Vues intérieures

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dimanche 5 février 2017

Voyages, cecite, partage et audiodescription en filigrane

Ce billet fait suite à celui consacré au roman jeunesse Voyageur de Lesley Beake où nous avions parlé d'autres voyageurs aveugles, du passé et du présent. Nous avions également abordé la question du voyage lors de notre escapade londonienne ou dans Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme.

Le Telegraph a publié le 3 février 2017 un article disponible en VO sur ce lien intitulé "What it's really like to travel as a blind person", que l'on peut traduire par "Ce que signifie réellement voyager quand on est aveugle". Il s'agit en fait du témoignage de Liam Mackin, étudiant anglais aveugle de vingt-deux ans, recueilli par Hazel Plush.
Il explique qu'il est allé dans une vingtaine de pays différents, soit seul soit avec Traveleyes, agence de voyage dont nous avions également parlé dans le billet consacré à Voyageur, qui organise des voyages dans le monde entier en "mélangeant" des voyageurs aveugles ou malvoyants et des voyageurs voyants, ces derniers décrivant les paysages ou les événements aux premiers, tout en s'enrichissant mutuellement des expériences de chacun. Voyons ce que dit Liam de cette expérience.
Logo Traveleyes (eyes avec une police en pointillés)
Son premier voyage hors Europe et sans sa famille a été l'Inde. Et ça a été un voyage éprouvant avec toutes ces odeurs, ces bruits et ces gens.
Il y est allé avec Traveleyes et cela l'a ouvert au monde.

"Comment "voit"- t - on un lieu quand on est aveugle? Nous avons visité le Taj Mahal mais, évidemment, c'est assez difficile de se faire une représentation du lieu quand on est déficient visuel, alors il faut avoir des idées. Nous sommes allés dans une boutique d'artisanat où ils fabriquaient des miniatures du Taj Mahal en marbre, cela nous a permis d'avoir une idée de ce à quoi ça ressemblait - de sentir ce que nous aurions vu.

Dans un voyage organisé par Traveleyes, tu es associé à une personne différente chaque jour - tu lui poses des questions, elle te décrit ce qu'elle voit, et cela te permet aussi de te faire de très bons amis pendant le séjour.
Delhi, Agra et Jaipur ont été assez épuisants, mais la plupart des gens étaient très bons pour décrire ce qu'ils avaient devant leurs yeux, et avec les odeurs et les bruits, cela formait un tout.

photomontage illustrant les monuments emblématiques des villes de Agra, Delhi et Jaipur

Depuis, j'ai visité Malte, la Chine, la Jamaïque et le Pérou, ainsi que voyagé de façon autonome à travers l'Europe. Grâce à Traveleyes, j'ai rencontré des gens du monde entier, alors je vais leur rendre visite."

Liam étudie l'allemand et le français à l'Université de Nottingham, prépare actuellement son diplôme en Allemagne et se définit comme autonome et plutôt aventurier. Ce qu'il dit dans la suite de l'entretien est fort intéressant. Il parle de sa façon de voyager, de ses difficultés et de ce qu'il apprécie dans ses voyages, mais aussi des questions que lui posent les personnes "voyantes" sur ce qu'il retire de ses voyages.

"Parfois, les gens me demande ce que je retire de mes voyages. Évidemment, je ne peux pas voir les panoramas, mais je ressens les lieux et ce qu'ils offrent et cela m'apporte beaucoup.
A partir du moment où tu as quelqu'un qui te raconte des trucs et qui répond aux questions, ça marche vraiment bien. Certaines personnes ne savent pas comment débuter la description d'un endroit alors je leur dis toujours de commencer par quelque chose qui a attiré leur oeil - parce que si tu l'as noté, c'est que ça doit être intéressant.

Ce sont les petites choses qui m'intéressent le plus. Quand nous étions en Inde, quelqu'un m'a dit qu'il y avait des familles entières ou plusieurs personnes installées à l'arrière d'une moto - si personne ne me l'avait dit, je ne l'aurais jamais su.

Mais en fait, cela marche dans les deux sens. Des gens m'ont dit que voyager avec quelqu'un qui est déficient visuel changeait leur façon de voir parce qu'ils devaient réfléchir à ce qu'ils voyaient et comment ils allaient le décrire (♡). En tant que personne voyante, tu es obligé d'observer les choses plutôt que simplement les voir, et ça enrichit ton expérience. J'essaie de ne pas poser trop de questions pour avoir une conversation plus naturelle mais si je vais dans un endroit que je voulais voir depuis longtemps, là, je demande beaucoup de choses. Je veux connaître les formes, la disposition des éléments, la lumière, les gens.

L'atout principal de voyager avec une agence comme Traveleyes, c'est que je peux simplement y aller. Si je voulais aller à Rome par moi - même, cela serait impossible. Je dois trouver quelqu'un qui veuille bien venir avec moi, qui a les moyens de voyager - ce n'est pas facile.

Pour moi, c'est presque impossible d'aller dans un nouvel endroit tout seul, de trouver où manger ou quoi visiter. C'est la partie difficile.
En revanche, y aller est plus facile. Si je rejoins un ami, je prends le train ou l'avion seul. Il existe des bons systèmes pour les voyageurs handicapés dans les aéroports et les gares. La plupart des gens ne savent pas que ça existe parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Ce que je trouve dommage, c'est que ces systèmes ne soient pas présents dans les transports abordables, comme les bus. Au Royaume Uni, nous aurions vraiment besoin de bus vocalisés qui indiquent les arrêts comme dans les trains, les tramways ou le métro. C'est pas super compliqué mais ça aide beaucoup. Si je prends le bus à l'intérieur du Royaume Uni, je dois demander au chauffeur de me dire l'arrêt. S'il oublie, alors tu te retrouves dans un endroit totalement inconnu et tu dois compter sur l'aide d'un inconnu. C'est vraiment frustrant.

En général, les gens sont sensibilisés aux personnes handicapées en Europe. Quand j'arrive dans un hôtel, le réceptionniste voit ma canne et m'offre habituellement de l'aide. Je lui demande de me montrer où se trouve la chambre et je me débrouille ensuite.

Découvrir la chambre ne pose pas de problème. Par contre, le petit-déjeuner sous forme de buffet est beaucoup plus compliqué. Chez moi, c'est déjà risqué de porter de la nourriture ou une boisson chaude sans rien renverser alors dans un endroit que je ne connais pas avec plein de gens autour, ce n'est vraiment pas facile."

Liam dit aussi que lorsqu'il voyage avec Traveleyes, le groupe suscite la curiosité. Dans certains endroits, les gens n'osent pas poser de questions, mais en Inde ou en Chine, ils n'ont pas cette retenue. Ils viennent les voir pour savoir d'où ils viennent, ce qu'ils font. Il ajoute qu'au Pérou, dans un musée, ils ont même eu l'opportunité de toucher des objets qui étaient habituellement dans des vitrines.
Il finit l'interview en expliquant qu'il se perd régulièrement et qu'il a besoin d'aide quand il voyage mais que cela lui arrive également dans la ville où il habite, au moins deux fois par semaine.

"En tant que personne complètement aveugle, il m'arrive parfois d'être à cinquante centimètres d'une chose ou d'un lieu que je cherche mais que je ne trouve pas parce que je ne le touche pas. C'est ainsi.
J'apprécie quand quelqu'un vient me voir dans la rue pour me demander si j'ai besoin d'aide seulement si cela est fait de la bonne façon. Il y a tant de gens qui pensent qu'ils peuvent saisir mon bras ou mon épaule mais ce n'est pas comme cela qu'il faut faire. Tu ne sais pas qui ils sont ni quelles sont leurs intentions. Les gens ne pensent pas mal faire mais c'est dérangeant.
L'outil le plus utile pour naviguer, c'est le public. Sans lui, je serais probablement complètement perdu."

En lisant ce témoignage, je ne peux m'empêcher de penser à la campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle accompagné de Judith Baribeau à travers la "Belle Province" dans un film mettant en valeur tous les sens. Mais il faut surtout voir le circuit interactif d'un voyage jamais vu où vous avez alternativement le récit de Judith et celui de Danny, chacun racontant ses sensations, ses émotions. Une belle preuve qu'apprécier un voyage, ce n'est pas qu'une histoire de vue(s).

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

En 2011, le Guardian publiait un article intitulé Sightseeing for blind people qui racontait déjà comment se passe un séjour organisé par Traveleyes, créé en 2004. Si cette façon de voyager et cet esprit de partage vous intéresse, c'est un article (en anglais) qui met l'emphase sur les relations humaines. Ce même article a été publié par Courrier International en français sous le titre "Voir du pays en compagnie d'aveugles". En 2015, la Presse, quotidien montréalais, écrivait aussi un article intitulé Voyages pour aveugles: périple pour les sens... la vue en moins.

(♡) A propos du fait d'avoir à décrire une image ou une scène, et sur ce que cela impose au descripteur, je vous renvoie à l'article coécrit par Georgina Kleege dont nous avions présenté Sight Unseen, intitulé Audio Description as a Pedagogical Tool (en anglais). C'est une expérience très intéressante et, si parmi les lecteurs il y a des enseignants, je pense sincèrement que c'est un exercice vraiment enrichissant à faire avec les élèves ou étudiants.

Pour continuer sur le sujet riche et passionnant de l'audiodescription, je vous conseille vivement un article (en anglais) tout frais publié coécrit par Louise Fryer, spécialiste et pionnière de l'audiodescription en Angleterre qui était également présente au Colloque Blind Creations. Elle parle d'une étude comparant deux types d'audiodescription, l'une objective, l'autre plus créative qui prenait en compte des mouvements de caméra, la description subjective des personnages, de leurs actions et des scènes essentielles pour l'intrigue. Intitulé "Creative description : The impact of audio description style on presence in visually impaired audiences", il est disponible en annexe de ce billet.

samedi 7 mai 2016

A écouter, voir et lire - liens et suggestions

Beaucoup d'éléments autour de la déficience visuelle en ce moment, avec des envies de voyage et un "twist" qui plaît bien au blog Vues Intérieures et que nous avons envie de partager...

Comme d'habitude, pour ceux qui connaissent le blog, un coup d'oeil appuyé vers l'Amérique du Nord avec un arrêt au Québec.

Nous commencerons au Québec avec une jolie et sympathique campagne de l'office du tourisme où nous partons à la découverte de la "Belle Province" avec Danny Kean, "véritable" touriste de New York, aveugle "de naissance" et musicien (!). Il y a la vidéo publicitaire mais également un site interactif Québec Original - un voyage jamais vu qui nous permet de suivre les aventures de Danny et Judith, sa guide québécoise pendant le séjour. A chaque étape, il y a le point de vue de Danny et celui de Judith. C'est intéressant et enrichissant, chacun, finalement, se complétant avec ses émotions, ses ressentis.
Séjour rempli de soleil, de rires et de sourires, avec, évidemment, un Québec sous son meilleur jour, mais une campagne de communication intelligente, sensuelle et sensorielle qui donne une autre image de la cécité.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

C'est de cette volonté qu'est née une autre campagne de communication, Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, fondée en 1829. Sur le site, on peut notamment visionner deux courtes vidéos (en anglais) avec une version audiodécrite, l'une se passant dans un taxi, l'autre lors d'une soirée entre amis mettant chacune en scène une personne aveugle. On pourra regretter qu'il s'agisse dans les deux cas d'un homme blanc, néanmoins, elles sont à voir. A souligner, quand même, qu'il s'agit, dans les deux cas, d'acteurs déficients visuels. Dans The Get Together, il s'agit de Jay Worthington, notamment membre de la troupe du Gift Theatre à Chicago. Quant à The Drive, il s'agit de David Rosar Stearns, notamment membre de la troupe du Theater Breaking Through Barriers à New York.

Pour finir ce court billet, un pont entre la France et le Québec, entre Paris et Montréal plus particulièrement, en partant en voyage avec Jacques Semelin qui vient de publier aux Éditions les Arènes, Je veux croire au soleil, "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant". "Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique." (Extrait de quatrième de couverture)

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Dans le même registre, il avait également publié "J'arrive où je suis étranger", publié en 2007 au Seuil, et disponible en livre audio chez Lire dans le Noir.
Pour découvrir la voix de Jacques Semelin et ses propos, voici quelques liens:
- Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
- Sur Europe 1, dans le Club de la Presse
- Au Collège de France, dans le cadre du séminaire du professeur José Alain Sahel, le point de vue de la non-vue

Que cela vous incite à butiner, aller écouter la musique de Danny Kean, partir visiter le Québec, ou, plus simplement, lire "Je veux croire au soleil" ou écouter ce que dit Jacques Semelin, en ayant à l'esprit que la cécité, si elle modèle la façon d'être, n'est qu'une partie de la personne. Et que nous avons plusieurs sens à notre disposition pour prendre connaissance de notre environnement. Et ça, c'est aussi le message de Chris Downey, architecte devenu aveugle qui continue son métier, et qui vient de travailler sur l'aménagement des nouveaux locaux du San Francisco Lighthouse for the Blind and the Visually Impaired. A lire (en anglais), cet article intitulé Blind people don't need your help, they need better design, soit "les personnes aveugles n'ont pas besoin de votre aide, elles ont besoin d'un meilleur design".