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jeudi 15 août 2019

My Heart Belongs to Oscar - Romain Villet

Deuxième opus publié par Romain Villet que nous avions découvert avec ''Look'', My Heart Belongs to Oscar est sorti le 10 avril 2019 aux éditions Le Dilettante. Il ne s'agit pas ici d'un roman mais du texte tiré du spectacle éponyme de Romain Villet, auteur mais aussi pianiste de jazz.

Couverture du livre My Heart Belongs to Oscar - Titre et nom en blanc sur fond noir avec un clavier de piano

En fait, l'ouvrage est composé de trois textes :

  • My Heart Belongs to Oscar
  • Entre deux sets
  • Pourquoi le jazz ?

Quatrième de couverture

Mon cœur est à Oscar... Peterson, et après tout c'est bien pour le claironner à la face du monde que j'ai écrit ce livre. Qui est cet immense jazzman ? Comment est-il devenu du jour au lendemain une vedette internationale ? Comment ce géant noir d'origine canadienne a bouleversé la vie d'un franchouillard gringalet ? Comment grâce à lui j'ai découvert le jazz et comment le piano est devenu le lit où n'en finissent plus de s'écouler nos amours torrentielles ? En résumé, je vais vous raconter une histoire d'amour.

Le verso de la couverture

Dans ce petit livre de 77 pages composé de trois textes, la couverture et la quatrième de couverture s'enrichissent d'un rabat où vient s'imprimer le texte de présentation : l'auteur, sa vie, son œuvre... Enfin presque... Le voici :

"Que faire de ses dix doigts ? Romain Villet n'a pas assez des siens pour compter les réponses qu'il pourrait apporter à cette question. Caresser, griffer, marquer le contretemps, claquer pour donner le tempo à ses musiciens, pianoter sur un Steinway de concert ou dans un bastringue de bistrot, tenir une canne blanche, lire en braille, taper sur un clavier d'ordinateur les mots qui lui en semblent dignes, porter une alliance, changer des couches, tripoter Le Penseur de Rodin ou toute autre beauté sculpturale, se gratter la tête quand il réfléchit fort, les croiser pour que la chance ne tourne pas, toucher à presque tout comme il est permis aux grands curieux qui ne voient presque rien.
My Heart Belongs to Oscar est son deuxième livre et c'est le pendant d'un spectacle qu'il porte à bout de doigts sur les planches.

Celui qui comble et électrise le pianiste Romain Villet est cet Himalaya de tendresse harmonique, ce colossal bouddha joyeux, ce stellaire moissonneur de notes, cet Hercule aux mains de fée qui dissémine en riant de scintillantes gerbes de sons : l'homme nommé est Oscar Peterson.
En trois textes, Romain Villet nous dit sa zigzagante histoire d'amour avec le jazz, cette musique dont Le swing fait battre la chamade au cœur de l'univers ."

À cela, ajoutons la dédicace "À Maf et Monf, Élise et Zéphyr" et le lecteur saura dans quoi il s'embarque.

Oscar Peterson, né à Montréal

Nous avons une infinie tendresse pour Montréal. Impossible donc de passer sous silence qu'Oscar Peterson est né dans cette ville, dans le quartier Saint-Henri, même s'il a pris son envol et sa stature musicale aux États-Unis.
Dans ce quartier, une peinture murale, inaugurée en 2011, rend hommage à cet immense artiste.

Peinture murale à Montréal en hommage à Oscar Peterson
Jazz born here, Gene Pendon - fresque peinte au coin de la rue des Seigneurs et de la rue Saint Jacques, Montréal

Dans ces trois textes, Romain Villet fait juste allusion à sa cécité, histoire de clarifier les choses une bonne fois pour toutes tout en montrant que le principal sujet n'est pas là.
Effectivement, le premier texte qui donne son nom au livre, My Heart Belongs to Oscar, dont on pourrait d'ailleurs compléter la lecture par le récit de sa rencontre avec Oscar Peterson en 2003 au Festival de Marciac, publié l'an dernier dans Jazz News où il a une rubrique récurrente et où il publie assez régulièrement de plus longs papiers, parle de son amour pour cet immense pianiste.
Dans le deuxième texte, il est question d'improvisation. À l'issue de la lecture de ce livre, impossible de dire que vous ne comprenez rien à l'improvisation en jazz. Elle vous est expliquée en long, en large, en travers. Et si vous aviez encore quelques zones obscures, nous vous conseillons alors d'aller écouter quelques morceaux. Romain Villet en égrène un certain nombre que son trio joue au cours du spectacle puisque, rappelons-le, il s'agit du texte de son spectacle où il dit son amour pour Oscar Peterson.
Au fil des pages, vous trouverez My Heart Belongs to Daddy, What is this thing called love, Hot House, All the things you are, You look good to me, Caravan, There is no greater love, où encore People.

Il y a eu des critiques enthousiastes de ce recueil de texte, en particulier par des amateurs de jazz. Romain Villet sait de quoi il parle et sait écrire. Encore une fois, nous vous suggérons d'aller lire ses chroniques ou articles dans la chouette revue Jazz News. Et nous aimons son style foisonnant. Le premier texte est le texte écrit d'un spectacle, dont l'auteur dit lui-même qu'il n'est pas appris par cœur mais qu'il sert de trame (assez serrée quand même).

Si donc le recueil ne fait pas directement référence à la cécité, le sujet commun à ces trois textes étant le jazz, rappelons, subtilement espérons-le, que l'auteur est aveugle (la didascalie d'introduction du spectacle y fait allusion : p.9, "un pianiste aveugle et disert"), et Oscar Peterson a été inspiré par Art Tatum, pianiste né quasi aveugle, reconnu pour sa virtuosité et son ingéniosité inégalables.

Pourquoi le jazz

C'est le titre du troisième texte, court, qui répond à un certain nombre de questions ou plutôt, qui répond différemment à la même question : pourquoi le jazz?
L'auteur nous donne ses raisons, à vous de trouver les vôtres.

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissez pas le "style" Villet, ces trois textes vous en donneront clairement une idée. Jeux avec les mots, références en tous genres et notamment philosophiques, vous en ressortirez tout étourdis. Amateurs de jazz, vous serez comblés. Le swing n'est pas que dans le jeu, il est aussi dans l'écriture.
Pour les béotiens, impossible de n'avoir rien compris à l'improvisation après cette lecture. Et difficile de ne pas avoir la curiosité d'aller écouter les morceaux cités. Et pour ceux, celles, qui les connaîtraient, ne pas hésiter à écouter plusieurs versions.
Peut-être aussi que cela vous donnera envie d'aller voir le spectacle si d'autres représentations sont prévues.
Ou de découvrir Oscar Peterson. Ou, pourquoi pas, découvrir les musiciens aveugles ou malvoyants qui ont pavé le chemin du blues ou du jazz, pour rester dans la thématique. Vous seriez probablement très étonné.e.s de leur nombre.
Au fait, le recueil est disponible à la BNFA en Daisy voix de synthèse, Daisy texte ou PDF. Bonne lecture!

dimanche 3 juillet 2016

Colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) - Entre cecite et lumiere - Regards croises

Ce colloque, entièrement consacré à Jacques Lusseyran, s'est déroulé à la Fondation Singer - Polignac le 28 juin 2016, soit un an après, jour pour jour, le colloque Blind Creations.

Affiche du colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) entre cecite et lumiere

Zina Weygand est l'instigatrice de cette journée, elle qui, lors du colloque Blind Creations avait déjà consacré son exposé à "Jacques Lusseyran : le héros aveugle de la résistance française" (son intervention filmée est disponible sur vimeo.com/132518569, disponible aussi la traduction écrite en anglais).
Ce sujet lui était venu à la suite de la parution du livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, paru au tout début de l'année 2015 et qui permit à de nombreuses personnes, le livre ayant été un réel succès commercial aussi, de faire connaissance avec Jacques Lusseyran, injustement oublié, il est vrai, des mémoires françaises. Gallimard a profité de la sortie en format poche du livre de Jérôme Garcin (Folio n°6115) ainsi qu'en format livre audio paru dans la collection Écoutez lire lu par Laurent Poitrenaux, pour publier Et la lumière fut (Folio n°6119) et Le monde commence aujourd'hui (Folio n°6120). Trois oeuvres à lire de toute urgence.

Le Voyant - couverture du livre audio Et la lumière fut - couverture Folio Gallimard Le monde commence aujourd'hui - édition Folio Gallimard











Voici comment était présentée cette journée :
Ce colloque pluridisciplinaire proposera une vaste exploration de la vision intérieure paradoxale de cet auteur aveugle qui, ayant perdu la vue lors d’une bousculade à l’école à l’âge de huit ans, construit sa vie et son œuvre autour de la lumière et des couleurs dont il affirme garder la perception et qu’il magnifie par l’écriture. Les différentes approches historique, littéraire, philosophique (avec entre autres la question de l’anthroposophie), mais également scientifique (neuro-ophtalmologie), permettront de rappeler la place que Jacques Lusseyran occupa au sein de la Résistance intérieure française et l’attitude qu’il adopta face à la réalité tragique des camps de concentration, avant d’interroger les catégories essentielles de son écriture, telles que la synesthésie, qui concourt de manière exemplaire à l’élaboration d’un monde intérieur poétique et empreint d’une richesse contrastant avec les représentations classiques de l’absence de vue comme privation et déficience. Afin de mieux en saisir l’essence et la portée, ce colloque s’attachera à situer le discours et l’écriture de la cécité de Jacques Lusseyran parmi d’autres discours d’auteurs aveugles, parmi lesquels des écrivains contemporains, qui apporteront leur point de vue critique.

Le programme, détaillé sur cette page du site de la Fondation où l'on trouvera également les liens vers les vidéos réalisées ce jour, a réellement permis de faire un panorama à 360 degrés de cet homme complexe qu'était Jacques Lusseyran. Résistant, déporté, aveugle depuis l'âge de huit ans, brillant élève, il ne put passer le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure à cause d'un arrêté du gouvernement de Vichy, et ne put ainsi atteindre son rêve d'enseigner et de transmettre son savoir en France. C'est aux États-Unis que lui sera offerte cette opportunité, dans ce pays qu'il fera sa carrière avant de mourir en France dans un accident de voiture en juillet 1971.

Pour celles et ceux qui connaissaient déjà Jacques Lusseyran, cette journée fut l'occasion de compléter notre portrait, forcément incomplet, de cet homme hors du commun. Pour les autres, j'espère que cela leur a donné envie de lire ses quelques ouvrages disponibles.
Découpée en trois sessions, cette journée a commencé, après une introduction de Zina Weygand (mais qui d'autre qu'elle pouvait mieux présenter Jacques Lusseyran, elle qui a tant fait pour qu'il soit sorti de l'oubli) par l'homme libre, avec la dimension historique.

Session 1 : Jacques Lusseyran, un homme libre
Avant la première présentation faite par Jacques Semelin, Bruno Leroux, président de séance, a défini Jacques Lusseyran comme appartenant à cette collectivité des résistants et des déportés, et qui a choisi de ne pas parler des horreurs des camps comme l'ont choisi d'autres résistants déportés. Il a d'abord été un déporté avec une philosophie de déporté avant d'être un écrivain de la déportation.
Jacques Semelin a ensuite présenté Les volontaires de la liberté : un exemple de résistance civile
Il est intervenu ici avec sa casquette d'historien, spécialiste de la résistance civile. Nous le retrouverons plus tard dans la journée avec une casquette (ou plutôt un chapeau) plus personnelle, au titre d'écrivain aveugle.

Cette première session a été, pour moi, vraiment l'occasion de revenir sur des événements que Lusseyran aborde dans ses livres mais avec l'éclairage des historiens spécialistes de cette période trouble et folle. Notamment lors de la présentation d'Olivier Lalieu, historien, responsable de l’aménagement des lieux de mémoire et des projets externes du Mémorial de la Shoah, Jacques Lusseyran en déportation : entre histoire et mémoire, où il dit que Lusseyran a créé une alchimie unique entre résistance, littérature et cécité.
Il y avait Jacques Bloch, résistant en Creuse, dans la salle en cette matinée. Il fut l'un des compagnons de Jacques Lusseyran à Buchenwald. Il nous a raconté combien, au milieu de cette horreur, Jacques Lusseyran était un "magicien" qui "vous faisait voir les couleurs, un château, un paysage".
Puis cette session a été conclue avec Rebecca Scales, professeure américaine, qui nous a parlé de Jacques Lusseyran entre la France et l'Amérique. Il donna des cours de civilisation française à la Sorbonne entre 1952 et 1958 et fut repéré par des étudiantes américaines qui furent subjuguées par ses connaissances, sa façon de transmettre son savoir. Elles sont à l'origine de son départ aux États-Unis en 1958 où il fut professeur de littérature française dans différentes universités de l' "Amérique moyenne", dans des environnements plus ruraux qu'urbains.
Cela a permis de montrer comment un pays, par ses décisions politiques, a totalement exclu un homme, non "en tant que personne, mais en tant que catégorie humaine" (cité par Jérôme Garcin dans Le Voyant p73), qui avait pourtant tant donné pour lui rendre sa liberté.
Lui, brillant élève dont le rêve était d'enseigner, de transmettre sa passion pour la littérature française, n'a pu passer le concours d'entrée de l'Ecole Normale Supérieure, étant exclu de la salle d'examen à cause d'une "lettre, signée d'Abel Bonnard soi-même, le ministre de l'Instruction publique du gouvernement de Vichy" suite au "décret, rédigé par l'historien de la Rome antique Jérôme Carcopino (directeur de l'Ecole Normale Supérieure, il est aussi secrétaire d'Etat à l'Education), et promulgué le 1er juillet 1942, (qui) ferme en effet aux aveugles, manchots, unijambistes, bossus, à tous ceux dont le corps est "difforme" ou n'est pas "entier", les portes de l'enseignement, mais aussi de la magistrature, de la diplomatie et de l'administration financière." (Le Voyant , Jérôme Garcin, p73).
Cet arrêté, qui fermait donc l'accès aux concours de l'enseignement public, ne sera abrogé qu'en 1959...

La deuxième session, Cécité et Ecritures de soi, a été l'occasion de se pencher sur l'écrivain aveugle qu'était aussi Jacques Lusseyran.

Session 2 - de gauche à droite Céline Roussel Romain Villet et Jacques Semelin

Tandis que Céline Roussel nous parlait d' Écriture et réécritures de soi : de l'aveugle voyant à la voix poétique où comment Jacques Lusseyran y glorifie la cécité, richesse et potentialité d'enrichissement, Romain Villet, écrivain aveugle, notamment auteur de Look (à l'origine de la création de ce blog), posait la question Jacques Lusseyran à travers son oeuvre : écriture de la cécité ou icône d'aveugle?, se demandant ce qu'il nous permettait de comprendre de la cécité. Romain Villet termine en disant que Jacques Lusseyran a entretenu plus que combattu les préjugés sur la cécité. Jacques Semelin, qui concluait cette deuxième session en revenant, cette fois - ci avec sa casquette plus personnelle d'écrivain aveugle, lui qui vient de publier Je veux croire au soleil, pour parler de A chacun sa cécité, à chacun sa vérité, nous a dit "je ne sais pas si je vais y arriver mais je vais vous aider à y voir plus clair". Évidemment, rires et sourires ont fusé dans la salle mais cela en dit long sur justement cette "écriture de la cécité ". Pour Jacques Semelin, comme d'ailleurs pour Romain Villet, ce qui pose problème c'est, non pas lorsque Lusseyran parle de son expérience d'aveugle, mais plutôt quand il parle de l'aveugle en général. Jacques Semelin a trouvé sept sens au mot "vision" chez Lusseyran qui parle aussi de sa lumière intérieure et dit que "la liberté est la lumière de l'âme". Pour Jacques Semelin, Lusseyran se sent libre dans sa cécité. Il y a aussi dans son écriture un rapport entre réel et imaginaire qui nous aide à comparer les regards.

La troisième et dernière session intitulée La "vision intérieure" de Jacques Lusseyran, entre philosophie, mystique et neurosciences a permis d'y voir un peu plus clair dans la compréhension de cette "lumière intérieure".
Ainsi, Marion Chottin a parlé de La vision intérieure de Lusseyran : concept inouï ou illusion des sens? en présentant cette "vision intérieure" comme philosophie, qui peut être, certes, une expérience déroutante mais qui permet une requalification décisive de la figure de l'aveugle voyant, qui est une critique radicale de l'oculocentrisme, et qui montre que la vision est subversive. Elle montre que Lusseyran n'est ni un devin, ni un miraculé, ni un poète visionnaire, ni un affabulateur.
Piet Devos, avec Le toucher de la lumière. La vue intérieure de Jacques Lusseyran entre phénoménologie et mystique, nous explique que pour Lusseyran, la lumière, c'est l'énergie vitale, elle enveloppe tout. Et la dernière présentation d'Avinoam B. Safran, Lumières de Lusseyran. La perception visuelle du monde et ses mécanismes cérébraux a permis de faire la lumière, justement, sur cette vision intérieure en parlant de synesthésie, décrite comme un phénomène perceptif inhabituel caractérisé par une sensation dans une modalité induite par l'activation d'une autre modalité sensorielle (j'écoute de la musique et les notes se déclinent en tâches colorées). Ce phénomène est involontaire, automatique et il s'impose. Il existe des synesthésies acquises et des synesthésies constitutionnelles. Avinoam B. Safran indiqué qu'il est probable que Jacques Lusseyran était prédisposé à ces synesthésies et que l'arrivée de la cécité les a révélées. Piet Devos, aveugle depuis l'âge de cinq ans, indique qu'il est lui-même synesthète et que la lecture des ouvrages de Jacques Lusseyran a été une véritable révélation. Quelqu'un d'autre lui décrivait ce qu'il vivait!

Avant la synthèse et la conclusion de ce colloque, Pascal Lusseyran, frère de Jacques, son cadet de huit ans, a tenu à parler de ce qui avait été dit sur son frère, et à livrer quelques anecdotes. Il nous a ainsi raconté un voyage de quinze jours en tandem dans le Sud-Ouest, au début des années 1950, alors que Jacques Lusseyran était très déprimé. Pascal tentait de décrire du mieux qu'il pouvait les paysages qu'ils traversaient et, quand de retour à la maison, il fut alors temps de raconter ce voyage, c'est Jacques qui le fit en apportant des précisions qui avaient échappé à Pascal. Celui-ci nous parla aussi de la relation particulière entre Jacques et sa mère en terminant sur une magnifique anecdote. Lors des obsèques de Jacques Lusseyran dans le village natal de sa mère, Juvardeil, quelqu'un tira si fort sur la corde d'une des quatre cloches que celle-ci se coinça. Celle-ci ne sonna plus jusqu'à la veille des obsèques de sa mère, quatre ans plus tard, quand la famille décida qu'il serait plus convenable que les quatre cloches sonnent de nouveau à cette occasion. Lorsqu'ils montèrent décoincer cette cloche, ils s ' aperçurent qu'il s'agissait de la petite cloche sur laquelle étaient gravés le nom et la date de naissance de leur mère. Il se trouve que cette cloche a été sonnée pour la dernière fois à la main le jour de ses obsèques.

Pour conclure, Henri-Jacques Stiker a dit que Jacques Lusseyran était un être lumineux. Et il est vrai que les différents témoignages de gens qui l'ont connu, disent tous cela.
Quant à Hannah Thompson, elle s'est présentée en tant que britannique, malvoyante militante et universitaire spécialiste de littérature française pour indiquer que la place des femmes dans la vie de Jacques Lusseyran avait été occultée, que nombre de présentations avaient des visuels non accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes, et qu'il était effectivement important de se pencher sur l'écriture des auteurs aveugles.

Cette journée s'est ensuite poursuivie, pour une petite vingtaine d'entre nous, par une escapade au 27 rue Jacob pour assister à une rencontre Jérôme Garcin / Jacques Semelin où il fut, là aussi, question de Jacques Lusseyran.

samedi 4 juillet 2015

Colloque Blind Creations

Fin juin, Vues Intérieures a participé à un colloque intitulé Blind Creations qui se tenait au Royal Holloway, Université de Londres.

Situé à l'ouest de Londres, proche du château de Windsor, le campus est installé dans un joli parc. Le sujet du colloque tournant autour de cécité et création, nous avons eu l'opportunité de découvrir l'oeuvre de David Johnson, Too Big to Feel, installée au pied de l'emblématique et historique Founder's Building.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Le colloque s' est tenu du 28 au 30 juin 2015 et ce furent trois jours formidables. Chers lecteurs de ce blog, vous aurez donc l'occasion d'entendre parler à plusieurs reprises de ce colloque tant il a été riche en rencontres, en découvertes et si stimulant de voir ce qui se passe dans le monde entier, car oui, la quasi totalité des continents était représentée: nous étions 116 participants venus de toute l'Europe mais aussi d'Asie avec l'Inde, le Japon ou la Corée du Sud, d'Amérique du Sud avec le Brésil, d'Amérique du Nord avec le Canada et les États Unis.

Ce colloque s' inscrit à la suite de celui ayant eu lieu à Paris à la Fondation Singer - Polignac en juin 2013 voir ici et dont le thème était "Histoire de la Cécité et des Aveugles" et initié par Zina Weygand, "doyenne des études sur la cécité" comme l'a rappelé Hannah Thompson, co-organisatrice avec Vanessa Warne de ce magnifique colloque.

Dans la présentation de ce blog, nous avions indiqué qu'il n'y avait pas de prétentions universitaires. Ce que nous avons vu et entendu lors de ce colloque nous donne envie de le partager avec vous parce qu'il y a des personnes que nous avons envie de vous présenter, parce qu'il se fait des choses très intéressantes en matière d'accessibilité culturelle, parce que le thème de ce colloque est en parfait accord avec l'esprit de ce blog.

Le programme complet est disponible ici. Plusieurs sessions ayant lieu en parallèle, il a fallu faire des choix. Néanmoins, nous avons eu deux séances plénières. L'une avec Georgina Kleege, auteure américaine, entre autres, de 'Sight Unseen' dont il faudra que l'on parle ici un jour, et l'autre avec Zina Weygand et son allocution sur Jacques Lusseyran, héros français de la seconde guerre mondiale, résistant aveugle dont nous avions parlé ici grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference Zina Weygand et Hannah Thompson - Blind Creations Conference

Photos prises lors du colloque Blind Creations : Georgina Kleege sur la photo de gauche, Zina Weygand et Hannah Thompson sur la photo de droite

Extant, troupe de théâtre anglaise composée de comédiens professionnels déficients visuels, et représentée ici par Maria Oshodi, a présenté un dispositif haptique appelé Flatland. Nous avons eu une démonstration avec deux volontaires.

Flatland - Freya - Blind Creations Conference Flatland - Frédéric - Blind Creations Conference

Pour finir la première journée de colloque en beauté, il y a eu une rencontre et un échange avec plusieurs artistes qui nous ont présenté leur travail: David Johnson, Florian Grond, Teresa Payne, Partho Bhowmik pour le projet Blind with Camera, Aaron McPeake, Alice Entwistle et Lou Rockwood.

Discussion avec les artistes

Autre moment marquant du colloque, une rencontre intitulée "Creative Writers' Roundtable", très franco - canadienne, avec Ryan Knighton, Naomi Foyle, Frédéric Grellier, Romain Villet et Rod Michalko dont nous reparlerons plus précisément plus tard. Ceux qui lisent régulièrement ce blog connaissent au moins deux de ces auteurs, Romain Villet, pour Look et Ryan Knighton pour son portrait, chacun ayant fait l'objet d'un billet.

Table ronde avec les auteurs - Blind Creations Conference

Autour de ce colloque, avaient lieu également des évènements comme un atelier animé par David Johnson où les participants devaient travailler un bloc d'argile en produisant des formes qui ne devaient pas ressembler à quelque chose de connu. Cela a donné lieu à une imagination débordante, de véritables sculptures comme on peut l'apercevoir sur cette photo prise par Hannah Thompson à l'issue de l'atelier:

réalisations créées dans l'atelier animé par David Johnson, photo de Hannah Thompson

Ou, pour conclure le colloque, une visite audiodécrite de la Galerie des Peintures, avec Vanessa Warne sur la photo ci-dessous.

peinture audiodécrite par Vanessa Warne, Galerie des Peintures

Voilà un rapide aperçu de ce colloque où cécité et créativité étaient à l'honneur, où l'art se faisait avec, par et pour les personnes aveugles et déficientes visuelles. Trois jours d'échanges, de rencontres, de mélange de générations entre les plus expérimentés et les étudiants, tous motivés par cette nécessité de donner et permettre un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle.

samedi 4 octobre 2014

Look - Romain Villet

Le 6 février 2014 est sorti "Look" dans la Collection Blanche chez Gallimard, premier roman de Romain Villet. LOOK couverture J'ai lu ce livre très vite, une première fois, puis une deuxième fois (à voix haute), puis une troisième fois. Plus de six mois après sa sortie, il reste mon livre de chevet et je relis régulièrement des chapitres, des passages. Je repars régulièrement en voyage avec Lucien et Sophie.

"Look" raconte l'histoire d'amour de Lucien, pianiste de jazz aveugle et Sophie, architecte.

Sur la quatrième de couverture

Lucien est pianiste de jazz. Il est aveugle. Un soir, il rencontre Sophie, une architecte qui plane dans l'air du temps. Avec elle, sortant de sa nuit presque noire, guidé par cette main rassurante dans les tourbillons colorés de la société de l'image, il entrevoit bientôt un avenir. Mais, un jour, Sophie ressent le besoin de voyager. Voir du pays? Lucien résiste, lui le détracteur du tourisme de masse, du fun et des charters, lui le casanier qui ne voyage d'ordinaire que par la musique ou les mots. Il accepte pourtant de la suivre pour un trek au Maroc... Look: une histoire de voyage et de solitude, de clairvoyance et d'aveuglements, d'harmonies et de dissonances amoureuses.

Ce que j'en pense

Si, résumé ainsi, on se dit qu'on a déjà lu cette histoire, c'est sans compter sur le style de Romain Villet. Écriture foisonnante, remplie de références littéraires, de musique et de trouvailles stylistiques. C'est aussi un portrait intime de la cécité. Et, pour moi, c'est une grande première. Petite touche par petite touche, il décrit ce qui singularise et caractérise Lucien.

Lucien est un personnage aveugle ni héros ni victime, juste crédible. On plonge dans son quotidien, ses dépendances mais aussi sa façon d'appréhender son environnement. Outre le style de l'écriture qui nous amène d'un inventaire à la Prévert à un poème, et qui donne inévitablement envie de le lire une deuxième fois, c'est véritablement ce voyage dans l'intimité de la cécité qui m'a fascinée dans ce roman.

Dès le prologue, une phrase fait mouche: "quand on regarde grâce à la bouche ou la plume d'un autre, à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment? " Quelques autres qui m'ont particulièrement marquée: "Privé du décor, je plonge en moi où sont les souvenirs qui fermentent et me travaillent, les idées contradictoires qui se télescopent, les livres que j'ai retenus et qui depuis me possèdent." "... pour être moins perméable qu'un autre à l'influence du décor - imagination en proie à une ville sans visage -, je vais et viens surtout dans un Paris de mots, d'histoires, de légendes. "

Passage fascinant sur la représentation spatiale de Paris: "Mon Paris est fait - comme Berlin paraît il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer."

Look est un livre qui marque un tournant dans mon parcours de lectrice: probablement que j'attendais depuis longtemps un tel personnage de fiction (même si Lucien a quelques points communs avec Romain Villet). Un personnage pas forcément sympathique, mais qui nous raconte ce que peut signifier être aveugle dans notre société. Il n'y a pas de caricature, mais une vision personnelle qui permet une intimité de la cécité. Il y a des aspects très crus, des éclairages sur des points singuliers liés à la cécité, sur ce que cela peut représenter dans la relation à autrui. Quelques points à rappeler : il s' agit d'un roman, Lucien est un personnage de fiction qui vit dans son monde (musicien de jazz, passionné de littérature, issu d'un milieu privilégié) et est tout sauf une caricature ou un portrait d'un aveugle ordinaire. Par contre, cette plongée dans l'intimité de la cécité permet une approche inédite d'aspects très pragmatiques, de détails que la plupart des lecteurs ignorent.

Mais Look, c'est loin de n'être que cela. C'est un premier roman brillant, foisonnant, qui donne envie de reprendre les classiques de la littérature ou de se plonger dans la musique et le jazz en particulier.

Bref, il y a de nombreuses raisons de lire Look. C'est un vrai dépaysement, c'est une écriture fascinante, c'est un éclairage inédit aussi sur la cécité.

Pour faire connaissance avec Romain Villet et aller sur les pas de Lucien, je vous propose d'écouter Le matin du depart, émission de Dorothée Barba sur France Inter diffusée initialement le 5 avril 2014.

A noter que Look est en lice avec deux autres romans, pour le prix FOLIRE 2014

jeudi 4 septembre 2014

Des Cannes Blanches en Culture


Comment commencer!
Il y a longtemps que je m'intéresse à la représentation des personnages aveugles et déficients visuels au cinéma ou dans la littérature. 
Si tout est encore loin d'être parfait dans la vie réelle, il est intéressant de voir l'évolution des personnages dans la fiction. Bien sûr, il y aura toujours de "pauvres" aveugles ou de "super" aveugles à la Daredevil. Mais je crois que cela change doucement et que le personnage aveugle ou malvoyant, quasi absent d'ailleurs, commence à trouver une épaisseur et une crédibilité nouvelles.

D'ailleurs, aujourd'hui,  je me lance dans l'aventure du blog parce qu'en l'espace de quelques mois, j'ai eu deux coups de coeur pour un film et un roman qui, si j'ose dire, portaient un autre regard sur la cécité. 
Le premier,  c'est "Imagine " d'Andrzej Jakimowski,  réalisateur polonais,  et sorti en octobre 2013. Parmi les acteurs,  il y a des enfants déficients visuels et Melchior Derouet dont je reparlerai. 
Le deuxième,  c'est "Look ", premier roman de Romain Villet publié chez Gallimard en février 2014. 
Il y aura,  bien entendu, des billets sur "Imagine" et "Look".
Il n'y a pas de prétentions d'analyse,  de visées universitaires, pas d'exhaustivité, de but de recensement, juste quelques réflexions sur un sujet qui me tient à coeur et que j'ai envie de partager. 
Vues intérieures sera donc un blog où je parlerai des cannes blanches dans la culture. Il y sera question de cinéma,  de théâtre,  de littérature mais pas seulement. Il y aura aussi des portraits. 
Il pourra s'agir d'un billet sur un film ou un livre qui vient de sortir ou d'une de mes découvertes, d'un article, d'un documentaire. 
J'ai précédemment parlé de personnage de fiction mais cela n'exclura pas de parler à l'occasion d'un documentaire lorsqu'il donne la parole aux personnes déficientes visuelles.
Ce qui m'intéresse avant tout c'est de combattre les clichés et donner envie d'aller au-delà des différences.
Ce blog m'a été inspiré par des personnes qui, chacune à leur façon, amènent un regard différent.
Loin d'être exhaustive, je voudrais citer Bruno Netter,  Melchior Derouet,  Ryan Knighton et Romain Villet.