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lundi 5 mars 2018

Cecite et Publicite

C'est en découvrant la publicité 2018 pour le Subaru Outback qu'est née l'idée de ce billet : cécité et publicité. On aurait aussi pu l'intituler "usages de la cécité dans la publicité"...

Nous parlerons de cette publicité dans le détail en abordant la cécité dans la publicité sous plusieurs angles :

  • La présence d'une personne aveugle dans la publicité
  • Les messages publicitaires d'associations représentant les personnes aveugles

Nous verrons notamment comment la cécité est utilisée à travers les stéréotypes et les idées reçues, qu'elle les exploite ou les détourne.
L'idée n'est pas de recenser toutes les pubs mettant en scène une (ou plusieurs) personne(s) aveugle(s), mais, selon notre habitude, ou envie, nous parlerons de pubs à caractère commercial ou social donnant une autre image de la cécité. Ceci dit, nous serions ravis de découvrir une pub correspondant à ces critères et qui nous aurait échappé. Appel à contribution, donc...
La plupart des publicités citées dans ce billet sont visibles sur le site de Culture Pub, avec lien intégré au texte.

Voitures et cécité

Voyages et cécité

En découvrant cette publicité Subaru, "See the World", mettant en scène George Wurtzel, menuisier et créateur de mobilier, aveugle, plusieurs souvenirs ont surgi.

George se dirigeant vers la voiture, côté passager, avec sa canne blanche

Il est question dans cette publicité de découvertes. Quoi de mieux qu'une personne aveugle pour vous emmener vers des territoires et sensations inconnus? Qui, mieux qu'une personne aveugle, peut vous amener à découvrir un lieu avec vos autres sens : découvrir des saveurs, sentir des odeurs, entendre les bruits, identifier des animaux...
C'est exactement ce qui se passe dans cette pub. George fait découvrir aux propriétaires de la voiture des choses qu'ils auraient ratées sans sortir des sentiers battus...
George Wurtzel a d'ailleurs raconté très récemment pour Blind Abilities les circonstances de ce tournage publicitaire. Il insiste sur le fait qu'il n'aurait pas accepté de tourner dans cette pub si celle-ci n'avait pas donné une image intéressante de la personne aveugle. Dans cette interview, il explique aussi que, lorsqu'ils sont dans la forêt la nuit, la comédienne trébuche sur un tronc d'arbre couché au sol. Elle s'agrippe à l'épaule de George qui ouvrait le chemin, canne blanche en main. Ce qui semble très symbolique est en fait un "incident" de tournage. Cela n'était pas prévu dans le script. Pour information, lors de cet entretien, on entend la bande son de la publicité avec audiodescription.

Le propos est un peu différent, et puis l' "objet" à vendre n'est pas le même mais cela nous rappelle la très chouette campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 intitulée Un voyage jamais vu avec Danny Kean, touriste américain aveugle (et musicien) accompagné de Judith Baribeau, comédienne québécoise, qui font le tour du Québec. Outre cette longue pub, il y avait aussi un site qui proposait une visite interactive où chacun à leur tour, Danny et Judith parlent de leur ressenti, de leur expérience.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Passager aveugle

Pour en revenir à la pub Subaru, George guide les touristes dans une région qu'il connaît bien. Mais évidemment, il est passager.

Casey Harris, claviériste du groupe américain X Ambassadors, est également passager dans la publicité de 2015 pour la Jeep Renegade. Pourtant, lorsqu'il se déplace, c'est lui qui est en tête, canne blanche en avant, son frère Sam étant situé derrière lui, le guidant en mettant sa main sur l'épaule (méthode de guidage peu conventionnelle, mais ils se connaissent très bien et Casey a un reste visuel).

Pub Jeep Renegade - Casey, canne blanche en avant, son frère Sam le tenant par l'épaule gauche, se dirigent vers la voiture
Image extraite de la pub pour la Jeep Renegade avec les X Ambassadors

Voiture sublimée par Pete Eckert, photographe aveugle

Si la pub Subaru a engagé une personne aveugle pour y figurer, Volkswagen a fait appel aux talents de Pete Eckert, photographe aveugle, pour mettre en valeur son nouveau modèle.
Pete Eckert pratique le Light Painting. Il utilise la lumière pour "peindre". Il imagine précisément dans sa tête les photos qu'il souhaite prendre. C'était la première fois qu'il photographiait "artistiquement" une voiture. Sur cette page du site de Pete Eckert, on trouve plusieurs photos ainsi que deux publicités qui mettent en scène la façon dont il a travaillé pour cette marque de voiture. Il dit aussi : "we don't need eyes to see beauty" (nous n'avons pas besoin d'yeux pour voir la beauté).

Pete Eckert découvrant au toucher la voiture qu'il va photographier

Photo de Pete Eckert - la voiture zébrée par des rayons de lumière

Les campagnes publicitaires d'associations (ou écoles) de personnes aveugles

Nous commencerons ce petit tour par, évidemment, la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind. Cette campagne, avec ses deux spots publicitaires voulant démystifier certaines attitudes envers les personnes aveugles, souhaite faire changer le regard de la société sur la cécité.
Nous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises de cette campagne et de ces spots publicitaires parce qu'y figurait, dans chacun d'eux, un acteur déficient visuel. David Rosar Stearns pour "the Drive", acteur à New York travaillant notamment avec le Theater Breaking Through Barriers et Jay Worthington dans "the Get Together", acteur officiant à Chicago, et membre de la troupe du Gift Theatre, dont nous parlons régulièrement ici...

Blind New World - the Get Together - Jay Worthington

Dans "the Drive", il était question d'un homme d'affaire aveugle, se rendant à l'aéroport en taxi, qui était vice président de son entreprise. Dans "the Get Together", il s'agissait lors d'une petite réunion d'amis où est invité James, séduisant professeur adjoint d'astrophysique aveugle, de sa rencontre avec une jeune femme.

Lors du lancement de cette campagne en mai 2016, Jay Worthington a été interrogé par la chaîne abc de Chicago et, lorsque le journaliste lui demande ce qu'il ne peut pas faire, la seule chose qu'il répond est que légalement, il ne peut pas conduire... Amusant lien avec la première partie de ce billet, non?

En cherchant un peu, on trouve le meilleur et le pire dans les messages véhiculés par les associations. Quand vous cherchez du financement, il faut parfois faire un peu pleurer dans les chaumières... Mais ce qui nous intéresse ici, c'est le détournement, c'est le contre-pied...

A ce jeu là, l'association norvégienne pour les aveugles et les malvoyants a fait une série de spots assez drôles (mais sans audiodescription) qui défendent cependant des sujets très sérieux : l'obligation d'accepter les chiens-guides ou l'emploi des personnes aveugles ou malvoyantes...
En 2013, un spot publicitaire intitulé Could have been worse visant à améliorer la perception des chiens-guides, en particulier dans les taxis...
En 2011, cette même association, militait pour l'emploi de personnes aveugles. Vous trouverez ci-dessous trois liens pour trois spots différents :

Audiodescription et publicité

Si certains messages ciblés, telle la campagne Blind New World, sont aussi disponibles avec audiodescription, l'essentiel des messages publicitaires ne sont pas accessibles aux personnes aveugles. Si la publicité se contente d'être une performance esthétique, sans paroles, elle reste invisible. Comme si les personnes aveugles et malvoyantes n'étaient pas des clients potentiels.

Pour conclure

Manifestement, comme au cinéma, la cécité inspire la publicité. Pas toujours pour de bonnes raisons. Cependant, elle peut aussi être utilisée d'une façon intelligente et respectueuse, comme l'a montré la remarquable campagne de Tourisme Québec ou comme cette publicité Subaru à l'origine de ce billet.
Dans ces deux annonces, les personnes aveugles sont des gens ordinaires, vraiment aveugles, et non professionnels.
Dans la campagne Blind New World, ce qui est intéressant est l'emploi de comédiens déficients visuels. Jay Worthington indiquait d'ailleurs que c'était la première fois de sa carrière qu'il voyait un casting cherchant spécifiquement des comédiens aveugles ou malvoyants.

Quoiqu'il en soit, la sincérité, l'authenticité du casting amène peut-être une autre dimension à la publicité mais si le discours est mauvais, celle-ci ne changera pas la donne.
Ceci dit, peut-être pouvons nous imaginer que la publicité, parce qu'il s'agit de très courts-métrages, se pique au jeu du "casting authentique" et donne une belle leçon à son grand frère le cinéma.

dimanche 5 février 2017

Voyages, cecite, partage et audiodescription en filigrane

Ce billet fait suite à celui consacré au roman jeunesse Voyageur de Lesley Beake où nous avions parlé d'autres voyageurs aveugles, du passé et du présent. Nous avions également abordé la question du voyage lors de notre escapade londonienne ou dans Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme.

Le Telegraph a publié le 3 février 2017 un article disponible en VO sur ce lien intitulé "What it's really like to travel as a blind person", que l'on peut traduire par "Ce que signifie réellement voyager quand on est aveugle". Il s'agit en fait du témoignage de Liam Mackin, étudiant anglais aveugle de vingt-deux ans, recueilli par Hazel Plush.
Il explique qu'il est allé dans une vingtaine de pays différents, soit seul soit avec Traveleyes, agence de voyage dont nous avions également parlé dans le billet consacré à Voyageur, qui organise des voyages dans le monde entier en "mélangeant" des voyageurs aveugles ou malvoyants et des voyageurs voyants, ces derniers décrivant les paysages ou les événements aux premiers, tout en s'enrichissant mutuellement des expériences de chacun. Voyons ce que dit Liam de cette expérience.
Logo Traveleyes (eyes avec une police en pointillés)
Son premier voyage hors Europe et sans sa famille a été l'Inde. Et ça a été un voyage éprouvant avec toutes ces odeurs, ces bruits et ces gens.
Il y est allé avec Traveleyes et cela l'a ouvert au monde.

"Comment "voit"- t - on un lieu quand on est aveugle? Nous avons visité le Taj Mahal mais, évidemment, c'est assez difficile de se faire une représentation du lieu quand on est déficient visuel, alors il faut avoir des idées. Nous sommes allés dans une boutique d'artisanat où ils fabriquaient des miniatures du Taj Mahal en marbre, cela nous a permis d'avoir une idée de ce à quoi ça ressemblait - de sentir ce que nous aurions vu.

Dans un voyage organisé par Traveleyes, tu es associé à une personne différente chaque jour - tu lui poses des questions, elle te décrit ce qu'elle voit, et cela te permet aussi de te faire de très bons amis pendant le séjour.
Delhi, Agra et Jaipur ont été assez épuisants, mais la plupart des gens étaient très bons pour décrire ce qu'ils avaient devant leurs yeux, et avec les odeurs et les bruits, cela formait un tout.

photomontage illustrant les monuments emblématiques des villes de Agra, Delhi et Jaipur

Depuis, j'ai visité Malte, la Chine, la Jamaïque et le Pérou, ainsi que voyagé de façon autonome à travers l'Europe. Grâce à Traveleyes, j'ai rencontré des gens du monde entier, alors je vais leur rendre visite."

Liam étudie l'allemand et le français à l'Université de Nottingham, prépare actuellement son diplôme en Allemagne et se définit comme autonome et plutôt aventurier. Ce qu'il dit dans la suite de l'entretien est fort intéressant. Il parle de sa façon de voyager, de ses difficultés et de ce qu'il apprécie dans ses voyages, mais aussi des questions que lui posent les personnes "voyantes" sur ce qu'il retire de ses voyages.

"Parfois, les gens me demande ce que je retire de mes voyages. Évidemment, je ne peux pas voir les panoramas, mais je ressens les lieux et ce qu'ils offrent et cela m'apporte beaucoup.
A partir du moment où tu as quelqu'un qui te raconte des trucs et qui répond aux questions, ça marche vraiment bien. Certaines personnes ne savent pas comment débuter la description d'un endroit alors je leur dis toujours de commencer par quelque chose qui a attiré leur oeil - parce que si tu l'as noté, c'est que ça doit être intéressant.

Ce sont les petites choses qui m'intéressent le plus. Quand nous étions en Inde, quelqu'un m'a dit qu'il y avait des familles entières ou plusieurs personnes installées à l'arrière d'une moto - si personne ne me l'avait dit, je ne l'aurais jamais su.

Mais en fait, cela marche dans les deux sens. Des gens m'ont dit que voyager avec quelqu'un qui est déficient visuel changeait leur façon de voir parce qu'ils devaient réfléchir à ce qu'ils voyaient et comment ils allaient le décrire (♡). En tant que personne voyante, tu es obligé d'observer les choses plutôt que simplement les voir, et ça enrichit ton expérience. J'essaie de ne pas poser trop de questions pour avoir une conversation plus naturelle mais si je vais dans un endroit que je voulais voir depuis longtemps, là, je demande beaucoup de choses. Je veux connaître les formes, la disposition des éléments, la lumière, les gens.

L'atout principal de voyager avec une agence comme Traveleyes, c'est que je peux simplement y aller. Si je voulais aller à Rome par moi - même, cela serait impossible. Je dois trouver quelqu'un qui veuille bien venir avec moi, qui a les moyens de voyager - ce n'est pas facile.

Pour moi, c'est presque impossible d'aller dans un nouvel endroit tout seul, de trouver où manger ou quoi visiter. C'est la partie difficile.
En revanche, y aller est plus facile. Si je rejoins un ami, je prends le train ou l'avion seul. Il existe des bons systèmes pour les voyageurs handicapés dans les aéroports et les gares. La plupart des gens ne savent pas que ça existe parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Ce que je trouve dommage, c'est que ces systèmes ne soient pas présents dans les transports abordables, comme les bus. Au Royaume Uni, nous aurions vraiment besoin de bus vocalisés qui indiquent les arrêts comme dans les trains, les tramways ou le métro. C'est pas super compliqué mais ça aide beaucoup. Si je prends le bus à l'intérieur du Royaume Uni, je dois demander au chauffeur de me dire l'arrêt. S'il oublie, alors tu te retrouves dans un endroit totalement inconnu et tu dois compter sur l'aide d'un inconnu. C'est vraiment frustrant.

En général, les gens sont sensibilisés aux personnes handicapées en Europe. Quand j'arrive dans un hôtel, le réceptionniste voit ma canne et m'offre habituellement de l'aide. Je lui demande de me montrer où se trouve la chambre et je me débrouille ensuite.

Découvrir la chambre ne pose pas de problème. Par contre, le petit-déjeuner sous forme de buffet est beaucoup plus compliqué. Chez moi, c'est déjà risqué de porter de la nourriture ou une boisson chaude sans rien renverser alors dans un endroit que je ne connais pas avec plein de gens autour, ce n'est vraiment pas facile."

Liam dit aussi que lorsqu'il voyage avec Traveleyes, le groupe suscite la curiosité. Dans certains endroits, les gens n'osent pas poser de questions, mais en Inde ou en Chine, ils n'ont pas cette retenue. Ils viennent les voir pour savoir d'où ils viennent, ce qu'ils font. Il ajoute qu'au Pérou, dans un musée, ils ont même eu l'opportunité de toucher des objets qui étaient habituellement dans des vitrines.
Il finit l'interview en expliquant qu'il se perd régulièrement et qu'il a besoin d'aide quand il voyage mais que cela lui arrive également dans la ville où il habite, au moins deux fois par semaine.

"En tant que personne complètement aveugle, il m'arrive parfois d'être à cinquante centimètres d'une chose ou d'un lieu que je cherche mais que je ne trouve pas parce que je ne le touche pas. C'est ainsi.
J'apprécie quand quelqu'un vient me voir dans la rue pour me demander si j'ai besoin d'aide seulement si cela est fait de la bonne façon. Il y a tant de gens qui pensent qu'ils peuvent saisir mon bras ou mon épaule mais ce n'est pas comme cela qu'il faut faire. Tu ne sais pas qui ils sont ni quelles sont leurs intentions. Les gens ne pensent pas mal faire mais c'est dérangeant.
L'outil le plus utile pour naviguer, c'est le public. Sans lui, je serais probablement complètement perdu."

En lisant ce témoignage, je ne peux m'empêcher de penser à la campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle accompagné de Judith Baribeau à travers la "Belle Province" dans un film mettant en valeur tous les sens. Mais il faut surtout voir le circuit interactif d'un voyage jamais vu où vous avez alternativement le récit de Judith et celui de Danny, chacun racontant ses sensations, ses émotions. Une belle preuve qu'apprécier un voyage, ce n'est pas qu'une histoire de vue(s).

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

En 2011, le Guardian publiait un article intitulé Sightseeing for blind people qui racontait déjà comment se passe un séjour organisé par Traveleyes, créé en 2004. Si cette façon de voyager et cet esprit de partage vous intéresse, c'est un article (en anglais) qui met l'emphase sur les relations humaines. Ce même article a été publié par Courrier International en français sous le titre "Voir du pays en compagnie d'aveugles". En 2015, la Presse, quotidien montréalais, écrivait aussi un article intitulé Voyages pour aveugles: périple pour les sens... la vue en moins.

(♡) A propos du fait d'avoir à décrire une image ou une scène, et sur ce que cela impose au descripteur, je vous renvoie à l'article coécrit par Georgina Kleege dont nous avions présenté Sight Unseen, intitulé Audio Description as a Pedagogical Tool (en anglais). C'est une expérience très intéressante et, si parmi les lecteurs il y a des enseignants, je pense sincèrement que c'est un exercice vraiment enrichissant à faire avec les élèves ou étudiants.

Pour continuer sur le sujet riche et passionnant de l'audiodescription, je vous conseille vivement un article (en anglais) tout frais publié coécrit par Louise Fryer, spécialiste et pionnière de l'audiodescription en Angleterre qui était également présente au Colloque Blind Creations. Elle parle d'une étude comparant deux types d'audiodescription, l'une objective, l'autre plus créative qui prenait en compte des mouvements de caméra, la description subjective des personnages, de leurs actions et des scènes essentielles pour l'intrigue. Intitulé "Creative description : The impact of audio description style on presence in visually impaired audiences", il est disponible en annexe de ce billet.

lundi 31 octobre 2016

Escapade londonienne - To touch or not to touch

Vues Intérieures n'est pas parti à Londres dans l'idée d'écrire ce billet. Néanmoins, nous avons croisé et "testé" plusieurs choses qui nous paraissaient intéressantes à partager.

Un guide touristique indiquait à la rubrique "Handicapés" (le titre laisse dubitatif mais passons...) :
Les voyageurs handicapés trouveront en Londres une ville qui peut se montrer extrêmement prévenante à leur égard ou bien les ignorer complètement.
La suite de l'article montrait que sous le titre "Handicapés", on faisait référence aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant et qu'il s'agissait d'accessibilité physique... Preuve qu'il reste encore du travail d'information, de sensibilisation pour :

  • rappeler que le handicap n'est pas que physique
  • indiquer que l'accessibilité au contenu est aussi importante que l'accessibilité au contenant (sans minimiser l'importance de celle-ci bien entendu)

Mais revenons à nos moutons. Cette phrase tirée d'un guide de voyage se révèle juste, y compris pour un voyageur déficient visuel. Ici, nous parlerons essentiellement d'accessibilité culturelle mais nous pourrons aussi évoquer l'accessibilité physique à l'occasion...
A défaut d'être de qualité, nous espérons que les photos seront parlantes.

Le Cutty Sark

Vrai coup de coeur pour la visite de ce bateau, installé à Greenwich, qui fut construit pour ramener du thé de Chine le plus rapidement possible.
Maquettes, plan en relief, espace à explorer et à toucher, les cales, le pont, la coque du Cutty Sark sont à visiter.
Outre cela, le visiteur aveugle ou malvoyant a à sa disposition un livret en braille ou gros caractères contenant également des plans, des élévations, des coupes en relief.

Cutty Sark - maquette de la structure métallique du bateau

Cutty Sark - coupe de la coque et des cales remplies de boîtes de thé Cutty Sark - plan en relief d'un niveau

Cutty Sark - élévation en relief et braille

Audioguides et visites guidées

Parmi les lieux (très) touristiques, nombreux sont ceux à proposer des audioguides. Il y a des modèles plus accessibles que d'autres. Ceux possédant des touches (avec un point sur le 5) sont ainsi plus simples d'usage que les écrans tactiles même s'il faut l'aide d'un tiers pour savoir où et quel numéro composer. Il faut cependant indiquer que plusieurs lieux, comme la Cathédrale Saint Paul, ont proposé des audioguides avec une option pour visiteurs déficients visuels (en anglais uniquement et donc pas évident pour un touriste ne comprenant pas couramment la langue).

La visite guidée est une belle occasion de s'imprégner d'un lieu et de le rendre plus vivant. Quand la seule possibilité de visite est dans la langue de Shakespeare, comme au Globe, le théâtre reconstruit tel qu'à l'époque élisabéthaine, et que l'on ne maîtrise pas la langue, une maquette pourrait permettre cette appropriation que l'oeil du visiteur aveugle ou malvoyant ne peut embrasser. Au Globe, la visite guidée est à compléter de la visite du musée, avec un audioguide, qui permet d'en savoir plus sur le Londres du temps de Shakespeare, sur le théâtre élisabéthain, et sur Shakespeare lui-même. Au fil de l'exposition, et en particulier quand on aborde les costumes, le visiteur peut voir et toucher de nombreux objets, tissus... et un panneau en braille, toujours en braille abrégé anglais.
Aparté : en juin 2016 a été inauguré le premier et seul théâtre élisabéthain sur le sol français. Vous trouverez en annexe le dossier de presse où l'on parle relations franco - britanniques, Shakespeare, théâtre et architecture.

Extérieur du Shakespeare's Globe

Shakespeare's Globe - vue intérieure

Les audioguides sont un bel outil pour appréhender un lieu, son contexte, son histoire. Reste à penser, dès leur conception, à en faire un outil accessible à tous.

Maquettes et dessins tactiles

Outre les maquettes tactiles découvertes, par exemple, lors de la visite du Cutty Sark, les promenades aux abords de l'abbaye de Westminster ou le long de la Tamise offrent également des éléments intéressants à se mettre sous les doigts.
Pour le grand panneau installé au pied de Westminster, beaucoup de dessins de façades d'immeubles très détaillés, difficiles à lire aux doigts, un plan du quartier, sa position par rapport à la Tamise, ainsi que des textes en braille (anglais abrégé).

Abords de Westminster - panneau en relief, braille et dessins tactiles

Abords de Westminster - plan du quartier en relief

A proximité de l'hôtel de ville, sur les bords de la Tamise aménagés en promenade piétonne, on découvre une maquette volumétrique réalisée en métal selon le principe d'une table d'orientation qui permet de se faire une idée du quartier et de situer la Tour de Londres, le Tower Bridge et le bâtiment emblématique de l'hôtel de ville.

Maquette tactile volumétrique des abords de l'hôtel de ville

Artefacts, braille, écriture en relief

La Tour de Londres propose aussi des audioguides mais on trouve de nombreux artefacts qui permettent de savoir comment était composé le lit d'un roi, ou encore la structure d'une côte de maille ou un casque d'armure.
Ce qui est intéressant dans ces artefacts, c'est qu'ils sont accessibles à tous, manipulables par tous, et dont les enfants sont très friands.
Ils sont parfois accompagnés de textes explicatifs en braille, toujours en braille abrégé. Il y a parfois de l'écriture en relief.

Tour de Londres - côte de maille, silhouette

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille

Bilan

Ville étendue, offrant des visages différents selon les quartiers, riche en histoire et en culture, Londres est fort bien pourvue en transports en commun. Les plus récents, tel le DLR qui dessert le quartier des Docklands dans l'est, sont accessibles physiquement. Il faut valider sa carte de transport en entrant et en sortant et, pour cela, localiser les bornes. Les transports que nous avons utilisés, soit le DLR, le métro et le bus, sont vocalisés, indiquant le nom ou numéro de la ligne, son terminus ainsi que le prochain arrêt. Et précisant également certains lieux à proximité de l'arrêt (Buckingham Palace ou le RNIB, l'Institut National Royal pour les personnes Aveugles).
A noter que dans certaines stations du métro, l'espace entre le train et le quai peut être très important, nécessitant une grande enjambée pour sortir. Mais cela est toujours indiqué vocalement. Et, la plupart du temps, les gens se lèvent pour laisser leur place à un passager aveugle, âgé...
Certains trottoirs sont très fréquentés, rendant la déambulation piétonne difficile. Mais il y a aussi des passages piétons sonores qui se déclenchent automatiquement (et non au moyen d'une télécommande comme dans certaines villes françaises) et sont une réelle aide quand on connaît mal les habitudes locales.

Dans la plupart des lieux touristiques ou culturels visités payants (de nombreux musées sont gratuits), la personne handicapée bénéficie d'un tarif réduit et son accompagnateur d'une entrée gratuite. Lors de notre billet consacré au Festival de Glastonbury, nous avons vu que de nombreux lieux de musique "live" offraient également cette possibilité sur justificatif.

La langue a pu être une barrière ou un frein à la compréhension. Les textes en braille abrégé anglais (différent du braille abrégé français) ou les visites guidées proposées seulement en anglais comme au Shakespeare's Globe Theatre ne facilitent certes pas cela. Mais lorsque des dispositifs accessibles existent, ils sont vraiment utiles et aident vraiment la personne aveugle à se faire sa propre idée. La maquette de la structure métallique du Cutty Sark, ainsi que la coupe du bateau chargé de caisses de thé permettent une vraie compréhension du volume global et de l'usage du navire.
La maquette volumétrique d'un quartier, tel l'ensemble d'immeubles autour de l'hôtel de ville, ainsi que, schématisés, la Tour de Londres et le Tower Bridge, est un précieux outil pour avoir des informations sur la forme des bâtiments, leur situation par rapport à la Tamise ou la relation des uns aux autres.

Rien de mieux qu'un voyage en compagnie pour partager ses impressions, c'est aussi pour cela que l'accessibilité culturelle est importante : pouvoir se faire une idée par soi-même et pas simplement par le regard ou la bouche des autres...

mercredi 7 septembre 2016

Accessibilite culturelle, deficience visuelle et Tourisme

Quelques expériences et réflexions autour de la rencontre tourisme/accessibilité culturelle issues de nos pérégrinations... ou savoir ou ne pas savoir si le visiteur déficient visuel aura quelque chose à se mettre sous les doigts ou dans les oreilles...

logo déficient visuel

Expositions permanentes ou temporaires, musées, monuments ou sites, voilà quelques endroits où tourisme et accessibilité culturelle se mêlent, ou plutôt pourraient, devraient se mêler. C'est loin d'être systématique, aujourd'hui encore, pourtant, cela donne lieu à de belles surprises, de belles rencontres. Pour cette fois, nous mettrons de côté les déceptions et désillusions.

Notons cependant que si certains musées font réellement des efforts pour être accessibles à tous, et nous ne parlons pas seulement d'accessibilité des lieux mais aussi d'accessibilité au contenu , d'autres se contentent de proposer une entrée gratuite pour la personne déficiente visuelle et son accompagnateur.
Il y a aussi ceux qui ont fait des choses, mais dont le personnel ne sait pas trop où trouver le livret en braille, ni si l'audioguide est accessible.
Si l'on peut concevoir cela (arriver en fin de saison et s'entendre dire que nous sommes les premiers à demander s'il y a des dispositifs accessibles au public déficient visuel peut laisser dubitatif), c'est dans la lignée de ce que disaient Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz à propos de l'accessibilité d'un festival (les Eurockéennes de Belfort) : nécessité de FAIRE CONNAÎTRE CES INITIATIVES, COMMUNIQUER L'INFORMATION pour faire venir les gens...

Pour les expositions, citons deux cas de figure : l'exposition permanente, et là, a priori, pas d'obstacle pour rendre une partie de la collection accessible aux visiteurs déficients visuels, comme la Cité des Sciences ou le Mucem, et l'exposition temporaire, qui peut aussi être amenée à voyager dans plusieurs lieux.
Ayant eu l'occasion de visiter deux expositions temporaires qui proposaient des oeuvres accessibles au public aveugle ou malvoyant, faisons un petit retour sur celles-ci.

Pour la première fois, le Musée Adrien Dubouché et le BAL (Musée des Beaux Arts de Limoges) ont présenté cet été des expositions temporaires qui proposaient des dispositifs accessibles au public déficient visuel.
En effet, l'exposition “Corée, 1886. Roman d'un voyageur” pour le premier et "Volume, lumière, couleur. Charles BICHET", exposition programmée dans le cadre de l’exposition-parcours « La Creuse, une vallée-atelier. ITINÉRANCES ARTISTIQUES. Österlind, Bichet, Alluaud, Smith », relevant du dispositif « Vallée des peintres, entre Berry et Limousin » pour le second, offraient au visiteur aveugle ou malvoyant la possibilité de découvrir des éléments de décoration sur des vases ou des peintures de Charles Bichet.

Dans l'exposition "Corée, 1886. Roman d'un voyageur" qui présentait notamment une collection de céramiques, il y avait trois stations montrant des dessins tactiles permettant de se faire une représentation des décors présents sur des oeuvres emblématiques. Sur le panneau en relief se trouvait également une silhouette de l'objet afin de se représenter sa forme globale.

dessin en relief - éléments du décor

Dans l'exposition consacrée à Charles Bichet, on remettait au visiteur déficient visuel un livret en braille contenant le texte de présentation de l'oeuvre du peintre. Et, répartis dans la salle, découpée en plusieurs espaces ayant chacun leur ambiance, cinq casques à proximité de cinq tableaux choisis pour illustrer une période. Dans ces casques, en continu, une présentation audio de la peinture mais également de l'ambiance de la pièce et du contexte dans lequel l'oeuvre a été réalisée. Dispositifs utilisables par tous...

livret en braille -présentation de Charles Bichet casque permettant l'audiodescription du tableau situé à proximité

Mais il n'y a pas que les musées qui sont concernés par cette accessibilité culturelle. Tous les lieux touristiques, tous les lieux culturels le sont...

Pour une personne aveugle ou malvoyante, il peut être compliqué de s'imaginer un bâtiment, par exemple, sans une représentation tactile, image ou maquette, du lieu.
Cela peut être une maquette volumétrique simple, comme celle réalisée pour les deux bâtiments de la Philarmonie de Paris accessible dans le parc de la Villette (photo ci-dessous).

Maquette tactile volumétrique de la Philarmonie de Paris

Mais ce peut être aussi une maquette tactile permettant une vraie visite du bâtiment et de pouvoir ainsi voir un arc brisé, une croisée d'ogives ou une rosace. Isabelle Dapzol, architecte de formation et fondatrice d'Archi-Tact, a réalisé, par exemple, la magnifique maquette tactile de la cathédrale de Bourges. Celle-ci n'est certes pas en accès libre mais il suffit de demander la clé à la personne en charge de la cathédrale. Cette splendide maquette est également accompagnée d'une description audio qui explique comment découvrir le bâtiment. Une légende tactile et en braille permet également de connaître les matériaux composant le bâtiment.

Maquette tactile de la cathédrale de Bourges - Archi-Tact

Ou, pour préparer, compléter sa visite d'un lieu ou la découverte d'une oeuvre, il y a aussi la splendide collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux, à découvrir aidé tant les dessins en relief sont riches de détails, nous emmenant, entre autres, visiter la Cité de Carcassonne ou découvrir la Tenture de l'Apocalypse exposée au Château d'Angers.

Carcassonne - découverte tactile des remparts

Les cinq sites templiers du Larzac en Aveyron offrent au visiteur déficient visuel la possibilité d'avoir un livret d'aide à la visite, avec braille et dessin en relief (plan masse, façade, détail du décor...). Cela fait partie d'un projet beaucoup plus vaste, le Massif Central au bout des doigts, réalisé par Braille & Culture.

A travers cette balade, nous voyons qu'il existe déjà des lieux qui décident d'être accessibles à tous et que la façon de se rendre accessible est variée et riche en possibilités. Il y a aussi des solutions plus techniques. Récemment, le Musée Andy Warhol travaillait à la réalisation d'un audioguide inclusif (utilisable par tous).
Le blog du musée a publié au cours de l'été quatre billets (en anglais) relatifs à ce nouvel audioguide, Designing an inclusive audio guide, voici les liens :
- Part 1 - An introduction
- Part 2 - Tactile reproductions
- Part 3 - Talking tech with Ruben Niculcea
- Part 4 - Content development telling the Warhol story

Nous savons que cela nécessite des fonds et des compétences. Cependant, nous avons aussi rencontré des associations gérant de magnifiques lieux, avec peu de moyens financiers mais avec une vraie volonté de partager ce patrimoine. Découvrir un château sur un éperon rocheux peut aussi se faire par le biais d'une maquette volumétrique toute simple réalisée dans un matériau commun et facile à travailler.
Ne nous cachons pas derrière la réglementation et les dérogations. Certes, restons réalistes mais le bon sens et la bonne volonté permettent des choses que d'aucun aurait crû impossibles...