Premier opus d'une série mettant en scène Sir John Fielding, Les audiences de Sir John est publié dans la collection Grands détectives des éditions 10/18. Le titre original est Blind Justice. Bruce Alexander l'a publié sous ce titre en 1994. L'édition française (traducteur Jean-Noël Chatain) date de 1998. Il ne s'agit donc pas d'une nouveauté mais d'une double découverte : celle de la série et celle de Sir John Fielding.

Si la série compte onze volets, seuls les huit premiers ont été traduits en français.

Couverture du livre Les audiences de Sir John
L'illustration de la couverture de ce livre reprend un détail d'un tableau d'Arthur Devis dont le titre est "Edward Parker et sa femme Barbara". Dans le détail choisi, seul apparaît le dit Edward Parker, portant un tricorne et revêtu d'un costume jaune, d'un manteau largement ouvert beige.

Quatrième de couverture

Le héros de cette nouvelle série, Sir John Fielding est un personnage hors du commun : magistrat connu de tous pour son impartialité et ses exceptionnelles qualités de détective, il est célèbre pour avoir fondé la première police urbaine de Londres au XVIIIe siècle. Ses compétences sont d'autant plus remarquables qu'il est aveugle ! Secondé par ses "yeux", le jeune Jeremy Proctor, narrateur de ses exploits, Sir John Fielding enquête dans toutes les couches de la société anglaise de son temps. Pour le New York Times : "Alexander restitue avec finesse et vivacité l'esprit de l'époque. Sir John et le jeune Jeremy forment une équipe irrésistible qui fait augurer longue vie à cette série."

Le vrai Sir John Fielding

Tout comme James Holman, grand voyageur aveugle, personnage principal du roman de Lesley Beake Voyageur, Sir John Fielding a vraiment existé, contrairement d'ailleurs à sa jeune recrue Jeremy Proctor. Il semble d'ailleurs qu'il ait inspiré d'autres auteurs. Il apparaît ainsi de façon récurrente dans la série policière John Rawlings, l'apothicaire de Deryn Lake, qui se déroule en Angleterre à la même période, et qui a également été écrite dans les mêmes années.

Portrait de John Fielding, peinture de Nathaniel Hone, 1773
Portrait de Sir John Fielding par Nathaniel Hone, 1773, huile sur toile, 76.2 cm × 63.5 cm, Middlesex Guildhall Art Collection. Photo credit: Trustees of the Middlesex Guildhall Art Collection.

Demi-frère d'Henry Fielding, romancier, dramaturge et magistrat, John Fielding, né en 1721, devient aveugle dans un accident maritime à l'âge de 19 ans. Il monte ensuite sa propre affaire puis, sous la conduite de son frère, il décide d'étudier le droit. En 1750, il est nommé adjoint de son frère, et l'aide notamment dans sa lutte contre la corruption ainsi que pour améliorer le système judiciaire londonien. Les deux frères créent ainsi la première brigade professionnelle de police et diffusent régulièrement une « gazette de police » contenant des descriptions de criminels connus. Ils posent aussi les bases du premier service de casier judiciaire.
Lorsque son frère meurt en 1754, il est nommé magistrat à sa place à Bow Street. Familièrement surnommé « le Bec aveugle » (The Blind Beak), la légende dit qu'il est capable de reconnaître plus de 3 000 repris de justice au son de leur voix. En 1761, la Couronne britannique le fait chevalier. Il mourra en 1780.

Sir John Fielding, héros d'un roman policier

Si l'on se réfère au paragraphe précédent, il y a manifestement beaucoup de points communs entre le "vrai" Sir John Fielding et celui de la série éponyme.
Cependant, l'intrigue racontée ici, sans être d'une folle originalité, est fictive, comme l'est aussi le jeune personnage appelé Jeremy Proctor. Mais c'est lui qui, devenu adulte, nous relate ses aventures avec Sir John. L'auteur mêle fiction et réalité, reprenant des événements historiques pour les intégrer dans des histoires fictives.

Sir John n'est cependant pas le seul "détective" aveugle présent dans les romans policiers ou les séries télévisées. Mais dans tous ces exemples auxquels nous pensons, le détective aveugle est toujours en binôme. On pourra ainsi penser à l'inspecteur Jim Dunbar dans la série "Blind Justice" qui ne dura qu'une saison. Accompagné de son chien-guide, il travaille en binôme avec Karen Bettancourt, jeune policière qui, outre le rôle de chauffeur, lui prête aussi ses yeux pour décrire, par exemple, une scène de crime. Dans un autre genre, on pourra aussi se rappeler d'Auggie Anderson dans Covert Affairs et son duo avec Annie Walker. Et il en existe d'autres dont nous aurons peut-être l'occasion de parler ici même.

Affiche de la série TV Blind Justice
Affiche de la série télévisée "Blind Justice" : au premier plan, l'inspecteur Dunbar, en costume et lunettes noires, au deuxième plan, New York. Située en haut de l'affiche, une phrase : " He lost his sight... not his vision." (Il a perdu la vue... pas sa vision).

Les audiences de Sir John, premier opus d'une série

Si ce premier titre permet de mettre en place les personnages principaux et, pour le lecteur, de faire leur connaissance, Jeremy Proctor en tête, il permet aussi d'installer l'ambiance de la série dans le Londres du XVIIIe. Sans trop divulgâcher, nous aurons donc l'occasion de comprendre comment fonctionne la justice, celle du "tout-venant" et celle des hauts rangs, comment l'on se déplace à Londres à cette époque ou avoir une idée assez précise de la vie de certains quartiers londoniens. Sir John Fielding, en tant que magistrat, s'occupe de toutes les strates de la société anglaise, pouvant autant s'adresser à une jeune servante, qu'à un capitaine de navire ou un repris de justice.
Dans cette première aventure, l'auteur, américain natif de Chicago, semble prendre plaisir à dépeindre tous les travers de la société anglaise de cette époque, son rapport à l'esclavage, son habitude d'envoyer des condamnés dans les colonies, appelée transportation et la hiérarchisation de la société londonienne. On peut imaginer qu'au fil des aventures, le lecteur en apprendra encore plus sur le Londres de cette époque lorsque la ville rayonnait dans le monde entier.

La série

  • Blind Justice (1994), publié en français sous le titre "Les Audiences de Sir John", 10/18, « Grands Détectives » no 3001, 1998
  • Murder in Grub Street (1995), publié en français sous le titre "Le Fer et le feu", 10/18, « Grands Détectives » no 3051, 1999
  • Watery Grave (1996), publié en français sous le titre "L'Onde sépulcrale", 10/18, « Grands Détectives » no 3110, 1999
  • Person or Persons Unknown (1997), publié en français sous le titre "Venelles sanglantes", 10/18, « Grands Détectives » no 3156, 2000
  • Jack, Knave and Fool (1998), publié en français sous le titre "Le Fourbe et l'Histrion", 10/18, « Grands Détectives » no 3205, 2000
  • Death of a Colonial (1999), publié en français sous le titre "La Veuve et l'Imposteur", 10/18, « Grands Détectives » no 3271, 2001
  • The Color of Death (2000), publié en français sous le titre "Brigands et Galants", 10/18, « Grands Détectives » no 3369, 2001
  • Smuggler's Moon (2001), publié en français sous le titre "La Nuit des contrebandiers", 10/18, « Grands Détectives » no 3498, 2003

Ainsi que trois autres, non traduits en français à ce jour :

  • An Experiment in Treason (2002)
  • The Price of Murder (2003)
  • Rules of Engagement (2005)

Dès la première page du premier chapitre, Jeremy nous présente Sir John Fielding. Nous saurons ainsi très rapidement que "s'il était dépourvu du sens de la vue, que la plupart de nos semblables estiment comme capital, sir John n'en mena pas moins une existence exemplaire." (p9)
Intéressant de voir que pour Jeremy, qui l'a côtoyé longtemps, le fait d'être aveugle est presque anecdotique tant Sir John a eu une vie bien remplie. Cela donne aussi le ton du roman et de la série en donnant une image très positive de ce personnage, largement inspiré du vrai Sir John Fielding. À aucun moment, Sir John Fielding ne sera dépeint comme un être en détresse. En matière de loi, c'est lui qui donne le "la".

Une cécité empreinte d'humanité

Jeremy Proctor
Le premier chapitre du roman raconte les circonstances de la rencontre entre Jeremy Proctor, alors âgé de treize ans, et de Sir John Fielding.
Racontées par Jeremy, ces histoires reflètent aussi la façon dont il perçoit le personnage qui, finalement, lui a sauvé la vie ou au moins lui a évité de tomber dans la délinquance à son arrivée à Londres alors qu'il venait de devenir orphelin à treize ans.
Il sera accueilli sous le toit de Sir John alors même que sa femme se meurt, elle qui sera soulagée par un médecin irlandais catholique, Donnelly, à l'aide d'une infusion aux vertus apaisantes.

Une autonomie calculée
Au fil de cette première aventure, Jeremy décrira au lecteur la farouche autonomie de Sir John lorsqu'il est en terrain connu. "Au premier carrefour que nous dûmes traverser, j'effleurai le coude de sir John pour lui signifier, par pure prévenance, que la voie était libre. Pourtant, il secoua fermement la tête et me dit :
- Non, Jeremy, s'il te plaît. Je préfèrerais me diriger seul. À moins de m'éviter une mort certaine sous un attelage ou un grand embarras en mettant le pied dans du crottin, tu dois résister à la tentation de m'aider."
Se déplaçant avec une canne, qu'il tend devant lui pour trouver l'emplacement de marches par exemple, Sir John accepte cependant de se faire guider quand il s'agit de traverser une salle bondée, p280 : "en cette circonstance, je t'autorise à prendre mon bras. Guide-moi correctement. Veille à ce que je ne heurte personne."
Jeremy apprend aussi, en même temps que la plupart des lecteurs finalement, comment se comporter avec Sir John mais aussi comment celui-ci se déplace, se repère. Au cours d'un déplacement en attelage à Londres, c'est Sir John qui indique à Jeremy qu'ils arrivent à Covent Garden. Jeremy lui demande alors comment il avait pu deviner, p111 :
- "Jeremy, déclara-t-il, en me déplaçant, j'utilise simplement mes quatre autres sens. Vous autres qui jouissez de la vue ne faites que mésuser du reste. Dans le cas présent, j'ai seulement mis à l'œuvre mon nez et mes oreilles. J'ai respiré la verdure et l'odeur terreuse des étals des maraîchers, tout en écoutant ces derniers vanter leurs marchandises. Crois-moi sur parole, mon garçon, il n'existe aucun lieu à Londres qui exhale et résonne comme Covent Garden."

Magistrat reconnu, il sait aussi faire appel aux autres quand cela est nécessaire. Ainsi, p62, alors qu'il demande la description d'une demeure afin d'en avoir une image précise dans la tête, il fera d'abord appel à Bailey avant de recourir à Jeremy :
- "Pourriez-vous me décrire la maison où nous sommes sur le point d'entrer?
- Eh bien, elle est plutôt grande, à vrai dire.
- De quelle taille mon ami ?
- Trois étages, déclara Bailey, en comptant le rez-de-chaussée. Mais large, monsieur, très large.
(...)
- Peut-être peux-tu apporter ta contribution, Jeremy.
- Je vais tâcher, monsieur.
Et je m'exécutai, en faisant remarquer que la demeure était construite en brique et que les étages supérieurs comprenaient cinq fenêtres en façade, avec un yard d'intervalle entre deux et le même espace à chaque angle. Au rez-de-chaussée, une vaste porte à deux battants occupait l'emplacement d'une fenêtre et l'on y accédait en gravissant trois marches." À la suite de cette description, Sir John fera appel à Jeremy pour avoir des descriptions détaillées et fiables qu'il pourra utiliser par la suite dans sa réflexion. Ainsi, p207, Jeremy lui décrira Monsieur Clairmont : "je me remémorai le visiteur puis commençai à en esquisser la physionomie à Sir John, en lui livrant la description la plus précise dont je fusse capable. Je fis mention du grand nez crochu de M. Clairmont et de ses lèvres le plus souvent boudeuses."
Il sait aussi s'emparer des stéréotypes liés à la cécité, telle la pitié, pour faire parler une victime, p180 : "auriez - vous la bonté, mon enfant, de guider un pauvre aveugle dans le jardin et de lui tenir quelque temps compagnie ?"
Ainsi, si le lecteur sait très vite que Sir John est aveugle, sa cécité et les spécificités qui peuvent s'y rattacher sont amenées par petites touches, au fil de l'histoire et de ses nécessités. Rappelons, pour mémoire, qu'à l'époque de Sir John, le braille n'existait pas encore. Le magistrat était donc totalement dépendant des autres pour la lecture ou la rédaction de documents.

Pour momentanément conclure

C'est assurément une belle découverte et c'est un vrai plaisir de plonger dans le Londres de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d'y rencontrer des personnages réels ou fictifs, et de s'y déplacer en compagnie de Sir John ou de Jeremy Proctor. La langue employée, dans sa traduction française, est travaillée pour, semble-t-il, coller au parler des gens issus de différentes couches sociales.
À travers la lecture de cette première aventure, on sent toute l'humanité de Sir John Fielding et l'auteur qui bâtit des histoires fictives, en profite pour transmettre également des valeurs.
À aucun moment, Sir John n'est considéré comme vulnérable. Il sait s'entourer et, certes, c'est un homme de justice, par ailleurs reconnu par ses pairs. Si l'on peut considérer comme exagérée cette faculté de reconnaître trois mille repris de justice rien qu'à leur voix, qui pourtant participa de sa légende, Sir John Fielding n'est pas traité en superhéros. Il utilise au mieux ses facultés d'analyse et son esprit de déduction. Ainsi, sans rien divulgâcher, c'est grâce à une observation naïve de Jeremy qu'il peut orienter ses recherches.
Les amateurs de romans policiers historiques devraient se pencher sur cette série. Quant à nous, la lecture d'autres ouvrages est déjà envisagée.
Soulignons par ailleurs que ce premier opus est aussi disponible en version audio chez Eole.