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Tag - Perte de vision

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jeudi 18 juillet 2019

Du haut de mon cerisier - Paola Peretti

Premier roman de Paola Peretti, traduit déjà dans une vingtaine de langues, Du haut de mon cerisier, dont le titre original est La distanza tra me e il ciliego, est publié chez Gallimard Jeunesse, traduit de l'italien par Diane Ménard et illustré par Carolina Rabei, sans oublier la belle couverture de Caterina Baldi. Il est sorti en mars 2019.

Couverture du livre avec une petite fille cachée dans les feuilles d'un cerisier

Recommandé pour les lecteurs à partir de neuf ans, les adultes devraient aussi le lire.

Quatrième de couverture

Mafalda a neuf ans, aime l'école, le football et son chat.
Et Mafalda est en train de perdre la vue.

Simple, puissant, poétique, un roman à mettre entre toutes les mains.

Entre émotion et hymne à la vie.

Génèse du roman

Le texte qui suit est sur le rabat de la quatrième de couverture.

"Italienne, Paola Peretti est née en 1986 dans la province de Vérone, où elle vit toujours. Elle est diplômée en édition et en journalisme et travaille comme enseignante tout en écrivant des articles pour le journal local.
Elle vit avec une maladie génétique rare qui provoque une perte progressive de la vision. Il n'existe pas de remède connu à ce jour.
Elle parle de sa maladie à travers l'histoire de Mafalda.
Du haut de mon cerisier est son premier roman. À peine envoyé, il suscite l'intérêt d'une prestigieuse agence littéraire américaine, et ce futur classique est bientôt publié dans le monde entier."

Mafalda

C'est Mafalda l'héroïne de ce roman. Personnage principal, c'est aussi elle qui nous raconte sa propre histoire. Celle d'une petite fille de neuf ans atteinte de la maladie de Stargardt (dont on trouvera un dossier en annexe de ce billet) et qui est en train de perdre la vue.
Au fil du roman, au fil de ses échanges avec Estella, la gardienne de l'école venue de Roumanie, de son amitié avec Filippo, Mafalda déroule sa vie et l'avancée de sa maladie.
C'est Estella qui lui a donné envie de faire des listes, alors elle a un cahier dans lequel elle consigne ses envies, ce qu'elle aimerait réaliser...
Au fil des pages, ces listes vont évoluer.
p.43 : "Quelque chose que je puisse faire même sans les yeux (...). C'est difficile. Sans les yeux, on ne peut presque rien faire. Bon sang! Pourquoi est-ce que ce brouillard Stargardt est tombé justement sur moi?"
Pourtant, (p.47) "Les autres ne veulent jamais jouer avec moi à colin-maillard, ils croient que je triche parce que j'arrive à les attraper, même les yeux bandés. En fait, j'ai un truc : je reste complètement immobile au milieu d'eux et je tends l'oreille pour savoir si quelqu'un bouge. Rien de plus facile alors, que de prendre celui qui s'est déplacé, il suffit de bondir vers le bruit."
Sans même s'en rendre compte, Mafalda modifie ainsi ses façons de faire, utilise d'autres repères, se fie à d'autres sens. p.48, Mafalda s'exerce à marcher dans le noir dans le jardin, on peut penser aussi aux essais d'Ava, adolescente aussi en train de perdre la vue. "Les premières fois, j'avais tout de suite peur et j'enlevais l'écharpe au bout de deux petits pas. Maintenant, j'avance tranquillement. (...) J'effleure du doigt des boutons secs des hortensias le long du mur de la cour, je m'en sers comme point de repère pour ne pas arriver au milieu du jardin".
Pourtant, ses difficultés quotidiennes lui pèsent : (p.54) "Pour déchiffrer les inscriptions, même les très très grandes, je dois m'approcher tout près de la page, comme les vieux au supermarché, qui n'arrivent pas à lire la date limite des sachets de salade. Sauf que moi, je ne suis pas vieille. Papa m'a acheté une loupe, il dit que je pourrai l'utiliser comme Cherlocolme, le détective qu'on retrouve toujours dans les livres et dans les films. Mais je ne veux surtout pas m'en servir devant les autres". Mais Filippo, son ami très observateur, sait, et, à l'occasion de son anniversaire, lui dit (p.135), "J'ai écrit avec un gros feutre (...). Je sors ma loupe de Cherlocolme de ma poche. Je l'approche d'un œil et place le papier derrière le verre."
p.63, alors qu'elle vient de recevoir comme cadeau de Noël "un casque avec une clé USB pour écouter de la musique", Mafalda demande à son père si elle peux aussi enregistrer des livres.
p.140 : chez la docteure Olga, ophtalmologue, "Vous avez déjà commencé à l'initier à la lecture en braille?
Papa répond que oui, que je m'exerce. (...) La seule chose que j'ai lue en petits points braille, c'est Le Petit Prince. Mais c'était très beau."
p.160 : alors qu'elle ne voit pas le cerisier, Mafalda "ferme les yeux et respire à fond" comme lui a conseillé Ravina, la petite amie de son cousin. "Mes narines se remplissent aussitôt d'air froid, mais je sens tout de suite l'odeur du printemps. Pour moi, c'est l'odeur des bonbons à la rhubarbe de grand-mère, des bouquets de fleurs, mais pas celles du fleuriste, qui toutes ensemble sentent le cimetière, le parfum des vraies, de celles qui naissent dans les champs et dans les jardins des gentilles vieilles dames".

La distance comme repère

Le livre se découpe en cinq parties. Chaque titre est une distance. De "soixante-dix mètres" pour la première partie à "trente mètres" pour la cinquième. C'est la distance qui sépare Mafalda de la vue de son cerisier, distance qui se raccourcit inexorablement. Ce cerisier est en fait le vrai repère de Mafalda.

p.43 : "Ce matin, le cerisier a des cheveux châtains avec des mèches jaunes comme ma maman. Un, deux, trois... trente, quarante, soixante...
Cent vingt pas.
Il y a soixante mètres entre mes yeux et le cerisier." p.55 : "L'hiver, le cerisier de l'école est très triste. (...) Sans sa belle chevelure, je n'arrive pas à voir le cerisier de loin."

p.159 : "Parfois, papa continue à me dire : "Tu as vu?" ou "Regarde là-bas!" (...). Alors je dis : "Attends qu'on soit plus près" et quand Je vois moi aussi, on est de nouveau contents tous les deux".

Mais Mafalda a aussi comme repère son miroir, et, p.155, "on est à zéro pas du miroir".

La littérature en soutien

Commençons par le nom que Mafalda a choisi de donner au chaton qu'elle a ramené un jour de l'école et qui était monté dans le cerisier sans pouvoir en redescendre : Ottimo Turcaret... Ce "chat gris et marron avec un nœud au bout de la queue" (p.9).
p.15 : "C'est sur le cerisier de l'école que j'ai trouvé Ottimo Turcaret. Il était tout effrayé (...). Il était minuscule (...). Papa m'a offert son livre préféré, Le baron perché d'Italie Calvino. Il me le lisait le soir, avant que je m'endorme. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance de Cosimo (...). Il avait un basset, qui portait deux noms : Ottimo Massimo, quand il était avec Cosimo, et Turcaret quand il était avec sa vraie maîtresse, Viola. On a donc décidé que notre chaton avait vraiment une tête à s'appeler Ottimo Turcaret (...).
Dans Le baron perché, mon personnage préféré est Cosimo : j'aime tellement qu'il aille vivre dans les arbres et qu'il n'en redescende plus, parce qu'il veut être libre."

Si très vite l'auteure cite Le baron perché d'Italo Calvino, il y aura aussi une autre référence très importante pour Mafalda :
p.31 : "J'apprends à lire les petits points braille et le livre que m'a donné Estella est très beau, un peu étrange. Il s'appelle Le Petit Prince.

De ces deux ouvrages, Mafalda tirera des idées, fera appel à Cosimo quand ça ne va pas, réfléchira aux phrases du Petit Prince.
Il s'agit de deux très belles suggestions de lecture, et une belle occasion d'aller découvrir Le baron perché ou d'autres œuvres d'Italo Calvino. À noter aussi, la parution d'une édition tactile du Petit Prince de Saint Exupéry. Enfin, devrait on dire...

Pour momentanément conclure

Roman fortement inspiré par l'histoire de l'auteure, Du haut de mon cerisier est à mettre entre toutes les mains dès neuf ans.
Délicat, mais aussi rempli de fantaisie, raconté par une petite fille de neuf ans qui déroule sa propre histoire, ce roman est aussi émouvant. Mais il n'y a pas de pathos, pas de mièvrerie. Mafalda nous décrit l'avancement de sa maladie, mais aussi comment elle s'en débrouillé même si cela est terrifiant. Pas à pas, comme ceux qui la séparent de son cerisier, qu'elle finit d'ailleurs plus par deviner que voir, elle s'aperçoit aussi que finalement, il y a plein de choses que l'on peut faire sans y voir. Et le roman regorge de petits détails qui disent la malvoyance.
Il y a la présence d'Estella, l'ombre de sa grand-mère, le soutien de Cosimo, ou encore celui de Filippo, qui a vite compris que Mafalda n'y voyait pas très bien.
Et puis comment résister à une petite fille qui a donné à son chat le nom du basset dans Le baron perché? Ça change de La Reine des Neiges ou des Aristochats sans compter les Caramel, Minou, ou autre Félix... mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à ce premier roman : c'est un vrai "hymne à la vie" comme le dit la quatrième de couverture. Ce n'est pas un simple argument de vente. Promis!

lundi 22 avril 2019

La nuit se leve - Elisabeth Quin

Sixième ouvrage d'Élisabeth Quin, La nuit se lève est publié aux éditions Grasset en janvier 2019.

Élisabeth Quin a eu l'occasion de présenter son livre dans les médias français ou belges. Voici un lien vers un article intéressant et récent (25 mars 2019) de l'Echo, quotidien belge, qui donne accès, en outre, à sa venue dans La Grande Librairie, qui s'intitule Elisabeth Quin, la lueur dans la nuit. Ou encore celui du Parisien, daté du 22 janvier 2019, avec une interview d'Élisabeth Quin.

Pour en savoir plus sur le glaucome, principale (ou deuxième cause selon les sources)de cécité dans les pays occidentaux, vous pouvez aussi aller voir le site de l’Association France Glaucome, AFP.

Quatrième de couverture

"Lorsque je repris mes esprits, par la violence de l'annonce assommée, il me tapotant la main sans chaleur, et me poussa gentiment vers son bureau et mon manteau. Je ne pourrai pas m'occuper de vous, il faut vous faire suivre, ça se soigne très bien le glaucome, vous verrez! Bonjour Madame..."
Élisabeth Quin découvre qu'elle risque de perdre la vue. Commence le combat contre l'angoisse et la maladie, nuits froissées, peur de l'aube, fragilité de ses yeux soudain scrutés, examinés, observatrice observée...
Nous l'accompagnons chez les médecins - et c'est Molière, de drôlerie, de cruauté, d'incertitudes. Nous la suivons chez les marabouts. Et comme elle, nous travaillons nos sens: marcher dans la forêt, écouter les oiseaux ; voyager dans les paysages ; lire les sages et les voyants ; s'imaginer sans miroir, prisonnière ou bien libérée...
La nuit se lève est ce récit profond, vivace, parfois moqueur, métaphysique - et une marche vers l'amour.

Élisabeth Quin présente "28 Minutes", chaque soir, sur Arte. Elle a publié chez Grasset La Peau dure, Tu n'es pas la fille de ta mère et Bel de nuit, Gerald Nanty, et, aux Éditions du Regard, Le Livre des vanités.

Glaucome

Si vous êtes débutant.e dans le monde du glaucome, à la fin de cet ouvrage, vous saurez tout, tout, tout sur le glaucome. Certes, nous exagérons un peu, l'aspect le plus médical nous est épargné (quoique...), néanmoins, au fil des pages et des paragraphes, de ses visites d'ophtalmologue en ophtalmologue, Élisabeth Quin définit ce qu'est le glaucome, au moins, son type de glaucome.
Les effets sur la vision : champ visuel rétréci, vision nocturne très perturbée...
p.129 : "Ma vue est saisonnière. Avec ses longues journées, l'été offre un répit, mais l'hiver est synonyme de problèmes pratiques."
Les médicaments, collyres notamment, connus des "glaucomateux".
p.15 : "Cartéol, Azarga, Alphagan, Travatan, Lumigan, Ganfort, Simbrinza, ronde de bêta-bloquants, prostaglandines et autres inhibiteurs de l'anhydrase carbonique (...)."
Les chiffres, qui devraient nous alerter...
p.63 "le glaucome est la deuxième cause de cécité dans les pays développés, après la dégénérescence maculaire liée à l'âge. Il touche 1,5 % de la population de plus de quarante ans. Après soixante-dix ans, une personne sur dix est affectée. 30 % des cas sont héréditaires. Un million de personnes sont traitées en France mais entre quatre cent mille et cinq cent mille personnes ignorent qu'elles sont atteintes."
Et ces chiffres, cette réalité, continuent encore pendant une page. Et, p.97, une description des traitements chirurgicaux "en cas d'échec du traitement par collyres et par laser ou si le glaucome évolue vite."
Nous somme maintenant au fait de cette maladie silencieuse et insidieuse, mais rassurons-nous, "La nuit se lève" n'est pas qu'une chronique médicale.

Connaissances

C'est aussi, le temps de ces cent quarante et une pages, l'occasion de retrouver, de croiser quelques connaissances. Pas personnelles, mais culturelles, intellectuelles, croisées d'ailleurs parfois ici, sur ce blog, au fil des billets et du temps.
Nous retrouvons Jacques Lusseyran, page 47, découvert par la majorité d'entre nous grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, ainsi que son ami, le peintre Jean Hélion, auteur du très joli portrait ci-dessous.

Portrait de Jacques Lusseyran peint par Jean Hélion
Élisabeth Quin, p50, nous rapporte une citation de Jean Hélion qui pourrait tellement s'appliquer à ce tableau :

"Un portrait, c'est fait pour montrer comment l'Homme fleurit au-dessus de lui-même."

On y rencontre aussi John Hull, pages 24 ou 110, dont le récit de sa perte de vision,Touching the Rock - An Experience of Blindness a été traduit en français par Vers la Nuit.
Il y a aussi des peintres, Claude Monet et sa cataracte (p113) ou Georgia O'Keeffe (p53) et sa dégénérescence maculaire.
Et, bien évidemment Jorge Luis Borges, p130, qu'Élisabeth Quin cite notamment parce qu'il voyageait beaucoup : "Vous allez me dire qu'étant aveugle, je ne vais pas l'apprécier; je ne le crois pas. Le fait même de penser "je suis au Japon" représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les paysages mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes." On pourrait y faire écho avec les récits de grands voyageurs aveugles évoqués à la suite du roman Voyageur relatant la visite de James Holman au Cap de Bonne-Espérance.

Il y a aussi de nombreuses références musicales, notamment des musiciens aveugles, comme Amadou et Mariam (p86) ou Ben Harper and the Blind Boys of Alabama (p81).

Mais on y découvre aussi Émile Ratier, agriculteur originaire du Lot qui commença à fabriquer des sculptures mobiles lorsque sa vue commença à décliner. La Collection de l'Art Brut à Lausanne possède plusieurs de ses œuvres. Voici un extrait de sa biographie:
"A partir de 1960, Emile Ratier traverse une période de dépression alors que sa vue baisse progressivement, jusqu’à une cécité totale.
Dès l’affaiblissement de sa vision, il commence à travailler le bois, plus particulièrement l’ormeau, avec lequel il fabrique des sculptures mobiles animées de manivelles et d’autres mécanismes sonores. Les bruits et les grincements lui permettent de vérifier la finition de l’objet ainsi que sa mobilité. Ses travaux représentent essentiellement des charrettes, des manèges, des animaux, mais aussi la Tour Eiffel ainsi que toutes sortes de véhicules insolites. L’atelier d’Emile Ratier est situé dans une grange, à l’arrière de sa ferme. Il y accède par un ingénieux système de fils de fer suspendus en hauteur, sur lequel il fait glisser sa main."

Sans titre, sculpture d'Émile Ratier, Collection de l'Art Brut, Lausanne
Cette œuvre n'a pas de titre et mesure 155 centimètres. Composée de bois et de divers matériaux, elle ressemble à la Tour Eiffel.

Sens

Si Ava, dans le film éponyme de Léa Mysius, se bandait les yeux et s'exerçait à marcher en équilibre, dans La nuit se lève, Élisabeth Quin, qui vient d'emménager dans une maison en Normandie pour l'été 2018, "tente de représenter la maison par un patchwork d'impressions exempt d'allusions visuelles". On a ainsi droit, p96-97, à un bouquet d'odeurs, de textures et de sons...

Elle s'amuse aussi avec la langue, avec les mots. "Le langage est voyant" (p123), développant, p124, "Le langage a été développé par les voyants, les entendants, les bien portants. L'aveugle, minoritaire, se sert de la langue de la majorité."
Louis Braille n'est évidemment pas oublié avec "son invention du système d'écriture tactile", permettant de lire "œil au doigt", "selon le mot heureux de Jacques Derrida." ou encore "Braille fit passer le mot de l'invisible au visible, de l'immatériel au tactile." (p125).

Pour conclure

C'est vrai, c'est après moult hésitations que le livre est passé entre nos mains et sous nos yeux, et pour notre plus grand plaisir.
C'est vif, c'est drôle, c'est truffé de références culturelles, on apprend des choses à propos du glaucome, de ses effets et de ses éventuels traitements ou "endiguements".
Nous craignions que ce récit ne soit larmoyant, autocentré. Soyons rassurés. Même dans l'angoisse actuelle de perdre la vue, Élisabeth Quin apprend à relativiser. Et ses descriptions d'attitudes de médecins, même si elles n'ont pas été vécues par le biais d'un ophtalmologue, nous sont arrivées à un moment ou à un autre de notre parcours de patient.
Du point de vue de Vues Intérieures, on pourrait s'agacer de voir défiler quelques clichés sur la cécité. Pour quelqu'un qui envisage la possibilité, la probabilité de devenir aveugle, il semble effectivement difficile de s'éloigner de ces clichés, souvent séculaires, que continuent à nous envoyer le cinéma ou la littérature, pour rester dans le domaine de prédilection de ce blog. Néanmoins, l'impression générale et finale de La nuit se lève vous laisse un sourire aux lèvres, peut-être grâce à cette "autodérision bravache" (p139) dont Élisabeth Quin s'est dotée. Et il est aussi agréable d'y croiser des figures heureuses de la cécité, contrebalançant clichés et "peur du noir".

Le livre est disponible à la BNFA : La nuit se lève, en Daisy voix de synthèse ou Daisy texte, ainsi qu'en PDF. Bonne lecture!

dimanche 11 novembre 2018

Musique dans les Tenebres - Ingmar Bergman

2018 est aussi l'année du centenaire de la naissance du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Nous profitons donc de cette occasion pour parler de l'un de ses premiers films.
Film "de jeunesse" datant de 1948, Musique dans les Ténèbres (Musik i Mörker) semble jeter les bases de son cinéma et de son style.

Couverture du DVD Music in Darkness
DVD anglais, film en version originale, sous-titres en anglais.

Voilà ci-dessous ce qu'en disait Télérama à l'occasion de la rétrospective Bergman organisée par la cinémathèque française :
"Représentatif des débuts de Bergman, alors jeune réalisateur soumis au bon vouloir des producteurs, Musique dans les ténèbres est un film qu'il accepta à contrecœur et dont il trouvera seulement à dire, plus tard : « Tout ce dont je me souviens, c'est que je me disais sans cesse pendant le tournage : fais en sorte de ne pas être ennuyeux. C'était mon unique ambition. » Le résultat est bien plus intéressant que cela, malgré un scénario de roman-photo : après avoir perdu la vue, un jeune soldat devient pianiste et trouve l'amour… De la cécité, simple tire-larmes, Bergman se sert pour suggérer que le cinéma peut être, et il le prouvera, une affaire d'âme, d'invisibilité. Et la passion pour la musique, qui traversera toute son œuvre, résonne déjà ici avec authenticité. Un film qui a l'attrait d'une curiosité et la force d'une belle promesse."

Pour la partie concernant la cécité, nous prendrons le temps, ci-dessous et selon notre habitude, de développer quelques points...

Pour celles, ceux qui n'auraient pas vu le film, évidemment, il y a du divulgâchage (spoiler!) dans l'air. Vous voilà prévenu.e.s.

A noter que si la rétrospective de la cinémathèque se termine ces jours-ci, l'Institut Suédois de Paris propose une exposition pluridisciplinaire  : "Comment cet auteur habile, cinéaste hors pair et homme de théâtre de renom, nourrit-il encore aujourd’hui la création artistique ? L’Institut suédois esquisse différentes réponses à cette question à travers une exposition pluridisciplinaire et un programme de projections et de rencontres autour d’Ingmar Bergman, son univers et son héritage."

Mais revenons-en à Musique dans les Ténèbres.

Synopsis

Devenu aveugle à la suite d'un accident, un soldat trouve un emploi de pianiste dans un restaurant. Une ouvrière tente de réconforter le jeune homme, qui a du mal à accepter sa condition d'infirme.

Synopsis réduit à sa portion congrue et caricatural. Ceci dit, nous ne nierons pas le commentaire de Télérama qui parle d'un scénario de "roman-photo" tout en reconnaissant que Bergman se sert de la cécité pour faire autre chose qu'un mélodrame.

Bengt Vylbeke

Issu d'une famille aisée, Bengt, jeune pianiste, perd la vue lors d'un exercice militaire.
Après l'inévitable désespoir, il se reconstruit peu à peu, apprenant à lire, à écrire en braille, à se déplacer de façon autonome.
Lors de sa convalescence, lorsque sa sœur, après avoir passé un long moment à ses côtés, sera repartie rependre le cours de sa vie, Bengt se fera aider au quotidien par une jeune voisine, Ingrid, orpheline de père et ayant un statut social bien moins enviable.
Il partira ensuite à Stockholm se faire embaucher comme pianiste, avec plus ou moins de succès. Puis, il finira par rejoindre l'école pour Aveugles où il débutera une formation d'accordeur de piano et où l'un des professeurs lui suggèrera de suivre sa formation pour devenir organiste.
Il recroisera Ingrid à Stockholm (qu'il reconnaîtra à la voix!), étudiante pour devenir enseignante.

Bengt et Ingrid dans la campagne suédoise
L'une des premières sorties de Bengt après son accident : il se promène dans la campagne suédoise au coude d'Ingrid.

Ingrid

Le début de l'histoire la dépeint comme une jeune fille timide, n'osant pas demander à Bengt, alors très récemment devenu aveugle, de jouer de l'orgue à l'occasion des funérailles de son père.
Au contact de ce jeune homme, blessé et en pleine reconstruction, elle s'épanouira et grandira.
Lorsqu'on la recroisera à Stockholm, elle sera devenue une jeune femme, étudiante, confiante.

Cécité et Société

On pourrait aussi intituler ce paragraphe "images de la cécité dans la société".

Education et autonomie
En voyant Musique dans les Ténèbres, on pourra penser au film de Georges Lacombe, ''La Nuit est mon Royaume'' avec Jean Gabin et datant de 1951. Celui-ci met beaucoup en avant la rééducation avec l'apprentissage du braille, la formation pour apprendre un métier qui nourrira son homme, et sa famille le cas échéant.
Dans le film de Bergman, même si l'on compte quelques détails (machine à écrire en braille, montre en relief) ainsi que des scènes semble-t-il tournées à l'Institut des Jeunes Aveugles de Stockholm, ce n'est pas sur ce "phénomène" que se concentre l'histoire. On verra quand même au passage les divers métiers que les personnes aveugles pouvaient alors apprendre : vannerie, confection de balais et autres brosses, accordeur de piano ou, formation suprême, organiste d'église. On retrouve dans cette hiérarchie ce que détaillait Lucien Descaves dans son roman ''Les Emmurés'' qui, lui, date de 1894.

Attitudes
Il y a celles de Bengt à son propre égard, et celles des autres.
Le film laisse la possibilité d'embrasser un large spectre lui permettant aussi de ne pas être manichéen.
On commence quand même avec sa fiancée qui lui renvoie sa bague quand elle apprend qu'il est devenu aveugle. Elle ne se sent pas l'âme d'une infirmière. Dans le même genre, la tante de Bengt, chez qui il est en convalescence, lui parle d'Ingrid en lui disant qu'il lui faudrait une femme "pour s'occuper de lui". Sans oublier la façon dont il se fera voler son argent par le jeune garçon sensé l'accompagner dans ses déplacements (sujet que l'on retrouve aussi dans Les Emmurés).
Du côté de Bengt, il y a évidemment du désespoir, phase récurrente dans toutes les histoires racontant la perte de la vue, qui passe aussi par l'idée du suicide (voir aussi La Nuit est mon Royaume). Il y a surtout cette idée de n'être plus bon à rien, de ne plus être un homme. Il refusera, au moins dans un premier temps, l'idée de pouvoir être un exemple à suivre pour les personnes aveugles. Le fait de ne pas être considéré comme un rival par le colocataire et amant d'Ingrid est ce qui blesse le plus Bengt. Il retrouvera d'ailleurs le sourire quand ce dernier lui balancera un coup de poing à la figure... Même dans un film scandinave, le "mâle" a de beaux jours devant lui...
Quant à Ingrid, on la voit, la devine subjuguée par la musique de Bengt. A aucun moment, même si ses paroles sont parfois maladroites, on ne voit la pitié dans son regard ou son attitude. Lorsqu'elle choisira Bengt, la domestique de la maison Schröder, celle de la tante de Bengt, lui demandera si elle est enceinte (raison nécessaire, semble-t-il, pour épouser un homme aveugle). Le pasteur dira à Bengt qu'il vole les meilleures années de la vie d'Ingrid. Décidément, il semble compliqué de faire comprendre aux autres que l'amour, sincère, peut exister entre un homme aveugle et une femme voyante. Dans les fictions comme dans la vie, il semble que cette combinaison passe mieux cependant que dans le sens inverse : un homme voyant avec une femme aveugle. A notre palmarès, nous pouvons toutefois citer Ingrid dans le film Blind d'Eskil Vogt, Mary dans La Maison dans l'Ombre de Nicholas Ray ou Selina et Gordon dans Un Coin de Ciel bleu de Guy Green.

Jeu et mise en scène

Lorsque Bengt navigue entre la vie et la mort après son accident, plongé dans le coma, Bergman donne à voir au spectateur ses cauchemars : images surréalistes autant que magnifiques...
Quand on découvre la cécité de Bengt, juste un bref instant avant lui, finalement, on suivra son parcours pour redevenir autonome. Lorsqu'il sera à l'Institut, il ira consoler un voisin de chambre, pleurant seul la nuit, désespéré d'avoir perdu la vue et d'être loin de sa jeune épouse. Il dira alors à cet homme qu'avoir une femme à ses côtés est une vraie chance que beaucoup n'ont pas. Thème décidément central du film... Retrouver un statut d'homme à part entière...

Birger Malmsten, l'acteur qui incarne Bengt, est relativement crédible. Si l'on sent la détresse de Bengt, et ses maladresses au début, on voit rapidement ses progrès. Lorsqu'il, est familiarisé avec un lieu, il n'utilise plus sa canne à l'intérieur d'un lieu. Si ses premiers déplacements à l'extérieur se font au coude d'Ingrid, ou, nouvellement arrivé à Stockholm, accompagnés d'un jeune garçon, Bengt se déplace seul, balayant devant lui avec sa canne.

Évidemment, nous n'échapperons pas à la scène, aux scènes!, des mains passées sur le visage de l'être cher pour découvrir sa beauté. Au moins, ici, ce n'est pas dans la rue, et cette scène arrive quand il y a déjà une connivence certaine entre les deux personnes.

Bengt à l'Institut pour aveugles accordant un piano
A l'Institut pour aveugles, Bengt apprend le métier d'accordeur de piano.

Pour momentanément terminer

Film de 1948, Musique dans les Ténèbres marque les débuts de la carrière cinématographique d'Ingmar Bergman.
Vraie curiosité pour le cinéphile, on aimerait trouver une version française du DVD avec des sous-titres en français, voire une version audiodécrite (soyons fous!).
La musique a ici une vraie place, et sera toujours présente dans le cinéma de Bergman. On pourra lire l'article "Le rôle de la musique dans l'œuvre cinématographique d'Ingmar Bergman" tiré d'une conférence d'Egil Törnqvist donnée le 23 juin 2006 à Göteborg, au cours du Congrès annuel de l’Association des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux (AIBM).
Quant à la cécité, si elle est au cœur de l'histoire en montrant combien elle déclasse socialement l'homme, elle montre aussi qu'elle peut être envisagée aussi comme un non événement. Bengt finira par retrouver ce statut d'homme à part entière qu'il pensait avoir perdu en perdant la vue. Et la dernière scène laissera tous les avenirs possibles...
Musique dans les Ténèbres ne fait pas partie des chefs d'œuvre de Bergman. Peu importe. Regardons-le aussi comme témoin d'une époque. Et demandons - nous si la perception de la cécité a réellement changé depuis 1948.

mercredi 21 février 2018

Peintres aveugles - de la fiction a la realite

L'idée et l'envie d'écrire ce billet sont assez anciennes. Mais, avouons le, le dernier rôle endossé par Jay Worthington, comédien chicagoan légalement aveugle, et membre du Gift Theatre, visité l'an dernier, nous a donné l'impulsion pour le faire maintenant. Ajoutons à cela une critique lue à propos de la pièce où il était écrit : "a blind painter (yes, a blind painter)", comme si cela était impossible... Mais nous savons bien, ici, que tout est possible. Il suffit de faire tomber ses oeillères et ses idées reçues.

La pièce, écrite par une auteure, Kathleen Cahill, dans laquelle Jay Worthington interprétait John, peintre aveugle ayant perdu la vue en Irak, ''Harbur Gate'', jouée au 16th street theater, parlait avant tout de vétérans et de la difficulté des genres dans l'armée. L'auteure explique qu'elle a découvert la peinture de Winslow Homer, The Veteran in a New Field pendant qu'elle écrivait la pièce et que cela l'a beaucoup inspirée. Ce qui nous a marqué, revenant aux préoccupations de Vues Intérieures, c'est la photo où l'on voit John (Jay Worthington) avec une canne blanche à ses côtés. Quand on connaît l'envie de Jay Worthington de montrer, à l'instar de la campagne Blind New World à laquelle il a participé (voir cette interview donnée à une chaîne de Chicago), que les personnes déficientes visuelles sont capables de tout faire, nous avons eu envie de le partager.

Harbur Gate - Michelle et John

Profitons aussi de cette introduction pour reparler de Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire canadien, légalement aveugle, qui fait un peu une récapitulation de sa carrière dans cette interview radio (en anglais). Il y parle notamment de sa situation d'artiste légalement aveugle mais aussi de la façon dont il s'est mis à peindre. Il a même conçu un spectacle, Assassinating Thomson, où il peint sur scène. On peut voir, ci-dessous l'affiche de ce spectacle où l'on aperçoit un autoportrait de Bruce Horak ainsi que sa version du tableau Jack Pine de Tom Thomson.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

Saviez - vous que de nombreux peintres, tel Claude Monet, avaient des pathologies oculaires? On pourra en savoir plus en lisant cet article qui recense quelques peintres ou sur cette page, Oeil et Art du SNOF (Syndicat National des Ophtalmologistes de France) qui donne accès à une série d'articles très intéressants.
Nous ne reviendrons pas sur cela mais regarderons le travail de plusieurs peintres aveugles ou légalement aveugles, chacun avec leurs techniques et leur style, chacun ayant une expérience personnelle et unique à la déficience visuelle. Il ne s'agit pas, ici, de faire un recensement des peintres aveugles, mais de montrer comment chacun d'eux, d'elles, a su trouver le moyen de s'exprimer en trouvant sa technique.

Keith Salmon a perdu une grande partie de sa vue d'une rétinopathie diabétique alors qu'il était déjà artiste, sculpteur. Il s'est remis à peindre en trouvant des techniques. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands peintres paysagistes écossais. Pour en savoir plus sur son parcours, ses activités, on peut aller sur son site.

Tableau de Keith Salmon - Breaking Mists - Isle of Arran
Tableau de Keith Salmon intitulé "Breaking Mists - Isle of Arran", acrylique et pastel, 80x80cm

Les extraits suivants sont issus de ce site où l'on pourra voir aussi d'autres œuvres de Keith Salmon.

“When I’m out on the hill I really can’t see much detail, rather I see the landscape more as pattern. I see the large forms and shapes, bright colours, and contrasts between light and shade. I am unable to paint or draw accurately without the use of magnifiers and so the methods I developed to paint and draw, seemed perfect for creating paintings that were about how I experience the hills.”

"Quand je suis dehors dans les collines, je ne vois pas beaucoup de détails, je perçois plutôt le paysage comme un motif. Je vois les formes et volumes importants, les couleurs vives, et les contrastes entre la lumière et l'ombre. Je ne peux pas peindre ou dessiner correctement sans l'usage de loupes alors les méthodes que j'ai développées pour peindre et dessiner sont idéales pour créer des tableaux qui expriment ce que j'ai ressenti dans ces collines."

“My paintings are, I guess, impressions of the mountains and glens as I experience them. They try to convey something of what it’s like to be out in these places, the ever changing atmosphere, colours, light and conditions.”

"Mes peintures représentent, j'imagine, ce que je vis lorsque je suis dans ces montagnes et ces vallées. Elles essaient de traduire ce que l'on ressent dans ces endroits où l'atmosphère, les couleurs, les lumières, les conditions (météorologiques) changent tout le temps."

Sargy Mann, anglais, a fini par perdre complètement la vue alors qu'il était un peintre, très influence par Matisse et Bonnard, déjà bien installé et habitué à travailler avec une basse vision. Lui aussi, après une pause, a trouvé des techniques lui permettant de (re)peindre. Avant son décès survenu le 5 avril 2015, il a écrit ses mémoires. On trouvera sur le site de la BBC un long sujet sur Sargy Mann avec de grands passages racontant sa carrière et sa vie de peintre déficient visuel, plusieurs de ses œuvres et un documentaire très intéressant d'une durée un peu supérieure à quatre minutes, le tout en anglais et sans sous-titres. On peut aussi voir ses peintures sur le site de la Galerie Cadogan contemporary.
On trouvera ci-dessous deux peintures de Sargy Mann, Figures by a river et Frances x3 datant de 2013, période à laquelle il avait complètement perdu la vue.

Peinture de Sargy Mann - Figures by a river

Peinture de Sargy Mann - Frances x 3 (2013)

John Bramblitt, peut-être le plus médiatique, ou médiatisé, des peintres aveugles, est américain. Il s'est remis à peindre lorsqu'il est devenu aveugle à la suite de complications dues à l'épilepsie. L'article de CNN permet d'avoir l'histoire et la technique de John et on peut aussi regarder l'émission A vous de voir qui lui a été consacrée en mars 2018.
Il dessine les contours de ses dessins à l'aide d'une peinture noire qui laisse un relief sur la toile. Ses différents tubes de peinture ont des étiquettes en braille puis, pour savoir quelle peinture est sur la palette, il travaille chaque couleur avec une viscosité différente, lui permettant de s'y retrouver seul.
Les couleurs employées par John Bramblitt sont très vives et son inspiration est très américaine. Ci-dessous, une peinture intitulée Bones et qui nous amène tout droit à la Nouvelle Orléans et ses ensembles de cuivre...

Peinture de John Bramblitt - Bones

Nous pourrions ainsi continuer mais l'idée était de montrer les différentes techniques qu'ont pu trouver ces peintres, en fonction de leur histoire personnelle, de leur style pictural mais aussi de leur condition visuelle. Il est toujours fascinant de voir comment l'Homme peut s'adapter quand il s'agit de sa survie. Chez ces trois peintres, la nécessité de s'exprimer par un médium visuel, mais aussi tactile (contact avec la peinture, la matière) leur a permis de trouver leur propre façon de le faire. Quant à Bruce Horak, il explique très bien qu'il a commencé à peindre pour montrer aux autres comment il voyait et que cela lui a permis également de s'affirmer comme artiste légalement aveugle.

Que cela vous donne envie de découvrir d'autres artistes, sans préjugés ni idées préconçues. C'est comme cela que l'on se laisse surprendre...

jeudi 1 février 2018

Vers la lumiere - Naomi Kawase

Film réalisé par Naomi Kawase, Vers la Lumière a été présenté en sélection officielle du Festival de Cannes en 2017. Le film est sorti sur les écrans français le 10 janvier 2018.

Affiche du film Vers la Lumière
Affiche japonaise du film Vers la Lumière

Précisons qu'il y a du divulgâchage (autrement dit, spoiler) dans la suite du texte. Ceci dit, l'affiche montrant deux personnes se tenant leur visage entre leurs mains, dans une proximité ne laissant pas d'ambiguïté sur leurs intentions, on devine aisément ce qu'il advient des deux personnages principaux. Que ceci, donc, ne nous empêche pas d'explorer le sujet du film...

Synopsis

Misako aime décrire les objets, les sentiments et le monde qui l'entoure. Son métier d'audio-descriptrice de films, c'est toute sa vie. Lors d'une projection, elle rencontre un célèbre photographe dont la vue se détériore irrémédiablement. Naissent alors des sentiments forts entre un homme qui perd la lumière et une femme qui la poursuit.

Quelques généralités

Avant d'approfondir quelques aspects du film et de son histoire qui nous intéressent plus spécifiquement, et qui se concentrent autour de la cécité ou malvoyance et l'audiodescription, quelques petites remarques générales.
La réception du film avait été très mitigée lors du festival de Cannes. Nous pouvons comprendre pourquoi. Si le film nous intéresse pour des aspects particuliers que nous développerons donc après, il faut reconnaître qu'il y a quelques moments où l'on se demande où veut nous emmener la réalisatrice, ce qu'elle veut nous raconter.

Pour se faire sa propre idée, on pourra aller voir, lire plusieurs critiques:
- Culture Box, qui qualifie le film d'humaniste et poétique (difficile effectivement de ne pas lui donner ces deux qualificatifs);
- Grand Ecart, blog qui a beaucoup aimé le film;
- Libération, qui, à son habitude, joue avec les mots, "Vers la lumière, vision étriquée", étrille le film...
Que chacun s'en fasse sa propre expérience....

Avant de continuer, juste une petite remarque : la musique est signée Ibrahim Maalouf...

Clichés et stéréotypes

Avant de plonger dans ce qui nous a vraiment et sincèrement plu dans cette histoire, nous ne pouvons pas passer sous silence quelques clichés, vus ici et ailleurs :
- pourquoi faut - il immanquablement que la personne aveugle touche le visage de la personne aimée, et en pleine rue?
- pourquoi le personnage principal déficient visuel en est-il toujours à un moment crucial quant à l'état de sa vision? Ici Nakamori est en train de perdre la petite fenêtre de vision qui lui reste.
- pourquoi la personne déficiente visuelle est-elle, à un moment ou un autre, une victime?

Nakamori touchant le visage de Misako

Nous ne détaillerons pas plus pour ne pas dérouler toute l'histoire mais ces quelques exemples nous ont vraiment déçus. Déçus parce qu'on a pas tant l'occasion que ça, au cinéma, de voir des personnages malvoyants, déçus parce que la partie décrivant le travail autour de l'audiodescription d'un film est vraiment intéressante et nouvelle.

L'audiodescription

Sujet qui nous intéresse tout particulièrement en ce moment, l'audiodescription est au cœur de ce film. C'est par son biais que se rencontrent les protagonistes, mais il y a aussi toute une réflexion autour de ce qu'est ou doit être une "bonne" audiodescription. C'est un sujet qui fait réellement débat parmi les personnes qui font de l'audiodescription, parmi les chercheurs qui travaillent sur ce sujet. On pourra trouver une définition proposée par l'association française d'audiodescription , on pourra aussi écouter cette entrevue (en anglais) de Louise Fryer, spécialiste anglaise d'audiodescription.

Nakamori au cinéma en train d'écouter un film en audiodescription

La première partie du film se passe pendant une séance de visionnage d'un film dont le texte de l'audiodescription est en rédaction. En fait, quelques consultants aveugles ou malvoyants, sont là pour donner leur avis sur l'audiodescription présentée en phase de travail : est-ce que le texte en clair, les descriptions suffisamment parlantes ou détaillées, ou, au contraire, trop détaillées, trop envahissantes, trop engagées émotionnellement?
Vers la lumière nous donne l'occasion de voir comment s'écrit, se construit une audiodescription, quel est le rôle des consultants. Cette partie est d'ailleurs très intéressante et, de plus, il semble, hormis le personnage de Nakamori interprété par un acteur voyant, que les trois personnages, deux femmes et un autre homme, soient joués par des personnes aveugles ou malvoyantes. Il y a de vifs échanges entre les consultants et Misako, qui écrit l'audiodescription du film et cela permet de comprendre les enjeux d'une audiodescription. Il ne s'agit pas simplement ni seulement de traduire des images en texte en se glissant dans les interstices des dialogues.

Nakamori

Interprété par Masatoshi Nagase, Nakamori est un photographe en train de perdre la vue qui ne sort jamais sans son Rolleiflex, appareil photo mythique.

Nakamori se déplaçant en ville, appareil photo autour du cou

Nakamori avec son appareil photo, entouré de jeunes enfants

Nakamori est consultant, parmi d'autres personnes déficientes visuelles, pour une société, White Light, qui fait de l'audiodescription pour les films.
Avant de perdre irrémédiablement la vue à cause d'une maladie évolutive (rétinite pigmentaire?), Nakamori était un photographe japonais de renom. Difficile pour lui de se faire à l'idée qu'un jour proche, la petite fenêtre de vision qui lui reste se refermera...

visage de Nakamori en gros plan, éclairé par le soleil

En attendant, pendant l'essentiel du film, il utilise ce petit reste visuel très utile pour se déplacer sans canne (trop fier?), continuer à prendre des photos, cuisiner...
Ce petit reste visuel nous permet de voir aussi des outils fort utiles pour les personnes malvoyantes :

  • un téléagrandisseur qui permet d'agrandir à sa convenance l'adresse écrite sur une enveloppe, un texte imprimé (article de journal, page de livre...)
  • un téléphone vocalisé (le lecteur d'écran intégré au smartphone décrit avec une voix de synthèse ce qu'il y a sous le doigt).
  • un logiciel d'agrandissement d'écran, permettant de grossir la police d'un texte à l'écran, d'agrandir des icônes, d'inverser les couleurs (pour de nombreuses personnes malvoyantes, la lecture d'un texte blanc ou jaune sur un fond noir est plus aisée qu'un texte noir sur un fond blanc)

Dans une scène, il explique également à Misako qu'en baissant la tête, il la voit mieux que s'il regardait en face. On peut se rappeler de la planche d'illustrations dans Florence et Léon, de Simon Boulerice, où Florence s'amuse à tester la fenêtre de vision de Léon.

Misako

Misako tente de capter des éclats de lumière sur sa main dans l'appartement de Nakamori

Jeune femme qui passe son temps à décrire ce qui se passe autour d'elle, y compris pour elle-même et dans sa tête, Misako vit pour l'audiodescription.
Sa mère, atteinte d'une maladie qui lui fait perdre la mémoire (Alzheimer?), vit à la campagne avec une voisine qui veille sur elle. Son père a disparu.
Ça fait beaucoup pour les épaules de Misako, fille unique...
Misako est jeune, jolie, porte de longs cheveux Bruns, avec une frange. Elle semble assez maladroite dans ses relations avec les autres, comme si elle ne trouvait pas sa place ou si elle la cherchait encore.
Nakamori lui dit à un moment qu'elle n'est pas faite pour ce travail. Rude façon de lui dire qu'elle est maladroite dans ses relations avec les personnes aveugles : elle veut tout le temps les aider, ce dont ils n'ont ni besoin en permanence ni envie.

Pour momentanément conclure

Vers la lumière est un film qui, hormis quelques clichés et la présence d'éléments dramatiques dont l'histoire aurait pu se passer, est un film à voir, et à écouter.
A voir notamment pour sa très belle lumière, ses détails intéressants sur la malvoyance (quand il reste une petite fenêtre de vision sur laquelle on compte pour toutes les activités quotidiennes) et ses outils (téléagrandisseur, téléphone vocalisé, logiciel d'agrandissement et de lecture d'écran...), le jeu de l'acteur incarnant Nakamori, Masatoshi Nagase, est plutôt subtil, montrant comment se manifeste, dans le port de tête, cette petite fenêtre de vision.
A écouter pour la musique d ' Ibrahim Maalouf, qui ne s'impose pas, laissant à la nature, au vent, la possibilité de se manifester, pour les avis des consultants aveugles sur l'audiodescription du film...

Lors de sa sortie en salle, Vers la lumière est diffusé en version originale. Pour ceux qui ont la possibilité de le voir avec audiodescription, celle-ci contient et la traduction des dialogues en japonais, et les indications visuelles. C'est déjà comme cela qu'avait été "livré" le film Imagine d'Andrzej Jakimowski où existaient plusieurs personnages aveugles, dont l'un joué par Melchior Derouet.
Espérons que le DVD contiendra cette piste audiodescriptive.

vendredi 14 juillet 2017

Ava - Lea Mysius

Premier long métrage de Léa Mysius, Ava a été présenté lors de la cinquante-sixième Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Léa Mysius y a d'ailleurs remporté le Prix SACD.
Le film est sorti sur les écrans français le 21 juin 2017.

Affiche du film Ava de Lea Mysius
Description de l'affiche : Ava se tient au centre de l'affiche, seuls le haut de son corps et son visage, enduits d'argile verte, sont visibles. Derrière elle, il y a la mer, bleue, et le ciel, bleu. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon négligé, elle a des graminées et deux bouts de branche coincés dans ses cheveux, comme les bois d'un animal. Elle tient un fusil qu'elle braque devant elle comme si elle visait la personne regardant l'affiche.

Synopsis

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…

Ava

Ava (Noée Abita) a donc treize ans, vit avec sa mère, Maud (Laure Calamy), et sa petite sœur, encore bébé. C'est l'été. Peut-être le dernier qu'Ava verra. Atteinte d'une rétinite pigmentaire, elle sait que son champ visuel va peu à peu se refermer et qu'elle ne verra plus la nuit. Seulement, elle ne pensait pas que cela arriverait si vite. Alors, elle "s'entraîne", se mettant un bandeau rouge sur les yeux et se guidant d'un bâton, pour utiliser ses autres sens, sentir le bord d'un toit avec sa canne improvisée, grimper en s'aidant d'un treillage, se laisser tirer par ce chien volé à un jeune homme ténébreux (Juan Cano). Ce chien qui la mènera vers son maître, et qui transformera son été.

Ava, un bandeau rouge sur les yeux, le chien noir à ses côtés

Ava est un film lumineux, solaire, une ode à la vie. Au fur et à mesure que son champ visuel rétrécit, Ava s'ouvre. Au fur et à mesure du déclin de sa vision, la lumière extérieure diminue et son visage s'éclaire.
La première image est une scène de plage, écrasée par le soleil et peuplée de gens en maillots de bain très colorés. Parmi les dernières, une scène de nuit, presque en noir et blanc, avec un éclairage cru, de phares de voiture dans la brume.
La réalisatrice a voulu embrasser plein de genres cinématographiques. Voici ce qu'elle disait de son film présenté à la Semaine de la Critique cette année à Cannes sur Arte Cinema. Elle utilise aussi cette progression de la cécité sur un plan plus symbolique avec la montée de l'obscurantisme, mais ici, c'est vraiment sur le traitement de la perte de la vision que nous nous concentrerons.

Perdre la vue

Ava sait depuis longtemps qu'elle a une rétinite pigmentaire et ce que cela signifie. Ceci dit, on n'est jamais préparé à ce que cela arrive si vite. A treize ans, elle a envie de penser à autre chose. Et c'est ce que nous montre Léa Mysius, qui a écrit et réalisé ce film, son premier long métrage.
Mais tout au long du film, cette menace est là. Ça commence de façon très explicite avec la visite chez l'ophtalmologiste et l'annonce de la progression rapide de la maladie. On la perçoit lorsque Ava peint un cercle noir qui représente son champ visuel que l'on voit rétrécir de jour en jour, quand, incapable de se repérer la nuit, elle passera la nuit sur la plage à deux pas du blockhaus où Juan s'est réfugié.

Ava en discussion avec son ophtalmologiste

sur un char à voile, Ava essaie de cerner son champ visuel en faisant un cercle avec ses mains

Rétinite pigmentaire

On a souvent parlé de cette maladie évolutive (dont on trouvera un livret explicatif en annexe de ce billet) sur ce blog à travers des ouvrages personnels tels Cockeyed du canadien Ryan Knighton ou J'arrive où je suis étranger de Jacques Semelin qui raconte aussi, alors qu'il a perdu la vue, comment il part enseigner trois mois à Montréal dans Je veux croire au soleil. On l'a rencontrée également dans une très belle histoire illustrée de Simon Boulerice, Florence et Léon ou dans un magnifique roman jeunesse, Fort comme Ulysse mais c'est, nous semble-t-il, la première fois qu'on la voit de cette façon à l'écran.
Les personnages aveugles sont régulièrement présents, avec moins que plus de bonheur au cinéma, mais la malvoyance n'est jamais décrite. Dans Ava, même si l'on peut trouver que l'évolution est vraiment rapide, on nous montre, par petites touches, ce qu'elle signifie au quotidien : une cécité nocturne, un champ visuel qui se rétrécit. Pourtant, si l'on n'y prête pas attention, Ava est avant tout une jeune fille de treize ans, à la mine boudeuse, qui se conduit comme une adolescente ordinaire. C'est aussi cela qui est intéressant dans ce film. Certes, le décor est planté dès le début, mais Ava est autre chose qu'un diagnostic médical. Elle a treize ans, c'est l'été et elle veut en profiter.

Pour conclure

Ava, premier long métrage de Léa Mysius, embrasse le Cinéma dans ses différents genres, mêle le quotidien et l'onirique, le soleil écrasant et l'obscurité. Il fait aussi un très joli portrait d'une adolescente qui, à l'annonce de la progression rapide de sa rétinite pigmentaire, décide, non de pleurer comme le fait momentanément sa mère, mais de prendre la vie à bras le corps. Qui décide de s'entraîner à ne plus voir, à utiliser ses sens, à ressentir. Bref, à vivre...
Le film est sorti en salles avec audiodescription disponible. Testez ce dispositif, qu'il soit disponible via un casque disponible au cinéma ou via une application telle Twavox. Vous verrez, ou entendrez, que l'audiodescription peut être un complément au film, et utile à tous.

samedi 21 janvier 2017

Wings in the Dark - Les Ailes dans l'Ombre - James Flood

Film américain sorti aux États-Unis le 1er février 1935 et, en France sous le titre "les Ailes dans l'Ombre", le 3 mai 1935, réalisé par James Flood, avec Cary Grant et Myrna Loy.

Affiche du film Les Ailes dans l'Ombre Affiche du film Wings in the Dark











Synopsis

Plus que le synopsis, voici ici en traduction libre et maison, le texte présentant le film sur le dos de la jaquette du DVD paru chez Universal - Vault Series.

L'aviateur aguerri Ken Gordon (Cary Grant) développe un équipement permettant aux pilotes de voler sans visibilité mais le gouvernement ne l'autorise pas à faire des essais.
Dans un ironique coup du destin, il perd la vue dans une explosion alors qu'il préparait un vol d'essai avec l'encouragement de Sheila Mason (Myrna Loy), elle - même pilote qui fait, notamment, de la publicité aérienne et des acrobaties aériennes dans des meetings pour gagner sa vie. Ken ne sait pas que Sheila, que celui-ci ne laisse pas insensible, paye ses factures. Prenant son attachement pour de la pitié, Ken part vivre en reclus dans un chalet. Néanmoins, lorsqu'elle se perdra dans le brouillard, il réalisera à quel point il l'aime, et volera à son secours dans une mission hautement périlleuse.

Contexte

Résumé comme cela, le film semble complètement irréaliste. Pour beaucoup d'aspects, il l'est effectivement. Et même si l'on est ravi de retrouver à la même affiche Cary Grant et Myrna Loy, Les Ailes dans l'Ombre n'est sûrement pas le meilleur des trois films qu'ils ont tournés ensemble. Cependant, il permet :

  • de se remettre dans le contexte des années 1930 où l'aviation était encore à l'époque des pionniers, et des pionnières
  • de faire un portrait d'un personnage aveugle pas totalement négatif
  • de voir comment la société d'alors considérait la personne aveugle (et éventuellement se rendre compte qu'elle n'a pas tellement changé de point de vue)
  • de faire le point sur la réalité de piloter un avion quand on est aveugle ou malvoyant

Ken Gordon, la cécité en pratique

Pilote émérite, Ken Gordon invente des appareils simplifiant le pilotage des avions. Alors qu'il est sur le point de tester son invention qui permettra de voler sans visibilité ("flying blind"), précurseur du pilote automatique, il perd la vue dans l'explosion d'un réchaud à gaz qu'il allumait pour permettre à Sheila Mason, autre pilote émérite, de remplir des bouteilles isothermes de café chaud pour un vol d'essai tous les deux..
Le film est sorti en 1935 des studios d'Hollywood. Autant dire qu'il faut une belle fin. Et tant pis pour la crédibilité. A propos de celle-ci d'ailleurs, il est intéressant de voir ce qu'en disait la critique du New York Times parue le 2 février 1935 :
"High altitudes have a tendency to make scenarists just a trifle giddy, with the result that the big climax of the Paramount's new photoplay has the appearance of having been composed during a tail spin." ("Les hautes altitudes donnent légèrement le tournis aux scénaristes et Il semble que le point culminant du nouveau film de la Paramount ait été inventé lors d'une vrille.")

Quant à la cécité, on n'échappera pas à un certain nombre de clichés, certains agaçants (comme cacher la vérité ou mentir à une personne aveugle en ne lui lisant pas la vraie teneur de son courrier), d'autres récurrents (Ken retrouvera l'envie de sortir grâce à l'arrivée d'un chien-guide, assez nouveau d'ailleurs au moment du tournage du film, l'organisation "The Seeing Eye" étant fondée en 1929 par Dorothy Eustis, on trouvera un résumé de l'histoire des chiens-guides réalisé par la Fédération Française des Associations de Chiens-guides, FFAC, en annexe), mais on verra aussi un Ken Gordon enregistrer ses articles sur support sonore, travailler d'arrache-pied à son invention avec une maquette d'avion.
On aura aussi droit au passage obligé de dépression post-traumatique, comme dans Peas at 5.30 et à la scène de la "personne devenue récemment aveugle" en train de balayer l'espace devant elle avec ses bras tendus en avant, dans une démarche ressemblant plus à celle d'un zombie...
Quand Ken perd la vue, il ne supporte pas l'idée que l'on puisse s'apitoyer sur son sort et préfère se retirer de la vie publique, ordonnant à son mécanicien, Mac (qui a un accent écossais à couper au couteau), de ne dire à personne où il se trouve.
"I don't want charity and I don't want to stand being pitied" ("Je ne veux pas de la charité et je ne veux pas être pris en pitié")

Le plus flagrant quant à la cécité du personnage, c'est l'attitude autour de lui: on lui ment (pour son bien), on l'imagine incapable de faire seul des choses (il trébuche sur des meubles dans une maison qu'il connaît, se promène seul à l'extérieur de son domicile les bras en avant tel un zombie mais tombe au moindre dénivelé), on ne lui fait pas confiance, on l'encourage autant pour se rassurer que le rassurer ("bien sûr que tu n'es pas fini!") en lui tapant sur la cuisse comme l'on pourrait faire à un jeune enfant.
Infantiliser la personne aveugle, la déresponsabiliser, lui faire comprendre qu'on ne peut pas lui faire confiance... Voilà le discours récurrent qu'entend et subit Ken Gordon quand il devient aveugle. Ici, c'est de la fiction et le film date de 1935. Qu'en est-il en 2017, dans la réalité américaine ou française? Il y a un taux de personnes aveugles en âge de travailler ayant effectivement un emploi dramatiquement bas. Et ce n'est pas qu'une question de formation et de compétences.

Cependant, Ken Gordon, bien entouré, et aimé (nous sommes à Hollywood), accompagné de son chien-guide qui lui redonnera de l'autonomie, se remettra à travailler sur son projet en faisant quelques adaptations comme ôter les verres des cadrans pour pouvoir lire au toucher la position des aiguilles, travaillant sur une maquette.
Lorsqu'il reviendra en ville, après s'être assuré qu'il ne serait pas un poids pour ses amis ("I can't be a burden to my friends"), accompagné de son chien-guide, il tentera de récupérer son avion en allant voir la compagnie propriétaire de l'appareil.

Evidemment, cette histoire est aussi romantique et la présence d'une femme pilote, Sheila Mason, amène forcément une histoire d'amour.
Là aussi, clichés et scènes "classiques": balade au clair de lune au bord d'un lac où Ken demande à Sheila de lui décrire le paysage, lui demande ensuite de se décrire elle, pour finir, évidemment, par la découverte tactile de son visage...
Pour le côté moins "glamour", nous aurons aussi l'occasion de voir que Sheila sait aussi cuisiner, que Ken sait écosser des petits pois...

Réalités aéronautiques

Le personnage de Sheila Mason est très inspiré d'Amelia Earhart, première aviatrice à avoir traversé l'Atlantique en solitaire en 1932. Elle leur a d'ailleurs rendu visite sur le tournage du film et il y a une jolie photo du trio à consulter en cliquant sur le lien. Si vous voulez vous plonger dans la vie de cette femme hors du commun, vous pouvez lire le billet que lui a consacré Aerostories, c'est en français.

Portrait d'Amelia Earhart, casque d'aviateur sur la tête

Pour toutes précisions relatives aux modèles d'avions visibles dans le film, voire aux équipements dont on parle, vous saurez tout en lisant le passionnant billet que AeroMovies a consacré au film. Attention, spoilers!
Il y a aussi quelques images prises depuis le ciel qui, pour l'époque, sont remarquables.

Piloter en étant aveugle ou malvoyant

En fait, ce film est, pour Vues Intérieures, l'occasion de parler d'une association créée en février 1999 du côté de Toulouse, qui s'appelle Les Mirauds Volants et qui permet aux personnes aveugles ou malvoyantes de piloter.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

Ne riez pas, c'est très sérieux et c'est une expérience fantastique. Evidemment, les personnes aveugles sont accompagnées d'un pilote mais, comme dans une voiture auto-école, c'est l'élève qui tient le volant, le manche dans ce cas plus précisément.
Certains viennent même de réussir l'examen théorique de la Licence de Pilote d'avion Privé. Ils s'aident notamment du soundflyer qui transforme les informations visuelles en informations sonores et vocales. Cela rappelle un peu l'appareil mis au point par Ken Gordon dans le film. Mais ce soundflyer existe vraiment et est utilisé en vol.

En parcourant la toile, on trouve d'autres pilotes légalement aveugles. Allez voir le projet de Jason, américain légalement aveugle qui apprend à piloter et souhaite réaliser un documentaire, Flying blind. Vous pouvez également suivre régulièrement ses aventures sur Twitter et Instagram.

Pour conclure

Si le scénario de Wings in the Dark paraissait complètement irréaliste lors de sa sortie en 1935, aujourd'hui, certains instruments et l'envie de partager la passion de voler permettent à des personnes aveugles ou malvoyantes d'apprendre à piloter, à ressentir cette expérience magnifique de voler, parce que ce n'est pas qu'une histoire de voir.

Le DVD ne comporte ni sous-titres ni audiodescription mais, même avec les limites que nous avons exposées, Wings in the Dark vaut le coup d'être vu au moins une fois, en hommage aux aviatrices pionnières telles Amelia Earhart, Hélène Boucher, Adrienne Bolland, Maryse Bastié, pour n'en citer que quelques unes.

Alors, tentons d'oublier clichés, scènes convenues et incongruités scénaristiques pour nous focaliser sur ces aviatrices, sur ces images aériennes, sur la possibilité de piloter un avion en étant aveugle ou malvoyant et nous dire que rien n'est impossible.

samedi 5 mars 2016

Touching the Rock - An Experience of Blindness - John M. Hull

Livre de John M. Hull paru initialement en 1990, qui a été traduit en français par "Le Chemin vers la Nuit : devenir aveugle et réapprendre à vivre" et publié en 1995 aux éditions Robert Laffont.
A noter qu'il est disponible, en français, à la BNFA et donc accessible à tous.

Couverture du livre Touching the Rock Couverture du livre Le Chemin vers la Nuit

Pour la rédaction de ce billet, j'ai travaillé et sur la version texte en anglais et sur une version audio en français. Ceci expliquera sûrement des différences de vocabulaire, de tournures de phrases et de traduction. Chers lecteurs, vous êtes prévenus.

Comme l'indique le titre original, John Hull, théologien et universitaire, raconte ici une expérience de la cécité, son expérience. Il ne prétend à aucun moment dire des choses universelles et encore moins qu'elles concernent toutes les personnes qui, comme lui, ont perdu la vue progressivement au cours de leur vie.

Ce formidable mémoire a été rédigé à partir de cassettes audio que John M. Hull a enregistrées entre l'été 1983 et l'été 1986. Et la préface est écrite par Oliver Sachs dont il dit que c'est, pour lui, un chef d'oeuvre.

John Hull explique à la fin de son introduction qu'il lui a fallu presque trois ans, des années 1980 à 1983, pour résoudre les problèmes d'ordre pratique tels que, par exemple, trouver un moyen pour avoir accès à ses très nombreuses notes écrites. En 1983, les dernières perceptions de lumière avaient disparu et les disques noirs l'avaient submergé.
"I had fought them bravely, as it seemed to me, for thirty-six years, but all to no avail. It was then I began to sink into the deep ocean, and finally learned how to touch the rock on the far side of despair."
"Il me semblait que je les avais courageusement combattus pendant trente - six ans, mais tous en vain. C'est alors que je commençais à sombrer dans un profond océan, et que finalement, j'ai appris à toucher le coeur de la pierre de ce côté du désespoir."

Le livre se décompose en douze chapitres, chacun correspondant à une saison, et porte un titre. Voici les titres originaux (et ma traduction entre parenthèses):
- Sinking (Sombrer)
- Into the Tunnel (Dans le tunnel)
- Beyond Light and Darkness (au-delà de la lumière et de la nuit)
- Time, Space and Love (le temps, l'espace et l'amour)
- The Wind and the Sea (le vent et la mer)
- Round the bend (prendre le virage)
- Beyond Feelings (au-delà des sentiments)
- Still looking (encore en train de regarder)
- Waking up Blind (se réveiller aveugle)
- Lost Children (les enfants perdus)
- The Gift (le cadeau)
- Touching the Rock (toucher le coeur de la pierre)

Né le 22 avril 1935 à Corryong, dans le nord-est de l'état du Victoria en Australie, John M.Hull est décédé à Birmingham en Angleterre le 28 juillet 2015.
A treize ans, on lui diagnostique une cataracte qui lui fera d'ailleurs perdre la vue d'un oeil.
Il apprend seul le braille lors d'un séjour de plusieurs semaines à l'hôpital.
Il part en Angleterre en août 1959 pour suivre ses études universitaires. La décennie des années 1970 verra sa vision inexorablement chuter. Il commença ainsi à lire avec une loupe en 1973. En 1977, Shardik de Richard Adams est le dernier livre "pour le plaisir" qu'il décide de lire avec ses yeux.

Quatrième de couverture

(Traduction personnelle de la version anglaise)

Peu de temps après être devenu aveugle, après des années d'affaiblissement de sa vue, John M. Hull a fait un rêve où il était dans un bateau en train de couler, sombrant dans un autre monde inimaginable. La puissance de ce mémoire calmement éloquent, intensément perceptif, repose sur une navigation minutieuse dans le monde de la cécité, un monde dans lequel les escaliers sont sûrs et la neige effrayante, où la nourriture et le sexe perdent beaucoup de leur attrait et où jouer avec son jeune enfant peut être un moment particulièrement difficile. En décrivant les façons qu'a la cécité de dessiner sa femme et ses enfants, les étrangers à la fois aidant et hostiles et, par dessus tout, son Dieu, Hull devient un témoin dans le sens le plus noble et le plus vrai. "Le Chemin vers la Nuit" est un livre qui instruira, émouvra, et transformera celui qui le lit.

Notes on Blindness

L'idée de parler de ce formidable mémoire maintenant est aussi liée à l'actualité cinématographique.
Pete Middleton et James Spinney viennent de présenter leur documentaire "Notes on Blindness" tiré des cassettes audio de John Hull au Festival de Sundance, lire cet article sur le documentaire, produit par ARTE France, qui s'accompagne aussi d'une expérience en réalité virtuelle qui immerge la personne dans les textes de Hull, dans ses sensations, ses perceptions. Lire cet article en français qui en parle précisément. Gageons que nous reparlerons de ce documentaire dans les mois à venir.

Thomas touchant le nez de John - photo tirée du documentaire Notes on Blindness
Photo tirée du documentaire "Notes on Blindness" - Thomas touchant le nez de John

Passer d'une personne qui ne voit plus à une personne aveugle

"(...) I began to make the transition from being a sighted person who could not see to being a blind person", préface p XIX "(...) j'ai commencé à faire la transition d'un voyant qui ne pouvait plus voir à une personne aveugle."

John Hull dit qu'il a traversé la frontière mais qu'il veut continuer à communiquer avec le monde des voyants.

Quelques thèmes abordés

Ce qui m'a particulièrement intéressée dans ce livre c'est que ce que John Hull nous raconte, au fil de ses impressions, a déjà pu être écrit et lu dans d'autres témoignages de personnes aveugles ou perdant la vue, mais qu'il a une façon d'analyser les faits, d'avoir du recul qui donne une profondeur à ce livre absolument étonnante.

Les enfants
John Hull a eu cinq enfants. Certains l'ont connu avant qu'il perde la vue, d'autres ont grandi avec un père perdant la vue et les derniers ont eu un père aveugle. Il rapporte fréquemment au fil des pages des échanges qu'il a eu avec ses enfants, qui pouvaient être alors très jeunes. Il raconte aussi comment lui a évolué comme père, se rassurant au fil du temps sur les relations qu'il pouvait nouer avec ses enfants. Je ne peux m'empêcher de penser à "C'mon Papa" de Ryan Knighton évoqué ici où celui-ci explique sa situation de nouveau père quasiment aveugle avec son nouveau-né. Si le ton est très différent, Ryan Knighton employant l'humour, on retrouve les mêmes angoisses (perdre son enfant dans un lieu public, par exemple). John Hull parle beaucoup de sa relation avec Thomas, né alors qu'il venait de perdre la vue trois semaines auparavant. P77, il explique que pour la première fois, Thomas réussit à associer l'idée de la cécité à avoir une mauvaise vue, être aveugle, ne pas pouvoir voir, ne pas pouvoir voir les images. Et que cette cécité constituait une différence entre Thomas et son père et que cela faisait partie de sa propre histoire personnelle.

Les étapes du voyage
Pour célébrer le cinquième anniversaire de sa dernière opération des yeux, John souligne les différentes étapes par lesquelles son voyage (de personne qui ne voit pas à personne aveugle) est passé.
La première période qui a duré d'un an à dix - huit mois, était une période d'espoir à laquelle la détérioration de la vue à mis fin.
La deuxième, qui s'est étalée de l'été 1981 à Pâques 1985, fut une période très occupée à tenter de résoudre les problèmes liés à la cécité, en particulier au niveau du travail.
La troisième a commencé courant 1983 et a duré une année. "C'est à ce moment que j'ai connu le désespoir. Mon sommeil était ponctué de cauchemars et ma vie éveillée était oppressée par l'idée que j'allais de plus en plus vers la cécité." La quatrième, encore d'actualité au moment où sont enregistrées ces cassettes, a débuté au retour du voyage en Australie, qui fut assez terrible ("I had been afraid of a renewed sense of loss through being in a place which has so many visual memories for me", j'avais eu peur de retrouver à nouveau un sentiment de perte dans un endroit où j'avais tant de souvenirs visuels). C'est à cette période qu'il écrit son livre sur l'éducation religieuse pour les adultes. Il raconte que sans sitmuli du monde extérieur, il se sent bien plus clair et aventureux dans sa tête et à l'impression que son esprit bouillonne de nouvelles idées et qu'il a besoin de cela pour avancer et ne pas sombrer.

Regard des autres sur la cécité
L'infantilisation de la personne aveugle est insupportable. Pourtant, elle est quotidienne. John raconte ainsi que lorsqu'il va dans un commerce en compagnie de son épouse, au lieu de s'adresser directement à lui, le vendeur va demander à son épouse ce que lui, John, désire. De même, partant en voiture avec d'autres collègues, ceux-ci se disputent presque pour savoir quelle place John occupera sans même lui demander son avis. Ou, lors d'un repas où le plat était une cuisse de poulet, avec os donc, celui-ci souhaite demander au personnel du restaurant de le lui désosser en cuisine mais sa voisine de table se propose de le lui faire comme elle l'a fait récemment pour un enfant handicapé.
Nous pourrions multiplier les exemples cités par John Hull, est-ce pour autant que cela nous éviterait de commettre pareilles maladresses dans la vie quotidienne? Pas sûr.

De même, cette idée tenace et récurrente que les escaliers sont des éléments insurmontables pour les personnes aveugles... Pourtant, aucune étude scientifique, jusqu'à aujourd'hui en tout cas, n'a relié l'absence de vision à une incapacité à monter ou descendre un escalier. Une fois localisé, c'est même un endroit plutôt sûr.

Perception de l'environnement
John Hull nous offre de magnifiques descriptions de paysages sous la pluie dont il dit : "Je ressens la pluie comme une grâce, elle m'offre un cadeau, le cadeau du monde."
"Rain has a way of bringing the contours of everything; it throws a coloured blanket over previously invisible things; instead of an intermittent and thus fragmented world, the steadily falling rain creates continuity of acoustic experience."
La pluie donne des contours à tout; elle jette une couverture colorée sur des choses précédemment invisibles; à la place d'un monde intermittent et fragmenté, la pluie qui tombe crée une expérience acoustique continue.

Évidemment aussi, des passages sur l'usage de la canne blanche, et sur l'évolution des modèles que John Hull utilise en fonction de la dégradation de sa vue et de sa confiance en lui. Les déplacements seul ou avec un guide, qui changent la perception et la géographie des lieux...

La relation à autrui
Quand on est aveugle, difficile aussi d'anticiper l'arrivée de quelqu'un qui peut vous attraper sans rien vous demander ni même s'identifier. Difficile d'aller vers les autres sans contact visuel. Pour la personne aveugle, les gens bougent, ils arrivent et ils partent. Ils surgissent de nulle part, ils disparaissent. ("For thé blind person, people are in motion, they are temporal, they come and they go. They come out of nothing; they disappear.")

Sa définition de la cécité
John Hull écrit : "la cécité est un univers paradoxal de dépendance et d'indépendance. Indépendance, au sens où c'est un univers authentique et autonome qui existe en tant que tel. De plus en plus, je me considère non pas comme un aveugle, ce qui me définirait en référence aux voyants par rapport à un manque mais comme quelqu'un qui voit de tout son corps. Chez un aveugle, la fonction particulière de la vue est dévolue au corps tout entier et non à un organe spécifique. Voir de tout son corps, c'est vivre un concentré de condition humaine c'est un état comme être jeune, vieux, homme, femme, c'est une catégorie de l'être. Il nous est difficile, en raison de notre esprit de clocher, d'avoir des contacts en dehors des frontières de ces états. Une catégorie a du mal à en comprendre une autre. Toutes s ' ordonnent en hiérarchie de pouvoir de prestige, les unes sont en haut, les autres sont en bas, les unes à l'intérieur, les autres exclues. Ce livre tente de décrire l'expérience de quelqu'un qui a passé la frontière mais qui veut maintenir la communication. La cécité est aussi une dépendance. Au bout de la route, il y a toujours quelqu'un qui a des yeux. Qu'on le veuille ou non, les aveugles sont faibles. La cécité est un monde petit, authentique, complet en soi, mais contenu dans un monde plus vaste, celui des voyants. Comment les petits peuvent - ils comprendre les grands sans jalousie et les grands, les petits, sans pitié?"

Aparté : ce sont ici les propos de John Hull et, justement, nous espérons bien faire bouger cela et montrer qu'il n'y a pas de place pour la pitié dans ce blog...

Pour conclure

Lisez vite ce livre en attendant de pouvoir voir le documentaire qui, j'espère, sera disponible en audiodescription. C'est une expérience personnelle d'un homme de foi, pourtant, quelle personne aveugle n'a pas rencontré le même type de maladresse de personnes se voulant serviables, cette infantilisation, souvent involontaire, mais oh combien blessante. Plongez avec John Hull dans son voyage vers la "cécité profonde". Il paraît que l'on en ressort changé. Essayez!

mercredi 30 décembre 2015

Blind - Eskil Vogt

Film norvégien de 2014 réalisé par Eskil Vogt, sorti en France le 29 avril 2015 et édité DVD par KMBO en octobre 2015.

On pourra regretter l'absence d'audiodescription, contrairement à ce qu'avait fait KMBO pour Imagine du réalisateur Andrzej Jakimowski où il était aussi question de personnages aveugles dont le DVD est disponible ici.

Affiche du film Blind

On trouve néanmoins sur le DVD les courts métrages réalisés par Eskil Vogt ainsi qu'un entretien fort instructif où il parle notamment, et ces sujets intéressant particulièrement Vues Intérieures, de l'idée d'un personnage principal aveugle ainsi que la préparation de l'actrice à ce rôle et du travail de metteur en scène pour illustrer ce que ressent le personnage.

Synopsis

Ingrid vient de perdre la vue. Elle quitte rarement son appartement mais se rappelle encore à quoi ressemble l'extérieur. Les images qui étaient autrefois si claires sont lentement remplacées par des visions plus obscures. Elle soupçonne son mari Morten de mentir quand il dit aller travailler. Est-il dans l'appartement avec elle à se cacher et l'observer en silence ? Ecrit-il à son amante quand il prétend envoyer des messages à ses collègues ?

Pourquoi un personnage principal aveugle ?

L'idée a commencé à germer dans l'esprit de Eskil Vogt à la suite de la lecture d'un roman norvégien où il y avait un personnage aveugle avec un monologue intérieur, des pensées de quelqu'un qui ne voit pas. A priori pas très cinématographique, le cinéma ayant deux sens, la vue et l'ouïe. Pourtant, Eskil Vogt a trouvé cela fascinant et le projet a continué à mûrir pendant qu'il travaillait sur autre chose.
Puis il s'est dit que le personnage ayant vu, pouvait se construire des images mentales, les modifier, les visualiser et qu'il pouvait imaginer une image à partir d'un son.
C'est l'opportunité, pour un réalisateur de cinéma, de faire un film sensuel, de toucher les choses, sentir le vent : être subjectif, faire ressentir au spectateur ce que le personnage est en train de vivre. Être conscient des détails, faire appel aux souvenirs des spectateurs pour la sensation de l'eau qui coule du robinet ou la chaleur du soleil à travers la fenêtre, par exemple.
Transposer le toucher par les images...

Crédibilité du personnage aveugle

Les personnages de femme aveugle, dans la littérature ou au cinéma, sont d'abord peu nombreux, et souvent, pour caricaturer et résumer, des victimes. A ce sujet, vous pouvez lire l'article de Bérengère Levet intitulé "Cécité, Infirmité, Féminité" disponible en annexe.
Ce n'est pas le cas d'Ingrid. Et d'ailleurs, dans son entretien disponible sur le DVD, Eskil Vogt explique qu'il avait pensé dès le début à Ellen Dorrit Petersen, l'actrice incarnant Ingrid, parce qu'elle a un côté digne, un peu arrogant, qui fait qu'on ne peut pas l'imaginer en victime. Et il est vrai qu'à aucun moment, l'idée de victime affleure... même quand elle renverse son bol de soupe ou se cogne au chambranle de la porte, désagréments qui font partie du quotidien des personnes aveugles, entre autres...

Ingrid se cognant au chambranle de la porte

Si la mise en scène use de gros plans pour nous aider à nous mettre à la place ou dans la peau d'Ingrid, procédé dont nous avions également parlé dans "Imagine", le son est également particulièrement soigné. Le film commence sur l'image d'un arbre, un chêne, de sa silhouette au détail de son écorce que l'on touche presque. Et c'est vrai qu'en voyant couler l'eau du robinet sur les mains d'Ingrid ou le soleil caresser sa peau à travers la fenêtre, le spectateur est capable de se souvenir de ces sensations.
L'actrice a suivi pendant plusieurs mois des cours de réadaptation pour les personnes venant de perdre la vue. Elle a appris à se déplacer avec une canne (même si elle sort très peu de chez elle) et a appris un autre langage du corps. C'est ainsi qu'en parle Eskil Vogt et c'est vrai. Elle se déplace de façon confortable dans son appartement, tendant la main pour préciser la position d'un meuble, d'un objet lorsqu'elle sait qu'elle arrive à proximité.
Vrai travail aussi sur le regard, loin d'être figé tel celui d'Al Pacino dans "Le Temps d'un Week-end". Bluffant de naturel, et vraiment crédible...

A travers les différentes scènes, on entend la synthèse vocale de son ordinateur, un four micro-onde qui parle, on découvre un détecteur de couleurs... Des objets ou outils facilitant le quotidien...
Comment savoir à quoi l'on ressemble, comment se maquiller sans voir ? Voilà plein de petites questions qui se glissent dans le fil du scénario et qui donnent une image d'une femme à part entière.

Pour avoir une idée plus précise du film et de son contexte cinématographique, lire cet article paru sur le site Maze. L'histoire est complexe à résumer, où se mêlent réel et imagination, où les personnages s'interchangent...
Si "Blind" est le premier long métrage de Eskil Vogt, présenté d'ailleurs dans des festivals du monde entier dont Sundance et Berlin, Eskil Vogt a été aussi le scénariste de Joachim Trier sur "Oslo, 31 août".

Esthétisant, peut-être, compliqué, un brin sûrement, "Blind" nous donne l'occasion, et elles sont rares, de voir un beau portrait de femme en train de se reconstruire dans son identité nouvelle incluant la cécité sans y abandonner sa féminité. Et invite les spectateurs à plonger dans la tête d'Ingrid.

Pour aller plus loin

Pour terminer ce billet, voici un lien vers un article en anglais intitulé Seven Ways into Sightlessness . A noter qu'il n'est pas question de cécité ici (Blindness en anglais) mais d'absence de vision (Sightlessness). Cet article que l'on pourrait donc traduire par "Sept façons d'illustrer l'absence de vision", présente sept films qui abordent cette absence de vision sans préjugés, parmi lesquels "Blind" dont nous parlons ici, mais aussi Imagine d'Andrzej Jakimowski, Proof de Jocelyn Moorhouse. Les autres films cités sont "Land of Silence and Darkness" de Werner Herzog (belle présentation en français à lire ici), "Blue" de Derek Jarman (lire cet article en français), "Anytown USA" de Kristian Fraga et "Zatoïchi" qui a fait l'objet de nombreuses adaptations cinématographiques mais nous pourrons choisir la version de Takeshi Kitano datant de 2003.

jeudi 3 décembre 2015

Fort comme Ulysse - Sylvaine Jaoui

Livre jeunesse édité chez Casterman Poche en 2011.

Couverture de Fort comme Ulysse

Roman de Sylvaine Jaoui accessible à partir de dix ans et vivement recommandé aux grands aussi!
Difficile de ne pas adhérer à l'histoire d'Eliott, élève de sixième, qui est en train de perdre la vue. Et, si les mouchoirs ne sont pas superflus, ce n'est pas parce qu'il s'apitoie sur son sort mais parce que ce livre est une merveille d'émotions et de pudeur.

Quatrième de couverture

''Au moment où j'entrais, j'ai entendu Solal dire discrètement à sa petite bande:

- Tiens, voilà le bigleux... Il faudrait lui dire d'aller s'acheter des yeux, il aurait l'air moins con.''

Pas facile de garder le moral quand on perd la vue et que tout le monde vous regarde comme une bête curieuse. Heureusement pour Eliott, il a un modèle : Ulysse, le héros fort et rusé de l'Odyssée. Et puis surtout il y a la belle Espérance... Même si le monde lui semble flou, Eliott ne voit qu'elle.

ON NE VOIT BIEN QU'AVEC LE COEUR
Antoine de Saint Exupéry

Eliott

Enfant unique, Eliott vit entre un papa ingénieur, qui lui bricole sans cesse des "trucs" pour compenser sa baisse de vision, et une maman styliste, qui n'a pas encore réussi à "digérer" la nouvelle du diagnostic posé alors que le petit garçon était en CE1.
Son meilleur ami s'appelle Nathan. Et, comme dans la "vraie" vie, il y a aussi des personnes moins appréciées, comme ce Solal qui le traité de "bigleux". Et puis, aussi, l'arrivée des premiers sentiments amoureux avec Espérance, qui traîne aussi avec elle, un passé difficile.
Et cette naissance des sentiments amoureux me fait inévitablement penser au film Au Premier Regard même si les protagonistes sont plus âgés.

Eliott lit l'Odyssée en cours de français et, à travers les différents chants, il découvre ce héros, également avec l'aide précieuse de Madame Stabat qui s'occupe du CDI.

Portrait d'Ulysse, profil droit

Malvoyance

Si la cécité est abordée avec plus ou moins de réalisme et de bonheur dans la littérature, la malvoyance est un thème peu exploité et, ici, cela est fait magistralement.

Si la pathologie d'Eliott, rétinite pigmentaire dont on trouvera en annexe un document édité par le service des Maladies Rares, Orphanet, n'est nommée qu'à la moitié du livre, il donne plein d'indices et d'exemples concrets de ce que cela signifie pour lui au quotidien :

Pour la lecture,
p.10 : "(...) il n'avait pas eu le temps de m'adapter le chant 2 de l'Odyssée. Je devais l'avoir pour le cours de français et si le texte n'était pas en police Arial, caractère 48, impossible de le lire."
p.16 : "Même imprimé en caractère 48, il m'est quand même très difficile maintenant de déchiffrer un texte. Je suis obligé de coller mes yeux sur les feuilles et de lire syllabe par syllabe. Ce qui fait que souvent, lorsque j'arrive au bout d'un mot, je ne me souviens plus de celui qui précède. Et je ne parle même pas des migraines que ça me donne... Du coup, la lecture est devenue une vraie corvée. Quand je pense qu'en CP, j'avais su lire avant tout le monde et que j'adorais ça, ça me fout le cafard."

A propos du regard des autres :
p.16 : "Les gens qui ne savent pas ce que j'ai sont toujours surpris par ma façon de lire. Comme je ne porte pas de lunettes et que mes yeux semblent normaux, ils ont l'impression que je fais l'idiot."
p.18 : "Je n'aime pas le moment où les gens comprennent que je suis malvoyant. Je ne supporte pas le ton qu'ils prennent pour me parler tout à coup. Leur fausse gentillesse m'humilie. Elle fait de moi un vrai handicapé."

Sur la perception de l'environnement :
p.17 : "Depuis que ma vue a beaucoup baissé, Nathan a pris l'habitude de me décrire tout ce qu'il voit. C'est assez drôle parce qu'il ne s'adresse pas à moi. Il est bien plus délicat que ça... Il fait semblant de parler tout seul à voix basse (...). Bref, Nathan raconte tout ce qu'il voit et moi j'écoute, l'air de rien."
pp.39-40 : "Le bruit des voitures, les gens qui marchent vite, la femme qui fonce droit devant avec sa poussette, la mamie qui promène son chien avec une laisse rétractable, le type qui roule avec son vélo sur le trottoir. Bref, on ne se rend pas compte, quand on a de bons yeux, à quel point la ville est semée d'embûches."
p.41 : "(...) j'ai réalisé qu'elle venait de m'éviter un "emplafonnage" avec un réverbère. Dans le feu de la discussion, j'avais été moins vigilant et j'avais bien failli me faire mal."

Et l'on pourrait trouver encore mille et un exemples dans cette écriture ciselée où rien n'est laissé au hasard. Le thème de la différence est abordé ici de plusieurs manières, que ce soit par le biais du handicap ou du racisme, mais avec l'idée que l'on est rien sans l'autre et que l'on a tous besoin d'aide.

Et puis il y a ce joli parallèle entre Eliott, et son combat au quotidien pour son autonomie, et Ulysse, "héros (...)(qui) n'en est pas moins un homme. Il a les qualités d'un être supérieur, mais il est aussi capable de faiblesses, liées à sa condition d'être humain. C'est pour cela qu'on peut s'identifier à lui. Il est comme nous, il a des défauts."

Et aussi le braille en filigrane qui, finalement, aidera toute la famille à reprendre espoir, à voir grandir Eliott.

Lecture vivement recommandée, en particulier en ces temps de repli sur soi...
Et signalons également que ce roman jeunesse est aussi accessible à tous sur Eole.

vendredi 18 septembre 2015

Le Pilote - Edouard Peisson

Le Pilote, publié en 1937 chez Grasset et réédité en 1998 dans les Cahiers Rouges de ce même éditeur, est le treizième roman d’Édouard Peisson, auteur d'une trentaine d'ouvrages (romans et nouvelles essentiellement) consacrés à la mer et aux marins.

couverture du livre Le Pilote d'Edouard Peisson

Quatrième de couverture

Capitaine d'un vaisseau de marine marchande, Pierre Laurent perd progressivement la vue lors d'un trajet entre New York et Naples. Cet homme orgueilleux, alcoolique et brutal s'efforce de cacher sa cécité, plaçant ainsi son équipage en danger de mort. Mais s'il parvient à ruser avec son mal, Laurent va devoir affronter la noirceur de son âme. A l'approche de la mort, le souvenir de ses infamies revient le tarauder, et l'angoisse le mène au repentir.

Ce cyclone qui menace va -t - il lui offrir l'occasion de se sauver en sauvant son bateau et d'atteindre enfin au sublime?

Maîtrise du suspense et passion de l'héroïsme tragique : une nouvelle fois Peisson embarque le lecteur dans un thriller maritime plutôt houleux...

Regard sur la cécité

En cette rentrée littéraire 2015, nous parlons d'un livre paru en 1937... et écrit par un auteur aujourd'hui oublié. Pour faire sa connaissance, on peut lire ce billet qui parle de l'homme et de son style. Ne cherchez pas de fioriture dans cette écriture. Ne cherchez pas d'éclat dans les actions. C'est à travers le quotidien que les hommes se révèlent, professionnels avant tout.

Ici, on s'intéresse à la façon dont l'auteur décrit les symptômes mais surtout l'adaptation du capitaine Pierre Laurent à sa perte de vision, condition évoluant et changeant de jour en jour, voire d'une heure à l'autre, l'histoire se passant sur quatre jours, entre le 8 août et le 11 août 1913, même si un long retour en arrière permet de poser le cadre et trouver un début possible à l'apparition des symptômes.

Décrit comme brutal et alcoolique, orgueilleux, le capitaine du Virginia, Pierre Laurent est aussi un grand professionnel et sa grande peur est de ne pouvoir ramener son navire à bon port. Surtout, ne rien dire, faire semblant pour mener à bien sa mission. Pourtant, Vox, le second capitaine, et Older, le médecin, ont percé son secret mais n'osent pas lui poser la question, hiérarchie oblige.

Observant le capitaine, le médecin sanitaire maritime, Marc Older, pose un diagnostic hypothétique : amblyopie alcoolique, appelée aussi amblyopie nicotino-alcoolique ou bien glaucome aigu, la première affection étant moins définitive que la deuxième, plus insidieuse, et qui reste, aujourd'hui encore dans les pays occidentaux, l'une des grandes causes de cécité.

Tout au long du roman, Peisson égrène les symptômes, telles ces taches dans le champ visuel ou ces douleurs :

p41: "Pierre Laurent ne savait pas exactement à quelle époque le mal avait pris naissance en lui. Au cours du mois de mai précédent - il avait ressenti des douleurs assez vives dans les globes oculaires."

p54: "(...) il savait que le voile était dans ses yeux. Ç'avait été un moment de désespoir atroce. Il avait désiré la mort (...)."

p57: "(...) douleurs, nausées, perte momentanée de la vue, et cette cendre blanche maintenant qui flottait devant les yeux."

Tout au long du roman, Peisson utilise tous les sens:

p23: "Le coffre, comme le cordage que le médecin saisit à pleine main, comme les lattes du pont, était recouvert d'une humidité gluante."

p23: "L'océan, Vox! Sentez-vous? (...) Il respirait à pleins poumons. Cette odeur, ce souffle chargé de mystère, de nuit, avait autrefois attiré le médecin et le retenait."

p110: "Les bruits étaient comme atténués, comme ouatés, et seules s'imposaient les vibrations du navire dont les machines donnaient toute leur puissance."

Stratégies de compensation

Alors que sa vision se dégrade, et qu'il souhaite continuer à diriger son navire, Pierre Laurent ne peut parler de son état et doit mobiliser ses connaissances et ses souvenirs pour mener sa mission à bord. Peisson décrit ainsi précisément les adaptations techniques que Laurent va mettre en place pour rester maître à bord de son navire, pour la pendule ou le baromètre :

p.31: "Ne plus distinguer l'une de l'autre les deux aiguilles de la pendule ronde encastrée dans la cloison sans s'en approcher à moins de vingt centimètres (...) n'était pas ce qu'il y avait de plus grave ni de plus important. Il pouvait tirer son chronomètre du gousset, appuyer de l'extrémité de l'ongle sur le petit ressort placé à côté du remontoir, et le verre et sa monture se soulevaient. C'était bien le diable si, alors, en plaçant la montre d'une manière appropriée sous la lampe du bureau, Laurent ne parvenait pas à lire l'heure."

p.37: "Il eut un mouvement comme pour lancer et écraser le baromètre sur le parquet de sa cabine. Mais pourquoi n'essayerait-il pas de faire sauter le verre, puisque après avoir soulevé celui de sa montre il parvenait à lire l'heure? Il plaça l'appareil à plat sur la planche de son bureau, approcha la lampe portative, s'assit, et saisit dans un casier un gratte-papier. Le résultat cherché lui demanda beaucoup de patience et d'infinies précautions. Il devait l'obtenir sans abîmer le cadran ni l'aiguille, sans infliger une trop forte pression, il fallait insérer la pointe du gratte-papier entre le verre et son alvéole de cuivre.

Plus de rage ni de désespoir, mais la volonté de parvenir à ses fins. Lorsque enfin le verre sauta, la joie illumina le visage de Laurent; le cadran mat, éclairé directement, le maudits reflet ayant disparu, il distinguait l'aiguille, l'index et les divisions. Sans l'aide de personne il pouvait connaître et suivre la pression."

Il va aussi utiliser la mémoire de ses autres sens, les indices fournis, à leur insu et par leurs habitudes, par les autres marins. Peisson, en parfait connaisseur du milieu, va puiser dans toutes les ressources potentielles et possibles pour que le capitaine Laurent puisse terminer sa mission.

p122: "Est-ce - qu'il avait besoin d'y voir? Il avait reniflé le vent. Il l'avait "goûté"."

p169: "Cependant, depuis le matin il ne cessait d'écouter le vent ou plutôt il n'avait cessé de le contrôler à l'oreille, mais il avait négligé de noter sur le papier, d'heure en heure, à côté des pressions, sa direction et sa puissance."

Si à plusieurs reprises, Peisson nous fait entendre ou comprendre le désespoir et la détresse de Laurent, il donne aussi les moyens à son capitaine de garder, pour une dernière fois, sa fierté et son amour propre grâce à son expérience et son sens des responsabilités. Et l'arrivée du cyclone dans l'Atlantique sera l'occasion de les illustrer pleinement.

couverture du livre Le Pilote d'Edouard Peisson, édition 1937

Le Pilote est un roman sans artifice ni événement spectaculaire. Il permet de se glisser parmi l'équipage d'un navire de marine marchande, au début du XXième siècle. Il permet surtout, dans l'optique de ce blog, de voir comment peut réagir un homme d'expérience et habitué à diriger lorsque survient une perte de vision. Quels sentiments éprouve-t-il? Quelles ressources utilisera-t-il pour mener à bien son travail? Ici, pas de pitié, juste un homme qui tire partie de ses connaissances, de sa mémoire pour effectuer au mieux ce qu'il a toujours fait. Et l'occasion de (re)découvrir un auteur oublié.