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jeudi 2 avril 2020

Theatre a distance, documentaire et vieux livres...

En ces temps étranges de confinement et de distanciation sociale, surgissent de belles surprises.
Il paraît que les gens ont plus de temps, coincés à la maison...
Si tel est le cas, voici alors quelques suggestions, certaines directement liées à notre récent séjour à Chicago et aux pièces de théâtre que nous y avons vu, mais aussi à ce que nous voyons circuler sur les réseaux sociaux ou les médias en ligne, ici et ailleurs... A vrai dire, c'est plutôt ailleurs, physiquement et temporellement, histoire de s'évader un peu par l'esprit, en attendant de pouvoir le faire à nouveau par le corps...

Du théâtre depuis chez soi où il est aussi question d'accessibilité, un passionnant documentaire sur Netflix où "les éclopés" ont la parole, des lectures à caractère patrimonial en lien avec la cécité, voilà ce que nous vous proposons...

Teenage Dick, le théâtre à domicile

Dans notre précédent billet Chicago bis - Handicap, représentation, accessibilité, nous avons parlé de cette pièce commandée par the Apothetae, écrite en 2016 par Mike Lew et montée à New York en 2018. Nous avions aussi mentionné the Apothetae, structure new-yorkaise fondée par Gregg Mozgala, comédien ayant une IMC (Infirmité Motrice Cérébrale), et qui a d'ailleurs crée le rôle de Richard à New York. Ces derniers jours, the Apothetae et the Lark ont annoncé le lancement de leur deuxième bourse majeure pour des auteurs handicapés ou sourds. Si cela vous intéresse, vous pouvez postuler jusqu'au 14 juin prochain.

Teenage_Dick.jpg
Affiche de "teenage Dick" mis en scène par Brian Balcom au Theater Wit

"Teenage Dick" a également été montée en Angleterre l'année dernière, mais c'est dans la version chicagoane que nous l'avons vue.
Nous y revenons parce qu'après avoir vu la première répétition publique, nous avons tenté la version "confinée", à travers un écran d'ordinateur et avec sept heures de décalage horaire.
Cette fois-ci, enregistrée lors de la dernière représentation en public, les décors étaient terminés et la comédienne interprétant Clarissa avait été remplacée par sa doublure, a priori pour des raisons de santé. L'intérêt du théâtre est avant tout d'être dans la salle avec les comédiens et le reste du public mais en cette période où tous les lieux culturels sont fermés, nous voyons naître un peu partout des initiatives pour amener le théâtre dans nos maisons. La Comédie Française propose ainsi des rendez-vous quotidiens, le Théâtre de la Colline diffuse le journal du confinement de Wajdi Mouawad... A travers les Etats-Unis, plusieurs théâtres diffusent des pièces en vidéo. Certains, comme le Theater Wit ou le Timeline Theatre, tous les deux à Chicago, vendent pour chaque diffusion, le nombre de places que comporte chacun des théâtres. En l'occurence ici, respectivement 98 et 99 places. Si vous avez envie de tenter l'expérience, cet article intitulé Onscreen this month - quarantine edition vous donnera des pistes, certaines à consommer très rapidement...
Il y a un autre article issu du journal American Theatre dont le site est une vraie mine de renseignements pour qui s'intéresse au théâtre américain, qui a retenu notre attention. Intitulé Streams before the flood, il recense les initiatives et tentatives de théâtre à distance, mais surtout, il parle aussi d'un sujet que nous n'avons pas encore vu émerger dans les médias français : l'accessibilité. Son auteur, Jerald Raymond Pierce, donne ainsi la parole à Mickey Rowe, co-fondateur de National Disability Theatre indique ainsi que la possibilité de voir une pièce de théâtre depuis son domicile est une chose que la communauté des personnes handicapées réclame depuis longtemps ("an at-home streaming option for current shows is something the disability community has been calling for for a long time").

“This should always be an option,” Rowe said. “For a lot of people with disabilities, getting out the door and attending the theatre in person is just not possible or reasonable. This doesn’t mean that they don’t want to attend your theatre or become a subscriber. Your theatre, and the travel to get to the theatre, simply isn’t accessible for them.”

Rowe ajoute : "Cela devrait toujours être une possibilité. Pour beaucoup de personnes handicapées, sortir de chez soi et se déplacer physiquement au théâtre n'est simplement pas possible ou raisonnable. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'elles ne souhaitent pas venir au théâtre ou y être abonnées. Votre théâtre, et le trajet pour s'y rendre, n'est tout simplement pas accessible pour elles."

Mickey Rowe, acteur lui-même, autiste et légalement aveugle, souligne aussi qu'il existe déjà des solutions techniques permettant d'ajouter des sous-titres ou de l'audiodescription à des vidéos qui pourraient être utilisées dans les versions diffusées par les productions. Jeremy Wechsler, le directeur du Theater Wit, indique qu'à terme, il y aura une version audiodécrite et sous-titrée de Teenage Dick. A ce jour, nous n'avons pas vu d'indications relatives à cela sur le site de réservation mais la pièce est diffusée jusqu'au 19 avril prochain.

Crip Camp

Le 25 mars dernier, Netflix mettait en ligne un documentaire produit par le couple Obama, Crip Camp et réalisé par des professionnels handicapés dont Jim LeBrecht, ingénieur du son, dont on suit le parcours à travers l'aventure des droits civiques. Si vous n'avez pas Netflix, profitez du mois d'essai gratuit pour vous jetez sur ce documentaire passionnant, réjouissant, mené de bout en bout par des personnes handicapés, tout handicap confondu. Cela vous permettra aussi, si cette histoire ne vous est pas familière, de retracer la lutte des personnes handicapées américaines pour leurs droits civiques, du Camp Jened, colonie de vacances tenue par des hippies, dans les années 1970 qui accueillait des personnes handicapées de tous les Etats-Unis, jusqu'à l'ADA (Americans with Disabilities Act) de 1990, Judith Heumann en tête, infatigable avocate des droits civiques. Il est aussi beaucoup question de solidarité dans ce documentaire, d'images d'archives mais aussi d'images d'aujourd'hui. Et, comme le rappelle Cécile Marchand Ménard, dans cet article paru sur Télérama, "Prix du public au dernier Festival de Sundance, Crip camp souligne que les droits des minorités sont fragiles, et jamais totalement acquis. Si connaître l’histoire des luttes est l’une des clés pour renforcer ces droits, alors le documentaire du couple Obama fait figure d’œuvre d’utilité publique."
Tout est dit, nous vous aurons prévenus. A voir absolument et d'urgence! Il paraît qu'en ce moment, vous avez plein de temps libre...

Ce qui est intéressant aussi, comme nous l'avons vu précédemment, c'est qu'aujourd'hui, le réseau internet et les outils de communication nous permettent de nous réunir derrière un écran pour discuter ensemble, et des quatre coins du monde. Sur Twitter, depuis plusieurs années maintenant, il y a un hashtag passionnant pour qui s'intéresse notamment à la représentation du handicap au cinéma, c'est #FilmDis. Le 1er avril dernier (et ce n'est pas un poisson) a eu lieu un "Twitter chat" autour de "Crip Camp" organisé par Alice Wong, une activiste handicapée, et co-animé par les deux réalisateurs du documentaire, James LeBrecht et Nicole Newnham.

Crip Camp - Twitter chat
Annonce du "Twitter chat" avec, à gauche, l'affiche du documentaire, et, à droite, les informations nécessaires pour participer à la "conversation".

Au cours de cet échange, Alice Wong a demandé aux réalisateurs ce qu'ils souhaitaient ou espéraient voir émerger de la diffusion de "Crip Camp" sur Netflix.

Screenshot_2020-04-02_James_LeBrecht_sur_Twitter_We_are_hearing_from_other_filmmakers_with_disabilities_that_they_are_feeli_._.png
Dans ce tweet, James LeBrecht, l'un des réalisateurs du documentaire indique que depuis la sortie du film et ses récompenses, il y a un changement d'attitude de la part de producteurs qui, il y a seulement quelques mois, n'auraient même pas regardé un projet mené par des réalisateurs handicapés. Il décrit cela comme "l'effet Crip Camp"...

Le documentaire est disponible dans de nombreuses langues ainsi que dans une version audiodécrite en français, assez vivante d'ailleurs.

Lecture des temps passés

Après des actualités très récentes, pourquoi ne pas plonger dans la mémoire de l'imprimerie...
C'est incroyable ce que l'on peut découvrir sur Gallica.
On y retrouve des noms déjà évoqués ici tels Jacques Arago, "équivalent" français de James Holman découvert dans Voyageur qui continua à voyager autour du monde après avoir perdu la vue à l'âge de quarante-sept ans, ou Pierre Villey, universitaire spécialiste de Montaigne, qui fait encore référence aujourd'hui, et qui a tant œuvré pour la reconnaissance des personnes aveugles.

Si vous avez envie de voyager autour du monde, à la rencontre d'autres cultures, Le voyage autour du monde de Jacques Arago est idéal.

Quant à Pierre Villey, on ne peut que conseiller Le Monde des Aveugles - Essai de Psychologie paru en 1914.
Pierre Villey a également publié en 1925 l'aveugle dans le roman contemporain, une source très précieuse pour qui s'intéresse à la représentation de la cécité dans les romans. Il distribue des bonnes et (surtout) mauvaises notes à ses contemporains. C'est en lisant cette étonnante ressource que nous avions découvert Les Emmurés de Lucien Descaves. Le document est disponible dans de nombreuses versions, y compris en format Daisy. Le document est disponible en annexe de ce billet en format PDF.

Pour momentanément conclure

Voilà donc quelques suggestions pour occuper notre esprit, nos oreilles, nos yeux, nos mains, peu importe la façon dont nous lisons...
Elles sont totalement subjectives et nous l'assumons pleinement, comme nous l'avons toujours fait ici.
Il nous a paru intéressant de faire remonter aussi les problématiques d'accessibilité connues depuis longtemps par les personnes handicapées mais qui semblent (enfin) arriver à la connaissance des autres, ceux qui, habituellement, ne se posent pas la question de "je veux aller voir ça mais comment je fais? Y a-t-il des transports en commun à proximité? La salle est-elle accessible? Le VTC que j'ai commandé va-t-il accepter mon chien-guide"...
L'article paru dans American Theatre y faisait allusion mais nous espérons sincèrement que l'après confinement permettra de ne pas oublier ces questions d'accessibilité, qu'elles soient numériques ou physiques. Nous y prêterons un œil et une oreille attentifs.
En attendant, nous vous souhaitons de belles découvertes.

vendredi 13 mars 2020

Chicago bis - Theatre, handicap, representation, accessibilite

En ces temps d'incertitude, de confinement, de repli sur soi, laissez-nous vous raconter une belle histoire...

Il y a trois ans, nous avions découvert Chicago et sa richesse théâtrale. Des théâtres historiques, des théâtres avant-gardistes, des storefront theatres, ces petits théâtres installés dans d'anciens magasins, spécialité chicagoane... Lorsque nous avions décidé de réserver quelques places de spectacles, nous avions été étonnés et agréablement surpris de trouver sur les sites internet une rubrique Accessibilité qui permettait, presque à chaque fois, de choisir son siège en fonction de ses éventuelles limitations physiques (place accessible en fauteuil roulant, siège accessible sans marche...) ainsi qu'au moins une date où la séance était disponible en audiodescription ou sous-titrée. Ébahis, nous avions d'ailleurs rédigé le billet intitulé Chicago, Théâtres et Accessibilité.
Nous vous avions également parlé d'un petit théâtre de quarante places, situé dans le quartier nord-ouest de la ville, appelé The Gift Theatre. C'est aussi une troupe de théâtre co-fondée par Michael Patrick Thornton (qui a notamment incarné le Docteur Fife dans la série Private Practice) qui en est encore aujourd'hui le directeur artistique.

Logo du Gift Theatre
Le logo du Gift Theatre est une main ouverte qui représente une façon de construire un personnage appelée "trois parties du corps". La main représente le corps (le poignet), le cœur (la paume) et l'esprit (les doigts). Ces trois lignes représentes l'amour, la vie, et la faculté de dépasser les obstacles. Les couleurs jaune et noir sont à la fois un rappel de l'Université d'Iowa (où ont été formés les fondateurs du Gift Theatre) et des couleurs de la couverture originale de "Vers un théâtre pauvre" de Jerzy Grotowski, metteur en scène polonais, théoricien du théâtre, pédagogue et l'un des grands réformateurs du théâtre du XXe siècle.

En cette fin février 2020, profitant d'une journée supplémentaire, nous sommes repartis à Chicago pour, à nouveau et entre autres, profiter de la scène théâtrale chicagoane et voir enfin sur scène un acteur que nous vous avions présenté ici il y a déjà quelques années, Jay Worthington.

Si le but de ce billet n'est pas de vous raconter notre séjour dans les détails, ce qui n'aurait d'ailleurs pas grand intérêt, c'est en revanche l'occasion de parler évidemment d'accessibilité culturelle, de visibilité, de représentation, de mise en place de pratiques, de... Jay Worthington et du Gift Theatre, encore et encore...

Accessibilité

Nous avons, à nouveau, été très agréablement surpris de voir qu'il y avait encore eu des évolutions depuis la dernière fois et que tous les sites internet des théâtres visités avaient une rubrique "Accessibilité", même les plus petits théâtres (nous reviendrons plus précisément sur le Gift Theatre). En l'espace d'une semaine, nous avons aussi eu l'occasion de voir deux pièces de théâtre dont un ou plusieurs personnages étaient handicapés (ou en situation de handicap). Les metteurs en scène de ces deux pièces, et ce n'est probablement pas un hasard, s'occupent également d'accessibilité dans leur vie professionnelle.

Il existe à Chicago un organisme à but non lucratif tenu par des bénévoles qui s'appelle le ''Chicago Cultural Accessibility Consortium''et qui a pour but de rendre accessible à tous les lieux culturels, qu'il s'agisse de musées, salles de concert ou théâtres. Cet organisme organise par exemple des formations pour les professionnels travaillant dans des lieux culturels ou prête gratuitement des équipements (typiquement les casques et le système de son qui permettent d'audiodécrire un spectacle) aux structures culturelles situées dans l'aire chicagoane.
Dans des circonstances que nous vous détaillerons plus tard, il apparaît que l'audiodescription ne se pratique qu'en direct à Chicago. Là-bas, pas d'audiodescription en boîte, même pour les opéras!
Si le Chicago Cultural Accessibility Consortium travaille pour que les visiteurs ou spectateurs en situation de handicap puissent avoir accès aux œuvres dans les meilleurs conditions, il existe aussi le Chicago Inclusion Project, fondé par Emjoy Gavino, accessoirement directrice de casting et directrice artistique associée du Gift Theatre, qui œuvre à l'inclusion dans les distributions de rôles, de comédiens de toutes origines, de tout milieu social, en situation de handicap, et de toute orientation sexuelle. Le ''Chicago Inclusion Center'' se tourne donc, quant à lui, vers la scène mais aussi vers les spectateurs.

Handicap et représentation

Nous allons détailler ici les deux pièces qui incluaient des personnages handicapés (dans des perspectives totalement différentes d'ailleurs) et que nous avons pu voir à des stades différents de production. A ce propos, il nous a été très agréable, très enrichissant, de pouvoir assister à des répétitions publiques, des previews pour ces deux pièces. Ainsi, nous avons pu assister à la dernière répétition publique de The Pillowman au Gift Theatre où il restait quelques éléments de décor à peaufiner, et à la première répétition publique de "Teenage Dick" au Theatre Wit, dans des décors en chantier et avec des comédiens qui ne maîtrisaient pas toujours la totalité de leur texte (mais quelqu'un dans la salle était là pour le leur souffler si nécessaire).

The Pillowman - Martin McDonagh
Nous avons dit un peu plus haut qu'enfin, après avoir lu nombres de critiques positives sur la façon dont il incarnait ses personnages, nous avions vu Jay Worthington sur scène. Depuis le 27 février dernier, et, a priori, jusqu'au 29 mars prochain, le Gift Theatre présente The Pillowman, une pièce de Martin McDonagh, auteur irlando-britannique qui écrit également pour le cinéma (Three Billboards par exemple) et publiée en 1999. Cette production, mise en scène par une jeune metteure en scène, Laura Alcalà Baker, a une distribution resserrée, avec seulement les quatre personnages principaux incarnés par des acteurs, les personnages secondaires étant représentés par des marionnettes manipulées par les comédiens n'étant alors pas en scène.

Gregory Fenner et Cyd Blakewell
Les deux policiers : Ariel (Gregory Fenner) et Tupolski (Cyd Blakewell)

Mais avant de continuer, voici quelques noms :
- Les quatre comédiens, tous issus de la troupe du Gift :Cyd Blakewell (Tupolski), Gregory Fenner (Ariel), Martel Manning (Katurian) et Jay Worthington (Michal)
- Laura Alcalà Baker, metteure en scène
- Daniel Dempsey, créateur des marionnettes
- Lauren Nichols, décors

Pour résumer la pièce, Katurian, un auteur de nouvelles, se retrouve dans une salle d'interrogatoire dans un état totalitaire, interrogé par deux policiers, un "bon flic", Tupolski, et un "mauvais flic", Ariel. Sans révéler l'intrigue de la pièce, nous apprendrons que Katurian a un frère, Michal, qui est dans une école pour les personnes ayant des difficultés d'apprentissage ("learning disabilities"). En fait, il y a eu des meurtres d'enfants dont le modus operandi ressemble étrangement à des histoires écrites par Katurian.

Michal et Katurian
Michal (Jay Worthington) et Katurian (Martel Manning)
Deux hommes sont assis sur une tabl...

Les quatre acteurs sont excellents, chacun dans un registre différent qui incarne bien son personnage. La mise en scène est dynamique, parfois drôle malgré le sujet de la pièce, et malgré les 2h50 de la pièce (dont un entracte de 15 minutes), il n'y a aucun temps mort. Mais penchons-nous un peu sur le personnage interprété par Jay Worthington...

Représentation
Jay Worthington incarne Michal, le frère aîné de Katurian. Défini comme "lent à comprendre" par son frère, il est décrit par des mots beaucoup plus violents par les policiers Tupolski et Ariel tels que "arriéré" ou "attardé".
Jay Worthington est un acteur légalement aveugle et, lorsqu'il en a la possibilité, il est toujours attentif à l'image qu'il donne du personnage aveugle, par exemple, s'attachant à ne pas en faire un stéréotype. Lorsqu'il a découvert cette pièce alors qu'il était encore un tout jeune adulte, le personnage de Michal résonnait déjà en lui. Mais comment incarner ce personnage sans en faire une caricature? Interrogé sur la façon dont il était rentré dans la peau de Michal, il a indiqué qu'au tout début des répétitions, il y avait eu des essais de posture, de voix et que cela ne fonctionnait pas. Quand on le voit débarquer sur scène, il est tout en action physique, débutant sa scène perché sur un pilier et chantonnant ce qui pourrait être une comptine commençant par "Once upon a time" ("Il était une fois"). Pendant presque une heure, il parcourt la scène de long en large, en courant, rampant, se déplaçant à genoux, en agitant ses bras, faisant passer par le corps les intentions que Michal ne peut dire. Et, si, comme le mentionne une critique, il nous permet de comprendre comment fonctionne l'esprit de ce personnage, à aucun moment, nous n'avons envie de rire de celui-ci. S'il pense comme un enfant, il n'a pas de comportement enfantin. Et Jay Worthington est fantastique!

Michal assis sur le pilier
Michal (Jay Worthington) assis sur ...

Teenage Dick - Mike Lew
Cette pièce a été écrite en 2016 par Mike Lew, dans le cadre d'une commande de The Apothetae, structure théâtrale new-yorkaise qui œuvre pour l'écriture de pièces de théâtre comportant des personnages handicapés "multidimensions". Ce que nous entendons par "multidimensions", c'est que le handicap, quel qu'il soit, n'est pas le "métier" des personnages. S'ils sont handicapés, ils ont aussi une vie sociale, des ambitions, des histoires de cœur. Et quand on sait que Teenage Dick est une version adolescente et contemporaine de Richard III, on comprend que le Richard en question, infirme moteur cérébral, ("Dick" étant, entre autres, le diminutif de "Richard") n'est pas un enfant de chœur. L'enjeu de la pièce est l'élection du représentant des élèves dont le président sortant est Eddie, la vedette du collège, leader de l'équipe de football américain. Hormis Richard et Eddie, il y a aussi Barbara "Buck", en fauteuil roulant, Clarissa, Anne (l'ex petite amie d'Eddie) et Elizabeth, la professeure qui encadre cette élection.

Au Theater Wit, la mise en scène est de Brian Balcom et les décors de Sotirios Livaditis. Brian Balcom est en fauteuil roulant et travaille également comme coordinateur d'accessibilité au Victory Gardens Theatre.
Richard est interprété par MacGregor Arney, acteur étant IMC, comme son personnage, et "Buck", par Tamara Rozofsky qui se déplace en fauteuil roulant.
Dans la pièce, Richard joue beaucoup de son handicap, surtout quand il lui sert à "emballer" les filles ou à éviter une réprimande de la part de la prof parce qu'il est en retard, mais il y a aussi de très belles scènes qui permettent de mieux cerner ses "réelles" difficultés physiques comme lorsqu'il s'agit de danser.

Mise en scène
Dans ces deux pièces, outre la présence de comédiens ayant un handicap (même si Jay Worthington perçoit aujourd'hui sa déficience visuelle comme une bénédiction, "a blessing"), il y a aussi dans les mises en scène des éléments qui amènent une certaine accessibilité.
Dans The Pillowman, chaque fois que les comédiens se déplacent, ils jouent avec les éléments du décor, tapant sur la table, sur la porte, froissant un morceau de plastique accroché au mur. C'est Bridget Melton, qui a réalisé l'audiodescription en direct, qui nous a fait remarquer cela et, a posteriori, après avoir revu la pièce, c'est effectivement vrai. C'est une question à poser à la metteure en scène car il n'y a pas de hasard. Dans Teenage Dick, où, il est vrai, la mise en scène n'était pas complètement finalisée, il y avait un passage avec l'usage de Twitter. Et si les premiers étaient simplement projetés, les derniers étaient également lus par une voix hors champ. Cela permet ainsi à tous les spectateurs d'y avoir accès, et compte tenu de leur importance dans la suite de l'histoire, c'est une riche idée...
Nous voyons rapidement à travers ces exemples qu'il n'y a pas qu'une façon d'envisager l'accessibilité, et heureusement!

The Gift Theatre

Nous ne pouvions pas finir ce billet sans consacrer un paragraphe au bien nommé Gift Theatre.
Lors de notre première venue dans ce storefront theatre, avant l'une des représentations de la pièce Unseen, ils avaient organisé une visite des décors et les comédiennes, qui étaient trois mais incarnaient plusieurs personnages dans plusieurs lieux géographiques à différentes périodes, avaient décrit leurs personnages, les vêtements et les accents de chacun des différents personnages qu'elles incarnaient. Cette fois-ci, nous avons eu à nouveau la possibilité d'explorer les décors mais d'une façon un peu différente.
Il n'a pas vraiment été question ici d'une visite tactile mais les quatre comédiens, présentés par la metteure en scène, Laura Alcalà Baker, ont commencé par se décrire physiquement puis ont décrit leur personnage et la façon dont il était habillé et dont il se comportait. Les comédiens se sont alors retirés pour se préparer avant la représentation et une personne nous a ensuite raconté les décors et l'évolution des décors en fonction des scènes et des actes. Nous avons ainsi eu l'opportunité de découvrir certains des accessoires et des marionnettes qui sont utilisés dans la mise en scène pour illustrer les histoires de l'écrivain. Ce que nous avons compris un peu plus tard, c'est que la personne qui nous a raconté les décors était aussi l'audiodescriptrice de la pièce. Oui, dans ce théâtre de quarante places, nous avons eu droit à une séance audiodécrite! Et si l'on va sur le site du Gift Theatre, il est indiqué qu'il y aura une séance audiodécrite pour chacun des spectacles créés et présentés par le Gift.

Accessibility_-_Gift_Theatre.png
Capture d'écran de la rubrique "Accessibility" du site internet du Gift Theatre où sont détaillés les éléments d'accessibilité en fonction du handicap (physique, visuel ou auditif).

Ci-dessous, voici par quoi début la rubrique "Accessibility" sur le site du Gift: "The Gift Theatre is committed to making our home and our work as accessible as possible to as many people as possible. If there’s a barrier preventing you from attending a Gift Theatre performance, or if there’s something we can do to make our work easier for you to enjoy, please let us know. Accessibility is an ongoing process, and we appreciate you joining us on this journey."
Traduction maison : "Le Gift Theatre souhaite rendre sa maison et son travail accessible à autant de monde que possible. S'il y a un élément vous empêchant d'assister à une performance du Gift, ou s'il y a quelque chose que nous pouvons faire pour que notre travail vous soit plus aisé, faites le nous savoir. L'accessibilité est un processus permanent et nous apprécions que vous participiez à cette aventure."
Il nous tenait à cœur de partager avec vous ce court paragraphe parce qu'il en dit long aussi sur l'esprit de ce petit théâtre et de la troupe qui le compose.

Au fait, le Gift a aussi un coordinateur d'accessibilité. Il s'appelle... Jay Worthington.

Comment conclure?

Pour une fois, non, il n'est pas question de conclure, même momentanément...
Au moment de la rédaction de cet article, le Gift continue ses représentations de The Pillowman mais rien n'est garanti dans la durée, et nous ne savons pas ce qu'il advient de Teenage Dick dont les représentations doivent débuter le 20 mars prochain. Et cela fait peut-être partie du spectacle vivant, même si la cause en est totalement exogène. Alors une fois que nous serons sortis de tout cela, ruez-vous dans les théâtres! On y fait de belles rencontres, on y croise des personnages parfois monstrueux interprétés par des gens adorables...
Et croyez-nous, on a tout à gagner à voir sur scène des comédiens issus de la diversité au sens large, handicap y compris. Là, les personnages "multidimensions" sont nécessaires pour exister. Avis aux auteurs de théâtre...

Suite...

En fait, depuis la publication de ce billet, The Gift Theatre a cessé ses représentations de The Pillowman et the Theater Wit a décidé, afin de payer les comédiens et toute l'équipe qui a travaillé sur le projet, de diffuser une captation de Teenage Dick. Si ça vous tente, vous pouvez d'ailleurs vous acheter un billet à 28$ à la date que vous choisirez et à l'heure où la pièce aurait dû avoir lieu. N'oubliez pas, il y a sept heures de décalage entre Chicago et Paris. Quand il est 20h à Chicago, il est... 3h du matin en France métropolitaine, mais vous avez l'option du dimanche après-midi. Voici le lien d'une critique (en anglais) de la pièce:

Certes, le théâtre est avant tout un spectacle vivant, mais en ces temps de confinement, il est intéressant de voir de telles expériences, y compris pour un "petit" théâtre comme le Theater Wit. Dans ce cas précisément, l'équipe pensait déjà à la possibilité d'une telle solution mais pour une toute autre raison : l'accessibilité! Et la possibilité pour toute personne, d'assister à Teenage Dick, même depuis son domicile.
Par ces temps de confinement, nous voyons naître des initiatives pour rendre accessibles à tous des œuvres, des concerts, des pièces de théâtre, ou pour garder un lien avec les spectateurs... Pensons ici à l'initiative de Wajdi Mouawad et le Théâtre de la Colline...
Il est encore trop tôt pour savoir ce qu'il ressortira de cette période particulière mais espérons que la problématique d'accessibilité n'en soit pas écartée...

dimanche 17 février 2019

L'esthetique de l'acces - week-end theatral londonien

Tout d'abord, rendons à César ce qui appartient à César. "The Aesthetics of Access", traduit ici par "l'esthétique de l'accès", est repris d'un article de Paul F Cockburn publié sur le site de Disability Arts International où il est beaucoup question du travail de Jenny Sealey, directrice artistique de Graeae dont nous parlerons plus loin.
L'expression est en anglais parce qu'elle illustre un "courant" théâtral anglais. Quand nous disons "courant", entendons-nous bien : c'est loin d'être un courant majeur, mainstream.
Il est essentiellement représenté par des compagnies de théâtre anglaises qui comptent dans leurs rangs des personnes handicapées (physique, sensoriel, psychique...), sur scène et/ou dans l'encadrement.
On parle d'"esthétique de l'accès" quand, dans le fil même de la pièce ou du spectacle, sont intégrées, par exemple, la langue des signes ou l'audiodescription.

D'une façon fort opportune, deux pièces issues de, ou classables dans, ce "courant" étaient présentées à Londres simultanément, idéal pour se concocter un week-end théâtral. Mais avant de parler des pièces, présentons un peu les compagnies.

Extant

Nous commencerons par Extant qui a fêté ses vingt ans l'an dernier. Unique dans le circuit théâtral professionnel anglais, Extant est une compagnie fondée, dirigée et composée de personnes aveugles et malvoyantes. Maria Oshodi en est la fondatrice et directrice artistique.

Logo de la compagnie de théâtre Extant

Extant développe depuis longtemps des techniques, des idées qui permettent d'intégrer l'audiodescription dans ses créations, pour permettre à ses comédiens déficients visuels de se repérer mais aussi pour inclure le public déficient visuel. En 2004 notamment, Extant a créé "Resistance", pièce basée sur "Et la lumière fut" de Jacques Lusseyran, intellectuel français, grand résistant aveugle, aujourd'hui peut-être un peu plus connu du public français grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Graeae

Graeae a une histoire plus ancienne que celle d'Extant. C'est une organisation britannique composée d'artistes et de dirigeants ayant des handicaps physiques et sensoriels. Elle a été fondée en 1980 par Nabil Shaban et Richard Tomlinson et porte le nom des Grées ("Graeae" en anglais) de la mythologie grecque. Les Grées, Graies ou Sœurs grises sont des divinités primordiales, filles de Phorcys et Céto, qui descendaient eux-mêmes de l'union de la Terre et de l'Océan. Elles sont les sœurs aînées de Méduse et des Gorgones ainsi que leurs gardiennes.
Depuis 1997, la directrice artistique de Graeae est Jenny Sealey.

Logo de la compagnie de théâtre Graeae

Les pièces de théâtre

Ce week-end théâtral londonien a donc été l'occasion de découvrir "en vrai" le travail de ces deux compagnies.
Les deux pièces, "Blasted" (traduit en français par "Anéantis") de Sarah Kane pour Graeae, et "Flight Paths" écrit par Glen Neath pour Extant, sont plus exactement des coproductions.
"Blasted" est en coproduction avec la RADA, Royal Academy of Dramatic Art, école d'art dramatique anglaise. Fondée en 1904 par Herbert Beerbohm Tree, c'est la plus ancienne du Royaume-Uni, et l'une des plus prestigieuses. Elle est affiliée au Conservatoire for Dance and Drama. Parmi ses anciens élèves, citons Kenneth Branagh, Alan Rickman, Anthony Hopkins. Autant dire qu'il s'agit de la fine fleur de la scène théâtrale en devenir. Et, à ce titre, il est fort intéressant de voir des comédiens en formation travailler avec des comédiens de la compagnie Graeae, et se frotter ainsi à cette "esthétique de l'accès".
"Flight Paths" est en coproduction avec Yellow Earth Theatre fondé en 1995 par cinq acteurs anglais avec des racines est asiatiques pour leur permettre d'élargir le répertoire et les rôles dans lesquels ils étaient habituellement cantonnés.

Au-delà des coproductions et des préoccupations d'accessibilité intégrée au spectacle dont nous reparlerons plus loin, pas grand chose en commun dans ces œuvres.

Sarah Kane, l'auteure de "Blasted", pièce écrite alors qu'elle avait 23 ans et jouée aussitôt en 1995, est considérée comme l'un des grands auteurs contemporains du théâtre britannique. "Blasted" est aujourd'hui une œuvre classique. Son résumé : "Ian, le journaliste a invité Cate à l'hôtel. Il voudrait renouer avec elle. Cate a une autre liaison et tente d'expliquer à Ian que tout est fini entre eux. Celui-ci n'est pas prêt à l'entendre. Ils passent la nuit dans cette chambre. Au matin, Cate est déçue du comportement de Ian qui a abusé sexuellement d'elle à plusieurs reprises. Mais la guerre civile survient lorsqu'une bombe atomise le plateau. Le soldat maltraite Ian et le viole, transformant le bourreau en une victime impuissante. Il finit par le priver de la vue en lui arrachant l'un après l'autre les yeux. Cate revient à l'hôtel avec un enfant, qui meurt peu de temps après de faim. Elle décide d'aller chercher à manger, troquant probablement son corps en échange. Ian, affamé, aveugle, mutilé, se met à dévorer le cadavre de l'enfant que Cate avait enterré sous les lattes du plancher. Cate revient enfin avec des victuailles. Ils mangent et boivent du gin. Le dernier mot du texte sera le « merci » qu'Ian adresse à Cate. Sur eux tombe la pluie froide de Leeds."
Plusieurs fois, avant d'aller voir la pièce, le spectateur a été prévenu des propos tenus, de la violence...

Il a fallu cinq années avant que "Flight Paths" soit créé sur scène. Cette histoire entremêle plusieurs récits de vie, en fait celles des artistes sur scène, Amelia Cavallo et Sarah Houboldt, et celles des artistes dont on voit l'image et dont on entend les voix, Victoria Oruwari, soprano, et Takashi Kukichi, altiste. Elle raconte aussi l'histoire des goze, femmes aveugles japonaises qui parcouraient le pays en racontant des histoires et s'accompagnant d'un instrument, le shamisen. Plusieurs époques, plusieurs zones géographiques, et un même ressenti : celui d'être isolé en tant que personne aveugle ou malvoyante. Sur scène, Amelia et Sarah arrivent dans une salle qu'elles décriront en donnant la texture des revêtements rencontrés sous leurs pieds, en détaillant la présence de mobilier, ou en la parcourant.

Sarah et Amelia chacune sur le tissu aérien, en parallèle

Le déroulé du spectacle prend la forme d'un cours de tissu aérien, Amelia étant le professeur de Sarah. Elles seront donc souvent en échauffement ou en exercice sur le tissu, occasion pour elles de raconter ce qu'elles font et donner ainsi de précieuses informations aux spectateurs aveugles ou malvoyants. Les différentes scènes seront annoncées par des leçons, d'abord dites en japonais, puis reprises visuellement sur un écran en fond de scène qui servira aussi à montrer des images de Takashi et Victoria en répétition.

L'esthétique de l'accès

On parle d'esthétique parce que le côté "palliatif" de l'audiodescription ou de la traduction en langue des signes qui vient se plaquer sur un "produit" fini ne s'applique absolument pas ici.

Blasted
Commençons par "Blasted" qui voit dans sa distribution trois personnages. Dans la version présentée par Graeae, le spectateur voit six comédiens sur scène : trois comédiens qui parlent, étudiants à la RADA, et trois comédiens qui signent, membres de la compagnie Graeae.

Photo d'une poupée cassée pour l'affiche de Blasted
Photo choisie pour illustrer "Blasted" sur le site internet : une poupée cassée, qui semble abandonnée depuis longtemps, est allongée sur un tapis de mousse et de feuilles mortes parmi des brindilles et d'autres débris.

Chaque personnage a donc un double, permettant de suivre parallèlement les échanges parlés ou signés. Ce qui est très intéressant, c'est que ce ne sont pas toujours les mêmes comédiens qui sont mis en avant. Parfois, le comédien entendant reprendra les paroles d'abord signées, parfois, ce sera l'inverse. C'est l'acteur en avant qui fait l'action. Mise en scène qui demande au spectateur d'être vraiment engagé dans le spectacle, mais c'est aussi l'intérêt du spectacle vivant.
Les mises en scène de Jenny Sealey combinent anglais et BSL, British Sign Language (langue des signes britannique). Dans "Blasted", il y a aussi l'audiodescription qui se manifeste de deux façons : Ian, le personnage principal décrit parfois les déplacements ou actions des autres personnages, mais il y a aussi la possibilité d'avoir un casque où une audiodescriptrice, avant le début du spectacle, décrit le décor, les costumes des différents personnages, définis en tant qu'"entendant" (hearing) ou "sourd" (deaf) et décrits aussi physiquement. Pendant le spectacle, elle décrit des actions ou des évènements ainsi que des projections d'images sur le mur du fond de scène qui illustrent des objets non présents sur scène mais mimés : boire un verre d'alcool sans verre physique, par exemple.

Flight Paths
Coproduit par Extant et Yellow Earth Theatre, "Flight Paths" mêle plusieurs histoires, plusieurs époques, plusieurs aires géographiques.

Affiche de Flight Paths qui reprend le principe du panneau d'affichage des vols dans un aéroport

Pour suivre les aventures des deux comédiennes, Sarah Houboldt et Amelia Cavallo, ainsi que celles par bandes enregistrées interposées de Takashi Kukichi et Victoria Oruweri, l'audiodescription viendra aussi de plusieurs façons même si, dans ce cas-ci, tout est intégré au spectacle. Les artistes sur scène, Amelia et Sarah, décrivent leur environnement, les mouvements qu'elles exécutent au tissu aérien. Par ailleurs, on les suit facilement à l'oreille dans leurs déplacements sur scène.
Ajoutons à cela un site internet qui permet d'avoir accès à toutes les informations utiles sur le spectacle, les dates et lieux où il se produira, l'organisation systématique de visites tactiles avant chaque représentation dont le texte détaillant le dispositif scénique et les différents tableaux du spectacle est celui dit lors de la visite tactile. Celle-ci est d'ailleurs organisée de façon très intéressante. La personne lisant le texte se déplace sur scène pour que les éléments décrits soient également spatialisés, ils pourront ensuite être physiquement approchés et touchés lors de la visite physique de la scène.
Toutes ces informations, qui permettent au spectateur déficient visuel de ne rien rater du spectacle, donnent aussi au spectateur lambda l'occasion de comprendre comment une personne déficiente visuelle peut se repérer dans l'espace. Dans le cas précis de cette œuvre, les quatre histoires racontées, deux sur scène et deux enregistrées, font entrer le spectateur dans l'intimité de ces quatre artistes venus des quatre coins du monde, Australie, Japon, Nigéria et États-Unis.

Impressions

A vrai dire, il y a longtemps que je voulais découvrir "en vrai" le travail de Graeae et celui d'Extant, compagnie de théâtre professionnelle composée d'acteurs déficients visuels. Le temps d'un week-end, cela a pu se concrétiser, hasard heureux du calendrier.
Passionnée de théâtre, et toujours en quête d'accessibilité culturelle, j'avais déjà été très agréablement surprise par l'accessibilité des théâtres à Chicago. Dans les deux lieux, le Stratford Circus et la RADA, les salles étaient accessibles à tous, bien desservies par les transports en commun, et toutes les informations relatives à l'accessibilité étaient indiquées sur les sites internet. Par ailleurs, comme nous l'avons d'ores et déjà mentionné, il y avait une visite tactile prévue une heure et demi avant chaque représentation de "Flight Paths". D'une façon très intelligente, une personne de la production lisait le texte descriptif de la pièce, des décors en se déplaçant physiquement sur scène, ce qui permettait de se repérer dans l'espace et d'avoir ainsi une représentation sonore de la scène. Il y avait ensuite une visite du plateau, avec possibilité de toucher les différentes matières, les objets, les tissus aériens. Ensuite, avant d'entrer dans la salle, il y avait la possibilité d'avoir un programme en braille ou en gros caractères.
Pour "Blasted", pas de visite tactile mais la possibilité d'avoir accès à la maquette de la scénographie avec des échantillons de matériaux, et la proposition d'un programme en braille ou en gros caractères. Nous pouvions être équipés d'un casque pour bénéficier de l'audiodescription réalisée en direct et en complément de celle intégrée à la pièce. Celle-ci était finalement superflue, et souvent en décalage avec l'action sur scène. A plusieurs reprises, l'audiodescription était dite en empiétant sur le texte. Parfois, le niveau sonore, que l'on peut ajuster soi-même, était trop faible par rapport aux bruits sur scène (explosion...).

Au-delà de ces éléments d'accessibilité culturelle qu'on aimerait voir plus systématiquement dans nos théâtres, on atteint ici une autre dimension. On dépasse largement la notion d'accessibilité pour arriver à une création artistique intégrant cette accessibilité. Dès la conception de ces œuvres, la BSL chez Graeae ou l'audiodescription chez Extant sont intégrées. A cela aussi, des raisons pratiques. Graeae est une compagnie regroupant des comédiens valides, handicapés ou sourds, et il est nécessaire que tous puissent se comprendre et travailler ensemble. Pour Extant, dont tous les comédiens sont déficients visuels, il y a aussi cette nécessité de savoir qui fait quoi où pour les comédiens sur scène. Dans "Flight Paths", Sarah et Amelia doivent exécuter ensemble des figures au tissu aérien. Le fait de décrire leurs mouvements leur permet de se synchroniser.
Ceci dit, cela ne s'arrête évidemment pas à l'aspect pratique des choses. Nous parlons de théâtre, spectacle vivant et visuel s'il en est. La mise en scène de "Blasted", avec ces croisements de personnages, est extrêmement pensée, inventive. L'aspect visuel de "Flight Paths" est très travaillé avec une esthétique japonisante et de belles lumières. On parle ici de spectacles professionnels.

Après avoir vu ces deux spectacles, on espère juste pouvoir en voir d'autres, on souhaite aussi que des metteurs en scène, de ce côté - ci de la Manche, s'intéressent à cette esthétique de l'accès. Sortons de ces cases étriquées ces questions d'accessibilité culturelle pour les faire entrer dans la culture toute entière!

samedi 16 septembre 2017

Variations autour des Deux Orphelines d'Adolphe d'Ennery - Exposition

Avant d'être publié dans sa version romanesque en deux volumes en 1887-1889, Les Deux Orphelines est d'abord "un mélodrame en cinq actes et huit tableaux de deux auteurs dramatiques français, Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon, créé le 29 janvier 1874 au Théâtre de la Porte Saint Martin à Paris."
Voilà l'introduction de la présentation d'une exposition intitulée Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame qui débute à la BLSH (Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines) de l'Université de Montréal le 18 septembre et jusqu'au 20 octobre 2017. Car, plutôt que de parler de cette oeuvre, nous parlerons de cette exposition qui met en valeur son rayonnement phénoménal.

Affiche de l'exposition Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame

Si vous ne connaiss(i)ez pas la version théâtre ou roman, Les Deux Orphelines doit vous rappeler un film du temps où les images étaient en noir et blanc et où les acteurs ne parlaient pas, la version de D.W. Griffith sortie en 1921 avec Dorothy et Lilian Gish...

Affiche du film Les Deux Orphelines de D.W. Griffith avec Dorothy et Lilian Gish

Résumé du mélodrame

Nous reprenons ici le texte de Bérengère Levet, auteure de cette exposition. Pour ce.ux.lles qui ne connaissent pas l'histoire, divulgâchage (spoiler...) en perspective...

"La pièce met en scène Louise et Henriette, deux jeunes orphelines qui, à la veille de la Révolution Française, viennent à Paris pour soigner Louise qui est aveugle. Dès leur arrivée, elles sont enlevées : Henriette, pour satisfaire les plaisirs d'un marquis décadent, Louise pour mendier au profit d'une famille de criminels, les Frochard.

Après coups de théâtre et péripéties, qui préservent l'honneur des deux sœurs, Henriette et Louise se retrouvent. Henriette épouse son sauveur, le Chevalier Roger de Vaudrey. Quant à Louise, sauvée par Pierre Frochard, "l'avorton" honnête de la famille qui commet un fratricide par amour pour elle, elle retrouve sa vraie mère, une aristocrate qui l'avait abandonnée à sa naissance (et qui est la tante de Roger). Le rideau tombe sur l'espoir que Louise recouvre la vue."

L'exposition

Reprenons, là encore, les mots de Bérengère Levet.
"Outre la référence aux origines du genre, auxquelles renvoie le titre de l'exposition, la soixantaine d'objets exposés (éditions originales, gravures, cartes postales, documents, ..., tous émanant d'une collection privée), ainsi que la diffusion d'extraits de film en continu, illustrent, au-delà de son public et de extraordinaire succès, combien la littérature "populaire" doit s'envisager aussi (surtout?) dans ses dimensions générique et médiatique."

Ce qui est fascinant, dans cette exposition, et à propos de ce mélodrame, c'est de voir comment cette histoire a été déclinée au fil du temps, des supports et des langues. Mais il reste une constante, qui en dit long sur la perception de la cécité, au fil du temps, des continents et des traductions, qui "montre que les représentations iconographiques de la jeune fille aveugle (le personnage de Louise) restent prisonnières du passé."

Les variations autour du mélodrame sont déclinées en cinq tables :

  • Les deux orphelines, le mélodrame
  • Les deux orphelines, du mélodrame au roman : variation générique
  • Les deux orphelines : variations linguistiques, variations médiatiques
  • Les deux orphelines au Québec
  • Les deux orphelines et ses avatars : variations ou mutations ?

Ces tables sont complétées par deux panneaux :

  • Panneau 1 : Louise, figure(s) de la cécité
  • Panneau 2 : Projection de Orphans of the Storm de David W. Griffith (1921) et Two Orphans Vampires (titre original : Les deux orphelines vampires) de Jean Rollin (1997)

Affiche du film Les Deux Orphelines Vampires de Jean Rollin

Il y a également un coin lecture avec une sélection de livres de la BLSH pour prolonger l'exposition.
A noter aussi la présence de codes QR qui prolongent l'exposition sur le web.

Pour avoir vu quelques unes des pièces exposées, ces "variations" offrent un vrai voyage dans le temps et à travers différents continents, d'un mélodrame aux cartes postales...
Mais, pour en revenir au sujet central de ce blog, c'est aussi l'occasion de voir comment la cécité, en particulier celle d'une jeune fille, est traitée à travers le temps (il s'écoule un bon siècle entre la première du mélodrame et Les deux orphelines vampires) et dans divers contextes culturels.

Cécité, Infirmité, Féminité

Ce titre reprend une communication de Bérengère Levet, que l'on peut trouver en annexe ou sur Savoirs des Femmes, qui présente le roman d'Adolphe d'Ennery à la lumière des Disability Studies.
Cet article se penche sur "l'état des savoirs sur la cécité dans la période fin de siècle", sur "les préjugés traditionnels relatifs à la cécité, et comment ceux-ci s'articulent à la question de la féminité" pour "entériner l'incompatibilité que la société élève entre cécité et féminité."

On pourra aussi se (re)plonger dans la lecture du roman de Lucien Descaves initialement publié en 1894, ''les Emmurés'' pour avoir aussi un portrait peu réjouissant des femmes aveugles.

Si vous êtes à Montréal, n'hésitez pas à aller voir cette exposition. Il y a des visites guidées les jeudi 21 et 28 septembre 2017 à 11h45 (durée : 45 mn).
Pour les moins chanceux, (re)lire le roman, voir l'une des multiples versions cinématographiques des Deux Orphelines et rêver à un portrait de jeune fille (ou femme) aveugle plus contemporain.
On pourra vous souffler :

vendredi 1 septembre 2017

Vues Interieures - Trois ans d'existence et autant de decouvertes

Ça commence par un billet pour des coups de cœur et ça continue trois ans après. Le blog Vues Intérieures fête son troisième anniversaire!
Et cette troisième année a été l'occasion de faire des rencontres fantastiques, tel que nous l'avions espéré en conclusion du billet du deuxième anniversaire.
Difficile de faire un tri parmi les billets publiés, plus de cent depuis le début de cette aventure. Il y a évidemment les "classiques" avec le cinéma, la littérature et l'accessibilité culturelle, mais parmi les "innovations" de l'année, une incursion timide mais nécessaire dans la poésie avec deux poèmes de Lynn Manning extraits d'une oeuvre théâtrale, et une ouverture formidable sur le théâtre de Chicago, autant en matière d'accessibilité culturelle, Chicago - Théâtres et Accessibilité que de la découverte d'un Storefront theatre, Le Gift Theatre dont nous avions parlé précédemment en faisant le portrait de Jay Worthington, comédien malvoyant membre de la troupe. Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du théâtre a bien voulu revenir sur ses quinze ans d'existence et nous raconter comment et pourquoi il avait créé ce qui, au départ, était une troupe, pour devenir ensuite, aussi un lieu.

Rencontres

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)

A vrai dire, nous suivions depuis un moment le travail de ce petit théâtre (40 places) parce qu'il a un vrai travail et une vraie réflexion, assez dynamique sur la scène chicacoane, autour de la diversité et de l'inclusion. Et l'accueil que nous ont réservé les membres de la troupe rencontrés lors du voyage à Chicago a été extraordinaire. La rencontre inattendue avec Jay Worthington a permis de discuter de sa carrière au Gift, de son rôle dans la campagne Blind New World, et des difficultés qu'ont les comédiens handicapés pour accéder aux castings et éventuellement décrocher des rôles.
Ces rencontres de personnes ont vraiment marqué cette année écoulée. Mais l'été, qui vit ses derniers jours, nous a également donné l'occasion de rencontrer physiquement, en "vrai", des oeuvres évoquées dans des billets, telle cette sculpture intitulée "Femmes de Caughnawaga" de M.A. de Foy Suzor-Côté, aperçue dans la première scène de Dans les Villes, film québécois de Catherine Martin, avec Robert Lepage interprétant Jean-Luc, grand amateur d'art et aveugle. Ou encore le Jack Pine de Tom Thomson reproduit par Bruce Horak pour son spectacle Assassinating Thomson.

Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa Jack Pine - Tom Thomson - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa













A quelques encablures du Musée des Beaux-Arts, la Galerie d'Art d'Ottawa avait invité Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel" à exposer son art conceptuel autour de la notion d'accessibilité. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

Littérature, cinéma...

Plus classiquement, cette troisième année a permis de continuer d'explorer la littérature jeunesse autour des livres accessibles aux enfants aveugles, malvoyants ainsi qu'à tous les autres, en plongeant avec plaisir dans les ouvrages de l'association Mes Mains en Or :

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

























Mais également à travers des personnages d'adolescentes aveugles, comme Julie dans Super, roman norvégien de Endre Lund Eriksen, ou malvoyants comme Ana dans Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon.
Nous avons aussi rencontré Ava, adolescente atteinte d'une rétinite pigmentaire dans ce premier long métrage de Léa Mysius, présenté à la Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Et pour rester dans le domaine du cinéma, c'est fascinant de voir combien de personnages aveugles peuplent nos grands ou petits écrans, Cécité sur grand écran, et combien peu de rôles sont endossés par des acteurs aveugles ou malvoyants.
Dans les découvertes cinématographiques, citons Wings in the Dark, les Ailes dans l'Ombre, film avec Cary Grant ou le "road movie" allemand Erbsen auf halb 6, sans oublier l'adorable Mimi et Lisa, ensemble de six courts métrages d'animation, accessible dès quatre ans et mettant en scène deux petites filles dont l'une est aveugle.

Louis Braille

De façon amusante et non préméditée, nous avons aussi eu l'occasion de lire deux livres jeunesse, d'époques quasi similaires et de sphères linguistiques différentes, consacrés à la vie de Louis Braille et à son invention encore indispensable aujourd'hui pour permettre aux nouvelles générations d'enfants aveugles d'être éduqués, de savoir lire, écrire. Il s'agit de :

Vous avez noté? Dans les deux cas, la cécité est comparée à la nuit...

Accessibilité culturelle

L'accessibilité culturelle a été évoquée plus haut avec l'accès au théâtre, autant en terme de lieu physique que de l'oeuvre, avec l'accès au contenu. Mais elle est présente en filigrane dans ce blog, comme une évidente nécessité et un droit à la culture pour tous. Durant cette troisième année, le voyage a été une orientation marquée avec notre Escapade londonienne, la lecture de Voyageur de Lesley Beake et la découverte de James Holman, grand voyageur aveugle du XVIIIe siècle. Cela s'est aussi manifesté à travers un article paru dans le Telegraph, quotidien anglais rapportant l'expérience d'un jeune voyageur aveugle qui part régulièrement avec l'agence Traveleyes qui associe voyageur aveugle et voyant et qui a inspiré Voyages, Cécité, Partage et Audiodescription en filigrane.
Pour ne pas complètement oublier le voyage, l'exposition du Musée des Beaux-Arts de la Rochelle, Accrochage n°10 - Voir et ne pas voir a permis de découvrir, réunies dans un même espace, plusieurs façons, techniques, de rendre les peintures, sculptures, accessibles aux visiteurs aveugles et malvoyants.

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique
Transposition tactile de la peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique, Musée des Beaux-Arts de la Rochelle

Hommage

La fin du mois de mai nous a donné l'occasion de rendre hommage à Julien Prunet, jeune journaliste talentueux aveugle disparu il y a quinze ans, et de parler de la création de Lire dans le Noir avec Aurélie Kieffer, journaliste sur France Culture, amie de Julien, et fondatrice de l'association. Parce que nous ne pouvons pas oublier ceux qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui.

Coups de cœur

Pour finir cet inventaire à la Prévert, preuve s'il en faut que la déficience visuelle et la cécité peuvent s'immiscer partout avec talent et audace, deux livres illustrés qui ont été des vrais coups de coeur, l'un sous forme de manga, Nos Yeux Fermés d'Akira Saso, l'autre sous forme d'un livre qui illustre joliment le propos de Simon Boulerice, où il est question de la rencontre de Florence et Léon.

Assez théâtrale et muséale, et d'humeurs vagabondes, avec l'apparition de jolis personnages de fiction, de belles rencontres, cette troisième année donne décidément envie de continuer l'aventure et de creuser certains sujets.

dimanche 9 avril 2017

Cecite, poesie - Deux poemes de Lynn Manning

Aux États Unis, le mois d'avril est le mois de la poésie, #NationalPoetryMonth comme on peut trouver sur Twitter (pour mémoire, vous pouvez également nous suivre @VuesInterieure).

Logo du National Poetry Month (National et Month écrits en noir, Poetry en bleu)

Chicago est encore tout frais en mémoire dont ses incroyables expériences théâtrales et les mots de Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, résonnent encore : "j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les grandes histoires - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques."

Pour célébrer donc ce mois de la poésie, le blog Vues Intérieures a eu envie de présenter deux poèmes illustrant des aspects de la cécité de Lynn Manning, disparu le 3 août 2015, qui ont été publiés dans le International Journal of Inclusive Education, vol.13, no.7, November 2009 dont le titre était The Artful performance of Human Rights : Disability takes on Education, Culture and Politics (La performance artistique des Droits de l'homme : le Handicap s'empare de l'éducation, de la culture et de la politique).

Nous aurons sûrement l'occasion de reparler de Lynn Manning, devenu aveugle à vingt-trois ans après avoir été victime d'un tir dans un bar, qui était aussi, outre champion de judo et médaillé paralympique, comédien et auteur de théâtre. Et qui avait décidé, en 1996, de fonder la Watts Village Theatre Compagny dans le quartier de Watts à Los Angeles. Ce nom vous évoque peut-être quelque chose. Ce quartier, pauvre, situé dans le South Central Los Angeles, historiquement habité majoritairement par des afro-américains, ou africains-américains comme on dit souvent aujourd'hui, a été le théâtre d'affrontements violents, d'émeutes raciales, en 1965 et 1992.

Portrait de Lynn Manning - photo de Christopher Voelker
Lynn Manning - photo de Christopher Voelker

Les traductions proposées sont, comme d'habitude, maison. Si la structure et la ponctuation du poème ont été respectées, ne cherchez pas les rimes, les vers... Ce que Lynn Manning y raconte est fort. Sensualité et Sensorialité dans In the Absence of Light (En l'Absence de Lumière), dure réalité d'un homme noir aveugle dans The Magic Wand (la Baguette magique). Et nous restons ouverts à toute proposition de traduction plus inspirée.

Ces deux poèmes sont extraits de Weights, pièce de théâtre autobiographique dont on peut lire une analyse (en anglais) dans la revue Disability Studies Quaterly vol.24, n°2 (2004). Cette pièce a été jouée à travers les États-Unis (à partir de 2001) mais aussi au Royaume Uni, comme à Londres ou à Edimbourg en 2007 et 2008.
Vous trouverez d'abord le poème original, et, dessous, une tentative de traduction...

In the Absence of Light

What the fingers know
The tongue knows best :
Of lips and cheeks and nose and brow.
It bears little resemblance to where the eyes lie.
Light and shadow,
Color and contrast
Fall away in the absence of light,
Give way to tactile terms :
Firm, round, full,
Silken, moist, muscular.
What the tongue knows
It conceals from the teeth :
Salty, tangy, waxen, warm.
What of the teeth discover
Of nipples and neck,
Inner thighs and baby toes,
Back of knees and ear lobes,
They savor as for the first time,
For this is the first time,
Seeing you this way,
The first time seeing you at all,
Curved and convex,
Quick and hard,
Slow and trembling,
Pleading and demanding,
Vulgar and ethereal,
Drowning my senses,
Consuming my soul.
In the absence of light,
I love myself in you.

En l'Absence de Lumière

Ce que savent les doigts
La langue le sait encore mieux :
Des lèvres et des joues et du nez et du front.
Cela ressemble peu à ce que voient les yeux.
Lumière et ombre,
Couleur et contraste
Disparaissent en l'absence de lumière,
Laissent la place à des termes tactiles :
Ferme, rond, plein,
Soyeux, moite, musclé.
Ce que la langue sait
C'est en cachette des dents :
Salé, acidulé, cireux, chaud.
Ce que les dents découvrent
Des tétons et du cou,
De l'intérieur des cuisses et des orteils de bébé,
De l'arrière des genoux et des lobes d'oreilles
Elles savourent comme si c'était la première fois,
Car c'est la première fois,
Te voir de cette façon,
Te voir la première fois tout court,
Galbée et cambrée,
Prompte et acharnée
Lente et tremblante,
Implorant et exigeant,
Triviale et éthérée,
Noyant mes sens,
Consumant mon âme.
En l'absence de lumière,
Je m'aime
En toi.

The Magic Wand

Quick-change artist extraordinaire,
I whip out my folded cane
And change from Black Man to "blind man"
With a flick in my wrist.
It is a profound metamorphosis -
From God-gifted wizard of round ball
Dominating backboards across America
To God-gifted idiot savant
Pounding out chart busters on a cocked-eyed whim;
From sociopathic gangbanger with death for eyes
To all-seeing soul with saintly spirit;
From rape deranged misogynist
To poor motherless child;
From welfare rich pimp
To disability rich gimp;
And from White Man's burden
To every man's burden.
It is always a profound metamorphosis -
Whether from cursed by man to cursed by God,
Or from scripture condemned to God ordained.
My final form is never of my choosing;
I only view the wand; you are the magician.

La baguette magique

Extraordinaire transformiste,
Je déplie ma canne
Et passe d'un Homme Noir à un "homme aveugle"
D'un simple mouvement de mon poignet.
C'est une profonde métamorphose -
Du génie du ballon rond doté d'un don divin
Dominant les panneaux de basket à travers l'Amérique
A l'idiot savant doté d'un don divin
Bousculant les best-sellers avec une fantaisie de bigleux
Du membre sociopathe d'un gang au regard vide
A une âme qui voit tout avec l'esprit saint.
D'un misogyne que le viol dérange
A un pauvre orphelin sans mère
D'un maquereau qui profite de l'assistance sociale
A un boiteux qui profite du handicap;
Et du fardeau de l'Homme Blanc
A celui de tout un chacun.
C'est toujours une profonde métamorphose -
Mais maudit par l'homme ou par Dieu,
Condamné par un texte sacré ou ordonné par Dieu.
Ma forme finale n'est jamais de mon choix;
Je vois seulement la baguette; tu es le magicien.

Sensorialité, préjugés et stéréotypes

Si En l'Absence de Lumière raconte la première relation sexuelle post cécité, mettant ainsi en valeur tous les autres sens que la vue pour vivre pleinement ce moment, La Baguette magique nous rappelle à nous, Blancs (et autres hommes), comment les préjugés sociétaux enferment les gens dans des stéréotypes.
En devenant aveugle, Lynn Manning passe donc d'un statut d'homme noir(☆) à celui d'un aveugle. Dans les deux cas, celui de quelqu'un en marge de la société, sans avoir rien demandé ni même exprimé quelque chose.

(☆) Pour en savoir plus sur ce "statut d'homme noir" aux États-Unis, on pourra, entre autres, lire les écrits de Ta-Nehisi Coates : Le Grand Combat et Une Colère Noire.
Voici des liens vers quelques critiques :
- Le Grand Combat sur RFI
- Le Grand Combat dans le Temps, journal suisse
- 'Une Colère Noire'' dans Télérama
- Une Colère Noire dans Libération, article qui permet aussi de se remettre dans le contexte américain des violences policières et qui fait écho aussi aux propos de Michael Patrick Thornton (notamment à propos des Raisins de la Colère).

jeudi 30 mars 2017

The Gift Theatre - compagnie et theatre de Chicago

Il y a longtemps que nous avions envie de vous parler du Gift Theatre de Chicago. Gift, comme cadeau, comme don. C'est vraiment de cela dont il est question ici...

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
Nouveau logo du Gift, reprenant toujours une main ouverte tendue

Devise du Gift : Great stories onstage with honesty and simplicity (des histoires intéressantes sur scène avec honnêteté et simplicité)

Il y a longtemps (à l'échelle du blog) que les pièces présentées au ou par le Gift résonnent en nous. Aujourd'hui, nous avons eu l'opportunité de découvrir le lieu physique (voir Chicago - Théâtres et Accessibilité) de ce théâtre de poche (par la taille) plein d'ambition, d'échanger de vive voix (et avec bonheur) avec Jay Worthington et de discuter, via email, avec son co-fondateur et directeur artistique Michael Patrick Thornton des quinze premières années d'existence de ce théâtre hors du commun ainsi que de son futur.

Les origines

Il nous semblait important de demander à Michael Patrick Thornton (MPT), avec sa double casquette de co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, de retracer les événements qui lui semblaient essentiels dans la construction et la vie de la troupe mais aussi du lieu.
MPT : "Pour retracer les moments importants du Gift, il faut commencer au tout début car nous voulions d'abord monter une troupe. Au tout départ, il n'était même pas question de monter des pièces. L'idée originale était de simplement former une troupe et de s'entraîner ensemble parce que j'étais très inspiré par le travail de Jerzy Grotowski (ndlr: père du théâtre pauvre) auquel j'ai été formé à l'Université d'Iowa. Créer une compagnie avec un esprit d'équipe était central et fondateur. Je pense aussi qu'en tant que jeune compagnie nous avons expérimenté, comme beaucoup de théâtres naissant, le fait de louer des espaces de théâtre quand ils étaient disponibles et penser alors aux pièces que nous pourrions jouer dans ces espaces, et nous dire que ce n'était pas la bonne façon de produire des pièces de théâtre.
Alors que c'était une compagnie itinérante, nous avons senti que cela ne correspondait pas à ce qu'était ou voulait être le Gift. Alors, après avoir fonctionné comme cela pendant quatre ans, William Nedved, co-fondateur, et moi-même, nous sommes assis autour de la table de cuisine chez mes parents et avons décidé de mettre la compagnie en veille tant que nous n'aurions pas notre propre espace.
L'aménagement dans notre storefront en 2004 est un moment très important parce que cela a donné une légitimité institutionnelle. A partir de ce moment, il fallait payer le loyer et les factures et la compagnie qui produisait alors des pièces quand des lieux étaient disponibles, est vite devenue celle qui jouait des pièces quand nous le souhaitions.
Après avoir acquis notre propre espace, l'élément majeur a été de rejoindre l' "Actors Equity Association" qui est, aux États-Unis, le syndicat professionnel des acteurs et des régisseurs. Cela a engendré un niveau étourdissant de sérieux institutionnel pour le Gift car cela signifiait que nous payions une assurance santé aux membres de notre troupe ainsi qu'une retraite. Si notre idée était d'être dans une troupe et de prendre soin les uns des autres, alors il fallait le faire de manière aussi concrète que métaphorique.
Quand je suis tombé malade en 2003 (ndlr: Michael Patrick Thornton a subi, coup sur coup, à vingt-quatre ans, deux attaques de la moelle épinière qui l'ont laissé partiellement paralysé, après une lutte acharnée pour réapprendre à parler, à regagner une certaine mobilité), mon assurance de l ' Actors Equity a été un don du ciel, alors pourquoi n'aurais-je pas souhaité que mes plus chers collaborateurs dans le théâtre que j'avais co-fondé, aient les mêmes assurance et opportunités?
Je pense aussi que le lancement de notre programme éducatif pour les jeunes adultes que nous avons appelé GiftED montrera, dans quelques années, qu'il a été un élément important tout comme notre nouveau programme 4802 qui sera assez révolutionnaire autant pour faire du Gift l'un des endroits les plus excitants du monde pour expérimenter de nouvelles pièces qu'un lieu pour les nourrir, les enrichir.
Pour finir, notre festival TEN composé de pièces d'une durée de dix minutes, est aussi un moment important parce qu'il nous oblige, en débutant chaque saison, à retourner à l'esprit originel du Gift, bien avant qu'il ne soit question de budget ou d'expansion, quand il s'agissait simplement de personnes réunies dans une pièce qui aimaient travailler ensemble, qui s'aimaient et qui voulaient dire quelque chose."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
Festival TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Pour en savoir un peu plus sur TEN, lire cet article du Chicago Suntimes ou celui de Perform Ink pour un aperçu du contenu de la dernière édition de janvier 2017.

Le lieu

Situé au nord-ouest de Chicago, à Jefferson Park, le Gift Theatre a été sciemment et volontairement installé dans un quartier peu pourvu en structures culturelles. Chacun des co-fondateurs, Michael Patrick Thornton et William Nedved avaient grandi dans des quartiers similaires, nord-ouest de Chicago pour le premier et nord-ouest de l'Iowa pour le second, et souhaitaient créer un lieu en connection avec le voisinage.
Les photos ci-dessous ont été prises en février 2017. Les vitrines extérieures célèbrent le quinzième anniversaire du Gift, qui a eu lieu l'an dernier. La photo intérieure illustre le décor de la pièce actuellement jouée au Gift, Unseen (dossier de presse en annexe), dont l'histoire se passe essentiellement dans un appartement stambouliote.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

Théâtre de quarante places, le Gift est un Storefront theatre comme une cinquantaine d'autres théâtres à Chicago. Si l'on en croit Jay Worthington (et nous sommes prêts à croire tout ce qu'il dit!), c'est le plus petit et le meilleur storefront theatre de Chicago.
Lorsque nous sommes allés au Gift, la pièce présentée était Unseen et le public était installé sur le côté gauche en entrant dans la salle, les quarante sièges étant disposés en deux rangées. Pour d'autres pièces, comme Good for Otto, le public est installé de chaque côté de la salle ainsi que le décrit l'article du New York Times (en anglais) qui nous apprend, par ailleurs, qu'avant d'être un théâtre, cet espace était un magasin de chaussures.

La troupe du Gift

La dernière recrue de la compagnie (absente du trombinoscope ci-dessous), arrivée courant février 2017, est une figure du théâtre américain depuis le début des années 1970, un auteur de pièces de théâtre, David Rabe, auteur notamment de Good for Otto dont la première a eu lieu au Gift Theatre en 2015 (lire la critique, en anglais, parue dans le Chicago Tribune). Ce qui porte à trente-deux les membres de cette compagnie composée de comédiens, metteurs en scène, dramaturges...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

Nous avons demandé à Michael Patrick Thornton, à la fois comme co-fondateur et directeur artistique, ce qui a fait de la troupe du Gift ce qu'elle est aujourd'hui.
Plus que des pièces produites, il parle de moments qui ont vraiment illustré ce que signifiait être une troupe.
MPT: "Quand on parle du Gift, on parle d'un niveau de courage émotionnel et de vulnérabilité qui semble presque surhumain. Nous avons des membres de la troupe qui sont montés sur scène le soir du jour même où ils avaient enterré leurs parents. Nous avons des membres de la troupe qui ont appris des nouvelles dramatiques concernant la santé de leurs parents juste avant d'entrer sur scène. Nous avons des membres de la troupe qui jouaient dans une pièce qui durait trois heures alors qu'ils combattaient un cancer douloureux. Nous avons un membre de la troupe qui se déplace sur scène avec la grâce d'un danseur et qui est légalement aveugle (ndlr: Jay Worthington!) - chaque entrée sur scène est pour lui un acte de foi. Nous avons des membres de la troupe qui, sous le vernis protecteur du dialogue et du personnage, ont partagé les parties les plus sacrées et intimes de leur coeur avec ces nobles étrangers assis dans le noir - le public - dans l'espoir que, peut-être, en partageant cette pièce ensemble, nous pourrions guérir ensemble."
Pour conclure, il explique que la troupe s'est construite autour de l'amour, d'un esprit pionnier et d'un courage émotionnel qui constituent aujourd'hui des fondations à toute épreuve.

Retour sur "Richard III" et "Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)

Pour fêter sa quinzième saison, le Gift Theatre a présenté un Richard III et un Raisins de la Colère inédits à plus d'un titre. Retour sur ces deux pièces qui en disent long sur le travail du Gift...

Richard III
Nous avons vu plusieurs adaptations de Richard III très récemment mais aucune comme celle présentée par le Gift. Michael Patrick Thornton, qui incarnait ce personnage, a utilisé un exosquelette sur scène.
Interrogé sur l'usage de cet outil dans la dramaturgie, Michael Patrick Thornton a d'abord rappelé qu'il existait actuellement sur la scène théâtrale chicagoane un échange fantastique, fort et vital autour de l'inclusion et la diversité et que cette version de Richard III était une façon de corriger la longue histoire de cette pièce jouée par des acteurs valides.
MPT: "L'Institut de Réadaptation de Chicago, notre mécène, nous a fourni l'équipement et l'entraînement pour montrer ce à quoi pourrait ressembler le handicap dans un futur très proche mais aussi pour illustrer que la plus grande faiblesse de Richard, c'est de croire que lorsqu'il se déplacera comme les autres, alors ceux-ci le percevront différemment, le respecteront et l'aimeront."
Pour voir la préparation physique de Michael Patrick Thornton, l'usage de l'exosquelette à des fins de mise en scène pour illustrer le caractère de Richard III, voir la vidéo et lire l'article paru dans le Daily Herald (en anglais) qui sont très éclairants.
Richard III a été joué au Garage du Steppenwolf. A lire, en anglais, une critique de la pièce parue également au Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
De gauche à droite, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)
Classique de John Steinbeck et de la littérature américaine, classique aussi du cinéma dans la version de John Ford avec Henri Fonda, la version présentée au Gift Theatre, dans l'adaptation de Frank Galati (jouée initialement au Steppenwolf en 1988), est également inédite dans la mise en scène d'Erica Weiss qui choisit une famille mixte dont l'oncle John est aveugle. Mais cela n'est pas le fruit du hasard.
Interrogé à ce sujet, Michael Patrick Thornton dit que lorsqu'il a relu les Raisins de la Colère, plus d'un an avant l'annonce de la saison, cela lui semblait si opportun.
MPT: "J'avais dans ma tête l'image d'un Raisins de la Colère différent de tout ce que nous avions vu jusqu'à présent avec un respect pour la diversité. Et le dialogue des années 40 autour de la lutte de nos frères et soeurs les plus pauvres, et leurs affrontements avec les autorités semblait oh combien pertinent en tant que citoyen de Chicago. Mais, tout comme l'usage de l'exosquelette dans Richard III, ces considérations doivent être soigneusement réfléchies surtout quand vous considérez que le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs. Alors la décision de programmer une production comme les Raisins de la Colère devait s'appuyer autant sur des préoccupations artistiques authentiques en lien avec la société américaine qu'avec la vie intérieure et les manques des personnages. Sinon, c'est juste caresser dans le sens du poil. Sinon, c'est juste du n'importe quoi. Alors on a fait des recherches et un auteur s'est penché sur la réalité des familles en Oklahoma dans le Dust Bowl et nous avons trouvé qu'il y avait de solides raisons historiques pour avoir une famille Joad telle que nous l'avons présentée."
Jay Worthington, qui interprétait le personnage de l'oncle John, dit aussi que, comme celui-ci est alcoolique et qu'il produit son propre alcool (de contrebande), il était tout à fait plausible qu'il soit devenu aveugle. Par ailleurs, il y avait aussi la volonté de la metteure en scène, Erica Weiss, de parler de tous les opprimés, et de montrer qu'une personne aveugle est capable de faire des choses (Jay Worthington, légalement aveugle dans la "vraie vie", avait les yeux clos pendant toute la durée de la pièce et se déplaçait ainsi, y compris pour escalader l'échelle et marcher sur la plateforme située à trois mètres du sol sans rambarde).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
Sur la photo ci-dessus, de gauche à droite, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo de Claire Demos)

Cette version des Raisins de la Colère a été plébiscitée par la presse. Voici quelques liens vers des articles en anglais:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Orientation et futur

Invité à jeter un oeil sur les quinze années passées et à imaginer le futur, Michael Patrick Thornton a une vision très claire.
MPT: "depuis seize ans, le Gift s'est attaché à raconter des histoires intéressantes avec honnêteté et simplicité et, alors que je me battrais jusqu'au bout pour défendre chacune des pièces que nous avons produites et les raisons pour lesquelles nous les avons produites, il s'avère que jusqu'à récemment, ces histoires ont été présentées d'une perspective par défaut, qui est le point de vue blanc. C'est un tort. Et j'en suis le responsable. J'avais tort. Et alors que nous continuerons à raconter des histoires intéressantes, j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les histoires "intéressantes " - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques.
Le Gift n'a pas envie de rester un Storefront Theatre éternellement. Nos buts sont de devenir la prochaine grande compagnie américaine et d'être l'un des meilleurs endroits de la planète pour de nouvelles pièces.
Les quinze premières années nous ont enseigné ce que le Gift est, n'est pas et - le plus important - devrait être.
Les quinze prochaines années se passeront à définir cela en pierre et en bois, en chair et en os, encre et papier, corps et sang."

Pour notre modeste part, nous continuerons à scruter le travail du Gift et des membres de sa troupe. Avec l'espoir et l'envie de retourner les voir. Voir Jay Worthington et Michael Patrick Thornton sur scène ou dans un rôle de metteur en scène. Voir comment un "petit" théâtre se fait une place parmi les grands à coup de talents, de choix artistiques assumés et réfléchis et d'humanité...

dimanche 12 mars 2017

Chicago - Theatres et Accessibilite

Nos pas nous ont récemment emmenés à Chicago, surnommée aussi "Windy City" (cité venteuse), située sur les bords du lac Michigan, dans l'état d'Illinois aux États-Unis.

Enseigne illuminée du Chicago Theatre - Chicago

Si Chicago est connue pour ses gratte-ciel, Al Capone, ou son blues, elle est aussi très réputée pour sa scène théâtrale, également capitale de l'improvisation, avec, par exemple, le théâtre Second City qui a vu débuter Dan Akroyd, Bill Murray ou Alan Arkin, pour n'en citer que quelques uns. En théâtre contemporain, elle fait jeu égal avec New York. Et c'est sur cette spécialité là que nous allons nous concentrer.
Non pour nous improviser critiques de théâtre (c'est vrai, nous l'avons déjà fait une fois pour l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de Libres sont les papillons), mais pour regarder de plus près ce que proposent les théâtres en matière d'accessibilité physique et culturelle.

Chicago compte autour de deux-cent troupes de théâtre. Et l'autre spécificité de Chicago, en matière théâtrale, c'est ce qu'on appelle les Storefront Theatres. Il s'agit de petits théâtres qui s'installent dans des espaces situés en rez-de-chaussée d'immeubles, qui auraient pu être des commerces ou des bureaux. Selon Jay Worthington, membre de la troupe du magnifique Gift Theatre, l'un de ces Storefront Theatres, avec qui nous avons eu le grand bonheur de discuter, ils seraient une cinquantaine.

Devanture du Gift Theatre - Chicago
Ci-dessus, devanture du Gift Theatre avec sa vitrine aux couleurs de la quinzième saison

Accessibilité culturelle

Notre séjour chicagoan nous a permis de "tester" plusieurs théâtres, de tailles différentes, et d'être étonnés de voir tout ce qui existait, était proposé, pour rendre le théâtre accessible à tous, accessibilité des lieux mais aussi des contenus.

Capture d'écran du Goodman Theatre pour la page accessibilité
Exemple ci-dessus : page consacrée à l'accessibilité sur le site du Goodman Theatre qui nous renvoie ensuite sur différents dispositifs adaptés aux spectateurs malvoyants ou aveugles, aux représentations en ASL (American Sign Language, langue des signes américaine) ou avec du sous-titrage, ou encore à l'accessibilité physique des lieux

Nous avons déjà évoqué ici l'existence de l'ADA (Americans with Disabilities Act) qui date de 1990 qui interdit les discriminations liées au handicap. Les théâtres que nous avons visités sont des constructions récentes, et donc physiquement accessibles (entrées de plain-pied et présence d'ascenseurs). Quant au Gift Theatre, installé dans un bâtiment plus ancien, il est de plain-pied avec le trottoir, et malgré sa superficie restreinte, est équipé de toilettes accessibles. A propos de toilettes, présence remarquée et saluée de toilettes non genrées. Rassurez-vous, pour ceux, celles, que ça mettrait mal à l'aise, les théâtres qui pratiquent cela (nous l'avons vu au Goodman Theatre et au Steppenwolf) ont gardé aussi des toilettes pour les hommes et des toilettes pour les femmes. Lors de notre séjour chicagoan, nous avons aussi rencontré plusieurs "family rooms" à disposition dans les sanitaires.

Ceci étant dit, revenons à la partie "accès au contenu". Aller au théâtre pour se faire raconter une histoire, apprécier la performance des acteurs, apprécier une mise en scène nécessite parfois des "petits" arrangements qui facilitent grandement la "dégustation" de ce moment unique.
Et cela commence avec l'achat du billet.
Ayant réservé nos places avant de partir, nous l'avons fait en ligne et avons été surpris (et ravis!) de constater qu'il était souvent possible de choisir sa place en fonction de ses besoins particuliers (évidemment, dans la limite des places disponibles).

Site du [Steppenwolf
Exemple ci-dessus du site du Steppenwolf : Infos pratiques et multiples façons de réserver ses places pour assister à une séance offrant des dispositifs accessibles, telle une séance en audiodescription ou avec interprète en ASL.

Au Chicago Shakespeare Theatre, il y a aussi la possibilité de payer un billet pour deux pour les gens qui souhaitent être accompagnés (sur justificatif), pratique que nous avions déjà évoquée dans le billet consacré à l'accessibilité du Festival de Glastonbury.
Concernant les dispositifs facilitant l'accessibilité des spectateurs aveugles ou malvoyants, on trouve aussi des informations sur les endroits où les chiens-guides pourront se dégourdir les pattes avant ou après la représentation. C'est un détail mais en accessibilité, c'est le détail qui compte.

Le jour J, il y a des programmes en gros caractères et en braille disponibles à l'accueil, comme, ci-dessous, au Goodman Theatre, avec cette version en braille abrégé pour Oncle Vanya, adapté par Annie Baker. Certes, pas question de le ramener chez soi, mais cela permet de connaître la distribution, l'équipe technique, bref, tout ce que l'on trouve habituellement dans un programme.

Détail de la couverture du programme d'Uncle Vanya en braille

Au Gift Theatre, plus modeste en taille et en moyens, rien d'écrit sur le site mais une équipe à l'écoute qui se met à votre portée pour vous permettre là aussi de profiter au mieux de votre expérience théâtrale. Et dans un théâtre de quarante places, dont la largeur de la pièce doit frôler les six mètres, c'est une expérience unique et fantastique. Avant le début de la représentation, nous avons pu discuter avec les actrices : contexte, histoire, décors, personnages, costumes, accents, voix... Autant de précieuses informations permettant de suivre le déroulé de l'histoire, surtout quand chaque actrice interprète plusieurs personnages et que le décor nous transporte de l'intérieur d'un appartement à plusieurs lieux extérieurs, en temps présent et en flashbacks.

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017
Ci-dessus, salle du Gift Theatre avec les décors d'"Unseen", février 2017

Un mot sur les pièces et la distribution

Allez, avouez, nous vous avons mis l'eau à la bouche. Alors en voici un peu plus sur les pièces (re)découvertes à Chicago.
Nos expériences théâtrales à Chicago ont été vraiment intéressantes. Elles nous ont permis de rentrer dans des théâtres nationalement très réputés, tels le Goodman Theatre et le Steppenwolf. Nous aurions bien ajouté le Lookingglass Theatre à la liste mais il n'y avait pas de pièces en cours lors de notre séjour.

Programmes des pièces de théâtre vues à Chicago

Nous avons eu l'occasion de visiter le Chicago Shakespeare Theatre pour voir une version, certes abrégée, mais pétillante et dynamique de Romeo & Juliet, où Marti Lyons, par ailleurs membre de la troupe du Gift Theatre, a décidé d'avoir une distribution où deux rôles habituellement masculins sont tenus par des jeunes femmes, où Juliet et sa mère sont jouées par des actrices noires. Voici le visage de la diversité... devant un public de jeunes collégiens. Et cela fait sacrément du bien de voir les choses bouger!
Distribution : Tim Decker, Brian Grey, Emma Ladji, Elizabeth Laidlaw, Andrea San Miguel, Lily Mojekwu, Sam Pearson, Cage Sebastian, Andrew L. Saenz, Nate Santana, Peter Sipla, Demetrios Troy, Karen Janes Woditsch
Résumé : À Vérone, en Italie, les familles Montaigu et Capulet sont depuis toujours divisées par la haine. Leurs enfants, Roméo et Juliette, tombent amoureux, mais les deux familles se portent une haine sans égale l'une envers l'autre, ce qui rendra l'amour de nos deux héros impossible et qui leur vaudra la vie.

Roméo discute avec Juliette, sur son balcon - Chicago Shakespeare Theatre
Romeo (Nate Santana) et Juliette (Emma Ladji), photo Liz Lauren

Au Steppenwolf, c'est une pièce de Young Jean Lee, qui signe aussi la mise en scène, Straight White Men, soit "Hommes blancs hétéro(sexuel)s, que nous avons vue.
Distribution : Alan Wilder, membre de la troupe du Steppenwolf, Madison Dirks, Ryan Hallahan, Elliott Jenetopulos, Syd Germaine, Brian Slaten.
Résumé : " A l'approche des fêtes de Noël, Ed, veuf, rassemble ses trois grands fils dans la maison familiale. On fait des jeux. On commande de la nourriture chinoise, et les farces entre frères et les échanges verbaux les distraient d'une issue qui menace de gâcher les festivités : quand l'identité personnelle est essentielle et que le privilège est un problème, que font alors les hommes blancs hétérosexuels?"

Straight White Men, production du Steppenwolf
Ed (Alan Wilder), à gauche, avec ses fils, Jake (Madison Dirks), Drew (Ryan Hallahan) et Matt (Brian Slaten)

Au Goodman Theatre, c'est une version adaptée par Annie Baker de Oncle Vanya que nous avons pu voir. Elle souhaitait "créer une version qui sonne à nos oreilles contemporaines américaines de la même façon qu'elle sonnait aux oreilles russes durant les premières productions de la pièce". Mise en scène de Robert Falls.
Distribution : David Darlow, Kristen Bush, Caroline Neff, Marylin Dodds Frank, Tim Hopper, Marton Csokas, Larry Neumann Jr., Mary Ann Thebus, membre de la troupe du Gift, Alžan Pelesić, Olexiy Kryvych.
Résumé : Sonia et son oncle Vanya s’occupent depuis des années du domaine familial. Quand le père annonce sa décision de le vendre, les nœuds des relations humaines se dénouent au sein de la petite communauté qui y est réunie. 

Uncle Vanya, adapté par Annie Baker, mise en scène par Robert Falls
Photo de la production Uncle Vanya
David Darlow (Serbryakov), Kristen Bush (Yelena), Tim Hopper (Vanya), Marilyn Dodds Frank (Maria), Larry Neumann Jr. (Telegin), Caroline Neff (Sonya) and Mary Ann Thebus (Marina)

Au Gift, c'est la première mondiale d' Unseen de la dramaturge Mona Mansour que nous avons vue.
Distribution : Brittany Burch, Alexandra Main, toutes deux membres de la troupe, Ashley Agbay, artiste invitée, interprétant sept personnages féminins dans une mise en scène de Maureen Payne-Hahner, également membre de la troupe du Gift...
Résumé : "Mia, photographe de guerre, se réveille dans l'appartement stambouliote de son actuelle, ex, petite - amie après avoir été trouvée inconsciente sur le lieu d'un massacre qu'elle était en train de photographier. Mia ne se rappelle même pas avoir été là-bas, mais elle a envoyé des photos de l'endroit plusieurs heures avant d'avoir été trouvée. Les deux femmes font le point sur leur situation quand débarque de Californie la mère bien pensante de Mia, essayant d'aider à découvrir ce qui est arrivé à sa fille."

Unseen - Mia en train de photographier, portrait de face
Brittany Burch dans le rôle de Mia, appareil photo en main, prête à prendre une photo

Pour momentanément conclure

Revoir des classiques (Romeo & Juliet, Oncle Vanya) dépoussiérés mais respectés, découvrir de nouvelles pièces (Straight White Men, Unseen), regarder les Américains s'auto-observer ou les voir agir à l'étranger dans d'autres contextes culturels, a été une fantastique expérience.
Voir le bouillonnement de la scène théâtrale chicagoane a été une vraie révélation.
La rencontre avec l'équipe du Gift Theatre, possible grâce à John Gawlik, l'administrateur du théâtre, a été un moment formidable. Nous reparlerons de ce théâtre qui a fêté sa quinzième saison l'an dernier et dont la saison actuelle présente trois pièces écrites par des femmes.

Que cela ne nous empêche pas de penser au contexte actuel du pays. Et comptons sur ces artistes pour nous ouvrir les yeux et l'esprit...
Que ceux qui s'intéressent au théâtre (américain) aillent faire un tour sur le site de la revue American Theatre.

Et cela nous donne aussi forcément des envies de voir ces propositions accessibles se généraliser sur nos scènes, dans nos théâtres. Bien sûr, il existe aussi des choses chez nous. L'audiodescription s'est, sinon généralisée, développée dans nombre de théâtres. Nous avons aussi parlé ici des Souffleurs d'images qui offrent une alternative intéressante à l'audiodescription. Mais il faudrait peut-être faire des efforts sur la communication, en particulier quand cela concerne l'accessibilité. Nous l'avions déjà souligné dans notre billet consacré aux Eurockéennes.
Dans tous les cas, il s'agit de spectacles vivants qui offrent des moments inoubliables, intenses, porteurs de réflexion. Faisons en sorte qu'ils soient accessibles au plus grand nombre.

vendredi 30 décembre 2016

Bruce Horak - artiste pluridisciplinaire

Bruce Horak, artiste canadien né le 5 août 1974, est à la fois comédien, auteur, musicien, metteur en scène, et peintre...
Il est aussi légalement aveugle. Il a perdu 90% de sa vision dans sa prime enfance à la suite d'un rétinoblastome bilatéral (vous trouverez un livret informatif co-réalisé par Rétinostop et l'Institut Curie en annexe). Il lui reste aujourd'hui 9% de vision dans l'oeil gauche. Son champ visuel est très restreint et morcelé, il a également une cataracte.
Dans un article paru en mars 2013, voici comment il décrit sa vision:
"As a result of a childhood cancer (bi-lateral retinoblastoma) I am Legally Blind. Technically, this means that I have less than 10% of "normal" vision; Imagine looking at the world with one eye, through a drinking-straw, through a glass of dust-filled water which is stirred up whenever your gaze shifts."
("A la suite d'un cancer dans mon enfance (rétinoblastome bilatéral) je suis légalement aveugle. Techniquement, cela signifie que j'ai moins de 10% de vision "normale"; Imaginez regarder le monde avec un oeil, à travers une paille, à travers un verre rempli d'une eau pleine de poussières qui bouge à chaque fois que le regard se pose quelque part.")

Bruce Horak - photo en noir et blanc

Bruce Horak, peintre

Bruce Horak a commencé à peindre en 2011 pour tenter de représenter comment il voyait. Comme toutes les personnes malvoyantes (on pourra relire le billet sur Jay Worthington), on lui a souvent posé cette question : que vois-tu? Comment vois-tu?
Il a commencé par peindre des portraits de petit format de personnes qu'il rencontrait puis il en a fait une exposition intitulée How do I see?.
Toujours dans ce même article, il explique comment il peint ces portraits:
"The colors used in these portraits are inspired by the halo or aura that I see around people and objects, which is perhaps a result of my extreme light-sensitivity or astigmatism. I use the color of the aura as a base-tone for the painting and then work from the darkest point to the lightest. My tunnel-vision forces me to work in very small sections, and it will often be well into the work before I sit far enough back to see the entire canvass at once.  I prefer to work from a live model as the colors are much more vivid and dynamic and I have noticed that they will change depending on background, mood, location and will often shift during a sitting which is a wonderful challenge to try and capture."
("Les couleurs utilisées dans ces portraits sont inspirées par le halo ou l'aura que je perçois autour des gens et des objets, ce qui est peut-être dû à mon extrême sensibilité à la lumière ou à mon astigmatisme. J'utilise la couleur de l'aura comme couleur de base pour la peinture et je travaille ensuite du point le plus foncé au point le plus clair. Ma vision en tunnel m'oblige à travailler petite section par petite section, et, souvent, ce n'est que lorsque le travail est bien entamé que je prends assez de recul pour voir la toile en entier.
Je préfère travailler avec un modèle vivant car les couleurs sont beaucoup plus chatoyantes et dynamiques et je me suis aperçu qu'elles changeaient en fonction du contexte, de l'humeur, de l'endroit et qu'elles se modifiaient aussi durant la pose, ce qui est un défi fantastique à relever et à saisir.")

On peut voir ci-dessous des exemples de ces portraits

série de portraits réalisés par Bruce Horak

Mais Bruce Horak ne peint pas que des portraits. Il peint beaucoup de paysages dont on peut voir des exemples sur son site.
Dans son blog, il raconte comment la technologie l'aide. Ainsi dans le billet publié le 19 janvier 2015, intitulé "Technology and the Visually Impaired" ("La technologie et les déficients visuels"), en réponse à un commentaire disant "I thought you were blind? I couldn’t see this much detail and beauty if I was meditating on it" ("Je croyais que vous étiez aveugle? Je ne pourrais pas voir tous ces détails et cette beauté si je méditais là-dessus"), il explique comment il s'aide de son Ipad. Il a la photo sur l'écran et il peut très facilement zoomer pour obtenir n'importe quel détail de l'image. En utilisant des toiles plus grandes, il peut aussi s'approcher plus près de l'image. Ceci dit, ce commentaire en dit aussi beaucoup sur le fait que pour beaucoup de gens, être aveugle (ou légalement aveugle) signifie ne rien voir.

Pour compléter ce paragraphe, il y a deux vidéos que je vous recommande chaudement. Elles sont en anglais.
Cette interview a été réalisée durant l'été 2014 alors que Bruce Horak participait à une exposition avec d'autres artistes déficients visuels. Elle permet de comprendre comment il s'est mis à peindre et ce que cela lui a apporté: https://youtu.be/txjldPL6ThE (lien à copier)
Pour comprendre comment il peint, cette interview est aussi passionnante: https://youtu.be/sOIIysKpxCA (lien à copier)

Assassinating Thomson

C'est son spectacle Assassinating Thomson créé en 2013 et qui s'est encore joué l'été dernier, qui m'a fait découvrir cet artiste. Fidèle lect(eur)(rice), vous savez combien le Canada me tient à coeur, tout comme la culture...
Au Canada, lorsque l'on parle de peinture, on parle forcément du Groupe des Sept formé en 1920 par des artistes se disant résolument modernes et qui a, notamment, contribué à donner une dimension iconographique au paysage canadien.
Ce spectacle est une alchimie entre récit autobiographique et histoire de l'art. Combinez Tom Thomson, peintre canadien qui a fait partie des artistes qui ont fondé le Groupe des Sept après sa mort dans des circonstances autant tragiques que mystérieuses, et l'histoire personnelle de Bruce Horak. Ajoutez à cela que, pendant la durée de chaque représentation, Bruce Horak peint son audience et vend ensuite le tableau après une sorte de mise aux enchères.
Pour une idée un peu plus précise, ou moins vague, de ce que cela donne, allez voir la vidéo de promotion du spectacle.
Dans l'histoire personnelle de Bruce Horak, il y a ces 9% de vision que son père a réussi à lui sauvegarder en insistant auprès des médecins pour qu'ils essaient de sauver l'oeil gauche. En hommage à son père disparu il y a quelques années et qui lui a appris à dessiner, à peindre, il préfère célébrer les 9% de vision qui lui restent plutôt que pleurer les 91% perdus.

En mars 2017, à l'invitation d'un théâtre de Calgary, le Inside Out Theatre, Bruce Horak a joué Assassinating Thomson au Glenbow Museum, devant des "vraies" toiles de maîtres canadiens. A cette occasion, voici une courte interview sur Global News qui nous apprend pourquoi Bruce Horak est devenu comédien, comment il s'est mis à peindre et comment cela a abouti à la création de Assassinating Thomson.

Vous trouverez une ressemblance certaine des arbres peints ci-dessous et ceci n'est pas une coïncidence. A gauche, l'affiche du spectacle présenté au Thousand Islands Playhouse durant l'été 2016, soit quasiment dans le lieu où Tom Thomson a été retrouvé mort; à droite, la peinture de Tom Thomson intitulée The Jack Pine (1916-17) que l'on peut voir à la National Gallery of Canada à Ottawa.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

The Jack Pine - Tom Thomson - National Gallery of Canada - Ottawa






Pour momentanément conclure

Nous n'avons évoqué ici que le côté peintre de Bruce Horak et son spectacle Assassinating Thomson. Mais ses compétences et sa carrière sont bien plus étoffées. En cette fin d'année, il a participé à la création de l'ambiance sonore d'une pièce jouée à Calgary et à la création d'un autre spectacle joué à Ottawa.
Si vous avez envie de suivre les aventures humaines et artistiques de Bruce Horak, je vous recommande vivement sa "newsletter" mensuelle à laquelle vous pouvez vous abonner en bas de cette page. C'est en anglais mais il vous racontera, entre autre, sa vie d'artiste légalement aveugle.
Vous pourrez également voir les peintures ou dessins qu'il publie régulièrement.

jeudi 1 septembre 2016

Le blog Vues Intérieures souffle ses deux bougies - retour sur cette deuxième année d'existence

Comme le temps passe vite! Le blog Vues Intérieures fête déjà ses deux ans...
Profitons donc de l'occasion pour revenir sur cette deuxième année où les découvertes se sont enchaînées.
Si la première année avait été l'occasion de parler d'artistes, d'auteurs et d'oeuvres qui me tenaient à coeur, cette deuxième année a été l'occasion d'explorer la littérature jeunesse, de découvrir des artistes (américains) trentenaires traçant leur chemin, ou encore de plonger dans quelques ouvrages essentiels considérant le thème de ce blog : cécité et déficience visuelle dans la culture.

L'exploration de la littérature jeunesse a provoqué un vrai coup de coeur : Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui qui nous raconte l'histoire d'Eliott, malvoyant, atteint d'une rétinite pigmentaire, et de sa belle amitié avec Espérance. Ou encore, en littérature pour adolescent(e)s, la découverte de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom qui nous présente Parker, lycéenne aveugle et adepte de la course...

Couverture de Fort comme Ulysse

La cécité, plus fantasmée que documentée, a inspiré nombre d'auteurs et d'illustrateurs autour de la perception des couleurs, voir plusieurs exemples dans ce billet ou découvrir le très beau De quelle couleur est le vent? d'Anne Herbauts.

La malvoyance est très peu traitée dans la fiction littéraire. Par contre, elle est abordée de façon plus personnelle dans des ouvrages parlant de soi, avec ce regard acéré comme ont pu le faire Georgina Kleege dans Sight Unseen ou John Hull dans Touching the Rock - An Experience of Blindness.
N'oublions pas non plus le livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil, qui nous raconte sa découverte de Montréal, en sons et en odeurs, en sensations et en rencontres.

Le regard souvent tourné vers l'Amérique du Nord, l'intérêt pour la musique, le théâtre, le cinéma, ont permis de belles découvertes : Casey Harris, claviériste des X Ambassadors, groupe originaire de l'Etat de New York aujourd'hui basé à Los Angeles, Jay Worthington, comédien basé à Chicago, notamment membre du Gift Theatre, et qui est apparu dans un des spots de la campagne Blind New World parrainée par la Perkins School for the Blind, qui veut changer le regard que la société porte sur les personnes aveugles, ou encore Blake Stadnik, comédien, chanteur et danseur de claquettes, basé à New York et dont les divers talents font merveille dans les comédies musicales. Ou encore un très chouette documentaire, Keep On Keepin'On, réalisé par l'australien Alan Hicks, mettant en scène, sur fond de jazz, la belle amitié de Clark Terry, légende de la trompette, et passeur infatigable de passion et d'amour pour la musique, avec Justin Kauflin, jeune pianiste aveugle, que l'on suivra sur cinq ans, et qui donnera l'occasion à Justin Kauflin de rencontrer Quincy Jones qui le prendra finalement sous son aile.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016 Portrait de Jay Worthington Portrait de Blake Stadnik

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On



Ce printemps 2016 a permis également de rendre hommage au grand guitariste canadien que fut Jeff Healey, qui aurait eu cinquante ans en mars dernier. Mondialement connu avec le morceau See the Light, nom éponyme du premier album du Jeff Healey Band, Jeff, qui jouait de la guitare posée à plat sur ses genoux, était également un collectionneur de vinyls des années 1920 et 1930, et fan de jazz. Il a d'ailleurs enregistré plusieurs albums de reprises de classiques du jazz de ces années-là, à la guitare, mais aussi au chant et à la trompette.

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

L'accessibilité culturelle est aussi un sujet qui a toute sa place dans ce blog.
A travers le travail de la compagnie Les Singuliers Associés pour le spectacle vivant, ou l'accueil du public handicapé sur des festivals comme Les Eurockéennes de Belfort ou Glastonbury en Angleterre, on s'aperçoit que les choses bougent, même si tout est loin d'être parfait.
Et de voir ces jeunes artistes tracer leur route, pas toujours facile, et montrer le chemin aux futures générations, en leur disant que tout est possible pour peu qu'on travaille fort à ses rêves et qu'il ne faut ni écouter ni croire ceux qui vous disent que vous ne pouvez pas faire ceci ou cela à cause de votre déficience visuelle est une vraie raison de croire en l'avenir.
A travers ces rencontres, ces découvertes, ces façons de voir, que de richesses aperçues!
Un regret tout de même : où est cette même génération d'artistes français? L'ADA (Americans with Disabilities Act) a fêté ses vingt-cinq ans. En France, la loi de 2005 a une dizaine d'années d'existence. Faudra-t-il encore attendre dix ans pour voir les premiers effets? Mais d'ici-là, y aura - t - il encore des enfants déficients visuels dans nos conservatoires? Y aura-t-il encore des professionnels capables de leur enseigner le braille musical ou de leur adapter des partitions en gros caractères (passer du format A4 au format A3 au photocopieur n'est souvent d'aucune utilité)?

Gageons cependant que la troisième année sera remplie de belles découvertes, de rencontres étonnantes, d'oeuvres épatantes. Le talent est là. Il suffit juste de lui laisser la place d'éclore. Sortons des sentiers battus et fuyons ces étiquettes et ces préjugés qui nous étouffent.

mercredi 6 juillet 2016

Blake Stadnik - comedien chanteur et danseur de claquettes

Vous aimez les comédies musicales? Non? Vous aimez les films de Fred Astaire? Non?
Dommage, parce que j'ai envie de vous parler de Blake Stadnik qui joue actuellement le rôle de Billy Lawlor dans "Quarante-deuxième rue" ou "42nd Street", comédie musicale qui sera d'ailleurs présentée au Théâtre du Châtelet en fin d'année 2016 dans une autre distribution...

Mais revenons à Blake Stadnik, américain, originaire de Pittsburg en Pennsylvanie. Oui, encore un portrait venu d'Outre Atlantique. Blake Stadnik, donc, a vingt - quatre ans, et est légalement aveugle depuis l'âge de sept ans, après lui avoir diagnostiqué, alors qu'il avait six ans, la maladie de Stargardt dont on trouvera également un document explicatif en annexe. Concrètement, cela se traduit par une perte de la vision centrale, une altération de la perception des couleurs, un accommodement difficile de la vision dans les endroits peu éclairés, avec conservation de la vision périphérique permettant des déplacements autonomes, et une vision estimée entre 1/10ème et 1/20ème.

Portrait de Blake Stadnik

Lorsque le diagnostic est tombé, sa mère l'a inscrit à un cours de danse pour qu'il puisse continuer à faire de l'exercice alors que la pratique de sports se révélait plus délicate. C'est ainsi qu'il s'est découvert une passion pour les claquettes, mais aussi le chant et le théâtre. A dix ans, après avoir vu une représentation du "Fantôme de l'Opéra", autre grand classique de la comédie musicale, il s'est dit que c'est ce qu'il voudrait faire plus tard. Il a donc suivi une formation en arts de la scène au lycée et en théâtre musical à l'Université de Pennsylvanie. Et il enchaîne les rôles dans les comédies musicales depuis.
Si sa participation dans la distribution de "42nd Street" lui permet actuellement de faire une tournée aux États-Unis (New-York, Chicago ou encore Los Angeles), il a déjà joué dans "Les Misérables" ou "Mary Poppins".

Quand on lui demande comment il travaille ses rôles, il explique qu'il peut lire les textes en gros caractères mais qu'il essaie de connaître son texte avant d'arriver aux répétitions car il ne lui est pas possible de "jeter un oeil" sur le texte simultanément aux déplacements. Il explique aussi que sa vision floue ne lui permet d'identifier ses partenaires que par la couleur des costumes, et quand ils sont nombreux à porter les mêmes costumes, c'est un travail d'équipe : tous se placent conformément à la chorégraphie afin qu'il réceptionne la bonne partenaire...
A en juger cette vidéo, cela fonctionne bien.

Dans cet article datant de 2014, Blake Stadnik explique qu'il s'est longtemps posé la question de savoir s'il devait ou non dire qu'il avait un problème de vue lors des auditions. Comme il ne peut pas regarder les gens droit dans les yeux, mais plutôt au-dessus de leurs épaules, il se demande s'ils pensent qu'il est timide ou quelque chose comme ça. Cependant, depuis quelques auditions, il a décidé de parler de sa situation. "Et, depuis, je sens un poids beaucoup moins lourd sur mes épaules" dit-il. (“I felt like a huge weight was lifted off my shoulders,” he says).
De même, il explique que, finalement, c'est grâce à cette déficience visuelle qu'il a découvert sa passion pour les claquettes et pour le théâtre, passion devenue profession aujourd'hui. Cela me fait beaucoup penser à ce texte écrit par Jay Worthington où il explique que sa singularité lui permet aujourd'hui de mener la vie dont il a rêvé. On peut ne pas être d'accord avec les termes qu'il a choisis, néanmoins, l'acceptation de soi facilite l'acceptation des autres, et tant pis si ceux qui font passer les auditions restent bloqués sur leurs préjugés sans voir le talent derrière. Pourtant, même aux États-Unis, la situation est loin d'être idéale pour les comédiens, metteurs en scène ou autres artistes handicapés, mais cela est en train de bouger, comme le montre cette réunion qui a eu lieu en octobre 2015 pour fêter les vingt-cinq ans de l'ADA (Americans with Disabilities Act, disponible en annexe en anglais) qui regroupait des directeurs de théâtre, de casting pour montrer que les artistes de théâtre handicapés sont prêts, partants et capables.

42nd Street - Blake Stadnik dans le rôle de Billy Lawlor

Blake Stadnik parle facilement de sa situation visuelle pour montrer aux enfants, notamment handicapés, qu'il est possible de faire ce qu'ils ont envie de faire et qu'il existe plein de programmes et d'activités qui peuvent les aider.
Très récemment, j'ai entendu dire quelqu'un qu'il ne fallait pas hésiter à pousser des portes entrouvertes. Souhaitons donc voir arriver la nouvelle génération qui sera jugée sur son talent et non ses étiquettes...

mercredi 1 juin 2016

Jay Worthington - comédien

Acteur américain basé à Chicago, Jay Worthington interprète l'un des personnages aveugles dans l'un des deux spots que l'on peut voir dans la campagne Blind New World dont nous avons déjà parlé ici intitulé The get together (la rencontre) où il interprète James, professeur assistant en Astrophysique (à voir, notamment en version audiodécrite, en anglais, sur la page d'accueil de Blind New World).

Portrait de Jay Worthington

S'il s'agit bien d'une fiction, Jay Worthington est, dans la vie, légalement aveugle, étant né avec un albinisme oculaire. Au quotidien, il dit qu'il peut lire les gros caractères, qu'il voit les couleurs et les formes mais que sa perception des détails et de la profondeur est très limitée, qu'il porte des lunettes, que ses yeux sont très sensibles à la lumière et qu'il a un nystagmus (mouvements erratiques, incontrôlés et incontrôlables des yeux). Et, concrètement qu'il ne peut pas conduire. "Enfin, je suppose que je pourrais conduire mais cela serait horriblement dangereux. Alors, je ne dois pas conduire. Au regard de la loi, je ne peux pas conduire" ("In terms of things I concretely can't do? I mean I can't drive a car. Well, I suppose I could drive a car but it would be horribly dangerous. So, I shouldn't drive. Legally I can't drive" dit Jay Worthington dans un article parlant justement de cette campagne d'un genre nouveau, Blind New World, dont le but est de faire tomber les barrières et les préjugés que les voyants peuvent avoir au sujet des personnes aveugles et de montrer aussi que celles-ci peuvent faire beaucoup de choses.

Jay Worthington dit que pour la première fois de sa vie, il participait, presque par curiosité, à une audition qui cherchait spécifiquement des comédiens déficients visuels et que cela était très étonnant ("And I was shocked because in my entire life, I've never seen an audition that was specifically looking for visually disabled actors. So almost out of morbid curiosity I was like I've got to check this out").

Il faut dire que, depuis 2011, Jay Worthington, à la fois acteur et enseignant, fait partie de la troupe du Gift Theatre (qui vient d'ailleurs de présenter une version inédite de Richard III, lire cette critique en anglais), théâtre co-fondé en 1997 par Michael Patrick Thornton et William Nedved dans un quartier de Chicago peu desservi en structures culturelles. Jay Worthington s'apprête à jouer dans une adaptation des Raisins de la Colère (The Grapes of Wrath).

Jay Worthington - Les Raisins de la Colère

En fait, c'est un petit film de quatre minutes qui m'a donné envie de faire ce portrait de Jay Worthington parce qu'il parle à la fois de son enfance, de sa malvoyance qui l'a construit, mais aussi de la façon dont il travaille. On le voit d'abord dans ce qui semble être son logement, lire et apprendre un texte, puis à l'extérieur se déplaçant avec des lunettes de soleil (sans autre aide à la navigation) pour se rendre au Gift Theatre où il explique ensuite la façon dont il travaille, comment il se repère.
La version actuelle de ce blog ne permet pas de faire des liens directs vers des vidéos. "Beyond Sight : What You See is not the Truth" est le titre de ce reportage réalisé par Matthew Kirk et disponible sur Vimeo (https://vimeo.com/152323284).
Vous trouverez donc ci-dessous une transcription (traduite en français), que j'espère la plus fidèle et complète possible.

"On m'a souvent dit "tu ne pourras pas être acteur, jamais, à cause de ta vue. Personne ne t'engagera sur un téléfilm ou un film. Ça serait trop distrayant." A cause de cette condition avec laquelle tu es né, contre laquelle tu ne peux rien, tu ne pourras pas atteindre tes rêves. Quand les gens te répètent ce genre de chose, "tu ne peux pas faire ceci, tu ne peux pas faire cela, je crois qu'il faut les ignorer et mettre les bouchées doubles, travailler encore plus dur. Mais, handicapé ou non, si vous écoutez les gens qui disent ce qu'on peut faire ou pas, peu d'entre nous auraient une raison de se lever chaque matin.
Je suis né prématuré, aveugle, ou quasiment aveugle. (...) Mes yeux ont quelquefois tendance à bouger de façon erratique. C'est très étrange parce que je ne le sens pas. Je ne sais pas quand ça arrive ou pas.
Quand j'allais au collège et au lycée, on m'avait surnommé "Squiggs" parce que mes yeux bougeaient. Quand on vous appelle par ce surnom pendant cinq ou six ans, vous commencez à développer des mécanismes radicaux de défense, et probablement des mécanismes violents de défense. Et c'est ce que j'ai fait. Je me suis beaucoup battu, à coups de poing, de bagarres de ma plus tendre enfance jusqu'au lycée. La défense physique a sûrement été ma première façon de gérer cette malvoyance.
Ce n'est ni être complètement aveugle, ni avoir une vision parfaite. C'est quelque chose entre les deux. Et cela amène beaucoup de gens à cette méprise qui peut se manifester en frustration "comment vois-tu?", "je ne sais pas comment tu interagis avec le monde", mais je ne le sais pas non plus.
Voici la compagnie du Gift Theatre. C'est le plus petit "equity theatre" de Chicago, c'est le meilleur "equity theatre" de Chicago.
C'est difficile de décrire comment je vois, simplement parce que j'ai toujours vu de cette façon.
En fait, je mémorise tout. Ce n'est pas quelque chose que je fais consciemment, mais j'ai l'impression que mon cerveau catalogue et mémorise les lieux et la géographie.
(Sur la scène du Gift Theatre), je sais que lorsque je suis au beau milieu de la scène, il y a trois pas de chaque côté dans ce sens, douze pas jusqu'à la porte et à peu près dix pas jusqu'au piano.
En vieillissant, j'ai beaucoup de difficulté à parler de "handicap" parce que ce soit-disant handicap m'a donné la plus belle des vies dont j'aurais pu rêver. Comment puis je me plaindre? Comment me nommer moi même "handicapé" quand ma vie ressemble à ce qu'elle est. Je ne changerais ma vision pour rien au monde. Vraiment.
Être né comme ça n'est pas une erreur, c'est une bénédiction. Cela m'a peut-être pris vingt - neuf ans pour m'en rendre compte, mais c'est une bénédiction."

Jay Worthington n'est ni le premier ni le seul comédien (légalement) aveugle. Nous avons déjà parlé ici de Bruno Netter et de Melchior Derouet. Il fait cependant partie de la même génération (autour de la trentaine) que Casey Harris et c'est intéressant de voir que s'ils revendiquent d'abord d'être acteur pour le premier, ou musicien pour le second, ils n'hésitent pas à parler de leur condition visuelle. Instiller une fierté à dire "je suis aveugle", c'est aussi ce que souhaite la campagne Blind New World. Voici deux beaux ambassadeurs potentiels, non?

Jay Worthington - Good for Otto

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016

mardi 22 mars 2016

Libres sont les papillons - Theatre - Adaptation E.E. Schmitt

On parlera ici de la version de "Libres sont les papillons" jouée actuellement, et jusqu'au 29 mai 2016, au Théâtre Rive Gauche, dans l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de la pièce de Leonard Gershe. Nous avions déjà parlé sur ce blog de la version film Butterflies are free réalisée par Milton Kelsetas.

Libres sont les Papillons - Affiche de la version présentée au Théâtre Rive Gauche

La pièce originale se passait à New York, le film avait transposé l'histoire à San Francisco en pleine période hippie, Éric-Emmanuel Schmitt la déplace dans le Paris d'aujourd'hui, et plus précisément à Barbès.

Distribution

Julien Dereims joue le rôle de Quentin, jeune homme de vingt ans, musicien, aveugle, qui vient d'emménager dans un studio à Barbès.
Anouchka Delon celui de Julia, sa jeune voisine, fraîchement séparée au bout de six jours de mariage.
Nathalie Roussel joue le rôle de Florence, mère de Quentin, auteure d'une série avec un personnage récurrent, Johnny Ténèbres, jeune garçon aveugle de douze ans ayant des sens exacerbés et combattant les injustices, parfaite mais caricaturale en mère surprotectrice habitant Neuilly.
Guillaume Beyeler apparaît brièvement pour interpréter un metteur en scène très sûr de lui, et physiquement et intellectuellement.

Dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau et donc une adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt.

Résumé de la pièce
N.B.: le résumé présenté ci-dessous est celui que l'on trouve sur le programme distribué par le théâtre.

En apparence, ils sont normaux; en réalité, ils cachent un secret. Quentin, vingt ans, vient de s'installer dans un studio à Paris. Sa voisine, Julia, même âge, libérée et rigolote, a envie d'une aventure avec lui tandis que Florence, la mère protectrice, rôde pour faire revenir son fils à la maison. Tous aiment, mais maladroitement, en se faisant mal... Libres sont les papillons? Une comédie aussi drôle que touchante, un véritable classique contemporain de Broadway adapté dans le Paris d'aujourd'hui par Éric-Emmanuel Schmitt.

Contexte

En ce vendredi soir, le public est relativement âgé, ce qui est dommage au vu de l'âge des personnages sur scène et du sujet de la pièce. A un moment ou à un autre de la vie, nous sommes tous concernés par cet envol du nid familial.
Amusant clin d'oeil aussi d'aller voir cette pièce le jour où Netflix sort la saison 2 de Daredevil quand Florence parle du personnage qu'elle a créé, Johnny Ténèbres dont la devise est: "Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir".

Pour faire court et direct, le temps d'une journée, Quentin et Julia vont rapidement faire connaissance, improviser un pique-nique dans le studio de Quentin et se rapprocher jusqu'à ce que Florence débarque à l'improviste et ce, malgré l'accord qu'elle avait passé avec son fils où elle devait le laisser se débrouiller seul pendant deux mois avant de lui rendre visite.

"Libres sont les Papillons" est une comédie. Il y a effectivement des passages drôles, des répliques amusantes, mais j'ai trouvé, ce soir là, le public un peu réservé, en particulier lorsque cela faisait directement référence à la cécité, comme s'ils étaient gênés de rire de cela. Quand c'est drôle, pourquoi s'en priver?
Ce que j'ai trouvé amusant, c'est aussi la réaction des spectateurs à la performance de Julien Dereims : alors, il est aveugle "pour de vrai" ou pas? Est-ce que le mérite du comédien serait moins grand s'il était effectivement aveugle? Est-ce qu'au contraire, le public trouverait cela remarquable (mais pas forcément pour de meilleures raisons)? Le débat est vif chez nos voisins anglophones, anglais ou américains, qui réclament deux choses : que les personnages handicapés soient interprétés par des comédiens handicapés (RJ Mitte, le Walt Junior de Breaking Bad, qui a grandi depuis, commence à se bâtir une jolie carrière) et que ces derniers puissent aussi auditionner pour n'importe quel rôle. Il semble que nous soyons loin de ces préoccupations et cela est bien dommage...
Mais pour en revenir à la pièce, il y a aussi des moments qui peuvent être émouvants et donnent lieu à de belles scènes entre Quentin et sa mère.

Quentin

Evidemment, ici, nous allons nous recentrer sur le personnage de Quentin.
Autant le dire tout de suite, la "performance" de Julien Dereims est plutôt convaincante, néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher quelques petites remarques. Ma place dans la salle ne m'a pas permis de "scruter" le regard de Quentin. Peut-être aurait - il pu tourner un peu plus la tête vers ses interlocuteurs, peut-être aurait-il pu avoir un regard moins figé...

Deux, trois détails : les lunettes noires ne sont pas une obligation pour sortir faire ses courses. De même, le modèle de canne blanche choisi ne correspond pas forcément au modèle le plus couramment utilisé chez un jeune homme manifestement autonome dans ses déplacements. Il est certes plus "chic" et discret (ci-dessous, photo gauche) que le modèle canadien qui arbore sa bande rouge et son gros embout (ci-dessous, photo droite).

Canne blanche française, avec embout fin, sans poignée canne blanche longue montrée pliée

De même, quand il utilise son téléphone, on aurait pu imaginer un téléphone intelligent (ou smartphone) vocalisé, ce que possède aujourd'hui toute personne aveugle active, autonome, sans même besoin d'être geek. Pour la montre, on aurait pu choisir un modèle plus moderne, tel un modèle qui donne l'heure en vibrant ou une montre tactile au design inclusif. Quentin est issu d'un milieu très aisé et on peut imaginer que sa mère souhaite le meilleur pour son fils.

Montre EONE Time - modèle Bradley

Si les billets de dollars américains ont encore aujourd'hui tous la même taille et la même couleur obligeant les personnes aveugles à utiliser un pliage spécifique pour chaque valeur de billet, les billets en euros ont des dimensions différentes qui peuvent dispenser d'un tel pliage pour pouvoir les identifier. Pour finir avec les petits détails qui donnent, ou pas, une crédibilité (nous ne rentrerons pas encore une fois dans le débat de savoir s'il aurait fallu donner le rôle à un comédien aveugle), il y a quelques objets qui sont trop facilement localisés ou remis en place. Et pour les livres en braille, on aurait pu trouver de vrais exemplaires. D'ailleurs, à ce sujet, on aurait pu imaginer la présence de matériel informatique, telle une plage braille.
L'adaptation à un Paris d'aujourd'hui aurait donc pu être beaucoup plus fine et précise en ce qui concerne le matériel spécialisé qu'utilise Quentin au quotidien.

Julia et Quentin improvisant un pique-nique, assis par terre dans le studio de Quentin

Notons cependant la bonne technique pour verser du vin dans un verre (mettre le doigt à l'intérieur du verre est un moyen efficace et de s'assurer que l'on verse bien dans le verre et que l'on s'arrête de verser avant que cela déborde).
De même, longer les meubles avec sa main ou le dos de sa main peut être une bonne façon de se repérer dans son logement et d'éviter, autant que possible, de se cogner dans les tabourets, table basse ou autre canapé. Petit aparté, le comptage de pas n'est pas systématique surtout dans un logement que l'on connaît (au bout d'un mois, la disposition du studio est mentalement acquise)...

A posteriori

A la sortie du théâtre, j'ai entendu des spectatrices dirent "c'est gentillet", "ça doit être terrible pour une mère", avec quelques interrogations quand même sur la façon d'interpréter ce commentaire : laisser partir ses enfants du nid familial? Laisser partir son fils unique et handicapé?
C'est vrai, l'adaptation dans un Paris d'aujourd'hui aurait pu être plus percutante, dû être plus militante plaidant pour une société inclusive et un changement de regard de la société sur les personnes aveugles.
Au début de la pièce, conforme d'ailleurs à la version filmée, lorsque Julia apprend que Quentin est aveugle, celle-ci change totalement de comportement et Quentin lui dit que la seule chose dont il n'a pas besoin, c'est la pitié. Il est vrai d'ailleurs qu'on n'a pas envie de le plaindre. Il s'est manifestement bien adapté à son environnement et semble bien gérer sa nouvelle vie de jeune homme indépendant (quoique dépendant financièrement de sa mère qui ne se gênera pas pour le lui rappeler et en faire d'ailleurs du chantage).
Dans cette histoire, c'est Florence, veuve et mère d'un fils unique aveugle qu'elle a couvé toute sa vie et qui semble être l'unique centre d'intérêt de sa vie, que l'on a envie de prendre en pitié même si son côté caricatural ne la rend pas sympathique. En voulant protéger son fils, elle ne le voit que comme un invalide incapable de se débrouiller seul. Mais c'est elle qui a peur de se retrouver seule.
C'est aussi Julia, qui, comme les papillons (qui d'ailleurs ont une mauvaise vue), est attirée par la lumière, incapable de se fixer, qu'on a envie de prendre en pitié...

Si l'on fait abstraction de quelques improbabilités, si l'on ne cherche pas de revendications ou de messages distillés au cours des une heure trente que dure la pièce, on passe un moment agréable.
Ce qui m'avait plu dans le film, c'était ce désir d'indépendance et d'autonomie de Don. Dans cette adaptation au goût du jour, il est aussi question de cela, mais j'aurais aimé un texte plus vindicatif, qui aurait mis en avant les préjugés encore existants de notre société française sur les personnes aveugles. Voici, à ce sujet, un lien vers un billet de Romain Villet sur cette question avec, en toile de fond, "Le Monde des Aveugles" de Pierre Villey, écrit il y a plus d'un siècle.

lundi 19 octobre 2015

Les Singuliers Associés - Compagnie de Théâtre

Les Singuliers Associés, c'est un joli nom pour une compagnie de théâtre, non?

Cette compagnie est un collectif de metteurs en scène fondé par Sylvie Audureau, Philippe Demoulin et Didier Valadeau en 2009 à Limoges. Il se passe donc des choses intéressantes en Limousin, particulièrement dans le domaine culturel.

Logo des Singuliers Associés

Pourquoi parler des Singuliers Associés ici? Pour plusieurs raisons, dont celle d'une jolie rencontre avec Didier Valadeau, mais surtout parce que leur démarche entre en parfaite résonance avec celle de Vues Intérieures : "défendre l'accessibilité à l'art et à la culture comme un droit fondamental qui contribue à la formation du citoyen et constitue une composante essentielle à la démocratie"

La Compagnie des Singuliers Associés propose une réflexion artistique contemporaine sur les thèmes du langage, de l'identité et de la mémoire et une mise en question de la culture et des cultures. Elle conduit cette recherche artistique avec des publics multiples, personne en difficulté, en carence culturelle, personne sourde, personne aveugle, quidam, mais toujours singulier.

Ce théâtre de l'Autre propose un rapport à l'altérité fondé sur le respect de cet autre, comédien, spectateur, partenaire ou participant en valorisant sa singularité.

Les Singuliers Associés travaillent aussi dans plusieurs directions, avec des créations professionnelles, des créations amateures (notamment à travers les Chantiers Pluriels) et font également de la médiation culturelle.

Sous le titre des Chantiers Pluriels se cachent en fait trois ateliers de recherche artistique emblématiques.

Ces troupes de théâtre sont mixtes, constituées d'amateurs en situation de handicap et d'autres plus ordinaires encadrés par des metteurs en scène professionnels de la compagnie.

L'Atelier Plein les Mains est une troupe de théâtre bilingue, constituée de personnes sourdes et de personnes entendantes qui fait du théâtre physique, gestuel et visuel qui a le souci d'être compris par tous.

L'Atelier de l'Obscurité réunit (ou réunissait car il est en pose cette année) une dizaine de personnes aveugles et malvoyantes autour d'un théâtre sonore.

La Troupe des Évadés est un atelier constitué de personnes en situation de handicap et de personnes plus ordinaires, venant d'horizons divers.

Autour de ces ateliers, la compagnie développe des actions de sensibilisation et de communication qui lui permettent de mieux faire connaître auprès d'un large public les singularités des personnes différentes afin de réduire les idées reçues et les clichés.

Dans le cadre de la médiation culturelle, la Compagnie Les Singuliers Associés est aussi mandatée par la DRAC Limousin dans la mouvance nationale post Loi 2005 sur l'Accessibilité (résumé à trouver en annexe de ce billet) pour développer un projet sur l'accessibilité des spectacles vivants. Ainsi est né le concept "Dans Tous les Sens".

Logo du projet Dans Tous les Sens - saison 2011-2012

Pour information complémentaire, voir le guide édité par le ministère de la Culture et de la Communication Culture et Handicap.

En janvier 2011, sortait ainsi la première brochure recensant les spectacles naturellement accessibles aux publics déficient visuel et déficient auditif. Cette brochure, en gros caractères tenait sur un recto-verso format A3. Celle qui vient de sortir pour la saison 2015-2016 compte plus de trente pages, présentée sur le même principe que la première, d'un côté les spectacles naturellement accessibles au public déficient visuel, et de l'autre, les spectacles accessibles au public déficient auditif.

Détail de la couverture de la brochure 2015-2016 Dans Tous les Sens - braille superposé à l'écriture en noir

Mais qu'entend - on par "naturellement accessible"? En gros et pour résumer, ce terme associé aux déficiences sensorielles fait référence à des spectacles à prédominance visuelle pour les personnes déficientes auditives et à des spectacles où le texte domine sur la mise en scène pour les personnes ayant une déficience visuelle. Doit-on s'en contenter ou s'en satisfaire? Non, bien évidemment mais c'est un premier pas qui peut permettre à un public "débutant" d'avoir une expérience pas trop frustrante. Mais, en Limousin, pour la saison 2015-2016, seul l'Opéra-théâtre de Limoges propose des spectacles en audiodescription et des documents en braille et en gros caractères.

La mission confiée par la DRAC Limousin aux Singuliers Associés s'articule autour de trois axes:

- Information et sensibilisation des équipes des lieux de diffusion en Limousin aux problématiques de l'accessibilité aux oeuvres du spectacle vivant

- Repérage, sélection et communication des spectacles au sein de la plaquette "Dans Tous les Sens" et sur le site web dédié en partenariat avec l'Agence de Valorisation Économique et Culturelle (AVEC) du Limousin

- Coordination et encadrement de rencontres entre les publics, les lieux de diffusion et les artistes dans le cadre d'opération de médiation culturelle autour des spectacles accessibles

L'accessibilité aux spectacles vivants pour le public déficient visuel, malvoyant ou aveugle, est un sujet passionnant et foisonnant et le recensement de spectacles "naturellement accessibles" ne doit être que le début de cette aventure. Lors de cet échange informel avec Didier Valadeau, nous avons beaucoup parlé d'audiodescription, sujet abondamment illustré lors du Colloque Blind Creations, de solutions alternatives ou complémentaires, à l'instar des Souffleurs d'Images, de l'apport de la technique sans oublier la chaleur de l'échange humain.

Avoir assisté au Festival Zanzan donne aussi des envies de voir se développer cette possibilité de spectacles vivants accessibles à tous, y compris lors de festivals bien installés dans le paysage limousin. Mais cela est une autre histoire...

mardi 1 septembre 2015

Retour sur une annee de blog - La cecite au coeur de la creation

Le blog Vues Intérieures fête son premier anniversaire, l'occasion de faire un petit retour en arrière mais surtout d'ouvrir sur le futur et les possibles.

Créé à la suite de deux coups de coeur pour un roman, Look de Romain Villet, et un film, Imagine d'Andrzej Jakimowski, qui donnaient une autre perception de la cécité, le blog s'est construit au fil des rencontres, des découvertes et des surprises.

De belles découvertes et de bonnes surprises, il y en a eu tout au long de cette première année. S'il était d'emblée certain que le blog parlerait de Bruno Netter, de Ryan Knighton ou encore de Melchior Derouet , la découverte de l'artiste Carmen Papalia ou du danseur Saïd Gharbi a fait partie des belles surprises.

Cette première année a aussi été l'occasion de parler de cécité et de déficience visuelle dans la culture en général, mais aussi en particulier. Artistes déficients visuels ou personnes oeuvrant pour l'accessibilité culturelle, film ou roman dont au moins un des personnages principaux est aveugle ou malvoyant, éditeur ou collection réalisant des ouvrages accessibles, festival accessible ou initiative collective pour réfléchir et travailler sur un sujet tel que ''Art contemporain et Déficience visuelle'', le blog Vues Intérieures a juste envie de (dé)montrer que la déficience visuelle, cécité ou malvoyance, peut (et doit) sortir du domaine médical, parce qu'elle est un sujet passionnant et foisonnant que le domaine culturel doit embrasser. En cela, le magnifique colloque international "Blind Creations" qui s'est tenu au Royal Holloway en juin 2015 en a été la parfaite illustration.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Too Big to Feel , oeuvre de David Johnson réalisée au Royal Holloway pour le colloque Blind Creations, juin 2015

Lors de ce colloque, il y a eu plusieurs communications autour de l'audiodescription, système qui permet au spectateur aveugle ou malvoyant d'avoir des descriptions sur les décors, les personnages, le déroulement de l'histoire lorsqu'il s'agit d'actions purement visuelles. Ce système se développe, notamment dans les cinémas, et permet ainsi au spectateur déficient visuel de profiter pleinement du film. Les théâtres aussi proposent des séances en audiodescription, souvent associées à des visites tactiles permettant au spectateur de découvrir les costumes ou le dispositif scénique. Cette dernière configuration suppose, le plus souvent, des horaires précis pour des séances identifiées. Il existe aujourd'hui des dispositifs, tel celui des Souffleurs d'Images qui sont plus "légers" à mettre en place, personnalisable et s'adressant aussi à un autre type de public. Ces deux propositions sont complémentaires et ne doivent en aucun cas s'opposer.

L'accessibilité à la culture s'avère encore un domaine à conquérir, à améliorer. Que l'on parle de spectateurs handicapés ou d'artistes ou techniciens handicapés. Cet été, saison où les festivals fleurissent, sont apparus plusieurs articles, en France et chez nos voisins anglais notamment, qui parlaient de l'accessibilité de tels lieux. Si cette "profusion" d'articles fait plaisir, les personnes handicapées revendiquant enfin le droit de participer comme tout un chacun à ces plaisirs estivals, il est à noter que cela est encore loin d'être généralisé. Et si des efforts sont faits pour faciliter les déplacements des utilisateurs de fauteuils roulants, peu de choses à noter pour les visiteurs aveugles ou malvoyants qui auraient envie d'y aller seuls. Mentionnons ici encore le CRTH et les Souffleurs d'Images présents au Festival d'Avignon, et lisons cet article expliquant le fonctionnement du tandem personne aveugle/souffleur.

Si la présence de personnes handicapées parmi le public s'avère encore limitée, que dire de la présence d'artistes ou techniciens handicapés? Si la loi de 2005 impose, en principe et si le lieu échappe aux dérogations, la mise en accessibilité de la salle de spectacle, qu'en est-il de la scène? Il est intéressant de lire cet article de Vivre FM sur l'égalité professionnelle et le handicap dans le monde du spectacle où l'on entend Pascal Parsat, directeur du CRTH qui dit que si le handicap ne fait pas le talent, tout le monde devrait avoir la possibilité d'exprimer son talent sans que le handicap soit un obstacle. Lire aussi (en anglais) l'article où Jenny Sealey, directrice de la compagnie de théâtre Graeae Drama Schools are'nt embracing talent disabled people tient un discours similaire.

Le 25 octobre 2014 s'est tenue la rencontre nationale "Handicap visuel et création chorégraphique" à la Briqueterie, centre de développement chorégraphique du Val de Marne à Vitre sur Seine à laquelle participait Saïd Gharbi. La Compagnie Acajou a mis en ligne quatre vidéos qui retracent cette rencontre. Ce qu'on y entend aussi, c'est la nécessité de professionnaliser la formation de danseurs aveugles ou malvoyants pour qu'ils soient crédibles et non risibles.

C'est à cela que le blog a envie de croire. Cette idée aussi que les arts peuvent changer le regard sur la cécité. Merci à Hannah Thompson, co-organisatrice du colloque "Blind Creations" pour son article (en anglais) paru dans The Guardian cet été How the arts can help change attitudes to blindness. Avec un résumé en français ici.

Soyons ouverts à toutes les possibilités. Ne nous privons pas de talents!

samedi 9 mai 2015

Bruno Netter - comédien

J'ai écrit ce nom dans le premier billet de ce blog.

J'ai écrit ce nom parce que je l'ai vu régulièrement sur scène et qu'il reste dans ma mémoire des souvenirs de chacune de ces pièces.

Aujourd'hui, je regrette que Vues Intérieures ne soit pas un blog plus ancien. J'aurais pu vous inciter à aller découvrir Bruno Netter sur scène, entouré de la troupe de la Compagnie du Troisième Oeil.

Aujourd'hui, Bruno Netter a levé le pied, comme on dit parfois, et s' est éloigné des planches.

Vous ne voyez pas qui il est? C'est lui le voisin aveugle que Mathilde (Catherine Deneuve) "maltraite" à coup de lecture de mauvaises nouvelles et d'endives au jambon tout en se donnant bonne conscience dans le film "Dans la Cour" de Pierre Salvadori, sorti en France le 23 avril 2014.

Dans la cour, affiche du film

Pour en savoir plus sur sa carrière, je vous envoie lire ces deux entretiens, le premier datant de 2001, paru sur le site Yanous , le deuxième de 2012, issu du journal Le Monde.

Dans ce billet, j'ai plutôt envie de partager mes souvenirs et mes émotions de passionnée de théâtre.

J'ai découvert Bruno Netter il y a plus de vingt ans grâce à une personne dont il faudra que je parle aussi dans un billet. Je l'ai découvert plus exactement en 1994 sur une petite scène, dans un petit théâtre parisien, le Théâtre Essaïon, avec une pièce intitulée "Fin d'Eclipse". Deux comédiens sur scène, Bruno Netter et Lionel Goldstein, également auteurs de la pièce, dans une mise en scène de Jean Dalric qui avait mis en scène l'année précédente Les Enfants du Silence qui révéla Emmanuelle Laborit remportant d'ailleurs le Molière de la révélation féminine. Mais ceci est une autre histoire.

J'ai attendu plusieurs années avant de revoir Bruno Netter sur scène dans un registre bien différent. La Compagnie du Troisième Oeil, qu'il avait co-fondée en 1984, travaillait alors régulièrement avec Philippe Adrien, directeur et programmateur depuis plus de vingt ans du Théâtre de la Tempête dont voici un passage de sa biographie qui me plaît bien :

"Par ailleurs, une fructueuse collaboration avec Bruno Netter, acteur aveugle, et la Compagnie du Troisième Œil, composée de comédiens handicapés et valides, a donné une résonance inédite au Malade Imaginaire de Molière en 2001, puis au Procès de Kafka, à Œdipe de Sophocle, à Don Quichotte de Cervantès et aux Chaises de Ionesco."

Lire aussi à ce sujet l'article de Marie Astier sur le travail de Philippe Adrien et la Compagnie du Troisième Oeil.

Sur plusieurs années, j'ai effectivement vu "le Malade Imaginaire", "Le Procès", "Don Quichotte" et "Oedipe". A propos de cette version d'Oedipe, je me suis dit, en sortant du théâtre, qu'enfin, j'y voyais clair dans cette histoire! Voir ici une présentation de la pièce publiée sur le site Yanous en 2009.

Oedipe - Bruno Netter et Monica Companys

Photo tirée du spectacle Oedipe avec Monica Companys et Bruno Netter

Je me rappelle aussi avoir dit à Bruno Netter, après avoir vu "le Malade Imaginaire" en province, que probablement la plupart des spectateurs étaient "simplement" venu voir cette pièce de Molière, sans connaître la "singularité" de la Compagnie du Troisième Oeil. C'est aussi pour cela que ces spectacles ne s' oublient pas. Vous venez voir une pièce de théâtre dont vous pensez connaître l'histoire et vous en ressortez avec beaucoup plus que l'impression d'avoir vécu un moment extraordinaire. Des comédiens passionnés et fascinants, une mise en scène ajustée et des décors assez minimalistes les valorisant.

Pas d'action revendicatrice, pas d'action militante, mais sa passion du théâtre a poussé Bruno Netter à remonter sur les planches. Voici ce qu'il dit à propos de sa compagnie, la Compagnie du Troisième Oeil, tiré de l'article publié dans le Monde en 2012 cité en début de billet :

"Depuis, Bruno Netter ne s'est jamais arrêté. Après Rimbaud, il crée à Angers une compagnie, Le Troisième Œil : "Un nom exigeant, qui nous élève." Il y accueille, au gré des spectacles, des comédiens de toutes sortes : lilliputien, géant, handicapé moteur cérébral, sourd... mais aussi des non-handicapés. Une mixité qui est pour lui fondamentale. L'idée, avec cette "troupe de bancals", comme il l'appelle, n'est pas de promouvoir le handicap mais bien de faire du théâtre. "Je ne vois pas l'intérêt de jouer à la bête affreuse, de créer un malaise chez le spectateur. Chacun a son combat à mener. Nous, on joue à partir de notre propre matière." Dans cette drôle de troupe, chaque spectacle est un défi, et la solidarité n'est pas un vain mot."

Pour finir, voici une phrase tirée de l'article publié en 2001 sur le site Yanous cité au début de ce billet et qu'un des professeurs de théâtre a dit à Bruno Netter après qu'il soit devenu aveugle:

"Si vraiment tu aimes ce métier, à toi de le reprendre et de trouver ta formule, ta façon de l'aborder."

dimanche 8 mars 2015

Festival Zanzan - Accessibilité culturelle

Rennes, début mars 2015. Le temps est radieux et Vues Intérieures vient découvrir un festival dont l'ADN s' inscrit fondamentalement dans le champ de l'accessibilité culturelle.

Le Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences, c'est son nom, débute sa quatrième édition. Se déroulant à Rennes et Rennes Métropole, c'est un festival produit et mis en oeuvre par la structure rennaise Zanzan Films et par la volonté de son fondateur, Philippe Thomas.

Affiche du Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences 2015 Affiche de la quatrième édition du Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences

La présentation dit : "l'objectif de cet événement pluridisciplinaire annuel, où se mêlent spectacles vivants, rencontres littéraires et oeuvres cinématographiques, est de créer une réflexion forte autour de la notion de "handicap" et de favoriser la rencontre et l'échange de tous les publics, handicapés et valides, par le biais des émotions partagées autour d'oeuvres artistiques."

Au fil du festival, théâtre avec "l'Empereur c'est moi!" de et avec Hugo Horiot créé par la compagnie Dodeka et "La Clarté, et autres bilogues" par la troupe l'Envol . Soirée cabaret avec un spectacle burlesque "Sans Voix" de Confitures et Cie, et les chansons d'Albaricate duo composé d'un garçon orchestre, Samuel Genin, et d'une fille chantsigneuse, Clémence Colin.

Albaricate - Clémence Colin, chantsigne, et Samuel Genin, guitare Albaricate - Clémence Colin, chantsigne et Samuel Genin, guitare

Ce sont aussi des documentaires avec audiodescription et sous-titres pour les sourds et malentendants (STSME)

"André et les Martiens"de Philippe Lespinasse qui fait le portrait de figures de l'art brut. André, c'est André Robillard découvert par Jean Dubuffet et qui crée des fusils inoffensifs depuis 1964.

"La Clarté", documentaire d'Élodie Faria et Rémy Ratynska qui devrait sortir en novembre prochain et qui raconte le travail de la Troupe L'Envol sur le spectacle "la clarté, et autres bilogues"

Cette année, 10 doigts compagnie est aussi très présente et partenaire du festival.

Pour que chaque spectacle vivant soit accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, il y avait des chuchoteurs. Vues Intérieures a croisé quelques chuchoteuses qui ont fait un travail remarquable. Pour certaines, c'était leur baptême du feu et elles s' en sont tiré haut la main. Remercions ici chaleureusement et sincèrement Virginie, de Minouche Compagnie , Marianne et Olivia, de 10 doigts Compagnie, qui avait préparé les textes pour l'audiodescription. On peut d'ailleurs, à ce sujet, regretter que le public aveugle et/ou malvoyant ne se soit pas déplacé plus nombreux. Souhaitons donc qu'il soit présent à la prochaine édition du festival tant l'énergie mise en oeuvre pour créer l'audiodescription des spectacles vivants fait plaisir à voir.

Vues Intérieures n'a pas pu assister à la totalité de la programmation du Festival Zanzan mais les trois jours passés à suivre les spectacles proposés ont été un vrai bonheur. Bonheur de voir des spectacles de qualité, bonheur de voir un public divers et varié, bonheur de voir le coeur mis à l'ouvrage par Zanzan Films, les partenaires (10 doigts compagnie en particulier), les bénévoles qui ont vraiment montré qu'il est effectivement possible de présenter des événements culturels accessibles à tous.

Mission accomplie pour cette quatrième édition du Festival Zanzan, Cinéma et Arts des Différences. Les spectacles, les films, les lieux étaient accessibles à tous, l'équipe est fantastique et sympathique.

Le Festival Zanzan vient de fermer ses portes pour cette année mais il faut guetter la cinquième édition et suivre le travail de Zanzan Films.

Vraiment belle initiative que ce festival où tout le monde est accueilli les bras ouverts.

Un chaleureux et sincère merci à Philippe Thomas et Hélène Pravong pour leur accueil et bravo pour ce beau festival.

mercredi 28 janvier 2015

Melchior Derouet - portrait

Passionné de théâtre depuis sa plus tendre enfance, Melchior Derouet est devenu comédien professionnel.

Sur les planches, sur grand ou petit écran, on peut voir la longue silhouette de Melchior Derouet se déplacer, entendre sa voix posée... Melchior Derouet a fréquenté le Théâtre du Soleil, maison d'Ariane Mnouchkine, alors qu'il était encore enfant. Photo de Melchior Derouet, issue du film Imagine

Danseur, comédien sur scène, grand ou petit écran, Melchior Derouet a une palette artistique large et variée.

Alors qu'il faisait du théâtre et du cinéma depuis longtemps, je ne l'ai découvert qu'en 2006 dans un des courts - métrages constituant "Paris, je t'aime " réalisé par Tom Tykwer avec qui il avait précédemment tourné "The Princess and the Warrior", et jouant en tête-à-tête avec Natalie Portman dans le quartier du canal Saint Martin, je l'ai revu dans le rôle de Louis Braille (qui d'autre que lui pouvait incarner ce personnage! ) dans le téléfilm "Une lumière dans la nuit" puis, quelques années plus tard, sur scène, au théâtre, seul personnage parlant dans une pièce de Rodrigo Garcia, "C'est comme ça et me faites pas chier" dans une configuration scénique étonnante (le public entourait la scène sur trois côtés ayant ainsi une proximité immédiate avec les comédiens). Émotion d'entendre sa voix sans le filtre d'un écran, grand ou petit, le voir évoluer sur cette grande scène parsemée de petits objets, voir ses mains tracer ces lettres et raconter cette histoire faisant notamment référence aux fresques du peintre Masaccio, l'un des premiers à utiliser la perspective. Adam et Eve chassés du Paradis - Masaccio

Il s' est fait également danseur dans Kharbga - Jeux de pouvoir de la Compagnie CHATHA.

Je l'ai retrouvé sur grand écran le 23 octobre 2013 dans "Imagine" déjà évoqué dans ce blog, film réalisé par Andrzej Jakimowski et tourné en décors naturels essentiellement à Lisbonne. Incarnant Serrano, jeune aveugle qui a du mal à croire Ian mais qui finit par le suivre dans ses explorations, Melchior Derouet joue aux côtés de Edward Hogg (Ian) et Alexandra Maria Lara (Eva) ainsi que de nombreux enfants déficients visuels.

Mais c'est aussi en regardant les courts - métrages qu'il a tournés avec Joël Brisse, notamment "les pinces à linge" où il incarne un adolescent malicieux très à l'aise au milieu de ses camarades de collège que l'on voit à quel point le métier de comédien lui va comme un gant.

Melchior Derouet est aussi un très bon skieur que l'on peut voir dans un documentaire "Libre courbe".

Sur son site, dont il existe un lien en début de billet, on peut voir des extraits de ses apparitions à l'écran ou de ses performances théâtrales.

S'il se définit avant tout comme comédien, il n'hésite pas non plus à témoigner ou à expliquer ce que peut signifier être aveugle et ce que la technologie peut apporter aujourd'hui pour les personnes déficientes visuelles.

Pour entendre la voix posée de Melchior Derouet et parce qu'il n'existe pas une seule façon de voir, l'émission n°7 Backstage d'Aurélie Charon est à écouter sans modération.

Acteur aux multiples facettes, présent sur grand comme petit écran ou sur scène pour jouer ou danser, Melchior Derouet est également généreux quand vient le temps d'échanger avec le public.

Alors, j'ai un voeu, encore possible à cette période de l'année : cher Melchior Derouet, vite, revenez - nous sur scène!

dimanche 2 novembre 2014

Pascal Parsat - portrait

Comme premier portrait, j'avais envie de parler de Pascal Parsat, comédien, auteur, metteur en scène, professeur d'art dramatique mais aussi inventeur du théâtre dans le noir et co - fondateur, avec Stéphanie Sauthon du CRTH (Centre Recherche Théâtre Handicap) en 1993, parce qu'il oeuvre depuis longtemps pour que le théâtre, et la culture plus largement, soient accessibles à tous, et dans les deux sens: établissements culturels accessibles mais aussi pratiques culturelles accessibles.

Pascal Parsat

Si l'on ne peut pas parler de tout de façon exhaustive, j'ai envie de mettre l'accent sur quelques moments particuliers.

Comédien, il a ainsi enregistré "J'arrive où je suis étranger" de Jacques Semelin en 2007 en livre audio pour l'association Lire dans le Noir.

Toujours en 2007, il adapte "Vol de Nuit" d'Antoine de Saint Exupéry, mis en scène par Christophe Luthringer, avec Regard ' en France Compagnie, dans lequel joue notamment Melchior Derouet, déjà évoqué dans le premier billet de ce blog ou dans celui consacré à Imagine.

En 2004, il co-fonde, toujours avec Stéphanie Sauthon, l'école de théâtre Acte 21, accessible à tous.

Pascal Parsat est aussi, avec le CRTH, initiateur des Souffleurs d'Images, ici, dans une exposition sur Antoine de Saint Exupéry, qui permettent aux personnes aveugles ou malvoyantes d'avoir accès à une exposition ou au théâtre grâce à un "dispositif" léger et individualisé.

Pour avoir un aperçu plus complet de l'homme et des idées qu'il défend, vous pourrez lire plusieurs articles dont voici les liens:

http://www.rueduconservatoire.fr/ar...

Culture et handicap - rôle du CRTH

Pour un théâtre accessible à tous

Ce billet ne peut pas faire le tour de toutes les actions menées par Pascal Parsat et le CRTH mais vous incite fortement à utiliser les liens pour aller y voir de plus près.

Le CRTH est aussi là pour aider les structures culturelles à se rendre accessibles.

Bref, le travail de Pascal Parsat, seul ou dans le cadre du CRTH, est d'une valeur inestimable pour montrer que les barrières peuvent et doivent tomber, quel que soit le côté (devant ou sur la scène).

Et parce qu'il reste encore beaucoup de choses à faire, il semblait normal à Vues Intérieures de mettre en avant la démarche, les idées, les convictions, sans oublier le talent de Pascal Parsat.