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Tag - Ryan Knighton

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lundi 28 décembre 2015

Canne blanche et chien guide à l'assaut de la scène

Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. En fait, depuis le colloque Blind Creations qui s'est tenu à Londres en juin 2015.
Puis je suis tombée sur une présentation faite par Ryan Knighton à la Cusp Conference de 2009 et qui pourrait s'intituler "Ode à la canne blanche". C'est drôle (mais c'est récurrent chez cet auteur canadien dont, malheureusement, les deux ouvrages "Cockeyed" et "C'mon Papa" ne sont pas traduits en français") et il explique, en tant qu ' auteur (et scénariste) aveugle cherchant toujours des idées, pourquoi il a choisi la canne blanche plutôt que le chien-guide ou l'écholocation.

Ryan Knighton brandissant sa canne blanche pliée en deux

La couverture de "Cockeyed" où il raconte le diagnostic de la rétinite pigmentaire annoncé le jours de ses dix - huit ans, sa vie d'étudiant et la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, montre sa silhouette habillée de noir soulignée par une paire de lunettes noires et une canne blanche dépliée tendue en avant, glissée sous le bras droit.

Couverture du livre Cockeyed de Ryan Knighton

La canne blanche est un instrument utile, identifié, faisant référence à la cécité ou malvoyance. Lorsqu'on l'utilise au quotidien, qu'elle permet des déplacements autonomes et plus sûrs, pourquoi s'en séparer?
Quand on est artiste, comme Carmen Papalia, on peut décider de la "customiser" pour la rendre plus élégante et/ou pour effacer son caractère trop identifiant ou identifié, comme il l'explique en anglais dans l'émission BBCOuch en disant qu'il a enlevé la pellicule blanche et rouge pour laisser apparaître la couleur noir mat du graphite et qu'il a remplacé la poignée d'origine par une poignée en bois, ou la "magnifier" de son usage premier dans la vidéo réalisée pendant sa résidence de janvier à mars 2015 au Victoria and Albert Museum intitulée "Getting to the Front Lobby" : si la canne aide à se déplacer et à se frayer un chemin, elle produit aussi nombre de sonorités identifiables.

Se frayer un chemin à l'aide de la canne blanche, c'est effectivement ce que fait Casey Harris, claviériste du groupe new-yorkais X Ambassadors, quand il monte sur ou sort de scène, généralement accompagné par son frère, Sam, leader, qui se place derrière lui en lui tenant l'épaule comme l'illustre joliment la photo suivante :

Casey et Sam Harris descendant de scène - photo de Foster K. White
Photo de Foster K. White

Pendant le concert, la canne est sagement pliée et posée à proximité des claviers et des bouteilles d'eau, sur le devant de la scène, illustrée là aussi par une jolie photo montrant, par ailleurs, que Casey ne se ménage pas sur scène :

Casey Harris, sur scène, sautant, canne blanche pliée posée par terre, sur le devant de la scène
Photo de Derrick Spencer, publiée dans le Daily Toreador

Et souvent dépliée, installée le long du côté droit, parfois coincée sous le bras droit en entrevue...

Sam à droite et Casey à gauche, assis, avec la canne blanche dépliée posée verticalement sur le côté droit

Ryan Knighton a rappelé dans son exposé cité plus haut, que la personne aveugle avait, grosso modo, trois façons de se déplacer en autonomie. Outre la canne blanche et l'écholocation, il y a aussi le chien-guide.
C'est ce mode de déplacement qu'a choisi Justin Kauflin, pianiste de jazz, lorsqu'il s'est installé à New York. Dernier élève de Clark Terry, aujourd'hui protégé de Quincy Jones, Justin Kauflin est guidé par Candy lors de ses déplacements. Elle est aussi présente en studio d'enregistrement, sur scène et sur la pochette de l'album "Dedication" sorti en 2014.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

Justin Kauflin était étudiant quand il a rencontré Clark Terry, légendaire trompettiste de jazz, qui, toute sa longue vie, a oeuvré pour transmettre son savoir. Ce dernier est devenu son mentor et c'est lors d'une visite chez Clark Terry que Justin Kauflin a rencontré Quincy Jones. Cette histoire, centrée sur Clark Terry et son dernier élève, a fait l'objet d'un très beau documentaire, Keep on Keepin'on réalisé par Alan Hicks, sélectionné à de nombreux festivals, où la transmission du savoir et de l'amour de la musique est au coeur de cette relation.

Comme Carmen Papalia indiquait dans son entrevue dans l'émission BBCOuch, la canne blanche est très, trop (?) identifiable et amène de l'aide pas toujours demandée et pas toujours appropriée. Lors de ses concerts, comme dans l'épisode 36 de l'émission de radio In Your Ear, il arrive à Justin Kauflin d'expliquer (autour de 09:25 min) que Candy, son chien-guide est là pour travailler, qu'elle sait ce qu'elle doit faire et, qu'à ce titre, elle ne doit pas être dérangée ou caressée.

Avez - vous noté que les personnes citées sont toutes nord américaines? Deux canadiens de la région de Vancouver, Ryan Knighton et Carmen Papalia, et deux américains de la côte est. Hasard ? Sensibilité personnelle ? Sur ce dernier point, j'avoue : mon histoire m'amène à beaucoup regarder ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Quant au hasard, j'en suis beaucoup moins sûre.
Ne nous faisons guère d'illusions. La canne blanche est effectivement un signe distinctif. Et alors?
Ryan Knighton raconte que deux mois après avoir appris qu'il avait une rétinite pigmentaire qui le rendrait assurément aveugle à échéance plus ou moins longue, il a entendu une entrevue d'un homme ayant la même pathologie et ayant perdu la vue expliquant qu'il passait ses journées à dormir et à écouter des matchs de hockey (rappel : Ryan Knighton est canadien). Ce qui lui a fait le plus peur, ce n'est pas la cécité mais l'idée de s'ennuyer et c'est ainsi qu'il a commencé à écrire.
Justin Kauflin a complètement perdu la vue à onze ans. Il avait déjà commencé à jouer de la musique, du violon en particulier, mais il aimait énormément le basket. Devenu aveugle, il a dû renoncer à jouer au basket, aux jeux vidéos. Et il a passé de plus en plus de temps au piano et cela est devenu une passion.
Quant à Casey Harris, très malvoyant (il est légalement aveugle) depuis sa naissance, il a grandi auprès d'une mère chanteuse et d'un père qui écoutait beaucoup de musique. Et pour les frères Harris, même s'ils n'avaient pas forcément envisagé de faire de la musique ensemble, devenir musiciens était une évidence, jouant dans des groupes depuis leur enfance. Casey a également une formation d'accordeur de piano, profession qu'il a exercée quelques années à New York avant de devenir musicien professionnel.
La cécité est donc une partie d'eux-mêmes, mais juste une partie. Chacun a son histoire, ses envies, ses intérêts et, des heures et des heures de travail, des années de pratique, et des rencontres qui leur ont permis de se distinguer.
Dans une des nombreuses entrevues que j'ai visionnées, Casey Harris explique que pour arriver là où le groupe X Ambassadors en est aujourd'hui, il a fallu des années de travail, de dur labeur et de galère, mais aussi de la chance.
Certes, le talent ne fait pas tout mais il est toutefois nécessaire.

samedi 4 juillet 2015

Colloque Blind Creations

Fin juin, Vues Intérieures a participé à un colloque intitulé Blind Creations qui se tenait au Royal Holloway, Université de Londres.

Situé à l'ouest de Londres, proche du château de Windsor, le campus est installé dans un joli parc. Le sujet du colloque tournant autour de cécité et création, nous avons eu l'opportunité de découvrir l'oeuvre de David Johnson, Too Big to Feel, installée au pied de l'emblématique et historique Founder's Building.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Le colloque s' est tenu du 28 au 30 juin 2015 et ce furent trois jours formidables. Chers lecteurs de ce blog, vous aurez donc l'occasion d'entendre parler à plusieurs reprises de ce colloque tant il a été riche en rencontres, en découvertes et si stimulant de voir ce qui se passe dans le monde entier, car oui, la quasi totalité des continents était représentée: nous étions 116 participants venus de toute l'Europe mais aussi d'Asie avec l'Inde, le Japon ou la Corée du Sud, d'Amérique du Sud avec le Brésil, d'Amérique du Nord avec le Canada et les États Unis.

Ce colloque s' inscrit à la suite de celui ayant eu lieu à Paris à la Fondation Singer - Polignac en juin 2013 voir ici et dont le thème était "Histoire de la Cécité et des Aveugles" et initié par Zina Weygand, "doyenne des études sur la cécité" comme l'a rappelé Hannah Thompson, co-organisatrice avec Vanessa Warne de ce magnifique colloque.

Dans la présentation de ce blog, nous avions indiqué qu'il n'y avait pas de prétentions universitaires. Ce que nous avons vu et entendu lors de ce colloque nous donne envie de le partager avec vous parce qu'il y a des personnes que nous avons envie de vous présenter, parce qu'il se fait des choses très intéressantes en matière d'accessibilité culturelle, parce que le thème de ce colloque est en parfait accord avec l'esprit de ce blog.

Le programme complet est disponible ici. Plusieurs sessions ayant lieu en parallèle, il a fallu faire des choix. Néanmoins, nous avons eu deux séances plénières. L'une avec Georgina Kleege, auteure américaine, entre autres, de 'Sight Unseen' dont il faudra que l'on parle ici un jour, et l'autre avec Zina Weygand et son allocution sur Jacques Lusseyran, héros français de la seconde guerre mondiale, résistant aveugle dont nous avions parlé ici grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference Zina Weygand et Hannah Thompson - Blind Creations Conference

Photos prises lors du colloque Blind Creations : Georgina Kleege sur la photo de gauche, Zina Weygand et Hannah Thompson sur la photo de droite

Extant, troupe de théâtre anglaise composée de comédiens professionnels déficients visuels, et représentée ici par Maria Oshodi, a présenté un dispositif haptique appelé Flatland. Nous avons eu une démonstration avec deux volontaires.

Flatland - Freya - Blind Creations Conference Flatland - Frédéric - Blind Creations Conference

Pour finir la première journée de colloque en beauté, il y a eu une rencontre et un échange avec plusieurs artistes qui nous ont présenté leur travail: David Johnson, Florian Grond, Teresa Payne, Partho Bhowmik pour le projet Blind with Camera, Aaron McPeake, Alice Entwistle et Lou Rockwood.

Discussion avec les artistes

Autre moment marquant du colloque, une rencontre intitulée "Creative Writers' Roundtable", très franco - canadienne, avec Ryan Knighton, Naomi Foyle, Frédéric Grellier, Romain Villet et Rod Michalko dont nous reparlerons plus précisément plus tard. Ceux qui lisent régulièrement ce blog connaissent au moins deux de ces auteurs, Romain Villet, pour Look et Ryan Knighton pour son portrait, chacun ayant fait l'objet d'un billet.

Table ronde avec les auteurs - Blind Creations Conference

Autour de ce colloque, avaient lieu également des évènements comme un atelier animé par David Johnson où les participants devaient travailler un bloc d'argile en produisant des formes qui ne devaient pas ressembler à quelque chose de connu. Cela a donné lieu à une imagination débordante, de véritables sculptures comme on peut l'apercevoir sur cette photo prise par Hannah Thompson à l'issue de l'atelier:

réalisations créées dans l'atelier animé par David Johnson, photo de Hannah Thompson

Ou, pour conclure le colloque, une visite audiodécrite de la Galerie des Peintures, avec Vanessa Warne sur la photo ci-dessous.

peinture audiodécrite par Vanessa Warne, Galerie des Peintures

Voilà un rapide aperçu de ce colloque où cécité et créativité étaient à l'honneur, où l'art se faisait avec, par et pour les personnes aveugles et déficientes visuelles. Trois jours d'échanges, de rencontres, de mélange de générations entre les plus expérimentés et les étudiants, tous motivés par cette nécessité de donner et permettre un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle.

samedi 27 décembre 2014

Ryan Knighton - portrait

Auteur canadien originaire de la côte ouest, du côté de Vancouver, Ryan Knighton est professeur de littérature, écrivain, scénariste et déficient visuel. Il a publié "Cockeyed" et "C'mon Papa " ainsi que de nombreux articles (voir le lien en bas du billet) relatant sa relation avec son environnement, familier ou lointain, de son point de vue de personne aveugle.

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jeudi 4 septembre 2014

Des Cannes Blanches en Culture


Comment commencer!
Il y a longtemps que je m'intéresse à la représentation des personnages aveugles et déficients visuels au cinéma ou dans la littérature. 
Si tout est encore loin d'être parfait dans la vie réelle, il est intéressant de voir l'évolution des personnages dans la fiction. Bien sûr, il y aura toujours de "pauvres" aveugles ou de "super" aveugles à la Daredevil. Mais je crois que cela change doucement et que le personnage aveugle ou malvoyant, quasi absent d'ailleurs, commence à trouver une épaisseur et une crédibilité nouvelles.

D'ailleurs, aujourd'hui,  je me lance dans l'aventure du blog parce qu'en l'espace de quelques mois, j'ai eu deux coups de coeur pour un film et un roman qui, si j'ose dire, portaient un autre regard sur la cécité. 
Le premier,  c'est "Imagine " d'Andrzej Jakimowski,  réalisateur polonais,  et sorti en octobre 2013. Parmi les acteurs,  il y a des enfants déficients visuels et Melchior Derouet dont je reparlerai. 
Le deuxième,  c'est "Look ", premier roman de Romain Villet publié chez Gallimard en février 2014. 
Il y aura,  bien entendu, des billets sur "Imagine" et "Look".
Il n'y a pas de prétentions d'analyse,  de visées universitaires, pas d'exhaustivité, de but de recensement, juste quelques réflexions sur un sujet qui me tient à coeur et que j'ai envie de partager. 
Vues intérieures sera donc un blog où je parlerai des cannes blanches dans la culture. Il y sera question de cinéma,  de théâtre,  de littérature mais pas seulement. Il y aura aussi des portraits. 
Il pourra s'agir d'un billet sur un film ou un livre qui vient de sortir ou d'une de mes découvertes, d'un article, d'un documentaire. 
J'ai précédemment parlé de personnage de fiction mais cela n'exclura pas de parler à l'occasion d'un documentaire lorsqu'il donne la parole aux personnes déficientes visuelles.
Ce qui m'intéresse avant tout c'est de combattre les clichés et donner envie d'aller au-delà des différences.
Ce blog m'a été inspiré par des personnes qui, chacune à leur façon, amènent un regard différent.
Loin d'être exhaustive, je voudrais citer Bruno Netter,  Melchior Derouet,  Ryan Knighton et Romain Villet.