Vues intérieures

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 24 décembre 2019

Les mains de Louis Braille - Helene Jousse

Premier roman d'Hélène Jousse, Les mains de Louis Braille a été publié chez JC Lattès en février 2019.

Couverture Les mains de Louis Braille

Hélène Jousse est sculptrice. Elle connaît l'importance du rôle des mains et du toucher. Ce roman est une vraie rencontre...
Il nous servira aussi de "base" pour explorer les conditions de vie des personnes aveugles jusqu'à l'époque de Louis Braille ainsi que l'écriture musicale pour les personnes aveugles, à travers l'analyse du livre de Zina Weygand, Vivre sans voir et l'article de Sébastien Durand, "Lire et écrire la musique sans voir", disponibles en annexe de ce billet.

Quatrième de couverture

Constance, dramaturge à succès, se voit confier l'écriture d'un biopic sur Louis Braille. Fascinée par celui dont tout le monde connaît le nom mais si peu l'existence, la jeune femme se lance à corps perdu dans une enquête sur ce génie oublié.
Nous voilà transportés au début du XIXe siècle, au côté de Louis, ce garçon trop vif qui perd accidentellement la vue et intègre à dix ans l'Institut royal des jeunes aveugles avec un rêve : apprendre à lire et à écrire. Mais dans ce bâtiment vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, les livres restent désespérément noirs, et la lecture réservée aux voyants. Jusqu'à ce que Louis en décide autrement.
Cet hommage vibrant à Braille restitue le combat d'un enfant pour inventer le système qui a bouleversé le quotidien des aveugles. Il explore la force de la générosité, et célèbre la modestie d'un héros ordinaire, qui a fait de sa vie un destin.

Hélène Jousse est sculptrice. Un jour, un jeune homme aveugle lui a demandé de lui apprendre à sculpter. Pour elle, un monde s'est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman.

La couverture

La couverture, rouge, est recouverte de gros points en relief. Ces gros points en relief reprennent l'idée de l'alphabet Braille en reproduisant une portion de texte, tirée des premières lignes du roman, avec des mots tronqués. Comme si l'on avait utilisé une loupe pour agrandir une partie de texte...
Si cet effet peut être frappant pour l’œil du lecteur à la recherche de son prochain ouvrage, ce "braille" est totalement illisible pour une personne aveugle brailliste. Les points sont beaucoup trop gros et la cellule de six points ne peut être lue en une seule fois par la pulpe du doigt. Un peu dommage quand une bonne partie de ce roman explique, de façon très intéressante d'ailleurs, le travail de longue haleine de Louis Braille pour arriver à l'invention de son système d'écriture.
Nous avions cependant déjà vu ce type de "braille" sur les couvertures d'autres livres, tel "Je veux croire au soleil" de Jacques Semelin ou "Dis-moi si tu souris" d'Eric Lindstrom.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

On ne peut cependant nier son impact visuel... qui peut susciter une certaine curiosité.

Une histoire en deux volets

Le roman est constitué de chapitres qui alternent les scènes du film retraçant la vie de Louis Braille et les notes dans le carnet rouge de Constance.
Les notes nourrissent l'écriture du film et les recherches sur Louis Braille nourrissent les réflexions de Constance.
Ce biopic, comme cela est dit d'une façon assez fâcheuse sur la quatrième de couverture, est l'occasion de plonger dans la vie de Louis Braille, le premier chapitre racontant l'accident de Louis, alors qu'il avait trois ans, qui le rendra aveugle. Dès les premières pages, on sent que le roman sera rempli d'humanité et d'empathie.
p14 : "Qu'est-ce qu'un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?"
Puis le scénario du film s'écrivant, nous découvrirons un Louis grandissant, et, à partir de sa rencontre avec Barbier de la Serre et sa "sonographie", son idée obsédante de créer un alphabet lisible pour les aveugles, un alphabet permettant de lire et d'écrire en tenant compte de l'orthographe.

Louis Braille

Au cours de ces cinq années, nous avons eu l'occasion de parler d'ouvrages relatant la vie de Louis Braille mais il s'agissait de livres en littérature jeunesse :

Ici, il s'agit d'un roman pour adulte et le point de vue change un peu, prend un peu de hauteur. Avec un regard qui pourrait être celui d'une mère, Hélène Jousse, par les yeux et l'écriture de Constance, permet aussi à son lecteur de prendre du recul et de voir aussi la cécité de Louis Braille comme une félicité, ce que nous pourrions appeler "l'apport de la cécité" et qui correspond finalement assez à l'esprit de ce blog.
Dans le premier passage de son carnet rouge, Constance dit ainsi, p16 : "Nous étions presque honteux d'avoir ignoré combien ce garçon avait changé le monde. Un monde qui n'était pas le nôtre jusqu'alors. Pourquoi faut-il que les choses nous touchent de près pour qu'on en soit curieux? Ne s'approche-t-on que de ce qui d'approche?"
Ce court passage est très intéressant : le compagnon de Constance est devenu aveugle et a appris le braille. C'est en lui lisant "L'enfant de la nuit" de Margaret Davidson à voix haute qu'ils ont découvert la vie de Louis Braille. Combien de gens connaissent effectivement le "braille" sans savoir qui l'a inventé? Mais au-delà du cas Braille, c'est aussi une réflexion sur, finalement, tout ce qui ne nous touche pas directement, et notamment le handicap qui rejaillit sur notre perception du handicap. Et dans ce roman, l'auteure fait souvent cas de la façon dont les personnes aveugles sont perçues par les autres.
Pour des références historiques, on pourra toujours se plonger dans l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand, historienne française de la cécité. On trouvera une analyse critique de ce livre en annexe.
A travers le roman, on voit aussi la quête de Louis : pouvoir lire... Et tant qu'il n'aura pas trouvé la solution idéale, il cherchera, déterminé et confiant.

Sa famille
Ce livre fait aussi la part belle à la famille de Louis Braille, de sa mère libre d'esprit ("pieuse, mais pas bigote", p25), de son père qui ne se remettra jamais d'être arrivé trop tard pour éviter l'accident. On sent qu'il a grandi dans une famille aimante, cultivée (son père et sa mère savaient lire). Après son accident, il a gardé une place dans cette maison où ses parents ont continué à lui confier des tâches à accomplir.

Ses rencontres
Louis est décrit comme un enfant vif. "Malgré l'accident, c'est un enfant très enjoué et toujours aux aguets, le benjamin adoré par le reste de la famille.", p26. Lorsque sa mère ne peut s'occuper de lui, c'est le curé, l'abbé Palluy, qui "lui décrit puis nomme les choses de la nature qu'il ne peut voir. La botanique est sa passion et il la transmet à Louis lors de leurs promenades à travers champs." (p26)
Après la curé, c'est l'instituteur du village, Becheret, qui détectera des capacités hors du commun. Pourtant, "Aucun aveugle ne va à l'école. Pourquoi iraient-ils? Ils ne liront jamais. C'est la réponse attendue que donne d'abord l'instituteur" (p27). Et cet instituteur fera tout pour que Louis puisse continuer son éducation en s'alliant à l'abbé Palluy qui ira chercher un mécénat auprès du noble local, le marquis d'Orvilliers.
A l'institut royal des jeunes aveugles, il rencontre dès le premier jour Gabriel Gauthier qui deviendra son ami. Il aura aussi Pignier comme directeur.
p281 : "Louis a maintenant douze ans et il est devenu le meilleur élève de l'école, toutes classes confondues. La vitesse de propagation de ses connaissances laisse ses professeurs perplexes, démunis, et lui sur sa faim. Pignier est d'emblée sidéré par les capacités e l'élève et intrigué par le caractère du garçon."
Louis rencontrera Charles Barbier de la Serre, inventeur d'une méthode de lecture et d'écritures nocturnes. Cette rencontre changera le cours de sa vie et la destinée des enfants aveugles du monde entier. "Des combinaisons de points ! (...) Dès les premiers mots du militaire, Louis en a la révélation. (...) Le jeune Louis sait désormais que là est la raison de sa venue ici, quatre ans auparavant : croiser un homme qui lui tende la clé d'une porte qui n'existe pas encore." (p296)
Pourtant, il y aura des déconvenues avec ce Barbier de la Serre : p308, "Mon petit, pourquoi vous torturer l'esprit ainsi? Je vous apporte une possibilité de communiquer très simplement avec vos camarades, et de prendre des notes, et vous me parlez littérature. (...) Vous me parlez de collaborer, si je comprends bien. C'est bien gentil à vous, jeune homme, mais pour quoi faire ?"

Sa perception du monde
"Toujours aux aguets" (p26), "Louis aime sentir la lumière tiède caresser sa peau. Le sentir est sa seule façon de voir le soleil. (p26)
p43 : "Il a toujours été curieux. Il est devenu patient. Il sait que le monde ne se livre pas à lui en instantanés comme aux autres. Pour lui, les choses infusent, semblent prendre tout leur temps pour s e montrer. Elles ne se révèlent pas, il doit les révéler, aller vers elles, les toucher."
p81 : "La chaleur qu'il ressent sous son visage l'informe qu'une assiette est posée devant lui."
p111 : "Au pensionnat, Louis, pourtant alerte, met du temps à se familiariser avec la géographie alambiquée des lieux. Fait de longs corridors, de salles de classe aux parquets vermoulus, d'ateliers en enfilade, d'escaliers tortueux, cet ancien séminaire est d'une complexité saisissante, n'importe qui serait perdu."
A six ans, Louis passe seul l'après-midi dans l'atelier de son père où il triera les peaux par couleur. "Simon n'arrivait pas à croire que son fils ait été capable de faire un pareil tri de ses peaux. Louis lui avait alors expliqué qu'il avait fini par les identifier à force de les toucher et d'interroger son père sur leur couleur lorsqu'il les travaillait." (p160)

p182 : dans un épisode un peu rocambolesque, nous apprenons comment est né le titre du film, Les Mains de Louis Braille. Et Constance dit "Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle !"

p318 : Alors qu'ils discutent de l'écriture de Barbier, la mère de Louis lui sort un double six des dominos. "Tu me dis que ce n'est pas possible que ton doigt juste en touchant puisse "voir" sans compter? lui demande-t-elle.
Non. Pour cela, il faudrait qu'en posant le bout de mon index, qui doit faire une centimètre carré, tout doit dessous d'un coup. (...) C'est à partir de là que Louis partit pour concevoir la "cellule de six points" qui est la base du braille."
p338 : "Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D'abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d'apprentissage pour finir par avoir la vitesse d'un œil qui parcourt une ligne."

Constance

Au début du carnet rouge de Constance, dès les premières lignes, on apprend qu'elle est veuve depuis un an, jour pour jour, et que son amour est devenu peu à peu aveugle au cours de sa dernière année de vie. "Et comme personne ne savait que ce serait la dernière, il avait appris le braille, pour pouvoir lire pendant les années à venir." (p15) puis, p16, "En ce jour anniversaire, je suis allée voir l'endroit où repose Louis depuis 1952.

Au deuxième "épisode" du carnet rouge de Constance, on apprend que Thomas, producteur, metteur en scène, réalisateur, lui dit, p19, "Constance, faites-moi un scénario sur la vie de Braille. (...) Vous avez deux mois."
Voilà donc l'explication du titre du premier chapitre, "Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray."
Pour mener à bien ses recherches, elle se voit "attribuer" un étudiant en Histoire, Aurélien, "un grand échalas à la démarche toujours un peu chaloupée, qui a tantôt l'air d'un geek tantôt d'un page." (p33).

Musique et cécité

Louis et son ami Gabriel Gauthier sont tous les deux de très bons musiciens, cependant, comment composer quand on ne peut pas écrire?
Après avoir mis au point son alphabet, Louis Braille continue à travailler sur la mise au point d'une notation musicale en braille. Pour avoir une idée plus "scientifique", vous pouvez lire l'article de Sébastien Durand, musicologue qui travaille sur le lien entre musique et cécité notamment, qui se trouve en annexe et s'intitule "Lire et écrire la musique sans voir" dont le sous-titre est " Genèse d’une notation musicale pour les personnes aveugles de Valentin Haüy à Louis Braille". Cet article fait par ailleurs partie d'un numéro du Canadian Journal of Disability Studies qui regroupe des articles sur la déficience visuelle et qui est la suite du Colloque Blind Creations qui s'était tenu à Londres en juin 2015.
p216 : "La musique est tout pour Gabriel."
p283 : "Comment être compositeur sans transcrire sa musique, écrivain sans écrire sa prose, scientifique sans poser une équation? L'écrit en fixant la pensée la crée."

Pour momentanément conclure

Ce roman est une très belle surprise. L'écriture est agréable, l'idée du scénario d'un biopic sur Louis Braille couplé au carnet rouge de Constance permet d'avoir une vision à 360 degrés de l'histoire et d'entendre, ou de lire, les réflexions de Constance à propos de la personnalité de Louis Braille.
C'est un roman positif qui (re)donne une visibilité à l'invention de Louis Braille en mettant en lumière son inventeur, génial et précoce (il a seize ans quand il met son alphabet au point), resté souvent dans l'ombre, peut-être parce que c'était sa nature, mais sûrement aussi parce que le reste de la société ne le considérait que comme "un aveugle"...
Au fil de ce roman, de cette double histoire qui converge vers Louis Braille, le lecteur rencontre des figures historiques dans l'histoire de l'éducation des aveugles : Valentin Haüy et les directeurs de l'Institut royal des jeunes aveugles dont Guadet qui fut l'allié de Braille pour la défense et l'utilisation de son invention.
Rappelons que cet alphabet est utilisé dans le monde entier, qu'il a pu être adapté dans toutes les langues et les systèmes d'écriture, qu'il a franchi la révolution numérique avec une cellule à huit points. Bref, que cette invention est tellement brillante qu'elle peut évoluer dans le temps et que, pour peu qu'on continue à l'enseigner aux enfants aveugles du monde entier, elle continuera à leur permettre d'écrire et de lire, de s'instruire et de communiquer... et si, aujourd'hui, la synthèse vocale facilite les choses, elle ne doit être qu'un complément au braille.

lundi 16 avril 2018

Mademoiselle Paradis - Barbara Albert

Mademoiselle Paradis est un film austro-allemand dont le titre original est Licht (lumière), sorti sur les écrans français le 4 avril 2018 et réalisé par Barbara Albert.

Affiche autrichienne du film Licht (Mademoiselle Paradis)

Le film, tiré du livre d’Alissa Walser, « Au commencement la nuit était musique », Mesmerized (en anglais), raconte un moment particulier dans la vie de Theresia von Paradis, pianiste aveugle viennoise contemporaine de Mozart. Elle passa quelques temps chez Franz Friedrich Anton Mesmer, médecin allemand qui s'intéressa aux théories sur le magnétisme (et dont les recherches sont à l'origine de l'hypnose moderne occidentale), et recouvra brièvement la vue.

Affiche du film Mademoiselle Paradis

Selon notre habitude, nous nous concentrerons évidemment sur la partie en lien avec la cécité, ou la malvoyance. Nous nous pencherons, entre autres, sur le lien entre musique et cécité.

Synopsis

Vienne, 1777, la pianiste aveugle de 18 ans, "Wunderkind", Maria Theresia Paradis, a perdu la vue à l'âge de trois ans. Après d'innombrables expériences médicales ratées, ses parents l'emmènent au domaine du controversé médecin Franz Anton Mesmer, où elle rejoint un groupe de patients extravagants. Elle goûte la liberté pour la première fois dans ce monde rococo, mais commence à remarquer que si le traitement de Mesmer lui permet de recouvrer la vue, elle perd sa virtuosité musicale.

Maria Dragus alias Maria Theresia von Paradis

Mademoiselle Paradis est le cinquième long-métrage de Barbara Albert. Celle-ci souhaitait rendre hommage à l'indépendance d'esprit de Maria Theresia von Paradis.
C'est Maria Dragus, jeune actrice allemande, vue dans Baccalauréat ou le Ruban blanc, qui endosse le rôle de Maria Theresia von Paradis, Resi.
Nous avons souvent dit ici que les acteurs endossant des personnages aveugles avaient tendance à les caricaturer en appliquant le "bug-eyed zombie stare", pour reprendre les mots de Georgina Kleege, qui consiste en un regard fixe aux yeux exorbités. Manifestement, Maria Dragus a bien travaillé la préparation de son personnage, donnant ainsi à Maria Theresia des yeux étonnamment mobiles, mais vraisemblables, comme dans le cas d'un nystagmus.

Pour devenir Maria Theresia von Paradis, l'actrice a commencé à se préparer environ neuf mois avant le tournage. Elle a accompagné une femme aveugle dans sa vie quotidienne et a rencontré un certain nombre de personnes aveugles. Elle a également lu beaucoup de documents historiques et scientifiques. La réalisatrice précise : "Lorsque nous avons répété, Maria était capable de donner une dimension physique au rôle au moyen d'exercices corporels, mais aussi grâce à des lunettes spéciales qui reproduisaient la sensation de cécité."
De même, elle a un visage qui exprime toutes les émotions qu'elle ressent en jouant de la musique. Sans miroir pour se voir, elle n'a pas d'expressions stéréotypées.
Cette singularité, bien exploitée par ses parents, en fait aussi l'une des raisons de son succès. Certes, c'est une virtuose, mais elle est aussi aveugle. On la montre comme on l'aurait fait d'un singe savant, comme une bête curieuse.

Resi au piano faisant la moue, sa mère penchée à ses côtés

Étrangement, dans plusieurs critiques lues, il était question de ces mimiques, de ces grimaces présentes sur le visage de Resi (et de l'actrice) dans la scène d'ouverture, caméra face au personnage en train de jouer, pour dire que cela était dérangeant et n'aidait pas à être en empathie avec le personnage. Finalement, il n'y a pas que la société viennoise qui porte des jugements sur quelqu'un de différent, de singulier...

Le film et ses thèmes

Beaucoup de thèmes sont abordés au cours de ce film et Barbara Albert voulait souligner la contemporanéité de ces sujets. Resi est une vraie pionnière de sa génération, dans une société artistique ouverte d’esprit, mais encore trop austère. Elle n’est acceptée que pour le mélange de talent et de handicap qu’elle présente, et donc quand elle perd l’une de ces deux qualités, elle doit faire face à la réalité et constater comment une société soi-disant cultivée traite quelqu’un qui ose être différent, surtout quand c’est une femme qui demande d’être respectée pour ses mérites propres, et qui veut sa liberté. Pour se libérer des obligations sociales, elle doit renoncer à quelque chose, et c’est là que se pose la question morale de la limite de ce que Resi peut faire pour se sentir acceptée.

Vue renaissante

Le thème de la cécité est finalement peu exploité en tant que tel, mais comme reflet de l'autre. Ainsi, la réalisatrice invitera le spectateur à se mettre dans la peau, et dans la vue juste renaissante, de Resi, avec des images floues et tout juste colorées dans plusieurs scènes. Cela aidera peut-être le spectateur à comprendre pourquoi, alors, il lui est si difficile d'identifier par la vue des objets, précédemment touchés, des couleurs, dans d'autres scènes où les témoins en profiteront pour douter de sa vue et se moquer d'elle.

Resi découvrant avec ses yeux une statue dans le parc

Maria Theresia a soudainement perdu la vue alors qu'elle avait trois ans. On a tendance à "ranger" les personnes ayant perdu la vue avant sept ans dans la catégorie des aveugles de naissance. Rappelons - nous les écrits d'Oliver Sacks que nous avions évoqués pour le film Premier Regard sur les difficultés d'apprendre à voir...
Les essais de restitution de sa vision par la caméra peuvent cependant paraître naïfs : en tant que spectateur, nous sommes certes invités à nous glisser dans les yeux de Resi, mais nous, ou la plupart d'entre nous, savons ce qu'il y a derrière ce flou, derrière ces tâches colorées.

Par ailleurs, nous aborderons un peu plus loin le thème de musique et cécité. Maria Theresia von Paradis s'est produite à travers l'Europe, montrant son talent, suscitant admiration, mais aussi émulation, comme cela sera le cas avec Valentin Haüy.

Maria Theresia von Paradis

Née à Vienne le 15 mai 1759, Maria Theresia von Paradis fait partie du club assez restreint des compositrices, même si peu de ses œuvres sont arrivées jusqu'à nous.
Elle était la fille de Joseph Anton von Paradis, conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. La position de son père lui assure une solide formation musicale auprès des plus grands maîtres de l'époque, tels Kozeluch, Righini, Salieri et l'Abbé Vogler. Son statut lui permet aussi de commander des œuvres à ses célèbres contemporains Haydn et Mozart.
Elle fondera à Vienne un institut musical pour jeunes filles où elle enseigne pendant plusieurs années.

Portrait de Maria Theresia von Paradis
Portrait de Maria Theresia von Paradis par F. Parmentié, 1784

Son "destin" particulier a fasciné les écrivains. Côté francophone, nous pouvons citer le roman de Michèle Halberstadt, l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, donnant par ailleurs peut-être un indice sur le titre du film en français. Rappelons que le titre originel est Licht (lumière).

Couverture du roman l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis

Le film évoquera aussi la carrière de compositrice qu'elle développera plus à partir de 1789, alors qu'elle sera redevenue définitivement aveugle. On trouvera en annexe la partition de Sicilienne.

Musique et cécité

Si ce thème est finalement peu abordé dans le film, Barbara Albert concentrant son regard sur la société viennoise, il est cependant fort intéressant de se pencher sur la question de musique et cécité. Lors de sa venue à Paris, Maria Theresia von Paradis a joué devant Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, qui a ainsi eu l'idée de développer l'enseignement musical à leur intention. On pourra lire cet article de Sébastien Durand, musicologue spécialiste du sujet Musique et Cécité.

Maria Theresia, bandeau brodé sur les yeux, au piano

Si Maria Theresia von Paradis a convaincu Valentin Haüy de la possibilité d'un enseignement musical accessible aux personnes aveugles, le braille musical reste, aujourd'hui, le moyen d'avoir accès à une partition écrite. En 2017, James Risdon, musicien anglais aveugle, a voulu rendre hommage à Louis Braille à travers un documentaire, Braille Music.

Pour conclure

Mademoiselle Paradis est un drame historique, se déroulant à Vienne en 1777, réalisé par Barbara Albert et dont le personnage principal est une jeune femme. Par les temps qui courent, cela est déjà à souligner.
Que le film mette en lumière Maria Theresia von Paradis, "jeune virtuose contemporaine de Mozart", est très intéressant à plus d'un titre. Certes, dans la thématique qui nous importe ici, nous aurions souhaité que l'histoire raconte plus la vie musicale de Resi que son passage chez Franz Friedrich Anton Mesmer. Nous aurions aimé savoir comment elle apprenait la musique à une époque où le braille musical n'existait pas, où l'alphabet braille n'était même pas imaginé. Mais, sommes - nous naïfs, qui cette histoire aurait - elle intéressé? Qui se soucie de savoir comment les personnes aveugles, encore aujourd'hui, apprennent la musique, composent un morceau?
Nous nous égarons un peu. Revenons donc à nos moutons...
L'interprétation de Maria Dragus est vraiment intéressante et, dans un style très différent, nous pourrions la rapprocher du personnage d'Ingrid dans Blind, film norvégien d'Eskil Vogt. Travail remarquable au niveau de regard du personnage et de son comportement.
Nous ne connaissions pas la réalisatrice, Barbara Albert. A priori, c'est la première fois qu'elle adapte un roman.
Ce film a été présenté dans plusieurs festivals internationaux, San Sebastian, Toronto ou les Arcs où Maria Dragus a reçu le prix d'interprétation féminine pour son incarnation de Maria Theresia von Paradis.
On aurait aimé, aussi, la voir vivre, pas seulement être en représentation. Même dans sa situation exceptionnelle, on aurait aimé en savoir plus sur ce que signifiait être aveugle en 1777. On nous fait comprendre que la vue la distrait de la musique, mais encore. Que faisait - elle en dehors de la musique?
Sa situation, extrêmement privilégiée, lui a permis d'avoir accès à l'éducation avec des précepteurs, des maîtres particuliers. Mais quelles étaient les méthodes enseignées aux personnes aveugles à cette époque? Comment lisaient-elles (on se souviendra des lettres en relief dans les livres mis à la disposition des enfants à l'Institut Royal des Jeunes Aveugles lorsque Louis Braille y était enfant)?
A nouveau, nous dévions un peu de l'histoire du film mais, cela donne inévitablement envie de (re)lire Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Âge au siècle de Louis Braille de Zina Weygand. On pourra trouver une présentation du livre en annexe. Ce lire est également disponible à la BNFA.
Ceci dit, Mademoiselle Paradis vaut le coup d'œil, ne serait-ce que pour la prestation de Maria Dragus, ou pour vous donner l'envie de découvrir un peu mieux Maria Theresia von Paradis, et pas seulement dans le sillage de Mesmer.

dimanche 1 octobre 2017

Les crayons de couleur - Jean-Gabriel Causse

Roman publié aux éditions Flammarion, il est sorti le 13 septembre 2017. Il est également disponible en braille intégral et en braille abrégé au CTEB. Pour la première fois en France, un livre a été disponible en braille avant d'être disponible en noir ♡.
Dans sa version en noir, le roman est accompagné d'une petite boîte de six crayons de couleur que l'on peut utiliser sur la couverture du livre. Côté recto, le dessin vous amène à Paris avec Charlotte et Arthur. Côté verso, vous êtes à New York où vous découvrirez le taxi d'Ajay.

L'auteur, Jean-Gabriel Causse, spécialiste des couleurs, comme l'héroïne de l'histoire, écrit ici son premier roman.

Screen-Shot-2017-06-15-at-09.10.13-e1497514271647.png

♡ Curieux comme nous sommes, nous avons posé la question de cette version braille en avant-première à l'auteur. Voici sa réponse, simple et logique...
"J’ai eu la chance de discuter avec de nombreux aveugles pour écrire ce roman, dont certains privilégient la lecture en braille. Et j’ai trouvé que c’était une belle façon de leur donner un coup de pouce que de leur donner la primeur de la sortie."
Il ajoute aussi que cela était l'occasion de mettre en lumière les structures, tel le CTEB, qui font de l'édition en braille. Quant à la version audio, qui permettrait à un plus grand nombre des personnes aveugles ou malvoyantes d'accéder à la lecture de ce roman, elle est en projet. Nous guetterons cela sans aucun doute.

Outre le fait, notable il est vrai, que le livre soit donc disponible en braille avant sa publication en noir, c'est bien sûr parce qu'il y a un personnage aveugle que nous en parlons ici.
Comme d'habitude, nous nous concentrerons donc sur la cécité du personnage et son implication dans ses rapports aux autres...

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, les couleurs disparaissent. Dans ce nouveau monde en noir et blanc, un drôle de duo se met en tête de sauver l'humanité de la dépression en partant à leur recherche. Lui, c'est Arthur, employé dans une fabrique de crayons de couleur, aussi paumé que séduisant. Elle, c'est Charlotte, aveugle de naissance et scientifique spécialiste de ces mêmes couleurs qu'elle n'a jamais vues. À leurs côtés, une petite fille au don mystérieux, un chauffeur de taxi new-yorkais, les résidents d'une maison de retraite qui ressemble à une colonie de vacances. À leurs trousses, une bande de bras cassés au service de la triade chinoise...
Avec ce roman ludique et enrichissant, vous ne verrez plus jamais les couleurs de la même façon.

Jean-Gabriel Causse est l'auteur de L'Étonnant Pouvoir des Couleurs, best-seller traduit en 15 langues.

Idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs

Dans ses remerciements (p315), Jean-Gabriel Causse cite "Bertrand Vérine, (linguiste), président de la Fédération des aveugles et amblyopes en Languedoc-Roussillon, (au professeur) Hervé Rihal et (au sculpteur) Doris dont les conseils m'ont plus qu'aidé à m'immerger dans le personnage d'un aveugle."

Si l'on peut louer et approuver cette démarche, et si, de façon générale et globale, le personnage de Charlotte est crédible et intéressant, cela n'empêche pas de trouver quelques phrases, voire citations, qui s'apparentent aux catégories du titre de ce paragraphe.

Quelques exemples :
A ceux qui voient avec leur cœur (dédicace p7)
p19 "Le jour où Charlotte lui a demandé la permission de toucher son visage, elle a eu toutes les difficultés du monde à ne pas faire la grimace."
Pour en finir une bonne fois pour toute avec cette idée reçue, lire l'article du Daily Mail où se trouve aussi une vidéo où des personnes aveugles racontent leur idée de la beauté. Il est aussi question de ce mythe hollywoodien qui voudrait que les personnes aveugles "tripotent" le visage des gens...
p19 "Je sentais bien qu'il y avait une présence" (à propos de son voisin, qui la regarde de chez lui...)
p27 "Elle avait reconnu l ' effluve d'un parfum, Eau Sauvage." ou, p93 "Lorsqu'elle croise un passant, elle essaye de reconnaître son parfum." (Aussi forte qu'Auggie dans Covert Affairs mais ne pas voir ne signifie pas systématiquement et nécessairement être un nez)
p231 "Elle se concentre pour éveiller ses quatre sens surdéveloppés." Syndrome Daredevil probablement...
p282 "Elle enlève ses lunettes, se sèche les yeux et relève la tête. Elle fixe Gilbert de ses yeux d'albâtre."

Charlotte

Si nous sommes convaincus d'une chose, c'est du côté positif du personnage de Charlotte.
Aveugle "de naissance", elle a fait de brillantes études, a décidé (ou assumé) de faire un bébé toute seule et donc de devenir une mère célibataire. Elle a une chronique quotidienne sur France Inter. Elle est donc autonome dans sa vie professionnelle, privée, dans ses déplacements...
Dans la vie de tous les jours, la "vraie" vie, des parents aveugles travaillent, élèvent leurs enfants et sont tout à fait capables de gérer tout ce que cela suppose. Mais revenons à Charlotte, personnage de fiction...

Dès la page 9, nous savons que Charlotte Da Fonseca porte des lunettes vert pomme, qu'elle a un BlackBerry, qu'elle habite dans le XIVe arrondissement un appartement dépourvu de rideaux et qu'elle "se promène souvent en petite tenue (...), mais jamais sans ses lunettes."
Page 10, on apprend qu'elle donne souvent la main à "sa fille qui doit avoir cinq ou six ans (...)."
Page 20, nous avons le résumé de son brillant parcours universitaire, avec une thèse en neurosciences, bouclée en trois ans (!) qui lui ouvrira les portes du CNRS avec un poste de "chargée de recherche première classe". A faire pâlir d'envie tou.te.s les thésard.e.s en post doc...
Quelques mois après son entrée au CNRS, le rédacteur en chef de France Inter lui propose une chronique "de vulgarisation des dernières découvertes scientifiques sur la couleur, pimentées de quelques anecdotes historiques dont raffole le grand public. Charlotte avait posé une condition avant d'accepter : que son handicap ne soit pas un argument marketing pour la radio." (pp20-21)

Il ne nous faudra pas trop longtemps non plus pour savoir dans quelles circonstances Charlotte est devenue mère :
p27 "Ils firent le tour du monde à l'arrière du taxi, avec plusieurs crochets par le septième ciel. Neuf mois plus tard naissait Louise."

Cécité et Malvoyance

Malgré ce que nous avons noté précédemment autour des idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs, le déroulé de l'histoire permet d'aborder des thèmes gravitant autour de la cécité ou de la malvoyance.

Les chiens-guides
p25 "Les neuf écoles de chiens guides d'aveugles croulent sous les demandes sans pouvoir répondre à toutes, faute de dons suffisants et de familles pour accueillir les chiots en formation."

Le regard de l'autre
p25 "Charlotte ne se sentait pas vraiment diminuée par son handicap. Certes, il lui manquait un sens, mais les quatre autres étaient tellement aiguisés que son principal problème était de devoir affronter ce regard un peu apitoyer des "voyants" qu'elle rencontrait. Quand quelqu'un l'a qualifiait de "non-voyante", elle le corrigeait en affirmant qu'elle préférait le mot "aveugle". L'euphémisme traduisant pour elle simplement la gêne de son interlocuteur."
Sans dévoiler l'issue de l'histoire, Charlotte fera ses premiers pas dans un défilé de mannequins :
p296 "La clameur s'amplifie quand les spectateurs découvrent que le mannequin, aussi gracieux soit-il, ne fait pas la taille réglementaire, pèse au moins une fois et demie le poids en vigueur, et avance avec une canne blanche." En 2016, des mannequins aveugles et malvoyants ont réellement défilé à la fin de la "Fashion Week" à Paris, petit reportage à voir sur le site du Monde.

La canne blanche
p26 "À Times Square, (...), elle avait volontairement replié sa canne blanche et l'avait dissimulée dans son sac en bandoulière."
"Elle déplia sa canne et s'éloigna d'un pas décidé, effleurant avec le capuchon♡ en caoutchouc blanc de sa canne les chaussures des fêtards plus ou moins éméchés."
♡ ou embout

Cécité et obscurité
p88 "Et puis je te rappelle que je ne suis pas tout à fait aveugle. Je perçois les lumières intenses."
À ce propos, on pourra lire Huit idées reçues sur les aveugles et les malvoyants du site Okeenea qui donne quelques définitions et quelques chiffres sur la population déficiente visuelle, incluant les personnes aveugles et les personnes malvoyantes.

Aides techniques
p59 "Du bout des doigts sur sa plage braille, elle relit une dernière fois ses notes prises dans l'avion du retour."
p64 "(...), Charlotte s'est installée devant son ordinateur relié à une plage braille. Un mécanisme composé de petites pointes transcrit le texte affiché à l'écran dans l'alphabet en quarante♡ caractères inventé par Louis Braille."
♡ Sur les plages braille, les cellules sont composées de huit points et non de six comme dans l'alphabet braille originel.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
La plage braille utilisée par Auggie Anderson, personnage aveugle récurrent de la série Covert Affairs

Cécité et logistique ménagère
p64 "Elle a encore le temps de commander ses courses sur Internet. Tout est une question de méthode. Le livreur, un habitué, lui présente et lui nomme chaque article, qu'elle soupèse, caresse, tâte, hume, secoue pour le garder en mémoire. Puis elle range ses courses de façon méticuleuse."
p106 "Sa balance de cuisine parlante lui permet de doser parfaitement les ingrédients."

La synesthésie
Elle n'est pas liée à la cécité mais nous fait penser à Jacques Lusseyran et au colloque organisé en juin 2016.
p34 "Ce phénomène neurologique associant plusieurs sens ne concerne que 4% de la population. Certains types de synesthésie associent des couleurs à des lettres, d'autres à des chiffres, d'autres à des mois de l'année. On en dénombre plus de cent cinquante formes différentes."

L'achromatopsie
Évoquée dans le roman Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon, cette pathologie " dont le symptôme est l'incapacité à percevoir les couleurs. C'est une maladie beaucoup plus fréquente que ce que l'on pourrait croire et qui, en général, est congénitale. Par exemple, sur les îles de Pingelap et de Pohnpei en Micronésie, à peu près une personne sur dix en souffre. En Europe, on considère qu'une personne sur trente mille environ est achromate." (p60)

Cécité et perception des couleurs
Dans Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, nous évoquions cette fascination des "voyants" pour savoir comment les personnes aveugles perçoivent les couleurs. Difficile, dans ce roman, de passer à côté de cela. Si Charlotte reste "pro" dans ses chroniques radiophoniques, elle évoquera de façon plus sensuelle, sensorielle, ce que signifie, pour elle, chaque couleur dans sa sphère privée.
p209 "L'orange, par exemple, a une odeur douce comme le fruit, mais son goût est acide. (...). Le blanc a la saveur du lait ou du poulet et il a l'odeur de la noix de coco ou de certaines orchidées."

Cécité et Accessibilité culturelle
p232 "Charlotte est venue des dizaines de fois au musée d'Orsay, toujours avec cette même frustration de ne pas pouvoir toucher un de ces chefs - d'œuvre."

Impressions

Roman décrit comme "feel good", Les Crayons de Couleur est effectivement d'une lecture agréable et qui permet d'apprendre plein de choses sur les couleurs, des plus scientifiques aux plus anecdotiques, parsemé de références culturelles.
Pour qui cherche des noms de couleurs, l'auteur en décline un nombre impressionnant, en camaïeu, en arc-en-ciel...
Un peu trop idéal est le personnage de Charlotte. Mais, pour une fois que l'on trouve une femme aveugle mère et travaillant, on ne va pas faire la (trop) fine bouche.
Il est vrai aussi que l'on est dans un roman "fantastique", où le réel n'a que peu d'importance ou d'incidence sur l'histoire.

Finalement plein d'humour, avec un regard acéré sur nos modes de vie et nos travers, l'auteur s'est, semble-t-il, beaucoup amusé à écrire ce roman.
Trouvant le moyen de partager ses connaissances sur la couleur, Jean-Gabriel Causse fait un inventaire à la Prévert qui ressemble parfois à du placement de produit. Enseignes, boissons avec ou sans alcool, avec ou sans bulles, tout y passe...
Évoquer la cécité, les couleurs, les triades chinoises, raconter une histoire d'amour, un roman policier,..., cela fait "fourre-tout". C'est un fait. Tout semble prétexte à placer des anecdotes récoltées de-ci de-là. Mais si vous recherchez une lecture facile qui vous donnera parfois le sourire et vous apprendra des nouvelles nuances colorées, alors, Les Crayons de Couleur remplit sa "mission".
Côté cécité, le personnage de Charlotte est un brin trop parfait. Si rien de foncièrement faux n'est dit, hormis ce que nous avons déjà souligné précédemment, il aurait été "honnête" de nous parler du regard des gens sur les parents handicapés, notamment aveugles. De parler des difficultés, aujourd'hui encore, pour accéder aux sites Internet pas tous compatibles avec un lecteur d'écran, ou pour se procurer le dernier roman dont tout le monde parle. À ce propos, on pourra relire le texte d'Aurélie Kieffer où elle raconte les circonstances de la naissance de l'association Lire dans le Noir qui fut pionnière dans l'enregistrement de livres audio qui sortaient en même temps que l'édition papier.

Mais Charlotte Da Fonseca restera le premier personnage féminin aveugle dans une fiction littéraire passée en revue sur ce blog (qui vient de fêter ses trois ans d'existence) à être maman.

vendredi 18 septembre 2015

Le Pilote - Edouard Peisson

Le Pilote, publié en 1937 chez Grasset et réédité en 1998 dans les Cahiers Rouges de ce même éditeur, est le treizième roman d’Édouard Peisson, auteur d'une trentaine d'ouvrages (romans et nouvelles essentiellement) consacrés à la mer et aux marins.

couverture du livre Le Pilote d'Edouard Peisson

Quatrième de couverture

Capitaine d'un vaisseau de marine marchande, Pierre Laurent perd progressivement la vue lors d'un trajet entre New York et Naples. Cet homme orgueilleux, alcoolique et brutal s'efforce de cacher sa cécité, plaçant ainsi son équipage en danger de mort. Mais s'il parvient à ruser avec son mal, Laurent va devoir affronter la noirceur de son âme. A l'approche de la mort, le souvenir de ses infamies revient le tarauder, et l'angoisse le mène au repentir.

Ce cyclone qui menace va -t - il lui offrir l'occasion de se sauver en sauvant son bateau et d'atteindre enfin au sublime?

Maîtrise du suspense et passion de l'héroïsme tragique : une nouvelle fois Peisson embarque le lecteur dans un thriller maritime plutôt houleux...

Regard sur la cécité

En cette rentrée littéraire 2015, nous parlons d'un livre paru en 1937... et écrit par un auteur aujourd'hui oublié. Pour faire sa connaissance, on peut lire ce billet qui parle de l'homme et de son style. Ne cherchez pas de fioriture dans cette écriture. Ne cherchez pas d'éclat dans les actions. C'est à travers le quotidien que les hommes se révèlent, professionnels avant tout.

Ici, on s'intéresse à la façon dont l'auteur décrit les symptômes mais surtout l'adaptation du capitaine Pierre Laurent à sa perte de vision, condition évoluant et changeant de jour en jour, voire d'une heure à l'autre, l'histoire se passant sur quatre jours, entre le 8 août et le 11 août 1913, même si un long retour en arrière permet de poser le cadre et trouver un début possible à l'apparition des symptômes.

Décrit comme brutal et alcoolique, orgueilleux, le capitaine du Virginia, Pierre Laurent est aussi un grand professionnel et sa grande peur est de ne pouvoir ramener son navire à bon port. Surtout, ne rien dire, faire semblant pour mener à bien sa mission. Pourtant, Vox, le second capitaine, et Older, le médecin, ont percé son secret mais n'osent pas lui poser la question, hiérarchie oblige.

Observant le capitaine, le médecin sanitaire maritime, Marc Older, pose un diagnostic hypothétique : amblyopie alcoolique, appelée aussi amblyopie nicotino-alcoolique ou bien glaucome aigu, la première affection étant moins définitive que la deuxième, plus insidieuse, et qui reste, aujourd'hui encore dans les pays occidentaux, l'une des grandes causes de cécité.

Tout au long du roman, Peisson égrène les symptômes, telles ces taches dans le champ visuel ou ces douleurs :

p41: "Pierre Laurent ne savait pas exactement à quelle époque le mal avait pris naissance en lui. Au cours du mois de mai précédent - il avait ressenti des douleurs assez vives dans les globes oculaires."

p54: "(...) il savait que le voile était dans ses yeux. Ç'avait été un moment de désespoir atroce. Il avait désiré la mort (...)."

p57: "(...) douleurs, nausées, perte momentanée de la vue, et cette cendre blanche maintenant qui flottait devant les yeux."

Tout au long du roman, Peisson utilise tous les sens:

p23: "Le coffre, comme le cordage que le médecin saisit à pleine main, comme les lattes du pont, était recouvert d'une humidité gluante."

p23: "L'océan, Vox! Sentez-vous? (...) Il respirait à pleins poumons. Cette odeur, ce souffle chargé de mystère, de nuit, avait autrefois attiré le médecin et le retenait."

p110: "Les bruits étaient comme atténués, comme ouatés, et seules s'imposaient les vibrations du navire dont les machines donnaient toute leur puissance."

Stratégies de compensation

Alors que sa vision se dégrade, et qu'il souhaite continuer à diriger son navire, Pierre Laurent ne peut parler de son état et doit mobiliser ses connaissances et ses souvenirs pour mener sa mission à bord. Peisson décrit ainsi précisément les adaptations techniques que Laurent va mettre en place pour rester maître à bord de son navire, pour la pendule ou le baromètre :

p.31: "Ne plus distinguer l'une de l'autre les deux aiguilles de la pendule ronde encastrée dans la cloison sans s'en approcher à moins de vingt centimètres (...) n'était pas ce qu'il y avait de plus grave ni de plus important. Il pouvait tirer son chronomètre du gousset, appuyer de l'extrémité de l'ongle sur le petit ressort placé à côté du remontoir, et le verre et sa monture se soulevaient. C'était bien le diable si, alors, en plaçant la montre d'une manière appropriée sous la lampe du bureau, Laurent ne parvenait pas à lire l'heure."

p.37: "Il eut un mouvement comme pour lancer et écraser le baromètre sur le parquet de sa cabine. Mais pourquoi n'essayerait-il pas de faire sauter le verre, puisque après avoir soulevé celui de sa montre il parvenait à lire l'heure? Il plaça l'appareil à plat sur la planche de son bureau, approcha la lampe portative, s'assit, et saisit dans un casier un gratte-papier. Le résultat cherché lui demanda beaucoup de patience et d'infinies précautions. Il devait l'obtenir sans abîmer le cadran ni l'aiguille, sans infliger une trop forte pression, il fallait insérer la pointe du gratte-papier entre le verre et son alvéole de cuivre.

Plus de rage ni de désespoir, mais la volonté de parvenir à ses fins. Lorsque enfin le verre sauta, la joie illumina le visage de Laurent; le cadran mat, éclairé directement, le maudits reflet ayant disparu, il distinguait l'aiguille, l'index et les divisions. Sans l'aide de personne il pouvait connaître et suivre la pression."

Il va aussi utiliser la mémoire de ses autres sens, les indices fournis, à leur insu et par leurs habitudes, par les autres marins. Peisson, en parfait connaisseur du milieu, va puiser dans toutes les ressources potentielles et possibles pour que le capitaine Laurent puisse terminer sa mission.

p122: "Est-ce - qu'il avait besoin d'y voir? Il avait reniflé le vent. Il l'avait "goûté"."

p169: "Cependant, depuis le matin il ne cessait d'écouter le vent ou plutôt il n'avait cessé de le contrôler à l'oreille, mais il avait négligé de noter sur le papier, d'heure en heure, à côté des pressions, sa direction et sa puissance."

Si à plusieurs reprises, Peisson nous fait entendre ou comprendre le désespoir et la détresse de Laurent, il donne aussi les moyens à son capitaine de garder, pour une dernière fois, sa fierté et son amour propre grâce à son expérience et son sens des responsabilités. Et l'arrivée du cyclone dans l'Atlantique sera l'occasion de les illustrer pleinement.

couverture du livre Le Pilote d'Edouard Peisson, édition 1937

Le Pilote est un roman sans artifice ni événement spectaculaire. Il permet de se glisser parmi l'équipage d'un navire de marine marchande, au début du XXième siècle. Il permet surtout, dans l'optique de ce blog, de voir comment peut réagir un homme d'expérience et habitué à diriger lorsque survient une perte de vision. Quels sentiments éprouve-t-il? Quelles ressources utilisera-t-il pour mener à bien son travail? Ici, pas de pitié, juste un homme qui tire partie de ses connaissances, de sa mémoire pour effectuer au mieux ce qu'il a toujours fait. Et l'occasion de (re)découvrir un auteur oublié.

samedi 4 octobre 2014

Look - Romain Villet

Le 6 février 2014 est sorti "Look" dans la Collection Blanche chez Gallimard, premier roman de Romain Villet. LOOK couverture J'ai lu ce livre très vite, une première fois, puis une deuxième fois (à voix haute), puis une troisième fois. Plus de six mois après sa sortie, il reste mon livre de chevet et je relis régulièrement des chapitres, des passages. Je repars régulièrement en voyage avec Lucien et Sophie.

"Look" raconte l'histoire d'amour de Lucien, pianiste de jazz aveugle et Sophie, architecte.

Sur la quatrième de couverture

Lucien est pianiste de jazz. Il est aveugle. Un soir, il rencontre Sophie, une architecte qui plane dans l'air du temps. Avec elle, sortant de sa nuit presque noire, guidé par cette main rassurante dans les tourbillons colorés de la société de l'image, il entrevoit bientôt un avenir. Mais, un jour, Sophie ressent le besoin de voyager. Voir du pays? Lucien résiste, lui le détracteur du tourisme de masse, du fun et des charters, lui le casanier qui ne voyage d'ordinaire que par la musique ou les mots. Il accepte pourtant de la suivre pour un trek au Maroc... Look: une histoire de voyage et de solitude, de clairvoyance et d'aveuglements, d'harmonies et de dissonances amoureuses.

Ce que j'en pense

Si, résumé ainsi, on se dit qu'on a déjà lu cette histoire, c'est sans compter sur le style de Romain Villet. Écriture foisonnante, remplie de références littéraires, de musique et de trouvailles stylistiques. C'est aussi un portrait intime de la cécité. Et, pour moi, c'est une grande première. Petite touche par petite touche, il décrit ce qui singularise et caractérise Lucien.

Lucien est un personnage aveugle ni héros ni victime, juste crédible. On plonge dans son quotidien, ses dépendances mais aussi sa façon d'appréhender son environnement. Outre le style de l'écriture qui nous amène d'un inventaire à la Prévert à un poème, et qui donne inévitablement envie de le lire une deuxième fois, c'est véritablement ce voyage dans l'intimité de la cécité qui m'a fascinée dans ce roman.

Dès le prologue, une phrase fait mouche: "quand on regarde grâce à la bouche ou la plume d'un autre, à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment? " Quelques autres qui m'ont particulièrement marquée: "Privé du décor, je plonge en moi où sont les souvenirs qui fermentent et me travaillent, les idées contradictoires qui se télescopent, les livres que j'ai retenus et qui depuis me possèdent." "... pour être moins perméable qu'un autre à l'influence du décor - imagination en proie à une ville sans visage -, je vais et viens surtout dans un Paris de mots, d'histoires, de légendes. "

Passage fascinant sur la représentation spatiale de Paris: "Mon Paris est fait - comme Berlin paraît il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer."

Look est un livre qui marque un tournant dans mon parcours de lectrice: probablement que j'attendais depuis longtemps un tel personnage de fiction (même si Lucien a quelques points communs avec Romain Villet). Un personnage pas forcément sympathique, mais qui nous raconte ce que peut signifier être aveugle dans notre société. Il n'y a pas de caricature, mais une vision personnelle qui permet une intimité de la cécité. Il y a des aspects très crus, des éclairages sur des points singuliers liés à la cécité, sur ce que cela peut représenter dans la relation à autrui. Quelques points à rappeler : il s' agit d'un roman, Lucien est un personnage de fiction qui vit dans son monde (musicien de jazz, passionné de littérature, issu d'un milieu privilégié) et est tout sauf une caricature ou un portrait d'un aveugle ordinaire. Par contre, cette plongée dans l'intimité de la cécité permet une approche inédite d'aspects très pragmatiques, de détails que la plupart des lecteurs ignorent.

Mais Look, c'est loin de n'être que cela. C'est un premier roman brillant, foisonnant, qui donne envie de reprendre les classiques de la littérature ou de se plonger dans la musique et le jazz en particulier.

Bref, il y a de nombreuses raisons de lire Look. C'est un vrai dépaysement, c'est une écriture fascinante, c'est un éclairage inédit aussi sur la cécité.

Pour faire connaissance avec Romain Villet et aller sur les pas de Lucien, je vous propose d'écouter Le matin du depart, émission de Dorothée Barba sur France Inter diffusée initialement le 5 avril 2014.

A noter que Look est en lice avec deux autres romans, pour le prix FOLIRE 2014