loin d'être généralisée, plusieurs festivals de musiques actuelles s'emploient à les accueillir en améliorant d'année en année leurs prestations. Nous citerons bien évidemment le festival des Eurockéennes en vous renvoyant sur le billet publié il y a deux ans, ou sur celui consacré plus particulièrement à l'accueil des festivaliers déficients visuels avec l'exemple du Festival de Glastonbury en Angleterre.

Affiche du Festival des Eurockéennes de Belfort 2018

Plus généralement, à propos de l'accessibilité des lieux de musique live (salles de spectacles, festivals...), nous vous recommandons d'aller voir le site (en anglais) de l'association anglaise Attitude is Everything qui fait un travail remarquable pour sensibiliser ces lieux et les convaincre de la nécessité de les rendre accessibles à tous. On pourra d'ailleurs regarder ce film (en anglais mais sous-titré) Access to live music for disabled audiences qui montre deux réalités : l'énorme festival de Glastonbury et une petite salle de concert, chacun ayant la volonté d'accueillir au mieux ces spectateurs handicapés. Il n'y est pas question précisément de déficience visuelle mais plutôt d'attitude.

Pour conclure

Nous l'avons dit en introduction, de nombreux thèmes sont brassés dans cette histoire. Peut-être un peu trop. Trop pour aller en profondeur, trop pour aborder sérieusement les choses.
Certains thèmes sont simplement évoqués au cours d'une phrase, comme s'ils devaient être évoqués dans un roman pour adolescent sorti en 2018.

Mais la génèse de la rencontre entre Léonie et Ezra permet de mettre en avant la volonté de certains festivals d'être accessibles à tous. Ça existe, c'est possible et il faut communiquer sur ce sujet. Merci donc à Cathy Berna.
Il est d'ailleurs beaucoup question de musique dans cette histoire. Celle que joue Léonie, celle que Léonie et Ezra écoutent. Et les différents chapitres du roman font référence à un concert, des chansons, la musique...

On pourra cependant regretter le côté caricatural des personnages principaux, Léonie et Ezra, qui ne pouvaient pas être plus antinomiques. Une jeune fille élevée dans une famille très à l'aise financièrement et qui l'aime. Jeune fille brillante à qui tout réussissait. Et il y a eu cet instant au festival, parenthèse dans sa vie ordonnée, organisée, millimétrée, qui a tout déréglé, comme un grain de sable dans un rouage ou la goutte d'eau qui fait déborder le vase...
Lui, Ezra, jeune pousse sauvage, qui a fini par trouver une famille aimante, quasi idéale malgré les épreuves. Il vit dans son fourgon, avec son chien Fakear et sa tortue Adna...
Léonie à la ville et Ezra à la campagne. Léonie l'intellectuelle et Ezra le manuel.
Et cette rencontre. Improbable. Et pourtant...

Les avis des (jeunes) lect.eur.rice.s semblent partagés. Nous l'avons précédemment dit, cette histoire brasse beaucoup de sujets, certains juste effleurés. Mais ceci dit, son intérêt réside peut-être dans son "non-formatage". On a envie d'être avec Mélanie, dans cette ferme, autour de la cheminée. On a surtout envie que l'histoire se termine bien tant les personnages sortent tout cabossés de ces 280 pages.

vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

jeudi 21 juin 2018

Matthew Whitaker - musicien

Pour être dans le ton de la Fête de la Musique et célébrer nos retrouvailles, nous avons eu envie d'un petit billet tout en douceur en vous parlant d'un très jeune musicien.Si vous pensez à Joey Alexander, cela aurait pu être une bonne réponse mais c'est que vous ne connaissez pas (encore) ce blog. Il s'agit de Matthew Whitaker, né le 3 avril 2001 (!) dans le New Jersey à Hackensack, ville de la banlieue de New York.

Mathew Whitaker face au public

Malgré son jeune âge, il a déjà un palmarès impressionnant,ainsi que l'atteste la liste de ses apparitions et prestations musicales dont les premières remontent à 2011, il avait alors dix ans! Il a déjà joué dans des salles mythiques, au côté, notamment de Stevie Wonder. Certains se hasardent d'ailleurs à voir en Matthew Whitaker le "nouveau" Stevie Wonder. Matthew leur répond en disant qu'il n'y a qu'un "Stevie". Nous ne rentrerons pas dans ce jeu. Laissons aux années faire leurs preuves. Mais, quoiqu'il en soit, ce monsieur est un expert des claviers: piano, orgue Hammond, mais se défend aussi à la batterie.
Il est endorsé à la fois par Yamaha et par Hammond, preuve, s'il en faut, de son talent musical. On peut d'ailleurs noter que c'est la première fois, dans l'histoire de ces marques prestigieuses, qu'elles choisissent, l'une et l'autre, un si jeune musicien.

C'est son grand-père qui lui a offert, alors qu'il n'avait que trois ans, un petit clavier Yamaha. Quelques années plus tard, Matthew apprenait en autodidacte à jouer du piano, de l'orgue électrique. Si l'on en croit les différents articles et interviews avec ses parents, ce jeune homme étant encore mineur, il peut reproduire un morceau à l'identique après une seule écoute. Nous ne sommes donc pas tous logés à la même enseigne, hélas...
Ceci dit, son souhait étant de devenir musicien professionnel, il continue à étudier la musique à l'école.
Cette précocité dans l'apprentissage et ce côté autodidacte nous font inévitablement penser à Jeff Healey, guitariste virtuose canadien qui, n'ayant pas de modèle visuel, avait appris à jouer de la guitare à plat sur ses genoux. Ce qui lui avait d'ailleurs permis de développer un style unique et un son bien identifiable, mais revenons à Matthew Whitaker.

Ce qui est fascinant, c'est la facilité avec laquelle Matthew Whitaker change de style musical. A l'occasion de reportages ou passages dans des émissions de télévision, il se plie d'ailleurs volontiers aux demandes, parfois caricaturales, de ses hôtes. Il a étudié la musique classique, le jazz et il explique que la musique est son langage. Et en le regardant jouer, nous ne pouvons qu'en être convaincu.
Il a sorti un album en 2017, Outta the Box où il démontre sa capacité à interpréter différents styles de jazz. Composé de dix morceaux, originaux ou reprises avec ses propres arrangements, cet album sera peut-être le début d'une longue liste. Il y a déjà une sacrée liste de musiciens de renom qui se retrouvent à ses côtés.

"I listen to all styles of jazz, and my compositions all have a different flavor to them. My classical piano teacher likes to say that I hear "the whole picture," and I try to share that in my arrangements of these songs. My original composition "Matt's Blues" shows my love for the big band, while "Neighborhood Park" and "Song for Allie," which was written for my sister Allison, reflect the traditional trio influence. "Flow" and "Until Next Time" represent my desire to compose songs in the smooth jazz style. "Take a Break" is my journey into the funky side of jazz, while my arrangement of "Mas Que Nada" touches on my Latin roots. My arrangements of "Back Track" and "Pistachio," played on my favorite instrument, the Hammond B3 organ, honor two of my mentors, Dr. Lonnie Smith and Ms. Rhoda Scott. "I Thought About You" demonstrates my interest in the art of accompanying a vocalist. My hope is that anyone who listens to my music will hear a young artist who shows versatility in what he plays and creates." Matthew Whitaker

"J'écoute tous les styles de jazz, et mes compositions ont toutes une saveur différente.Mon professeur de piano classique aime à dire que j'entends "l'image dans sa globalité" et j'essaie de partager cela dans mes arrangements de ces chansons. Ma composition originale, "Matt's Blues" illustre mon amour pour les grands groupes (big band), tandis que "Neighborhood Park" et "Song for Allie", qui a été écrit pour ma soeur Allison, reflètent l'influence traditionnelle du trio. "Flow" et "Until Next Time" représentent mon désir de composer des chansons dans le style "smooth jazz". "Take a Break" est mon voyage du côté funky du jazz alors que mon arrangement pour "Nada" touche mes racines latines. Mes arrangements de "Back Track" et "Pistachio", joués sur mon instrument préféré, l'orgue B3 de Hammond, honorent deux de mes mentors, Dr Lonnie Smith et Ms. Rhoda Scott. "I thought about a guy" démontre mon intérêt pour accompagner un.e vocaliste. J'espère que tous ceux qui écoutent ma musique entendront un jeune artiste qui veut montrer sa versatilité dans ce qu'il joue et crée." Matthew Whitaker

Un documentaire de treize minutes, Thrive, réalisé par Paul Snyzol, lui a été consacré en 2015. On le voit aux côtés d'artistes comme Jonathan Batiste ou Lonnie Smith et Ms.Rhoda Scott.

Matthew Whitaker au piano dans une scène du documentaire Thrive

Il sera le 7 juillet prochain au Festival de Jazz de Montréal entouré d'une liste impressionnante d'artistes, dans de nombreux styles musicaux.
Dans les concerts gratuits (l'une des spécificités du Festival de Jazz de Montréal), pour les amateurs de blues, on pourra aller entendre Bryan Lee, surnommé "Braille Blues Daddy", et figure incontournable de la Bourbon Street à la Nouvelle Orléans. Si vous ne le connaissez pas, voici la prochaine "découverte" à faire. Il accumule une expérience de quarante années derrière lui.

Bryan Lee et sa guitare

Pour continuer dans les dates de festivals de cet été avec des musiciens que nous connaissons, Justin Kauflin, vu dans le documentaire Keep On Keepin'On, sera lui, au Festival de Jazz de Toronto le 25 juin prochain aux côtés de Katie Thiroux (en attendant la sortie de son prochain album le 14 septembre prochain).

Voilà donc quelques idées de festivals, un peu loin certes. Sinon, maintenant que vous avez quelques noms, à vous d'aller découvrir le travail, la musique de ces artistes.

Si le petit aperçu de ce jeune musicien vous a donné envie d'en savoir plus sur lui ou sa musique, il a un site internet à son nom : Matthew Whitaker, vous saurez ainsi tout de ses prochains concerts. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter, @_MattWhitaker .

lundi 16 avril 2018

Mademoiselle Paradis - Barbara Albert

Mademoiselle Paradis est un film austro-allemand dont le titre original est Licht (lumière), sorti sur les écrans français le 4 avril 2018 et réalisé par Barbara Albert.

Affiche autrichienne du film Licht (Mademoiselle Paradis)

Le film, tiré du livre d’Alissa Walser, « Au commencement la nuit était musique », Mesmerized (en anglais), raconte un moment particulier dans la vie de Theresia von Paradis, pianiste aveugle viennoise contemporaine de Mozart. Elle passa quelques temps chez Franz Friedrich Anton Mesmer, médecin allemand qui s'intéressa aux théories sur le magnétisme (et dont les recherches sont à l'origine de l'hypnose moderne occidentale), et recouvra brièvement la vue.

Affiche du film Mademoiselle Paradis

Selon notre habitude, nous nous concentrerons évidemment sur la partie en lien avec la cécité, ou la malvoyance. Nous nous pencherons, entre autres, sur le lien entre musique et cécité.

Synopsis

Vienne, 1777, la pianiste aveugle de 18 ans, "Wunderkind", Maria Theresia Paradis, a perdu la vue à l'âge de trois ans. Après d'innombrables expériences médicales ratées, ses parents l'emmènent au domaine du controversé médecin Franz Anton Mesmer, où elle rejoint un groupe de patients extravagants. Elle goûte la liberté pour la première fois dans ce monde rococo, mais commence à remarquer que si le traitement de Mesmer lui permet de recouvrer la vue, elle perd sa virtuosité musicale.

Maria Dragus alias Maria Theresia von Paradis

Mademoiselle Paradis est le cinquième long-métrage de Barbara Albert. Celle-ci souhaitait rendre hommage à l'indépendance d'esprit de Maria Theresia von Paradis.
C'est Maria Dragus, jeune actrice allemande, vue dans Baccalauréat ou le Ruban blanc, qui endosse le rôle de Maria Theresia von Paradis, Resi.
Nous avons souvent dit ici que les acteurs endossant des personnages aveugles avaient tendance à les caricaturer en appliquant le "bug-eyed zombie stare", pour reprendre les mots de Georgina Kleege, qui consiste en un regard fixe aux yeux exorbités. Manifestement, Maria Dragus a bien travaillé la préparation de son personnage, donnant ainsi à Maria Theresia des yeux étonnamment mobiles, mais vraisemblables, comme dans le cas d'un nystagmus.

Pour devenir Maria Theresia von Paradis, l'actrice a commencé à se préparer environ neuf mois avant le tournage. Elle a accompagné une femme aveugle dans sa vie quotidienne et a rencontré un certain nombre de personnes aveugles. Elle a également lu beaucoup de documents historiques et scientifiques. La réalisatrice précise : "Lorsque nous avons répété, Maria était capable de donner une dimension physique au rôle au moyen d'exercices corporels, mais aussi grâce à des lunettes spéciales qui reproduisaient la sensation de cécité."
De même, elle a un visage qui exprime toutes les émotions qu'elle ressent en jouant de la musique. Sans miroir pour se voir, elle n'a pas d'expressions stéréotypées.
Cette singularité, bien exploitée par ses parents, en fait aussi l'une des raisons de son succès. Certes, c'est une virtuose, mais elle est aussi aveugle. On la montre comme on l'aurait fait d'un singe savant, comme une bête curieuse.

Resi au piano faisant la moue, sa mère penchée à ses côtés

Étrangement, dans plusieurs critiques lues, il était question de ces mimiques, de ces grimaces présentes sur le visage de Resi (et de l'actrice) dans la scène d'ouverture, caméra face au personnage en train de jouer, pour dire que cela était dérangeant et n'aidait pas à être en empathie avec le personnage. Finalement, il n'y a pas que la société viennoise qui porte des jugements sur quelqu'un de différent, de singulier...

Le film et ses thèmes

Beaucoup de thèmes sont abordés au cours de ce film et Barbara Albert voulait souligner la contemporanéité de ces sujets. Resi est une vraie pionnière de sa génération, dans une société artistique ouverte d’esprit, mais encore trop austère. Elle n’est acceptée que pour le mélange de talent et de handicap qu’elle présente, et donc quand elle perd l’une de ces deux qualités, elle doit faire face à la réalité et constater comment une société soi-disant cultivée traite quelqu’un qui ose être différent, surtout quand c’est une femme qui demande d’être respectée pour ses mérites propres, et qui veut sa liberté. Pour se libérer des obligations sociales, elle doit renoncer à quelque chose, et c’est là que se pose la question morale de la limite de ce que Resi peut faire pour se sentir acceptée.

Vue renaissante

Le thème de la cécité est finalement peu exploité en tant que tel, mais comme reflet de l'autre. Ainsi, la réalisatrice invitera le spectateur à se mettre dans la peau, et dans la vue juste renaissante, de Resi, avec des images floues et tout juste colorées dans plusieurs scènes. Cela aidera peut-être le spectateur à comprendre pourquoi, alors, il lui est si difficile d'identifier par la vue des objets, précédemment touchés, des couleurs, dans d'autres scènes où les témoins en profiteront pour douter de sa vue et se moquer d'elle.

Resi découvrant avec ses yeux une statue dans le parc

Maria Theresia a soudainement perdu la vue alors qu'elle avait trois ans. On a tendance à "ranger" les personnes ayant perdu la vue avant sept ans dans la catégorie des aveugles de naissance. Rappelons - nous les écrits d'Oliver Sacks que nous avions évoqués pour le film Premier Regard sur les difficultés d'apprendre à voir...
Les essais de restitution de sa vision par la caméra peuvent cependant paraître naïfs : en tant que spectateur, nous sommes certes invités à nous glisser dans les yeux de Resi, mais nous, ou la plupart d'entre nous, savons ce qu'il y a derrière ce flou, derrière ces tâches colorées.

Par ailleurs, nous aborderons un peu plus loin le thème de musique et cécité. Maria Theresia von Paradis s'est produite à travers l'Europe, montrant son talent, suscitant admiration, mais aussi émulation, comme cela sera le cas avec Valentin Haüy.

Maria Theresia von Paradis

Née à Vienne le 15 mai 1759, Maria Theresia von Paradis fait partie du club assez restreint des compositrices, même si peu de ses œuvres sont arrivées jusqu'à nous.
Elle était la fille de Joseph Anton von Paradis, conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. La position de son père lui assure une solide formation musicale auprès des plus grands maîtres de l'époque, tels Kozeluch, Righini, Salieri et l'Abbé Vogler. Son statut lui permet aussi de commander des œuvres à ses célèbres contemporains Haydn et Mozart.
Elle fondera à Vienne un institut musical pour jeunes filles où elle enseigne pendant plusieurs années.

Portrait de Maria Theresia von Paradis
Portrait de Maria Theresia von Paradis par F. Parmentié, 1784

Son "destin" particulier a fasciné les écrivains. Côté francophone, nous pouvons citer le roman de Michèle Halberstadt, l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, donnant par ailleurs peut-être un indice sur le titre du film en français. Rappelons que le titre originel est Licht (lumière).

Couverture du roman l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis

Le film évoquera aussi la carrière de compositrice qu'elle développera plus à partir de 1789, alors qu'elle sera redevenue définitivement aveugle. On trouvera en annexe la partition de Sicilienne.

Musique et cécité

Si ce thème est finalement peu abordé dans le film, Barbara Albert concentrant son regard sur la société viennoise, il est cependant fort intéressant de se pencher sur la question de musique et cécité. Lors de sa venue à Paris, Maria Theresia von Paradis a joué devant Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, qui a ainsi eu l'idée de développer l'enseignement musical à leur intention. On pourra lire cet article de Sébastien Durand, musicologue spécialiste du sujet Musique et Cécité.

Maria Theresia, bandeau brodé sur les yeux, au piano

Si Maria Theresia von Paradis a convaincu Valentin Haüy de la possibilité d'un enseignement musical accessible aux personnes aveugles, le braille musical reste, aujourd'hui, le moyen d'avoir accès à une partition écrite. En 2017, James Risdon, musicien anglais aveugle, a voulu rendre hommage à Louis Braille à travers un documentaire, Braille Music.

Pour conclure

Mademoiselle Paradis est un drame historique, se déroulant à Vienne en 1777, réalisé par Barbara Albert et dont le personnage principal est une jeune femme. Par les temps qui courent, cela est déjà à souligner.
Que le film mette en lumière Maria Theresia von Paradis, "jeune virtuose contemporaine de Mozart", est très intéressant à plus d'un titre. Certes, dans la thématique qui nous importe ici, nous aurions souhaité que l'histoire raconte plus la vie musicale de Resi que son passage chez Franz Friedrich Anton Mesmer. Nous aurions aimé savoir comment elle apprenait la musique à une époque où le braille musical n'existait pas, où l'alphabet braille n'était même pas imaginé. Mais, sommes - nous naïfs, qui cette histoire aurait - elle intéressé? Qui se soucie de savoir comment les personnes aveugles, encore aujourd'hui, apprennent la musique, composent un morceau?
Nous nous égarons un peu. Revenons donc à nos moutons...
L'interprétation de Maria Dragus est vraiment intéressante et, dans un style très différent, nous pourrions la rapprocher du personnage d'Ingrid dans Blind, film norvégien d'Eskil Vogt. Travail remarquable au niveau de regard du personnage et de son comportement.
Nous ne connaissions pas la réalisatrice, Barbara Albert. A priori, c'est la première fois qu'elle adapte un roman.
Ce film a été présenté dans plusieurs festivals internationaux, San Sebastian, Toronto ou les Arcs où Maria Dragus a reçu le prix d'interprétation féminine pour son incarnation de Maria Theresia von Paradis.
On aurait aimé, aussi, la voir vivre, pas seulement être en représentation. Même dans sa situation exceptionnelle, on aurait aimé en savoir plus sur ce que signifiait être aveugle en 1777. On nous fait comprendre que la vue la distrait de la musique, mais encore. Que faisait - elle en dehors de la musique?
Sa situation, extrêmement privilégiée, lui a permis d'avoir accès à l'éducation avec des précepteurs, des maîtres particuliers. Mais quelles étaient les méthodes enseignées aux personnes aveugles à cette époque? Comment lisaient-elles (on se souviendra des lettres en relief dans les livres mis à la disposition des enfants à l'Institut Royal des Jeunes Aveugles lorsque Louis Braille y était enfant)?
A nouveau, nous dévions un peu de l'histoire du film mais, cela donne inévitablement envie de (re)lire Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Âge au siècle de Louis Braille de Zina Weygand. On pourra trouver une présentation du livre en annexe. Ce lire est également disponible à la BNFA.
Ceci dit, Mademoiselle Paradis vaut le coup d'œil, ne serait-ce que pour la prestation de Maria Dragus, ou pour vous donner l'envie de découvrir un peu mieux Maria Theresia von Paradis, et pas seulement dans le sillage de Mesmer.

mardi 26 décembre 2017

Tramontane - Vatche Boulghourjian

Film présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016 comme Ava de Léa Mysius en 2017, Tramontane est sorti dans les salles françaises le 1er mars 2017.
Prêt.e.s pour un road movie libanais?

Affiche du film Tramontane

Selon Unifrance, il a été sélectionné dans quatorze festivals.
Il a également remporté le Prix Jean Renoir des lycéens. Pour mener un travail pédagogique autour de ce film, voir sur le site d'Eduscol la fiche sur Tramontane. Vous trouverez également en annexe un dossier pédagogique réalisé par le réseau Canopé.

Synopsis

Rabih, un jeune chanteur aveugle, est invité avec sa chorale à se produire en Europe. Lors des formalités pour obtenir son passeport, il découvre qu'il n'est pas le fils biologique de ses parents. Un mensonge qui l'entraîne dans une quête à travers le Liban, à la recherche de son identité. Son périple dresse aussi le portrait d'un pays meurtri par les conflits, incapable de relater sa propre histoire.

Histoire du film

Vatche Boulghourjian, le réalisateur, dont Tramontane est le premier long métrage, a commencé à réfléchir au film en 2012. Il a été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016. Entre temps, il s'est passé quatre années remplies de rencontres et d'opportunités, racontées dans cette interview du réalisateur et de Caroline Oliveira, la productrice, publiée (en anglais) sur le site du festival Sundance, Tramontane - voyage du Liban à Cannes.

Dans différentes interviews, Vatche Boulghourjian dit qu'il voulait engager un comédien aveugle et faire de la musique l'un des personnages principaux, parmi lesquels figurent aussi les paysages libanais. Sa rencontre avec Barakat Jabbour, qui interprète Rabih dans le film, a été décisive, sa présence devenant une évidence. Il raconte que passer du temps avec Barakat Jabbour lui a permis de faire ressortir des caractères du personnage qu'il voulait absolument mettre en scène : dans les lieux familiers, c'est Barakat Jabbour qui guidait les autres, y compris dans l'obscurité.

Vatche Boulghourjian voulait métaphoriser la double crise collective de la mémoire et de l’identité par la cécité du protagoniste. Mais il souhaitait éviter tout didactisme ou effet de mise en scène trop surligné.
« C’est une des raisons, précise-t-il, pour lesquelles j’ai voulu travailler avec un véritable aveugle. Je ne voulais pas surdramatiser sa cécité. Je voulais simplement présenter la vie d’un aveugle telle qu’elle est (…), l’idée était de l’intégrer parfaitement au récit tout en restant fidèle au réalisme. »

C'est effectivement le cas. Ici, Rabih est certes aveugle, mais sa quête pourrait être celle de n'importe quel.le libanais.e de son âge. Aveugle depuis son plus jeune âge, il n'a pas besoin de l'exprimer. Il a grandi en étant aveugle, a appris un métier qu'il peut exercer en toute autonomie. L'enjeu de l'histoire racontée est ailleurs. Nous suivons Rabih dans son quotidien, dans sa façon de fonctionner. Rien à souligner, rien de spectaculaire.

Rabih

Rabih, sur scène, jouant de la darbouka

Rabih, dans sa jeune vingtaine, travaille dans un institut pour aveugles où il enseigne la musique. Lui-même musicien, maîtrisant la darbouka et la violon, il est également chanteur. Il vit avec sa mère, veuve, et son oncle Hisham est très présent.

Dans cette histoire, il y a plein de choses intéressantes à noter:
- Barakat Jabbour, le comédien qui incarne Rabih, est aveugle; en ces temps où les activistes du Disability Rights Movement (rapidement traduit par "mouvement pour les droits du handicap") se battent contre le crippin'up (un acteur valide jouant un rôle de personnage handicapé), c'est à souligner; on pourra aussi relire notre billet Cécité sur grand écran
- Le spectateur le voit vaquer à ses occupations quotidiennes (qui ressemblent foncièrement aux nôtres)
- Rabih va, seul, et contre tous, ou sans l'aide des autres, à la recherche de ses origines
- On suit Rabih dans son road trip, parcourant le Liban du nord au sud, dépendant des autres pour ses déplacements mais organisant seul son voyage

Rabih se faisant indiquer sur la carte routière où se trouve un village

À ce sujet, il est intéressant de le voir mettre des repères tactiles (à l'aide d'un poiçon) sur la carte routière afin de pouvoir se repérer seul lorsqu'il montrera à son chauffeur où aller.
Impossible d'ôter de mon esprit l'article écrit par Ryan Knighton sur son récit de voyage au Caire en plein printemps arabe publié dans la revue AFAR. Il y parle de ses difficultés à s'y déplacer seul et en sécurité, mais aussi du statut des femmes aveugles dans la société égyptienne et qui, parfois, gagnent un peu d'autonomie grâce à la musique.
Par pur plaisir, vous trouverez ci-dessous l'une des illustrations parue dans la revue AFAR pour accompagner le texte de Ryan Knighton, façon frise égyptienne. De profil, sans perspective.

Ryan Knighton dans un dessin façon frises égyptiennes, assis devant des musiciens sur scène

De nombreuses scènes se passent la nuit, comme si le réalisateur voulait mettre le spectateur dans la peau de Rabih. Celui-ci s'y déplace comme en plein jour, se guidant en effleurant les murs pour se repérer dans un espace connu : son quartier ou son lieu de travail.

Rabih se déplaçant seul en se guidant de sa main

Musique et paysages

Qu'elle soit filmée sur scène ou qu'elle soit présente en trame sonore, la musique est omniprésente dans Tramontane, c'est même elle qui fournit le motif de l'histoire. Le film ouvre d'ailleurs sur une scène où l'on suit Rabih, darbouka en mains, de l'intérieur de la maison à l'extérieur, où il jouera un morceau et chantera.
Vraisemblablement professeur de musique ou répétiteur dans un institut pour enfants aveugles, Rabih est chanteur et musicien. Avec son groupe, avec lequel on le voit répéter, il se produit sur scène dans des spectacles ou pour animer des mariages.
Chantant, jouant de la darbouka ou du violon, Rabih est un maître. Sa voix dit se que son regard ne peut exprimer.

Si la musique est importante, les paysages du Liban sont aussi omniprésents. Si Rabih ne les voit pas, il les ressent, les respire. Et dans ceux qui lui sont familiers, il s'y déplace avec aisance. Vatche Boulghourjian avait à cœur de montrer ce pays qu'il aime et il explique par ailleurs qu'en parcourant le pays à la recherche de ses origines, Rabih apprend à se connaître en dépassant ses zones de confort.

Avec l'œuvre de Wajdi Mouawad en tête

Difficile de regarder, de se plonger dans cette histoire et dans ce film sans penser à l'œuvre de Wajdi Mouawad, aujourd'hui "patron" du Théâtre de la Colline. Difficile de ne pas voir, dans cette quête d'identité, un lien avec Incendies, deuxième volet de sa tétralogie débutée en 1997 avec Littoral, et qui se poursuivra avec Forêts et Ciels.
A propos d'Incendies, il y a aussi, évidemment, l'adaptation cinématographique de Denis Villeneuve en 2010.

Affiche du film Incendies de Denis Villeneuve

Conclure

Tramontane est un film qui raconte une quête, celle d'un jeune homme à la recherche de ses racines mais également celle d'un pays, qui n'en a toujours pas fini avec son histoire. Mais, outre ce périple, ce qui nous touche particulièrement, c'est la façon dont le personnage de Rabih traverse l'histoire. Ici, si sa cécité est la métaphore de la crise collective de la mémoire et de l'identité d'un pays, elle ne vient en aucun cas servir d'alibi. Rabih sait précisément ce qu'il veut, ce qu'il cherche.
C'est un beau personnage aveugle, un vrai personnage, aveugle. Et qui chante et joue magnifiquement bien.
Le film est sorti en DVD, en arabe avec sous-titres en français et en anglais. Malheureusement, il n'y a pas d'audiodescription sur cette édition.

vendredi 30 juin 2017

Dorian Bour Wicart - violoneux

Prêt.e à danser? On vous emmène faire un petit tour dans le cercle des musiques traditionnelles pour faire la connaissance d'un violoneux, violoniste, joueur de violon, peu importe le terme que vous choisirez, dont le répertoire nous fait voyager du Québec en Bretagne, de l'Auvergne à la Suède, d'Allemagne au Limousin, sans oublier l'Irlande. Dorian Bour Wicart, c'est son nom, est "tombé" dans la musique tout jeune, et dans la musique traditionnelle, un peu par hasard.

Photo noir et blanc de Dorian Bour Wicart jouant du violon

Dorian fait aujourd'hui partie de plusieurs formations:

  • Lame Squid (le "calamar boîteux") et son répertoire irlandais
  • Ormuz et ses musiques du Québec et de Bretagne
  • Saiten Fell und Firlefanz et son répertoire d'Allemagne et de Suède où Dorian joue aussi du/de la Nyckelharpa
  • Duo par l'Heure

Lame Squid sur scène avec leur logo en fond de scène

On a eu envie de vous parler de Dorian parce qu'Ormuz a sorti l'été dernier un album intitulé "le Bois franc" dont TRAD'Mag n°172 dit beaucoup de bien, et aussi parce que nous avons eu l'occasion de discuter ensemble de son parcours, des groupes dans lesquels il joue et de son quotidien de musicien professionnel déficient visuel.

Couverture du CD le Bois franc d'Ormuz Couverture du n°172 de TRAD'Mag avec le Trio Chemirani










Son parcours

Nous sommes revenus sur son parcours de musicien qui a démarré très tôt et qui s'est professionnalisé petit à petit et presque naturellement.
Dorian a eu l'opportunité, alors qu'il était à l'école primaire, de découvrir différents styles de musique avec des musiciens qui faisaient également découvrir aux élèves les instruments.
C'est ainsi qu'il a fait trois ans de vielle à roue avant de reprendre l'apprentissage du violon qu'il avait débuté avant cela pour ne plus le quitter.
C'est avec son professeur de violon qu'il a découvert le répertoire irlandais et limousin. Et c'est pour approfondir sa connaissance du répertoire Limousin qu'il est venu suivre l'enseignement du DEM Musiques Traditionnelles du Conservatoire à Rayonnement Régional de Limoges. Ce Diplôme d'Etudes Musicales est un tremplin pour la professionnalisation.
Pour Dorian, qui a commencé à se produire sur scène dès la seconde (autour de seize ans), c'est ce qui s'est produit. Il multiplie depuis les formations musicales et les concerts/bals.
Aujourd'hui, il vit effectivement de sa musique. Et, pour le plaisir, s'encanaille dans le répertoire baroque où il tente d'apprivoiser le violon baroque.

Lors de notre rencontre, il a également parlé de son plaisir d'enseigner. Sous forme de cours ou sous forme de stages, il adore transmettre sa passion pour la musique et explique aussi que cela le fait réfléchir sur sa propre pratique.

C'est aussi un passionné d'enregistrement et de mixage. Capter un concert, en restituer l'atmosphère et l'acoustique, voilà qui l'intéresse beaucoup. Nous en reparlerons plus en détail dans la suite de ce billet.

Musique et déficience visuelle

Ayant une rétinite pigmentaire et un reste visuel limité (mais fort utile), Dorian se déplace avec une canne blanche.
Il y a quelques temps déjà, nous avions publié un billet intitulé Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène et cela avait suscité quelques réactions auprès de certains lecteurs. Notamment sur le côté "ostentatoire" de la canne blanche. Alors, lors de notre échange avec Dorian, nous lui avons franchement posé la question. Et sa réponse a été tout aussi directe : "je monte sur scène en me faisant guider et en utilisant ma canne blanche d'une part pour éviter les nombreux fils qui traînent sur scène et d'autre part, pour ne pas faire tomber les instruments parfois en équilibre précaire."
Après, la canne est rangée sous la chaise ou à proximité de sa place et on n'en parle plus. La musique prend alors toute sa place. A tel point d'ailleurs que, régulièrement, ses interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi Dorian ne répond pas à une sollicitation visuelle. Ce n'est que lorsqu'ils découvrent la canne blanche qu'ils réalisent...

Ormuz - Dorian Bour Wicart au violon - Balaviris mai 2017
Ormuz sur scène - Balaviris mai 2017
Timothée Le Net à l'accordéon diatonique, Laure Gagnon à la flûte traversière, Dorian Bour Wicart au violon, Martin Huygebaert au bouzouki, Florian Huygebaert aux guitare et podorythmie, Hubert Fardel à la contrebasse

Nous en avons également profité pour lui demander comment cela se passe pour apprendre un morceau, déchiffrer une partition...
En fait, il utilise plusieurs méthodes.
Dans les musiques traditionnelles, l'apprentissage d'un morceau se fait souvent à l'oreille. Et, à force de le jouer, on l'apprend par cœur, un peu comme ces comptines de l'enfance. Quand il s'agit de compositions, certains musiciens écrivent des partitions, d'autres, comme Dorian, les intègrent de la même façon qu'un morceau du répertoire : on le joue jusqu'à l'avoir dans le corps, dans les gestes...
Dorian connaît cependant le braille musical qu'il a appris seul mais avoue qu'il ne le maîtrise pas assez quand il s'agit de se lancer dans le répertoire baroque.
Là, il utilise encore une autre technique : quelqu'un lui déchiffre oralement la partition qu'il enregistre et qu'il apprend ainsi par cœur. Et il apprend non seulement les parties qu'il joue mais également les parties jouées par les autres musiciens, histoire de démarrer au bon moment.

Quand il a parlé de sa passion de transmettre la musique à travers l'enseignement, il a également insisté sur la nécessité de toucher l'élève pour pouvoir corriger une position, préciser une sensation, et que cela pouvait parfois être gênant. Ceci dit, difficile de transmettre une sensation sans utiliser le tact, le toucher. Comment expliquer autrement la position de l'archet, l'appui sur les cordes...

Passionné, Dorian l'est donc aussi pour les sons, les enregistrements. Il a commencé ses premiers enregistrements alors qu'il était au lycée, à peu près au même moment qu'il a débuté les concerts avec ses premières formations.
Il fait également du mixage. Cependant, il a besoin d'aide car le logiciel avec lequel il travaille, Cubase de Steinberg, n'est pas suffisamment accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, ne leur permettant pas de travailler en autonomie. C'est un vrai regret pour Dorian. Si cette passion pour les enregistrements et le mixage reste dans le cadre personnel, c'est en partie parce que l'inaccessibilité du logiciel l'empêche d'être autonome.
Son reste visuel lui permet, cependant, de pouvoir installer seul les micros ou autre matériel in situ. Il peut ainsi anticiper les sons voulus ou l'acoustique recherché en déterminant, seul, la position des micros dans l'espace où aura lieu l'enregistrement.
Il y a quelques années, il a ainsi enregistré la Messe Solennelle de Louis Vierne, composée pour un chœur et deux orgues dans la cathédrale de Limoges, plaçant huit micros dans l'espace dont un pour capter l'acoustique du bâtiment et donner ainsi de la profondeur à l'enregistrement.
"Capter l'acoustique du bâtiment", voilà effectivement ce qui peut singulariser une prise de son au-delà de l'interprétation de l'oeuvre.

Mais pour le moment, il le fait "seulement" pour un usage personnel. Existe-t'il du matériel de mixage (logiciel, table...) accessible à un utilisateur déficient visuel? Cela nous refait penser à Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors, qui utilise des claviers Nord car ils lui sont accessibles, ou au film Rouge comme le Ciel qui s'inspire de l'enfance de Mirco Mencacci, ingénieur du son aveugle, inventeur du "son sphérique".

Revenons à Dorian. Malgré ces déconvenues, il répète et rappelle qu'il a la chance de faire ce qu'il aime, de vivre de sa musique, et que, même si cela nécessite beaucoup de travail, c'est un vrai bonheur de tous les jours.
Et à ceux qui disent l'admirer de le voir autant se déplacer par monts et par vaux pour donner des concerts et/ou des bals, il indique que cela fait partie de sa routine. Et qu'il met à profit ses nombreuses heures passées dans le train pour écouter... de la musique.

Alors, n'hésitez pas à aller le voir en concert ou bal avec ses différentes formations musicales. C'est une musique énergisante, à partager et à danser...

jeudi 1 septembre 2016

Le blog Vues Intérieures souffle ses deux bougies - retour sur cette deuxième année d'existence

Comme le temps passe vite! Le blog Vues Intérieures fête déjà ses deux ans...
Profitons donc de l'occasion pour revenir sur cette deuxième année où les découvertes se sont enchaînées.
Si la première année avait été l'occasion de parler d'artistes, d'auteurs et d'oeuvres qui me tenaient à coeur, cette deuxième année a été l'occasion d'explorer la littérature jeunesse, de découvrir des artistes (américains) trentenaires traçant leur chemin, ou encore de plonger dans quelques ouvrages essentiels considérant le thème de ce blog : cécité et déficience visuelle dans la culture.

L'exploration de la littérature jeunesse a provoqué un vrai coup de coeur : Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui qui nous raconte l'histoire d'Eliott, malvoyant, atteint d'une rétinite pigmentaire, et de sa belle amitié avec Espérance. Ou encore, en littérature pour adolescent(e)s, la découverte de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom qui nous présente Parker, lycéenne aveugle et adepte de la course...

Couverture de Fort comme Ulysse

La cécité, plus fantasmée que documentée, a inspiré nombre d'auteurs et d'illustrateurs autour de la perception des couleurs, voir plusieurs exemples dans ce billet ou découvrir le très beau De quelle couleur est le vent? d'Anne Herbauts.

La malvoyance est très peu traitée dans la fiction littéraire. Par contre, elle est abordée de façon plus personnelle dans des ouvrages parlant de soi, avec ce regard acéré comme ont pu le faire Georgina Kleege dans Sight Unseen ou John Hull dans Touching the Rock - An Experience of Blindness.
N'oublions pas non plus le livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil, qui nous raconte sa découverte de Montréal, en sons et en odeurs, en sensations et en rencontres.

Le regard souvent tourné vers l'Amérique du Nord, l'intérêt pour la musique, le théâtre, le cinéma, ont permis de belles découvertes : Casey Harris, claviériste des X Ambassadors, groupe originaire de l'Etat de New York aujourd'hui basé à Los Angeles, Jay Worthington, comédien basé à Chicago, notamment membre du Gift Theatre, et qui est apparu dans un des spots de la campagne Blind New World parrainée par la Perkins School for the Blind, qui veut changer le regard que la société porte sur les personnes aveugles, ou encore Blake Stadnik, comédien, chanteur et danseur de claquettes, basé à New York et dont les divers talents font merveille dans les comédies musicales. Ou encore un très chouette documentaire, Keep On Keepin'On, réalisé par l'australien Alan Hicks, mettant en scène, sur fond de jazz, la belle amitié de Clark Terry, légende de la trompette, et passeur infatigable de passion et d'amour pour la musique, avec Justin Kauflin, jeune pianiste aveugle, que l'on suivra sur cinq ans, et qui donnera l'occasion à Justin Kauflin de rencontrer Quincy Jones qui le prendra finalement sous son aile.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016 Portrait de Jay Worthington Portrait de Blake Stadnik

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On



Ce printemps 2016 a permis également de rendre hommage au grand guitariste canadien que fut Jeff Healey, qui aurait eu cinquante ans en mars dernier. Mondialement connu avec le morceau See the Light, nom éponyme du premier album du Jeff Healey Band, Jeff, qui jouait de la guitare posée à plat sur ses genoux, était également un collectionneur de vinyls des années 1920 et 1930, et fan de jazz. Il a d'ailleurs enregistré plusieurs albums de reprises de classiques du jazz de ces années-là, à la guitare, mais aussi au chant et à la trompette.

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

L'accessibilité culturelle est aussi un sujet qui a toute sa place dans ce blog.
A travers le travail de la compagnie Les Singuliers Associés pour le spectacle vivant, ou l'accueil du public handicapé sur des festivals comme Les Eurockéennes de Belfort ou Glastonbury en Angleterre, on s'aperçoit que les choses bougent, même si tout est loin d'être parfait.
Et de voir ces jeunes artistes tracer leur route, pas toujours facile, et montrer le chemin aux futures générations, en leur disant que tout est possible pour peu qu'on travaille fort à ses rêves et qu'il ne faut ni écouter ni croire ceux qui vous disent que vous ne pouvez pas faire ceci ou cela à cause de votre déficience visuelle est une vraie raison de croire en l'avenir.
A travers ces rencontres, ces découvertes, ces façons de voir, que de richesses aperçues!
Un regret tout de même : où est cette même génération d'artistes français? L'ADA (Americans with Disabilities Act) a fêté ses vingt-cinq ans. En France, la loi de 2005 a une dizaine d'années d'existence. Faudra-t-il encore attendre dix ans pour voir les premiers effets? Mais d'ici-là, y aura - t - il encore des enfants déficients visuels dans nos conservatoires? Y aura-t-il encore des professionnels capables de leur enseigner le braille musical ou de leur adapter des partitions en gros caractères (passer du format A4 au format A3 au photocopieur n'est souvent d'aucune utilité)?

Gageons cependant que la troisième année sera remplie de belles découvertes, de rencontres étonnantes, d'oeuvres épatantes. Le talent est là. Il suffit juste de lui laisser la place d'éclore. Sortons des sentiers battus et fuyons ces étiquettes et ces préjugés qui nous étouffent.

mardi 30 août 2016

Festival et Accessibilite - public aveugle et malvoyant

Après avoir exploré la démarche accessibilité du Festival des Eurockéennes, profitons des derniers jours de l'été pour revenir sur l'émission In Touch de la BBC Radio 4 du 28 juin 2016 (disponible en audio en annexe) pour voir de plus près comment cela se passe à Glastonbury, l'un des plus grands festivals anglais, en particulier pour les festivaliers aveugles et malvoyants.
Lors de cette balade boueuse (l'accessoire indispensable étant les bottes en caoutchouc), nous croiserons Paul Hawkins de Attitude is Everything , association anglaise évoquée dans le précédent billet qui oeuvre pour l'accessibilité pour tous des lieux de musique live (salles et festivals), et... Casey Harris, claviériste légalement aveugle du groupe américain X Ambassadors.

Affiche du Festival de Glastonbury 2016

Mais avant de partir sur les terres boueuses du Somerset, revenons un peu sur la situation en France.
Quand on pense accessibilité, on imagine souvent l'accessibilité physique et la personne en fauteuil roulant. Pour une personne aveugle ou malvoyante, se déplacer dans un lieu inconnu, souvent vaste, sans repères, est l'une des difficultés principales. Si certains festivals proposent des éléments spécifiques pour le public déficient visuel, comme des programmes en braille ou en gros caractères, disposent d'un site internet accessible aux lecteurs d'écran, l'offre s'arrête souvent là. Difficile de mobiliser du personnel pour accompagner la personne aveugle ou malvoyante pendant la durée du festival.
En Angleterre, et notamment grâce au travail de l'association Attitude is Everything, 85% des festivals proposent des tickets gratuits pour la personne accompagnant (PA, Personal Assistant) la personne handicapée. Voir ici les modalités pour Glastonbury, par exemple.
Un article paru dans ''The Independent'' raconte la première expérience de festival par une personne ayant une rétinite pigmentaire.

Revenons maintenant à l'émission In Touch et au témoignage de deux personnes déficientes visuelles, l'une aveugle, Dave Kent, et l'autre malvoyante, Hazel Dudley.
Cette émission, d'une vingtaine de minutes, est très intéressante parce qu'elle fait vivre "de l'intérieur" ce que ressentent ces festivaliers et nous les suivons depuis la recherche d'informations jusqu'à leur départ du festival.
Dave Kent n'a trouvé aucune information concernant les festivaliers déficients visuels sur le site internet du festival. Pourtant Glastonbury se veut un festival accueillant pour tous et accessible à tous. Selon Paul Hawkins, de l'association Attitude is Everything, seuls 50% des sites internet communiquent sur leurs dispositifs d'accessibilité.
Tous deux se déplacent habituellement avec des chiens-guide. Au festival, ils sont venus seuls : le sol, boueux, peut cacher des morceaux de verre et blesser les pattes du chien, et, comment donner des ordres au chien si on ne sait pas où l'on est et où l'on va.
S'orienter est effectivement la principale difficulté rencontrée par les personnes déficientes visuelles. Hazel Dudley, malvoyante, dit que la lecture du plan est difficile. Il est trop petit, contient trop d'informations. Un plan lisible par une personne malvoyante devrait être plus simple et ne contenir que les informations essentielles. De même, pour elle, la signalétique mise en place était inutilisable.
L'un des dispositifs que l'on retrouve maintenant assez fréquemment sur les festivals, c'est une plateforme surélevée pour que les personnes en fauteuil roulant, mais aussi les autres personnes handicapées, puissent avoir une vue directe sur la scène, sans être bousculées. En général, ces plateformes sont réservées aux festivaliers handicapés et leurs accompagnants. Les personnes déficientes visuelles ont donc accès à cet aménagement.
A Glastonbury, il y a plusieurs scènes et plusieurs plateformes surélevées et Hazel Dudley explique qu'elle a eu peur en voulant accéder à ces plateformes parce que les gens, présents sur le cheminement ne bougeaient pas, voire la bousculaient. Elle explique cependant que cette crainte était plus liée à la foule qu'à sa déficience visuelle.

L'hébergement sur site se fait sous tente. Impossible pour une personne déficience visuelle de se débrouiller seule pour repérer son emplacement, monter sa tente, se déplacer...

Par ailleurs, Dave Kent souligne le fait qu'il a eu à faire à des gens plutôt volontaires et agréables, sauf à la toute fin de son séjour, au moment de prendre la navette pour quitter le festival, et que ce seul événement gâche l'ensemble.

Mais évidemment, la raison principale de venir au festival de Glastonbury est quand même pour assister à des concerts et écouter de la musique. Et d'y croiser Casey Harris et lui demander comment cela se passe de l'autre côté de la scène lorsque l'on est déficient visuel...
Légalement aveugle, ayant une vision centrale (donc un champ visuel réduit), le claviériste des X Ambassadors, se déplace avec une canne blanche. Interviewé par Dave Kent (9:43 min à 12:45 min), celui-ci lui demande ce qu'il ressent en jouant devant des foules immenses.
Casey Harris répond qu'il aime jouer devant des foules immenses mais qu'il ne perçoit quasiment pas le public, contrairement à une petite salle où il ressent comme une vague qui vient le frapper à la fin de chaque morceau, et qu'il peut presque sentir la sueur du public proche.
A Glastonbury, en tant qu'artiste, il explique qu'il a eu des personnes patientes qui lui ont montré les lieux, l'ont aidé à se repérer.
Pour monter sur scène, c'est son frère (Sam Harris, chanteur et leader du groupe) qui le guide par l'épaule et dès qu'il sent les claviers, il plie sa canne et se dépêche d'être opérationnel. Ils font cela depuis longtemps et ça marche très bien. (Photo Billboard ci-dessous).

Sam Harris guidant Casey Harris par l'épaule sur scène

Le groupe a d'ailleurs profité de son passage à Glastonbury pour adhérer à #MusicWithoutBarriers d'Attitude is Everything. (Casey Harris posant avec le panneau #MusicWithoutBarriers ci-dessous)

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016

Quand Dave Kent lui demande comment il est perçu en tant qu'artiste aveugle, Casey Harris explique que, même s'il n'aime pas dire ça, la société a peu d'attentes de la part des personnes déficientes visuelles et du coup, quand celles-ci font des choses aussi bien que les voyants, ça devient extraordinaire!
Il dit que, dans son cas, quand il trouve quelque chose qu'il peut faire aussi bien, voire même mieux que les autres, il se donne à fond.
Et quand Dave Kent lui demande si le terrain boueux typique de Glastonbury n'est pas trop gênant pour déambuler sur le site, il répond qu'à partir du moment où les gens font un minimum attention à ce qui se passe autour d'eux, la boue n'est pas un problème.

Néanmoins, Dave Kent recommande vivement de venir avec un accompagnant, cela simplifiant bien les choses, et étant possible grâce à cette tarification permettant à la personne handicapée d'avoir un billet gratuit pour son Personal Assistant (PA).
Cela montre aussi qu'il reste encore beaucoup de choses à mettre en place pour faciliter la venue du public déficient visuel sur de tels événements. La première étant de communiquer et de faire connaître les dispositifs existants. Et ce discours rejoint les remarques faites par Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz rapportées dans le billet sur les Eurockéennes.

On pourrait imaginer un plan simplifié du site, en relief, en gros caractères avec contraste marqué des couleurs, un système de chuchoteurs ou souffleurs d'images , des cheminements contrastés, qui pourraient être ceux conçus pour faciliter les déplacements en fauteuil roulant, avec une couleur et un revêtement adaptés...
Et l'argument consistant à dire que cela ne sert à rien puisque, de toute façon, il n'y a pas de festivaliers déficients visuels, n'est pas valable. Il faut certes un peu de temps pour faire connaître les dispositifs mis en place mais les festivaliers viendront si ceux-ci correspondent à leurs besoins.

vendredi 5 août 2016

Les Eurockeennes de Belfort ou un festival accessible à tous

Qui n'a pas entendu parler du Festival des Eurockéennes, implanté sur la presqu'île du Malsaucy, et de sa programmation fantastique?

Affiche 2016 des Eurockéennes - programmation musicale

Mais si la musique est au coeur du festival, le sujet qui nous intéresse particulièrement ici est l'accessibilité à la culture pour tous. Et le Festival des Eurockéennes est un pionnier en la matière.
Penchons - nous donc sur l'édition 2016 des Eurockéennes qui a eu lieu du 1er au 3 juillet dernier.

Depuis l'origine du festival dont la première édition a eu lieu en 1989, créé à l'initiative du département du Territoire de Belfort, il y a eu cette volonté de s'ouvrir à tous.
En 2013, le festival des Eurockéennes a signé la Charte d'Accessibilité, comme l'ont fait aussi les festivals Rock en Seine et les Vieilles Charrues.
Il met aussi à disposition des autres festivals aux alentours un "container accessibilité" qui contient tout ce qu'il faut pour rendre un tel événement accessible (rampe d'accès, signalétique...).
Et pour cette édition 2016, le festival a créé l'espace ALL ACCESS. Il a donc franchi une nouvelle étape pour permettre le rapprochement des expériences festivalières. Au coeur du festival, cet espace ALL ACCESS, lieu d'informations et de repos, est devenu un espace d'animations, d'expérimentations et de sensibilisation destiné à tous, voir ainsi le programme 2016.

Photo du site des Eurockéennes vu du ciel avec logos de différents handicaps

Le festival des Eurockéennes est un modèle à suivre, un graal à atteindre pour d'autres festivals impliqués également dans cette démarche qualitative d'accessibilité pour tous. Bien souvent, ces festivals s'appuient sur des associations locales. Aux Eurockéennes, il y a notamment l'AAAL (Association des Aveugles et Amblyopes d'Alsace et de Lorraine) et la société Argos-Services dirigées par Denis Leroy, enthousiaste et passionné, plein de belles idées régulièrement concrétisées, qui apporte son soutien et son expertise depuis de nombreuses années.

L'accessibilité aux Eurockéennes, c'est un vrai engagement, qui s'adresse à tous les publics. Ce sont des plateformes surélevées, dispositifs que l'on commence à voir régulièrement sur d'autres sites festivaliers, mais ce sont aussi des lieux de repos, des lieux pour les soins ou des réfrigérateurs pour conserver les médicaments au frais, c'est aussi une signalétique adaptée, des programmes en braille ou en gros caractères, des boucles magnétiques, des possibilités de recharger les batteries des fauteuils électriques, des cheminements adaptés aux fauteuils roulants et, bien évidemment, du personnel formé à l'accueil des personnes en situation de handicap, tels des chuchoteurs décrivant au festivalier déficient visuel ce qui se passe sur scène. Cette année, dans l'espace ALL ACCESS, vous pouviez ainsi commander à boire en LSF (Langue des Signes Française) ou voir une exposition photos sur le quotidien des personnes aveugles.

Thierry Jammes, festivalier à plusieurs reprises aux Eurockéennes, aveugle et vice président de la Fédération des Aveugles de France, en charge aussi de la Commission Accessibilité, à qui j'ai demandé son avis à la fois personnel et professionnel, a ainsi pu circuler sur le site guidé par du personnel disponible et formé, avoir accès au programme en braille ou encore se reposer entre deux concerts, et il constate une évolution de l'offre au fil des années, montrant ainsi l'écoute des personnes en charge de l'accessibilité.
A ce sujet, le nombre de personnes en situation de handicap avec besoin d'accompagnement s'élevait entre 500 et 600 pour l'édition 2015 sur un nombre de festivaliers estimés autour de 100 000 visiteurs sur la durée totale de l'événement. A ces chiffres, on peut ajouter d'autres personnes en situation de handicap qui n'ont pas forcément eu besoin d'accompagnement mais qui ont pu utiliser les facilités existantes.

J'ai également eu l'occasion de discuter de l'accessibilité du festival et de l'espace ALL ACCESS avec Mickaël Jeremiasz, joueur de tennis professionnel depuis 2004, détenteur de 4 médailles aux jeux paralympiques, des titres du grand chelem en simple et en double et numéro 1 mondial en simple et double en 2005, qui sera le porte - drapeau de l'équipe de France aux jeux paralympiques de Rio en septembre prochain.
C'était sa première expérience de festival et il est enchanté. Ferveur défenseur de l'accessibilité et du bon sens, il a aimé ce lieu situé au coeur du festival, convivial, ouvert à tous, dans une démarche réellement inclusive.
Il a aimé pouvoir profiter des plateformes surélevées permettant une belle vue sur les scènes mais aussi avoir l'opportunité de se mêler à la foule grâce à des cheminements permettant des déplacements faciles en fauteuil roulant. La présence de joëlettes (acquises grâce au crowdfunding, financement participatif), fauteuil habituellement mono-roue avec des brancards avant et arrière permettant de passer partout (y compris en montagne) avec l'aide de deux personnes, l'a également agréablement surpris, facilitant ainsi les déplacements pour les personnes à mobilité réduite.
En fauteuil depuis ses dix-huit ans, Michaël Jeremiasz n'avait jamais osé venir à un festival, se disant que rien n'était prévu et que ce serait une galère. L'expérience des Eurockéennes lui a donné envie de recommencer et de communiquer sur ces aménagements pour qu'enfin, la culture soit vraiment accessible à tous.

joëlette des Eurockéennes

Par ailleurs, n'oublions pas de mentionner que les festivaliers handicapés sont avant tout des festivaliers qui achètent leur ticket d'entrée, qui consomment et, éventuellement, qui reviennent parce qu'ils savent qu'ils y ont leur place à part entière.
En Angleterre, l'association Attitude is Everything qui oeuvre pour que les lieux diffusant de la musique live, salles de concert ou festivals, soient accessibles à tous, a récemment publier des chiffres éloquents : augmentation de 26% du public handicapé entre 2014 et 2015 pour un poids économique de £7,5m.

Thierry Jammes et Mickaël Jeremiasz ont tous les deux insisté sur le rôle crucial de la communication : l'information doit être claire et précise, accessible à tous. Cela commence aussi par un site internet accessible à tous et notamment aux utilisateurs de lecteur d'écran. Rassurons - nous sur ce fait, le site internet des Eurockéennes est certifié par Opquast.
Rendre accessible un festival coûte en moyens financiers (l'espace ALL ACCESS a ainsi pu voir le jour grâce au soutien de Malakoff Mederic) et humains. Alors autant que cela se sache et que les personnes concernées par ces aménagements soient présentes... pour partager le même plaisir que les autres festivaliers.

vendredi 25 mars 2016

Jeff Healey - guitariste

Billet un peu particulier pour rendre hommage à un grand guitariste qui aurait eu cinquante ans aujourd'hui, 25 mars 2016.

Retour sur Jeff Healey, révélé au monde entier avec See the Light, premier album du Jeff Healey Band sorti le 13 septembre 1988 alors que Jeff avait vingt - deux ans, et sur sa carrière , passant du rock - blues au jazz des années 20 et 30 dont il était un grand connaisseur et collectionneur (il a eu jusqu'à trente mille soixante-dix-huit tours de jazz de cette période).

Couverture du CD See the Light du Jeff Healey Band

Né le 25 mars 1966 à Toronto (eh oui, encore un Canadien), Jeff est décédé à Toronto le 2 mars 2008.
Mais, s'il s'agit ici d'un billet posthume, nous n'avons aucunement envie d'écrire une prose lacrymale. Voir Jeff jouer de la guitare était une chose assez incroyable, avec une énergie folle, et surtout un talent exceptionnel.
Dans les années 90, 1990 j'entends, on parlait beaucoup de guitare heroes tels Stevie Ray Vaughan par exemple.
Dans cette période, Jeff a dû jouer avec tous ceux que l'on qualifiait de ce terme. Cherchez un peu sur le net, vous tomberez sur des séquences incroyables et verrez cette énergie et cette façon bien à lui que Jeff avait de jouer de la guitare.
Aveugle depuis l'âge d'un an à la suite d'un rétinoblastome (cancer de la rétine), Jeff a commencé à jouer de la guitare à trois ans. Sans modèle pour lui montrer comment faire, il a débuté en tenant sa guitare à plat sur ses genoux et est devenu virtuose de cette façon. Pour les apprentis guitaristes qui lisent l'anglais, voici un lien vers deux articles qui pourront les éclairer sur la technique de Jeff et ses possibilités infinies et inusitées, avec en prime une présentation de l'album Heal my Soul qui sort aujourd'hui et dans le monde entier : Premier Guitar et American Blues Scene

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

Dans la deuxième partie de sa carrière, lorsqu'il s'est mis à enregistrer des disques de jazz reprenant des classiques de sa période préférée, les années 20 et 30, non content de jouer de la guitare, il joue aussi de la trompette.
Moins connu de ce côté - ci de l'Atlantique pour ce versant de sa carrière, Jeff a ouvert dès 2001 un club à Toronto, dénommé "Healey's" où il jouait régulièrement avec son groupe de blues les jeudis soirs et son groupe de jazz les samedis après-midi.

Dès octobre 1991, il a aussi eu son émission de radio sur CBC, la radio nationale canadienne, qui s'appelait "My Kinda Jazz" où il présentait des disques de sa propre collection et avait toujours des anecdotes à propos des enregistrements. Ses émissions étaient fascinantes et vous immergeaient dans les origines du jazz. C'était une parenthèse hors du temps où vous pouviez apprécier sa voix chaude et généreuse.
A l'occasion de son cinquantième anniversaire, la radio Jazz FM 91 rediffuse ses émissions.

Il ne s'agit pas ici de refaire l'historique de sa carrière, il y a un visuel complet sur le site éponyme, que nous espérons accessible, ou un résumé en français ici. Mais sa musique m'a beaucoup accompagnée et ses influences m'ont fait découvrir le blues et le jazz des années 20 et 30. Si le Jeff Healey Band était un groupe classé "rock-blues", Jeff avait une connaissance encyclopédique du jazz des origines.
J'ai pu écouter quelques morceaux de Heal my Soul, album perdu, sorti opportunément aujourd'hui, mais qui reflète sincèrement ce que pouvait faire le Jeff Healey Band. Du rock-blues puissant, une ballade ou un blues dans la plus pure tradition avec la guitare de Jeff. Une fois que vous avez entendu le son de sa Fender, vous ne l'oubliez plus.

Couverture du CD Heal my Soul du Jeff Healey Band

Après avoir ouvert son premier club, un peu lassé des tournées internationales, Jeff a joué avec un autre groupe, "The Jazz Wizards", et a enregistré plusieurs albums avec des reprises de standards du jazz où il joue également de la trompette.

Jeff Healey jouant de la trompette - photo issue du site JeffHealey

En dehors de sa carrière musicale, et dans la tradition nord - américaine, Jeff prenait part régulièrement à des événements servant à récolter des fonds pour, dans son cas, combattre le rétinoblastome. Il défendait également la cause des personnes aveugles et celle de l'alphabétisation ("Throughout Jeff’s successful career, he was an advocate for both the blind and literacy. He showed his support by lending his name and volunteering his time to various CNIB fundraisers and Toronto’s Word On The Street festival. A childhood cancer survivor, Jeff took every opportunity to help support Sick Kids Hospital, focusing on Daisy’s Eye Cancer Fund (a Childhood Retinoblastoma Research foundation)" tiré de A propos de Jeff Healey).

Pour en savoir un peu plus sur cette belle personne qu'était Jeff Healey, lire l'interview de son épouse Cristie Healey parue dans American Blues Scene où elle parle de l'album Heal my Soul mais aussi du caractère de Jeff et de son rapport à la musique (en anglais).

mercredi 24 février 2016

Casey Harris : le claviériste aveugle des X Ambassadors, porte - étendard des musiciens handicapés

Oui, nous parlerons encore une fois de Casey Harris, le claviériste (légalement) aveugle des X Ambassadors.

Au moins pour deux bonnes raisons : nous avons eu l'occasion de le voir sur scène lors de leur concert du 17 février dernier à Paris et, surtout, The Independent, journal anglais, a publié le 21 février dernier, un article d'Adam Sherwin qui indique que Casey Harris souhaite être porte - parole des musiciens handicapés.
Cela ne peut que réjouir le blog Vues Intérieures qui avait déjà noté agréablement la présence de cannes blanches et chien-guide sur scène .

X Ambassadors - Paris @ le Yoyo le 17 février 2016

Ce billet reprendra partiellement l'article paru dans The Independent parce que Casey Harris y dit des choses intéressantes et parce que cela fait également écho aux propos de Stevie Wonder lors de la soirée des Grammy Awards qui a réclamé l'accessibilité pour tous pendant qu'il faisait patienter l'assistance, document en braille visible de tous mais lisible pour lui seulement, avant de donner le nom du lauréat.

L'article de The Independent est publié alors que les X Ambassadors donnent leurs premiers concerts en tant que tête d'affiche au Royaume Uni, d'ailleurs à guichet fermé, avant de refaire la première partie de Muse à Paris pour deux dates, et qu'ils font partie des groupes en train de prendre leur envol.
Le quatuor, originaire d'Ithaca et basé à New York, est composé notamment des deux frères Harris, Sam le chanteur/guitariste/saxophoniste/parolier et jeune frère de Casey, ce dernier étant le claviériste du groupe.

Casey et Sam Harris @Yoyo Paris 17/02/2016

Ayant rejoint le groupe alors composé de Sam Harris, Noah Feldshuh et Adam Levin, Casey n'a jamais accepté l'idée que la déficience visuelle pouvait l'empêcher de faire une carrière dans le rock en compagnie de son frère, malgré l'ignorance et les préjudices qu'il a pu rencontrer au début.
Casey Harris utilise des claviers de marque suédoise Nord, notamment le Nord Lead 4. Il dit à ce sujet : "les musiciens voyants utilisent des synthétiseurs avec des écrans mais j'ai besoin d'un modèle qui possède des boutons et des potentiomètres pour chacune des fonctions. Je peux jouer avec les autres, obtenir n'importe quel son dont j'ai besoin en touchant le clavier et modifiant les réglages. Nous sommes tous remplis d'une folle énergie sur scène" ( “Sighted players use synths with screens but I need one with knobs or buttons for each of the functions. I can jam with people and get any sounds I might need by feeling the board and changing settings. We still all go nuts with energy onstage.”)

Il dit aussi qu'il est conscient que le rock alternatif est basé sur l'image et qu'habituellement, il ne met pas en avant sa spécificité. "Je suis déficient visuel mais, avant tout, je suis un gars ordinaire qui fait de la 'musique cool'". (“I’m aware that I’m in alternative rock, which is an image-based market,” he tells The Independent. “I don’t naturally gravitate towards using image to put across our music. I might be visually impaired but I’m just an ordinary guy playing pretty dope music.”)

Casey Harris a une affection génétique rare, le syndrome Senior-Loken, qui a été identifié, dans son cas, à la fin de l'adolescence, qui affecte les yeux et les reins (Casey est légalement aveugle depuis l'enfance) et qui a nécessité une transplantation rénale il y a six ans, sa mère étant le donneur de cette greffe. (Declared legally blind as a child, he also required a kidney transplant six years ago. “My mother was the donor for my transplant. She’s incredible,” he says.)

La musique était aussi une évidence. "Je tapais sans cesse sur le piano à la maison. J'ai commencé à prendre des cours vers huit ans. Ma professeure de piano m'a enseigné les gammes et les bases. Je ne pouvais pas lire la musique mais elle m'a aidé à apprendre les chansons à l'oreille. Vers quinze ans, j'avais atteint un niveau professionnel." (“I was banging away on a piano in the house. I took lessons from the age of eight or so. My piano teacher taught me scales and the fundamentals. I couldn’t read music but she helped me pick songs out by ear. I was getting to a professional level by age 15.”)
Il a étudié à l'école pour aveugles de technologie du piano (School of Piano Technology for the Blind) à Vancouver dans l'état de Washington et a démarré une carrière d'accordeur de piano, métier qu'il a exercé quelques années avant que le groupe puisse vivre de sa musique.

Casey Harris, derrière ses claviers lors du concert au Yoyo, Paris 17/02/2016

The Independent indique que Casey Harris, frustré d'être malmené par les taxis new-yorkais et d'avoir à subir des changements dans les transports en commun pour de courts trajets, avait envie de transmettre un message à travers leur chanson "Renegades", hymne aux exclus. La vidéo montre ainsi deux jeunes personnes aveugles qui font de l ' haltérophilie ou de la randonnée.

"Le message de notre musique est que l'extraordinaire existe à l'intérieur de l'ordinaire. Il célèbre la personne ordinaire et dit non à la discrimination et à l'ignorance" dit Casey Harris dont la cécité n'est pas évidente pour beaucoup. "Les gens ne le savent pas tant que je ne sors pas ma canne. Je n'ai pas l'air aveugle." (“The message of our music is ‘the extraordinary exists within the ordinary’. It celebrates the ordinary person and says no to discrimination and ignorance,” says Harris, whose blindness is not immediately obvious to many. “People don’t know till I bust out my cane. I don’t look blind.”)

Casey Harris pliant sa canne blanche

Selon The Independent , Casey Harris souhaiterait continuer sur la lancée de Stevie Wonder.
"C'est un lourd héritage et j'espère que je peux le porter. Je fais partie de la communauté des personnes handicapées et j'ai maintenant la possibilité de m'exprimer publiquement et je veux l'utiliser pour aider les autres. Je fais ma petit part." (“It’s a heavy crown and I hope I’m worthy of it. I count myself among the disability community and I have a public voice now. I want to use that voice to help other people. I’m doing my little part”)
Il ajoute : "Stevie Wonder a mis la barre tellement haute. Nous jouons tous les deux des claviers mais quand vous faites du rock, il est moins question d'instrument que de performance. Quand je me compare à Stevie Wonder et Ray Charles, je ne joue pas sur le même tableau". (“Stevie Wonder set such a high bar. We both play keyboards but it’s less about the instrument you play in rock, it’s more about the performance. I compare myself with Stevie Wonder and Ray Charles and I always come up pretty short.”)
Casey Harris espère d'ailleurs avoir l'occasion de jouer avec son idole. "J'ai eu l'occasion d'assister aux balances de Stevie lors d'un festival mais nous avons dû partir avant qu'il joue. Ce serait une chose magnifique de le retrouver." ("I got to watch Stevie soundcheck at a festival but we had to leave before he played. It would be a brilliant thing to catch up with him.")
Souhaitons donc à Casey cette opportunité lors de l'édition 2016 du Bottlerock Music Festival puisque et Stevie Wonder et les X Ambassadors y seront à l'affiche.

Sur scène, Casey Harris bouge sans cesse, sautant et dansant derrière ses claviers, les yeux souvent fermés, comme pour s'immerger dans sa musique.
Une fois la canne pliée et rangée sagement sur le support des claviers, posée ou jetée sur scène, Casey Harris est effectivement un musicien qui déploie une énergie folle sur scène et qui occupe bien sa place.
Et c'est parce que les concerts des X Ambassadors offrent tant d'énergie au public que celui du 17 février dernier a laissé sur sa faim une partie de ce public. Cinquante minutes et un rappel d'une chanson, c'est vraiment court.

Casey Harris au micro Casey Harris derrière ses claviers

Puisqu'on parle ici d'accessibilité, il serait bon aussi de penser au public et là, le Yoyo à Paris n'était vraiment pas un bon choix.
Souhaitons sincèrement que Casey Harris prendra son rôle à coeur en considérant l'accessibilité des deux côtés de la scène.

A priori, quelques mois plus tard, c'est effectivement le cas et nous en sommes ravis.
Lors du passage (express, pour cause de casse de matériel) des X Ambassadors au festival de Glastonbury , l'un des grands festivals anglais, Casey Harris a rencontré Attitude is Everything, association anglaise qui oeuvre pour rendre accessibles les lieux de musique live, salles de concert et festivals en se faisant photographier avec la charte MusicWithoutBarriers.

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016
Photo de Attitude is Everything montrant Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury en juin 2016

lundi 18 janvier 2016

Les Emmurés - Lucien Descaves

Voici le cinquantième billet du blog Vues Intérieures.
Pour l'occasion, remettons sur le devant de la scène un livre oublié d'un auteur oublié : Les Emmurés de Lucien Descaves.
La première version de cet ouvrage a été publiée en 1894 mais celle dont nous parlerons est celle datée de 1925, revue et corrigée par Lucien Descaves lui-même, dont il dira p.18 "je n'ai fait que peu de retouches à l'édition originale de ce livre", telle que publiée en 2009 par la Part Commune, maison d'édition rennaise.

Pour information, dans l'édition originale de 1894 se glissait une lettre en braille, celle qu'Annette écrit à Savinien pour lui signaler son départ.

couverture du livre Les Emmurés publié en 2009 par La Part Commune

Commençons par la dédicace de Lucien Descaves :

AUX AVEUGLES pour aider au déchiffrement de leurs ténèbres
ET AUX VOYANTS pour déraciner les préjugés séculaires, cette oeuvre d'émancipation s'adresse.

Il y aurait une thèse à faire sur ce livre. Rassurez-vous, ce ne sera pas fait ici, pas plus que ne sera faite une présentation exhaustive de l'ouvrage.
Mais y a - t - il dédicace plus appropriée sur un blog comme celui-ci ?

L'édition de la Part Commune débute sur un avant - propos rédigé par Delphine Descaves, professeur et critique littéraire, dont on peut penser qu'elle est une descendante de Lucien Descaves, puis par la préface de Lucien Descaves datée de janvier 1925, le Livre Premier, le Livre Second, le Livre Troisième, le Livre Quatrième, le Livre Cinquième, puis la Postface écrite par Jules Renard et initialement publiée au Mercure de France en janvier 1895.
On trouve donc un mélange d'époques, de siècles, et pourtant, combien les propos tenus ici sont encore d'actualité pour de nombreux sujets abordés dans cet ouvrage indispensable à toute personne s'intéressant à la situation des personnes aveugles dans notre, nos sociétés actuelles.
Evidemment, le Paris décrit dans ces pages n'existe plus, les Quinze-Vingts ont bien changé aussi, passant d'hospice pour aveugles à Centre National Hospitalier d'Ophtalmologie, néanmoins, où en sommes - nous de ce déracinement des préjugés séculaires ?
Il reste encore tant à faire pour que l'on juge les personnes sur leurs capacités et talents plutôt que sur leur apparence... Vous trouverez en annexe (ou pièce jointe) un sondage datant de janvier 2015 sur les Français et la déficience visuelle et, après lecture des Emmurés, vous vous direz que certaines choses n'ont guère évolué en un siècle...

Ce roman aborde tous les sujets de la vie quotidienne d'une personne aveugle. Qu'il soit question d'éducation, d'apprendre un métier, de la relation avec autrui, des déplacements, de la perception de son environnement, d'amour, de son désir de fonder un foyer, de pouvoir le faire vivre de son travail, d'autonomie, Les Emmurés en parlent forcément.

Quatrième de couverture

Les Emmurés , qui paraît en 1894, incarne pleinement l'attention que Lucien Descaves a portée durant toute sa vie aux exclus de la société.
Le roman épouse la condition quotidienne des aveugles et l'on y retrouve un aspect quasi documentaire, qui ne craint pas le souci du détail - comme s'était déjà le cas dans Sous-Offs. Les Emmurés révèle un pan ignoré du peuple de Paris, très peu de récits avant lui ayant décrit l'existence de ceux qui ne voient pas (le texte le plus connu à leur être consacré est la célèbre Lettre sur les Aveugles de Diderot). Ce sont leurs conditions matérielles, morales et affectives que veut dépeindre ici Lucien Descaves et comme pour ses autres livres, il s'y attache à la manière qui le caractérise : avec une scrupuleuse sincérité.

Ne tombez jamais sur de pareils livres.
Jules Renard

Lucien Descaves (1861-1949) est un auteur mal connu. Il a pourtant été une figure importante de la vie littéraire de son temps. Romancier et dramaturge prolifique, mais aussi journaliste, chroniqueur et préfacier, il fut l'ami proche ainsi que l'exécuteur testamentaire de J.-K. Huysmans et son chemin croisa, entre beaucoup d'autres, celui d'Émile Zola, Léon Bloy ou L.F. Céline.

Galerie de portraits

Au fil des quatre-cent soixante et onze pages du roman, l'on va suivre plusieurs protagonistes, tous issus de l'INJA (Institut National des Jeunes Aveugles) dont Savinien Dieuleveult qui sera le personnage principal, depuis leur sortie de l'institut jusqu'à leur établissement dans la vie civile. On y croisera ainsi Sézanne, nom d'emprunt pour Maurice de la Sizeranne, fondateur de l'Association Valentin Haüy dont on pourra trouver en annexe l'ouvrage paru en 1904 "les Aveugles par un Aveugle", Lourdelin, qui s'improvisera typhlophile en créant cartes en relief et tactiles, animaux miniatures sculptés et apprenant le braille, y compris musical, pour faire découvrir le monde à Savinien enfant ou correspondre avec lui, adulte. D'autres personnages, tels Merle, Bruzel, Gilquin ou Guillout, peupleront l'univers de Savinien.
A travers ces portraits, on croisera toute les strates de la population, de l'aristocratie avec Sézanne jusqu'au peuple, reflet de la société française de l'époque. C'est aussi l'une des forces de ce roman, individualiser des personnes que l'on nomme souvent comme si elles formaient un groupe homogène, Les aveugles.
On y croisera aussi les typhlophiles, dont Valentin Haüy en personne (p374), en un moment historique où l'utilité du braille est encore à défendre, où tous les enfants aveugles n'ont pas encore l'opportunité d'aller à l'école et espérer ainsi des jours meilleurs, sans parler des gens devenus aveugles au cours de leur vie, par maladie ou accident dont la seule perspective était de mendier ou de vivre de la charité.
Si Lucien Descaves écrit bien ici un roman, il s'inspire largement de ce qu'il a vu, entendu et sa préface montre qu'il participe également et activement à changer ce regard sur les Aveugles :
p.15 "Comme il est heureux que Valentin Haüy et Louis Braille, Guadet et Dufau, aient eu un continuateur en M. Pierre Villey qui a ramassé leur bourdon de pèlerin pour porter à son tour la bonne parole au pays des infidèles! "

portrait de Valentin Haüy
Portrait de Valentin Haüy

Difficile d'aborder la totalité du roman tant celui-ci est riche. Si l'on fait ici l'impasse de la relation entre Savinien et Annette, pourtant centrale dans l'histoire, et qui révèle bien des aspects de ce que peut signifier une union aveugle/clairvoyante (ici encore, la femme aveugle n'a vraiment pas beaucoup de perspectives d'avenir, les Quinze-Vingts interdisant à l'époque les unions entre personnes aveugles), on trouvera ci-dessous quelques citations tentant d'illustrer le riche propos de Lucien Descaves.

Cécité, déplacements et perception de l'environnement

Avant les débuts de la réadaptation ou de l'enseignement des techniques de locomotion, essentiellement développés à l'origine pour les soldats revenus aveugles de la guerre, les aveugles dépendaient essentiellement des guides pour se déplacer, avec tous les inconvénients que cela pouvait susciter.
p.202 "Les guides !
Savinien en eut ensuite de tout âge, de toute extraction, de tout acabit.
Il connut l'insipidité des voix versatiles de la douzième année, la tutelle des caractères à déchiffrer et à défricher, la torture des caprices à subir, des méchancetés et des vices dans leur fleur. Il eut le rebut des écoles, l'excédent des familles nombreuses, l'espoir des métiers incertains. Il fut tour à tour indulgent, sévère, ferme, faible, bon, rude, sans parvenir à faire germer la gratitude ou la crainte, dans les petites âmes qu'il décrassait patiemment.
Il en recruta partout : chez les concierges, des fruitières, des ouvriers ; dans les orphelinats, les mansardes, les arrière-boutiques, la rue...
Les uns apportaient sur eux l'odeur de la profession paternelle ou d'un logis d'indigent ; et d'autres sentaient le ruisseau, la punaise, la pluie..."
Mais à quoi sert un guide, précisément?
p.207-208 "Vous amplifiez les qualités de nos conducteurs. Nous en changeons comme de bâton, sans plus d'inconvénient que n'en éprouvé la main à s'appuyer sur des cannes dont le poids, la forme et la hauteur varient. Ils nous accompagnent, oui, mais c'est bien réellement nous qui les guidons à travers Paris. Ils nous perdraient vingt fois si nous n'étions pour eux de sûrs indicateurs. C'est simplement à cause des voitures et de l'encombrement des voies que nous nous les adjoignons."

Il y a aussi de nombreuses et riches descriptions sensorielles de paysages urbains :
p.51 "La légèreté de l'air est opprimée juste assez pour que soit sensible le voisinage de la cathédrale, dont l'énorme bloc règne sur le peuple confiant des maisons..."
p.180 "Son âge, ses habitudes, ses locataires, chaque maison en chuchotait ainsi les secrets à l'aveugle, comme ravie qu'ils intriguassent des touristes moins bourgeois et moins superficiels que les yeux."
p.161 "Une porte poussée, quelques pas encore et Dieuleveult se trouvait au milieu d'une pièce dont les tapis et les tentures ne lui permirent pas d'apprécier, même approximativement, les dimensions. Il en demeura un peu désorienté, hésitant, comme les jours où, pour expliquer un appauvrissement de sensibilité dont le tact lui fournissait le terme de comparaison, il disait de ses oreilles qu'elles avaient des gants."

p.130 "Je crois volontiers, en ce qui me concerne, qu'une personne, une clôture, un arbre, etc..., me sont signalés par l'application sur mon visage d'une espèce de voile fluide que la compression de l'air interpose entre l'obstacle et moi. N'est-ce pas ce que l'on nomme la perception facile ? Je ne m'y fie pourtant qu'à moitié."

p.140 "Courses sans résultats donc, en dehors des exercices d'orientation qui abrégeaient à Savinien la conquête de cette ville inextricable où, les premiers jours, Arsène et lui erraient, comme des épaves.
Cependant, les grandes voies qui se ramifient du tronc urbain jusqu'aux quartiers excentriques, enrichissant de repères la mémoire de Savinien, il ne tardait pas à redresser les fautes que son guide lui eût fait commettre, par ignorance, inattention ou foucade."

Cécité, aspects physiques et profession

A aucun moment Descaves n'est complaisant, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il débute d'ailleurs son roman par une description crue autant que poétique des yeux aveugles :
p.23 "Au-dessous d'eux s'étendait le jardin de la cécité, un parterre d'yeux fanés, un enclos de cryptogrammes insolites, un verger de fruits blets, becquetés et rabougris, à l'égrappage desquels on ne s'expliquait pas qu'il fût sursis.
Aucune espèce n'était plus abondante en variétés que les ophtalmies. Elles apparaissaient à la fois artificielles et vivantes, cotonneuses et fermes, sèches et liquéfiées, lisses et fougueuses. Comme un palais dévasté, envahi par une végétation parasite, l'oeil qu'un cataclysme avait désolé, appartenait aux fougères, aux lichens et aux mousses. Ils avaient tout recouvert, festonnaient le plâtre éraillé de la cornée, illustraient d'arborisations sanguinolentes les porphyres, l'agate laiteuse et le jaspe panaché des prunelles où l'iris en dissolution s ' extravasait à travers les parois perforées. Des globes dépolis, arides et rissolés, gardaient le ton et la rugosité de l'ardoise brute. Et d'autres, au contraire, arrosés incessamment, macéraient dans les larmes."
Et cela continue encore sur une page...

A plusieurs reprises, il est signalé que la cécité de Savinien ne se voit pas. Pourtant, l'absence de signes extérieurs fait douter. C'est aussi toute l'ambiguïté.
p.30 "Au jeune Dieuleveult, un des lauréats le plus souvent nommés, incomba la réhabilitation de l'instrument discrédité par un galvaudage légendaire. Il y réussit à souhait, bien que sa physionomie, sans tares évidentes, plutôt intelligente et douce, recommandât la circonspection aux gens qui appréhendent d'être dupes et veulent des garanties. Il en donna. Ses gauches révérences renversèrent un pupitre, et ce témoignage plausible de sa cécité rallia les suffrages hésitants."
p.59 "Tu nous désespères, mon garçon. Comment ! tu as la chance que ça ne se voit pas et tu appelles, par tes grimaces, l'attention sur ton Infirmité ! Qu'est-ce-qu'on va croire ! Que nous te dressons à la mendicité..."
p.176 "Puis elle frotta une allumette, et du visage de Savinien approcha une bougie, tellement qu'il en sentit la flamme sur ses joues. (...) j'aurais parié qu'un aveugle avait toujours les yeux abîmés."

Cécité, musique et métiers manuels

A l'INJA, on formait deux types d'aveugles, les musiciens et les autres...
p.27 "Le masque des ouvriers était dense, fermé, un peu bestiale même, comme si l'héritage de la vue se répartissait inégalement entre la roture du toucher et l'aristocratie de l'ouïe."
p.30 "Celui-ci retournait dans son pays, allait exercer au fond de l'Auvergne un des ingrats métiers manuels auxquels l'avait voué son incapacité musicale."

Aveugles et clairvoyants

p.190 "Ce dernier (Sézanne), installé enfin avenue de Ségur, (...), mûrissait le dessein de consacrer sa fortune et son temps à la cause des aveugles, l'aplanissement des difficultés que leur suscitent la routine, l'égoïsme et le préjugé.
- la nature, disait-il, n'a creusé qu'un ruisseau entre l'aveugle et le clairvoyant. Mais celui-ci, par sa façon d'en user à notre égard, a fait du ruisseau une rivière.
(...) Est-ce là ce que désirent les aveugles ? (...) Leur ambition, c'est d'inspirer simplement la confiance ; ce qu'ils souhaitent, c'est l'emploi des capacités qu'on leur reconnaît, c'est une place au soleil des clairvoyants. Pourquoi pas ? Il les éclaire ; qu'il nous chauffe."

p.238 "Gilquin (...) soutenait que la privation de la vue est un bien, en ce sens qu'elle permet à l'aveugle d'aspirer à des emplois auxquels ne le prédestinait pas, le plus souvent, la médiocrité de son origine.
- Ainsi, moi, fils d'ouvrier, sais - je à quel ingrat labeur d'usine, de fabrique, d'atelier, je serai aujourd'hui condamné, sans cette bénédiction du ciel que vous appelez une Infirmité. Oublierai-je que je lui dois mon lot en ce monde : le professorat paisible et la noble fréquentation des orgues de mon église ?"

Gilquin dira aussi, p322 "Chaussez - vous bien ceci dans la tête : hormis se servir de ses yeux, il n'y a rien qu'un aveugle ne puisse faire aussi bien et mieux que les clairvoyants".

Pour conclure

Réédité, accessible sur le net, plongez dans Les Emmurés . Vous y découvrirez un Paris disparu, vous y croiserez des personnages de fiction inspirés de personnes réelles qui ont effectivement permis aux personnes aveugles d'accéder à l'éducation (lire à ce sujet ce résumé détaillé, à une vie qu'elles peuvent aujourd'hui choisir. Pourtant, ne baissons pas la garde. Il reste encore tant à faire. Pensons, par exemple, que seule, une infime minorité d'ouvrages est accessible aux personnes aveugles, aujourd'hui dans notre pays.
Pensons aussi à la place que nous réservons aux personnes aveugles dans le monde du travail, ou en terme d'accessibilité culturelle.
A une époque de pionniers décrits dans ce roman naturaliste souhaitons une généralisation des possibilités, un passage de l'exception à la banalisation. Pour la richesse de tous...

dimanche 3 janvier 2016

Keep On Keepin'on - Alan Hicks

Documentaire tourné sur une durée de cinq ans réalisé par Alan Hicks, sorti en 2014 et présenté dans de nombreux festivals de cinéma à l'international.
Il est aujourd'hui disponible en DVD ou en VOD.

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On

C'est un vrai "feel good movie" comme l'on dit parfois aujourd'hui d'un film qui met d'humeur joyeuse ou qui nous donne de l'espoir. Nous parlons bien ici d'un documentaire, première réalisation de l'australien Alan Hicks.
Le sujet du documentaire d'Alan Hicks n'a rien à voir avec la cécité (oui, c'est facile...), alors pourquoi en parler ici ?
Parce que la cécité est à la génèse de "Keep On Keepin'On".
Regardons d'un peu plus près l'affiche du film : dans un format carré, sur fond formé de quatre rayures verticales dans un camaïeu de bleu et gris, est dessiné, en haut à droite, le haut du corps de Clark Terry jouant de la trompette, tandis qu'en bas, au centre, se dessine, de dos, la silhouette de Justin Kauflin tenant dans sa main gauche le harnais de Candy, son chien-guide, et traversant une rue dont le passage piéton s'apparente à un clavier de piano.

Mais définissons un peu le contexte.
Alan Hicks et Justin Kauflin, dont nous avons rapidement parlé dans un précédent billet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène, étaient tous deux étudiants en musique à la William Paterson University et étaient devenus de bons amis, faisant partie d'un groupe, Alan Hicks à la batterie et Justin Kauflin au piano.
En anglais, un article paru dans Montreal Gazette, journal anglophone montréalais, parfait pour faire connaissance avec Justin Kauflin et ce documentaire.

Depuis les années 1960, Clark Terry passait beaucoup de temps à former de jeunes musiciens et venait régulièrement à l'université où étudiaient Justin Kauflin et Alan Hicks, ce dernier ayant eu l'occasion d'approcher Clark Terry.

Génèse du documentaire

Clark Terry souffrait de diabète depuis les années 1950 et, avant le début du tournage du film, commençait à perdre la vue à la suite d'une rétinopathie diabétique et avait des difficultés avec cela. Alan Hicks a alors demandé à Justin Kauflin d'aller rencontrer ce trompettiste de légende, en lui expliquant son histoire (né malvoyant, Justin Kauflin a totalement perdu la vue à l'âge de onze ans).
Petite parenthèse : le 22 octobre 2014, préalablement à un concert, Justin Kauflin, était invité par la Library of Congress à parler de son histoire, en particulier en lien avec l'apprentissage de la musique, du braille musical, et des belles rencontres illustrées dans le documentaire "Keep On Keepin'On". C'est en anglais, certes, mais c'est instructif, intéressant et détendu (pour ceux plus à l'aise avec l'anglais écrit, il y a aussi un lien pour avoir accès à la transcription, oui, l'accessibilité a du bon, et pour tous!) Conversation with Justin Kauflin.

Faire un portrait, garder un témoignage de l'engagement de Clark Terry auprès de ses élèves était au départ la volonté du documentaire qui s'est transformée, au fil du temps, par un portrait de l'amitié entre Clark Terry et Justin Kauflin, Alan Hicks ayant demandé à ce dernier s'il voulait bien qu'il le suive et le filme.

Justin Kauflin et Clark Terry, assis, riant

Le documentaire

Quatre vingt deux minutes de bonheur. C'est aussi simple que cela...
Pourtant, il y a des moments difficiles, des moments de doute, des échecs, mais ce que l'on retient, c'est l'affection, l'amour de la musique et du jazz en particulier, et les magnifiques personnes que sont Clark Terry, Justin Kauflin, sans oublier Gwen Terry, l'épouse de Clark Terry.
Tourné sur une période de cinq ans, sans expérience et sans argent, ce documentaire est réalisé avec le coeur. Et c'est un régal. Et il y a des clins d'oeil extraordinaires : le premier élève de Clark Terry a été Quincy Jones, le dernier sera Justin Kauflin, Clark Terry étant décédé en 2015.
C'est ainsi que Justin Kauflin rencontrera Quincy Jones chez Clark Terry.

Au fil de ces cinq années, on verra la santé de Clark Terry se dégrader, mais il sera toujours disponible pour ses élèves, toujours ravi de transmettre son savoir, passant des parties de nuit à écouter jouer, travailler Justin Kauflin, le soutenir pour sa participation à la Thelonious Monk Institute International Jazz Competition...

Justin Kauflin jouant du piano, Clark Terry assis un peu en retrait, battant la mesure

On suit aussi Justin Kauflin, venu s'installer à New York à la fin de ses études, bien décidé à devenir musicien de jazz professionnel. Mais cela n'est pas si simple, surtout quand on est aveugle et qu'on débarque dans une grande ville armé de sa seule canne blanche où l'idée même de traverser seul une rue ou d'utiliser les transports en commun devient à la fois vitale et terrifiante. C'est ainsi qu'il devient le maître de Candy, son chien-guide, qui lui permettra de prendre confiance en lui et de se déplacer seul et en sécurité, après avoir appris les réseaux de transport en commun new-yorkais au bout d'un an et demi.
Difficile aussi de trouver du travail en tant que musicien "accompagnant" lorsque l'on est aveugle. On ne vous laisse même pas la chance de montrer vos capacités, votre talent, on en déduit d'office que vous serez un frein, gênant les autres musiciens. A ce sujet, lire les trois billets écrits par Romain Villet sur Lennie Tristano, qui parlent notamment de cette difficulté lorsque le musicien aveugle n'est pas le leader et où, souvent, tout passe par le regard : Lennie Tristano une star peu voyante, Lennie Tristano : jazzman et aveugle, Intuition, digression....

Les fonds s'épuisant et les contrats n'arrivant pas, Justin Kauflin finira par quitter New York pour rejoindre sa famille en Virginie. Il continuera à rendre visite à Clark Terry, à suivre ses conseils et ses enseignements et c'est lors d'un de ces séjours qu'il croisera Quincy Jones venu rendre visite à son ancien mentor. Il aura ainsi l'occasion d'entendre Justin Kauflin jouer au piano, de discuter avec lui... et de devenir ensuite le producteur du documentaire et de l'album de Justin Kauflin, Dedication, après l'avoir emmené, avec d'autres jeunes musiciens de jazz, en tournée européenne.

Keep On Keepin'On...

lundi 28 décembre 2015

Canne blanche et chien guide à l'assaut de la scène

Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. En fait, depuis le colloque Blind Creations qui s'est tenu à Londres en juin 2015.
Puis je suis tombée sur une présentation faite par Ryan Knighton à la Cusp Conference de 2009 et qui pourrait s'intituler "Ode à la canne blanche". C'est drôle (mais c'est récurrent chez cet auteur canadien dont, malheureusement, les deux ouvrages "Cockeyed" et "C'mon Papa" ne sont pas traduits en français") et il explique, en tant qu ' auteur (et scénariste) aveugle cherchant toujours des idées, pourquoi il a choisi la canne blanche plutôt que le chien-guide ou l'écholocation.

Ryan Knighton brandissant sa canne blanche pliée en deux

La couverture de "Cockeyed" où il raconte le diagnostic de la rétinite pigmentaire annoncé le jours de ses dix - huit ans, sa vie d'étudiant et la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, montre sa silhouette habillée de noir soulignée par une paire de lunettes noires et une canne blanche dépliée tendue en avant, glissée sous le bras droit.

Couverture du livre Cockeyed de Ryan Knighton

La canne blanche est un instrument utile, identifié, faisant référence à la cécité ou malvoyance. Lorsqu'on l'utilise au quotidien, qu'elle permet des déplacements autonomes et plus sûrs, pourquoi s'en séparer?
Quand on est artiste, comme Carmen Papalia, on peut décider de la "customiser" pour la rendre plus élégante et/ou pour effacer son caractère trop identifiant ou identifié, comme il l'explique en anglais dans l'émission BBCOuch en disant qu'il a enlevé la pellicule blanche et rouge pour laisser apparaître la couleur noir mat du graphite et qu'il a remplacé la poignée d'origine par une poignée en bois, ou la "magnifier" de son usage premier dans la vidéo réalisée pendant sa résidence de janvier à mars 2015 au Victoria and Albert Museum intitulée "Getting to the Front Lobby" : si la canne aide à se déplacer et à se frayer un chemin, elle produit aussi nombre de sonorités identifiables.

Se frayer un chemin à l'aide de la canne blanche, c'est effectivement ce que fait Casey Harris, claviériste du groupe new-yorkais X Ambassadors, quand il monte sur ou sort de scène, généralement accompagné par son frère, Sam, leader, qui se place derrière lui en lui tenant l'épaule comme l'illustre joliment la photo suivante :

Casey et Sam Harris descendant de scène - photo de Foster K. White
Photo de Foster K. White

Pendant le concert, la canne est sagement pliée et posée à proximité des claviers et des bouteilles d'eau, sur le devant de la scène, illustrée là aussi par une jolie photo montrant, par ailleurs, que Casey ne se ménage pas sur scène :

Casey Harris, sur scène, sautant, canne blanche pliée posée par terre, sur le devant de la scène
Photo de Derrick Spencer, publiée dans le Daily Toreador

Et souvent dépliée, installée le long du côté droit, parfois coincée sous le bras droit en entrevue...

Sam à droite et Casey à gauche, assis, avec la canne blanche dépliée posée verticalement sur le côté droit

Ryan Knighton a rappelé dans son exposé cité plus haut, que la personne aveugle avait, grosso modo, trois façons de se déplacer en autonomie. Outre la canne blanche et l'écholocation, il y a aussi le chien-guide.
C'est ce mode de déplacement qu'a choisi Justin Kauflin, pianiste de jazz, lorsqu'il s'est installé à New York. Dernier élève de Clark Terry, aujourd'hui protégé de Quincy Jones, Justin Kauflin est guidé par Candy lors de ses déplacements. Elle est aussi présente en studio d'enregistrement, sur scène et sur la pochette de l'album "Dedication" sorti en 2014.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

Justin Kauflin était étudiant quand il a rencontré Clark Terry, légendaire trompettiste de jazz, qui, toute sa longue vie, a oeuvré pour transmettre son savoir. Ce dernier est devenu son mentor et c'est lors d'une visite chez Clark Terry que Justin Kauflin a rencontré Quincy Jones. Cette histoire, centrée sur Clark Terry et son dernier élève, a fait l'objet d'un très beau documentaire, Keep on Keepin'on réalisé par Alan Hicks, sélectionné à de nombreux festivals, où la transmission du savoir et de l'amour de la musique est au coeur de cette relation.

Comme Carmen Papalia indiquait dans son entrevue dans l'émission BBCOuch, la canne blanche est très, trop (?) identifiable et amène de l'aide pas toujours demandée et pas toujours appropriée. Lors de ses concerts, comme dans l'épisode 36 de l'émission de radio In Your Ear, il arrive à Justin Kauflin d'expliquer (autour de 09:25 min) que Candy, son chien-guide est là pour travailler, qu'elle sait ce qu'elle doit faire et, qu'à ce titre, elle ne doit pas être dérangée ou caressée.

Avez - vous noté que les personnes citées sont toutes nord américaines? Deux canadiens de la région de Vancouver, Ryan Knighton et Carmen Papalia, et deux américains de la côte est. Hasard ? Sensibilité personnelle ? Sur ce dernier point, j'avoue : mon histoire m'amène à beaucoup regarder ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Quant au hasard, j'en suis beaucoup moins sûre.
Ne nous faisons guère d'illusions. La canne blanche est effectivement un signe distinctif. Et alors?
Ryan Knighton raconte que deux mois après avoir appris qu'il avait une rétinite pigmentaire qui le rendrait assurément aveugle à échéance plus ou moins longue, il a entendu une entrevue d'un homme ayant la même pathologie et ayant perdu la vue expliquant qu'il passait ses journées à dormir et à écouter des matchs de hockey (rappel : Ryan Knighton est canadien). Ce qui lui a fait le plus peur, ce n'est pas la cécité mais l'idée de s'ennuyer et c'est ainsi qu'il a commencé à écrire.
Justin Kauflin a complètement perdu la vue à onze ans. Il avait déjà commencé à jouer de la musique, du violon en particulier, mais il aimait énormément le basket. Devenu aveugle, il a dû renoncer à jouer au basket, aux jeux vidéos. Et il a passé de plus en plus de temps au piano et cela est devenu une passion.
Quant à Casey Harris, très malvoyant (il est légalement aveugle) depuis sa naissance, il a grandi auprès d'une mère chanteuse et d'un père qui écoutait beaucoup de musique. Et pour les frères Harris, même s'ils n'avaient pas forcément envisagé de faire de la musique ensemble, devenir musiciens était une évidence, jouant dans des groupes depuis leur enfance. Casey a également une formation d'accordeur de piano, profession qu'il a exercée quelques années à New York avant de devenir musicien professionnel.
La cécité est donc une partie d'eux-mêmes, mais juste une partie. Chacun a son histoire, ses envies, ses intérêts et, des heures et des heures de travail, des années de pratique, et des rencontres qui leur ont permis de se distinguer.
Dans une des nombreuses entrevues que j'ai visionnées, Casey Harris explique que pour arriver là où le groupe X Ambassadors en est aujourd'hui, il a fallu des années de travail, de dur labeur et de galère, mais aussi de la chance.
Certes, le talent ne fait pas tout mais il est toutefois nécessaire.

samedi 28 novembre 2015

Casey Harris - X Ambassadors

Si le nom X Ambassadors ne vous dit encore rien, il est fort probable que cela ne durera pas. Groupe new-yorkais composé de quatre musiciens (dont trois originaires d'Ithaca, dans l'Etat de New York, quelque part entre New York et la rive sud du lac Ontario), les frères Harris, Sam et Casey, Noah Feldshuh et Adam Levin, X Ambassadors a été révélé au grand public par le biais d'une publicité pour une grosse voiture, avec le titre Renegades.

X Ambassadors

Mais nous n'analyserons pas ici le style musical du groupe, aux influences riches et multiples. Nous nous intéresserons à l'un des membres du groupe, Casey Harris, le claviériste, que les autres membres désignent comme le meilleur musicien du groupe.

L'idée de ce billet est partie d'une photo du groupe où Casey pose avec sa canne blanche. Oui, Casey Harris est aveugle, ou plutôt, "légalement" aveugle. La différence? Alors que l'on imagine souvent les personnes aveugles dans le noir complet, la réalité est très différente. Une personne aveugle peut avoir des perceptions lumineuses, ou un reste de vision (voir les définitions précises de la cécité légale et de la malvoyance). Après la découverte de cette photo, la lecture de cet article a été comme une évidence. Aux idées reçues sur la cécité, et notamment sur celle voulant que les musiciens aveugles compensent leur absence de vision en développant une audition plus acérée, il répond que, bien que l'idée soit séduisante, elle n'en est pas moins fausse. Le son étant la principale source d'information sur l'environnement dans lequel on se trouve, pour la personne aveugle, il est nécessaire de l'analyser finement pour en retirer le maximum d'indices.

Casey Harris, canne blanche dépliée tenue côté droit, avec les autres membres du groupe X Ambassadors Sam et Casey Harris, canne blanche dépliée, côté droit







Dans cet article, il explique aussi pourquoi il joue sur des claviers de marque Nord. Si la marque est réputée pour la qualité de ses claviers, c'est aussi l'une des rares à proposer des modèles digitaux réglables à l'aide de boutons ou de potentiomètres, sans écrans tactiles, lui permettant ainsi une totale autonomie.
Lire, notamment pour son équipement musical, cet article (en anglais) paru dans la revue Keyboard.

Petit aparté et petit clin d'oeil : pendant la tournée européenne actuellement en cours (février 2016) des X Ambassadors, lors de leur passage à Stockholm, Casey Harris est allé visiter le siège de Nord.
Casey Harris dans les locaux de Nord, dans le musée
Casey Harris et un responsable de production dans les locaux de Nord

Au fil des entrevues, comme celle parue dans le New York Times, il parle aussi des livres audio, mentionnant également qu'il n'a pas accès à l'écrit imprimé, expliquant qu'il faut un fort contraste de couleurs, une police en gras et d'une taille d'un pouce (2,54 cm). Ailleurs, il dira qu'il lui est parfois difficile de suivre une série télé ou des films si les dialogues ne sont pas suffisamment présents et qu'il cherche, a posteriori, des informations et des indices sur la toile s'assurant ainsi qu'il n'a pas manqué des détails cruciaux.

Intéressantes aussi ses réponses à des questions naïves, dirons-nous, lors d'entrevues disponibles en vidéo. Lors de leur passage au Festival de Jazz de Montreux l'été dernier, nous avons ainsi droit à une chouette description auditive et sensorielle du paysage du bord du lac (autour de la douzième minute).

Ou, encore dans cette émission américaine, Casey parle de son éducation musicale, de la façon dont il perçoit le public et les salles de concert en fonction de l'ambiance sonore. Si vous allez voir les X Ambassadors en concert, n'hésitez donc pas à vous manifester bruyamment!

Évidemment, ceci n'est qu'une facette de la personnalité de Casey Harris, néanmoins, en écoutant et en lisant les propos de son frère Sam, Casey a manifestement un rôle particulier dans ce groupe. Sam dit ainsi que Casey est le liant, le ciment du groupe (c'est aussi l'aîné!), celui qui a mis l'emphase sur l'esprit de camaraderie et le respect entre les membres du groupe. Sam dit encore que le fait d'avoir grandi avec un grand frère aveugle lui a donné des valeurs, une humanité particulière. Les autres membres du groupe, amis d'enfance ou d'adolescence, sont également d'accord pour dire que Casey est un modèle pour eux.
Le groupe a, pour la première fois de sa carrière, fait une tournée en bus à l'automne dernier, et explique dans cette vidéo réalisée par Live Nation comment s'organisent les journées en tournée. Casey explique que c'est aussi un grand confort pour lui, n'ayant pas besoin de s'adapter continuellement à un nouvel environnement. Il sait où sont les choses, où ranger ses affaires. Et il a même droit à un micro-onde équipé d'étiquettes et repères en braille... Anectodique? Pas forcément quand ils font environ deux cents concerts par an...

Casey Harris, sur scène, derrière ses claviers

Quoiqu'il en soit, le groupe a envie de parler de la société dans laquelle ils vivent, ainsi que le raconte ici Sam, l'auteur des paroles des chansons. De même, la vidéo associée au titre Renegades met également à l'honneur plusieurs personnes, que l'on dit "handicapées", qui ont trouvé des façons de s'adonner à leur passion ou leurs envies. L'un d'entre eux, que l'on aperçoit en compagnie de Daniel Kish faisant de l'écholocation, dit : "It's not about enjoying more or less, It's about enjoying it differently", ce n'est pas une question d'apprécier plus ou moins, c'est d'apprécier différemment. Voilà qui est dit.

Dans cette même vidéo, on verra aussi Casey, canne blanche en main, en tête du groupe, son frère Sam ayant son bras sur son épaule. Vraie complicité entre les deux frères. Un conseil : que vous aimiez ou non leur musique, ayez la curiosité de regarder des vidéos de leurs concerts. Voilà des musiciens qui vivent leur musique!

Casey Harris, derrière ses claviers lors du concert au Yoyo, Paris 17/02/2016
Concert au Yoyo, Paris 17/02/2016, Adam à la batterie et Casey aux claviers
X Ambassadors - Paris @ le Yoyo le 17 février 2016

Photos prises lors du concert des X Ambassadors au Yoyo à Paris le 17 février 2016

samedi 4 octobre 2014

Look - Romain Villet

Le 6 février 2014 est sorti "Look" dans la Collection Blanche chez Gallimard, premier roman de Romain Villet. LOOK couverture J'ai lu ce livre très vite, une première fois, puis une deuxième fois (à voix haute), puis une troisième fois. Plus de six mois après sa sortie, il reste mon livre de chevet et je relis régulièrement des chapitres, des passages. Je repars régulièrement en voyage avec Lucien et Sophie.

"Look" raconte l'histoire d'amour de Lucien, pianiste de jazz aveugle et Sophie, architecte.

Sur la quatrième de couverture

Lucien est pianiste de jazz. Il est aveugle. Un soir, il rencontre Sophie, une architecte qui plane dans l'air du temps. Avec elle, sortant de sa nuit presque noire, guidé par cette main rassurante dans les tourbillons colorés de la société de l'image, il entrevoit bientôt un avenir. Mais, un jour, Sophie ressent le besoin de voyager. Voir du pays? Lucien résiste, lui le détracteur du tourisme de masse, du fun et des charters, lui le casanier qui ne voyage d'ordinaire que par la musique ou les mots. Il accepte pourtant de la suivre pour un trek au Maroc... Look: une histoire de voyage et de solitude, de clairvoyance et d'aveuglements, d'harmonies et de dissonances amoureuses.

Ce que j'en pense

Si, résumé ainsi, on se dit qu'on a déjà lu cette histoire, c'est sans compter sur le style de Romain Villet. Écriture foisonnante, remplie de références littéraires, de musique et de trouvailles stylistiques. C'est aussi un portrait intime de la cécité. Et, pour moi, c'est une grande première. Petite touche par petite touche, il décrit ce qui singularise et caractérise Lucien.

Lucien est un personnage aveugle ni héros ni victime, juste crédible. On plonge dans son quotidien, ses dépendances mais aussi sa façon d'appréhender son environnement. Outre le style de l'écriture qui nous amène d'un inventaire à la Prévert à un poème, et qui donne inévitablement envie de le lire une deuxième fois, c'est véritablement ce voyage dans l'intimité de la cécité qui m'a fascinée dans ce roman.

Dès le prologue, une phrase fait mouche: "quand on regarde grâce à la bouche ou la plume d'un autre, à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment? " Quelques autres qui m'ont particulièrement marquée: "Privé du décor, je plonge en moi où sont les souvenirs qui fermentent et me travaillent, les idées contradictoires qui se télescopent, les livres que j'ai retenus et qui depuis me possèdent." "... pour être moins perméable qu'un autre à l'influence du décor - imagination en proie à une ville sans visage -, je vais et viens surtout dans un Paris de mots, d'histoires, de légendes. "

Passage fascinant sur la représentation spatiale de Paris: "Mon Paris est fait - comme Berlin paraît il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer."

Look est un livre qui marque un tournant dans mon parcours de lectrice: probablement que j'attendais depuis longtemps un tel personnage de fiction (même si Lucien a quelques points communs avec Romain Villet). Un personnage pas forcément sympathique, mais qui nous raconte ce que peut signifier être aveugle dans notre société. Il n'y a pas de caricature, mais une vision personnelle qui permet une intimité de la cécité. Il y a des aspects très crus, des éclairages sur des points singuliers liés à la cécité, sur ce que cela peut représenter dans la relation à autrui. Quelques points à rappeler : il s' agit d'un roman, Lucien est un personnage de fiction qui vit dans son monde (musicien de jazz, passionné de littérature, issu d'un milieu privilégié) et est tout sauf une caricature ou un portrait d'un aveugle ordinaire. Par contre, cette plongée dans l'intimité de la cécité permet une approche inédite d'aspects très pragmatiques, de détails que la plupart des lecteurs ignorent.

Mais Look, c'est loin de n'être que cela. C'est un premier roman brillant, foisonnant, qui donne envie de reprendre les classiques de la littérature ou de se plonger dans la musique et le jazz en particulier.

Bref, il y a de nombreuses raisons de lire Look. C'est un vrai dépaysement, c'est une écriture fascinante, c'est un éclairage inédit aussi sur la cécité.

Pour faire connaissance avec Romain Villet et aller sur les pas de Lucien, je vous propose d'écouter Le matin du depart, émission de Dorothée Barba sur France Inter diffusée initialement le 5 avril 2014.

A noter que Look est en lice avec deux autres romans, pour le prix FOLIRE 2014