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jeudi 2 avril 2020

Theatre a distance, documentaire et vieux livres...

En ces temps étranges de confinement et de distanciation sociale, surgissent de belles surprises.
Il paraît que les gens ont plus de temps, coincés à la maison...
Si tel est le cas, voici alors quelques suggestions, certaines directement liées à notre récent séjour à Chicago et aux pièces de théâtre que nous y avons vu, mais aussi à ce que nous voyons circuler sur les réseaux sociaux ou les médias en ligne, ici et ailleurs... A vrai dire, c'est plutôt ailleurs, physiquement et temporellement, histoire de s'évader un peu par l'esprit, en attendant de pouvoir le faire à nouveau par le corps...

Du théâtre depuis chez soi où il est aussi question d'accessibilité, un passionnant documentaire sur Netflix où "les éclopés" ont la parole, des lectures à caractère patrimonial en lien avec la cécité, voilà ce que nous vous proposons...

Teenage Dick, le théâtre à domicile

Dans notre précédent billet Chicago bis - Handicap, représentation, accessibilité, nous avons parlé de cette pièce commandée par the Apothetae, écrite en 2016 par Mike Lew et montée à New York en 2018. Nous avions aussi mentionné the Apothetae, structure new-yorkaise fondée par Gregg Mozgala, comédien ayant une IMC (Infirmité Motrice Cérébrale), et qui a d'ailleurs crée le rôle de Richard à New York. Ces derniers jours, the Apothetae et the Lark ont annoncé le lancement de leur deuxième bourse majeure pour des auteurs handicapés ou sourds. Si cela vous intéresse, vous pouvez postuler jusqu'au 14 juin prochain.

Teenage_Dick.jpg
Affiche de "teenage Dick" mis en scène par Brian Balcom au Theater Wit

"Teenage Dick" a également été montée en Angleterre l'année dernière, mais c'est dans la version chicagoane que nous l'avons vue.
Nous y revenons parce qu'après avoir vu la première répétition publique, nous avons tenté la version "confinée", à travers un écran d'ordinateur et avec sept heures de décalage horaire.
Cette fois-ci, enregistrée lors de la dernière représentation en public, les décors étaient terminés et la comédienne interprétant Clarissa avait été remplacée par sa doublure, a priori pour des raisons de santé. L'intérêt du théâtre est avant tout d'être dans la salle avec les comédiens et le reste du public mais en cette période où tous les lieux culturels sont fermés, nous voyons naître un peu partout des initiatives pour amener le théâtre dans nos maisons. La Comédie Française propose ainsi des rendez-vous quotidiens, le Théâtre de la Colline diffuse le journal du confinement de Wajdi Mouawad... A travers les Etats-Unis, plusieurs théâtres diffusent des pièces en vidéo. Certains, comme le Theater Wit ou le Timeline Theatre, tous les deux à Chicago, vendent pour chaque diffusion, le nombre de places que comporte chacun des théâtres. En l'occurence ici, respectivement 98 et 99 places. Si vous avez envie de tenter l'expérience, cet article intitulé Onscreen this month - quarantine edition vous donnera des pistes, certaines à consommer très rapidement...
Il y a un autre article issu du journal American Theatre dont le site est une vraie mine de renseignements pour qui s'intéresse au théâtre américain, qui a retenu notre attention. Intitulé Streams before the flood, il recense les initiatives et tentatives de théâtre à distance, mais surtout, il parle aussi d'un sujet que nous n'avons pas encore vu émerger dans les médias français : l'accessibilité. Son auteur, Jerald Raymond Pierce, donne ainsi la parole à Mickey Rowe, co-fondateur de National Disability Theatre indique ainsi que la possibilité de voir une pièce de théâtre depuis son domicile est une chose que la communauté des personnes handicapées réclame depuis longtemps ("an at-home streaming option for current shows is something the disability community has been calling for for a long time").

“This should always be an option,” Rowe said. “For a lot of people with disabilities, getting out the door and attending the theatre in person is just not possible or reasonable. This doesn’t mean that they don’t want to attend your theatre or become a subscriber. Your theatre, and the travel to get to the theatre, simply isn’t accessible for them.”

Rowe ajoute : "Cela devrait toujours être une possibilité. Pour beaucoup de personnes handicapées, sortir de chez soi et se déplacer physiquement au théâtre n'est simplement pas possible ou raisonnable. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'elles ne souhaitent pas venir au théâtre ou y être abonnées. Votre théâtre, et le trajet pour s'y rendre, n'est tout simplement pas accessible pour elles."

Mickey Rowe, acteur lui-même, autiste et légalement aveugle, souligne aussi qu'il existe déjà des solutions techniques permettant d'ajouter des sous-titres ou de l'audiodescription à des vidéos qui pourraient être utilisées dans les versions diffusées par les productions. Jeremy Wechsler, le directeur du Theater Wit, indique qu'à terme, il y aura une version audiodécrite et sous-titrée de Teenage Dick. A ce jour, nous n'avons pas vu d'indications relatives à cela sur le site de réservation mais la pièce est diffusée jusqu'au 19 avril prochain.

Crip Camp

Le 25 mars dernier, Netflix mettait en ligne un documentaire produit par le couple Obama, Crip Camp et réalisé par des professionnels handicapés dont Jim LeBrecht, ingénieur du son, dont on suit le parcours à travers l'aventure des droits civiques. Si vous n'avez pas Netflix, profitez du mois d'essai gratuit pour vous jetez sur ce documentaire passionnant, réjouissant, mené de bout en bout par des personnes handicapés, tout handicap confondu. Cela vous permettra aussi, si cette histoire ne vous est pas familière, de retracer la lutte des personnes handicapées américaines pour leurs droits civiques, du Camp Jened, colonie de vacances tenue par des hippies, dans les années 1970 qui accueillait des personnes handicapées de tous les Etats-Unis, jusqu'à l'ADA (Americans with Disabilities Act) de 1990, Judith Heumann en tête, infatigable avocate des droits civiques. Il est aussi beaucoup question de solidarité dans ce documentaire, d'images d'archives mais aussi d'images d'aujourd'hui. Et, comme le rappelle Cécile Marchand Ménard, dans cet article paru sur Télérama, "Prix du public au dernier Festival de Sundance, Crip camp souligne que les droits des minorités sont fragiles, et jamais totalement acquis. Si connaître l’histoire des luttes est l’une des clés pour renforcer ces droits, alors le documentaire du couple Obama fait figure d’œuvre d’utilité publique."
Tout est dit, nous vous aurons prévenus. A voir absolument et d'urgence! Il paraît qu'en ce moment, vous avez plein de temps libre...

Ce qui est intéressant aussi, comme nous l'avons vu précédemment, c'est qu'aujourd'hui, le réseau internet et les outils de communication nous permettent de nous réunir derrière un écran pour discuter ensemble, et des quatre coins du monde. Sur Twitter, depuis plusieurs années maintenant, il y a un hashtag passionnant pour qui s'intéresse notamment à la représentation du handicap au cinéma, c'est #FilmDis. Le 1er avril dernier (et ce n'est pas un poisson) a eu lieu un "Twitter chat" autour de "Crip Camp" organisé par Alice Wong, une activiste handicapée, et co-animé par les deux réalisateurs du documentaire, James LeBrecht et Nicole Newnham.

Crip Camp - Twitter chat
Annonce du "Twitter chat" avec, à gauche, l'affiche du documentaire, et, à droite, les informations nécessaires pour participer à la "conversation".

Au cours de cet échange, Alice Wong a demandé aux réalisateurs ce qu'ils souhaitaient ou espéraient voir émerger de la diffusion de "Crip Camp" sur Netflix.

Screenshot_2020-04-02_James_LeBrecht_sur_Twitter_We_are_hearing_from_other_filmmakers_with_disabilities_that_they_are_feeli_._.png
Dans ce tweet, James LeBrecht, l'un des réalisateurs du documentaire indique que depuis la sortie du film et ses récompenses, il y a un changement d'attitude de la part de producteurs qui, il y a seulement quelques mois, n'auraient même pas regardé un projet mené par des réalisateurs handicapés. Il décrit cela comme "l'effet Crip Camp"...

Le documentaire est disponible dans de nombreuses langues ainsi que dans une version audiodécrite en français, assez vivante d'ailleurs.

Lecture des temps passés

Après des actualités très récentes, pourquoi ne pas plonger dans la mémoire de l'imprimerie...
C'est incroyable ce que l'on peut découvrir sur Gallica.
On y retrouve des noms déjà évoqués ici tels Jacques Arago, "équivalent" français de James Holman découvert dans Voyageur qui continua à voyager autour du monde après avoir perdu la vue à l'âge de quarante-sept ans, ou Pierre Villey, universitaire spécialiste de Montaigne, qui fait encore référence aujourd'hui, et qui a tant œuvré pour la reconnaissance des personnes aveugles.

Si vous avez envie de voyager autour du monde, à la rencontre d'autres cultures, Le voyage autour du monde de Jacques Arago est idéal.

Quant à Pierre Villey, on ne peut que conseiller Le Monde des Aveugles - Essai de Psychologie paru en 1914.
Pierre Villey a également publié en 1925 l'aveugle dans le roman contemporain, une source très précieuse pour qui s'intéresse à la représentation de la cécité dans les romans. Il distribue des bonnes et (surtout) mauvaises notes à ses contemporains. C'est en lisant cette étonnante ressource que nous avions découvert Les Emmurés de Lucien Descaves. Le document est disponible dans de nombreuses versions, y compris en format Daisy. Le document est disponible en annexe de ce billet en format PDF.

Pour momentanément conclure

Voilà donc quelques suggestions pour occuper notre esprit, nos oreilles, nos yeux, nos mains, peu importe la façon dont nous lisons...
Elles sont totalement subjectives et nous l'assumons pleinement, comme nous l'avons toujours fait ici.
Il nous a paru intéressant de faire remonter aussi les problématiques d'accessibilité connues depuis longtemps par les personnes handicapées mais qui semblent (enfin) arriver à la connaissance des autres, ceux qui, habituellement, ne se posent pas la question de "je veux aller voir ça mais comment je fais? Y a-t-il des transports en commun à proximité? La salle est-elle accessible? Le VTC que j'ai commandé va-t-il accepter mon chien-guide"...
L'article paru dans American Theatre y faisait allusion mais nous espérons sincèrement que l'après confinement permettra de ne pas oublier ces questions d'accessibilité, qu'elles soient numériques ou physiques. Nous y prêterons un œil et une oreille attentifs.
En attendant, nous vous souhaitons de belles découvertes.

lundi 5 mars 2018

Cecite et Publicite

C'est en découvrant la publicité 2018 pour le Subaru Outback qu'est née l'idée de ce billet : cécité et publicité. On aurait aussi pu l'intituler "usages de la cécité dans la publicité"...

Nous parlerons de cette publicité dans le détail en abordant la cécité dans la publicité sous plusieurs angles :

  • La présence d'une personne aveugle dans la publicité
  • Les messages publicitaires d'associations représentant les personnes aveugles

Nous verrons notamment comment la cécité est utilisée à travers les stéréotypes et les idées reçues, qu'elle les exploite ou les détourne.
L'idée n'est pas de recenser toutes les pubs mettant en scène une (ou plusieurs) personne(s) aveugle(s), mais, selon notre habitude, ou envie, nous parlerons de pubs à caractère commercial ou social donnant une autre image de la cécité. Ceci dit, nous serions ravis de découvrir une pub correspondant à ces critères et qui nous aurait échappé. Appel à contribution, donc...
La plupart des publicités citées dans ce billet sont visibles sur le site de Culture Pub, avec lien intégré au texte.

Voitures et cécité

Voyages et cécité

En découvrant cette publicité Subaru, "See the World", mettant en scène George Wurtzel, menuisier et créateur de mobilier, aveugle, plusieurs souvenirs ont surgi.

George se dirigeant vers la voiture, côté passager, avec sa canne blanche

Il est question dans cette publicité de découvertes. Quoi de mieux qu'une personne aveugle pour vous emmener vers des territoires et sensations inconnus? Qui, mieux qu'une personne aveugle, peut vous amener à découvrir un lieu avec vos autres sens : découvrir des saveurs, sentir des odeurs, entendre les bruits, identifier des animaux...
C'est exactement ce qui se passe dans cette pub. George fait découvrir aux propriétaires de la voiture des choses qu'ils auraient ratées sans sortir des sentiers battus...
George Wurtzel a d'ailleurs raconté très récemment pour Blind Abilities les circonstances de ce tournage publicitaire. Il insiste sur le fait qu'il n'aurait pas accepté de tourner dans cette pub si celle-ci n'avait pas donné une image intéressante de la personne aveugle. Dans cette interview, il explique aussi que, lorsqu'ils sont dans la forêt la nuit, la comédienne trébuche sur un tronc d'arbre couché au sol. Elle s'agrippe à l'épaule de George qui ouvrait le chemin, canne blanche en main. Ce qui semble très symbolique est en fait un "incident" de tournage. Cela n'était pas prévu dans le script. Pour information, lors de cet entretien, on entend la bande son de la publicité avec audiodescription.

Le propos est un peu différent, et puis l' "objet" à vendre n'est pas le même mais cela nous rappelle la très chouette campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 intitulée Un voyage jamais vu avec Danny Kean, touriste américain aveugle (et musicien) accompagné de Judith Baribeau, comédienne québécoise, qui font le tour du Québec. Outre cette longue pub, il y avait aussi un site qui proposait une visite interactive où chacun à leur tour, Danny et Judith parlent de leur ressenti, de leur expérience.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Passager aveugle

Pour en revenir à la pub Subaru, George guide les touristes dans une région qu'il connaît bien. Mais évidemment, il est passager.

Casey Harris, claviériste du groupe américain X Ambassadors, est également passager dans la publicité de 2015 pour la Jeep Renegade. Pourtant, lorsqu'il se déplace, c'est lui qui est en tête, canne blanche en avant, son frère Sam étant situé derrière lui, le guidant en mettant sa main sur l'épaule (méthode de guidage peu conventionnelle, mais ils se connaissent très bien et Casey a un reste visuel).

Pub Jeep Renegade - Casey, canne blanche en avant, son frère Sam le tenant par l'épaule gauche, se dirigent vers la voiture
Image extraite de la pub pour la Jeep Renegade avec les X Ambassadors

Voiture sublimée par Pete Eckert, photographe aveugle

Si la pub Subaru a engagé une personne aveugle pour y figurer, Volkswagen a fait appel aux talents de Pete Eckert, photographe aveugle, pour mettre en valeur son nouveau modèle.
Pete Eckert pratique le Light Painting. Il utilise la lumière pour "peindre". Il imagine précisément dans sa tête les photos qu'il souhaite prendre. C'était la première fois qu'il photographiait "artistiquement" une voiture. Sur cette page du site de Pete Eckert, on trouve plusieurs photos ainsi que deux publicités qui mettent en scène la façon dont il a travaillé pour cette marque de voiture. Il dit aussi : "we don't need eyes to see beauty" (nous n'avons pas besoin d'yeux pour voir la beauté).

Pete Eckert découvrant au toucher la voiture qu'il va photographier

Photo de Pete Eckert - la voiture zébrée par des rayons de lumière

Les campagnes publicitaires d'associations (ou écoles) de personnes aveugles

Nous commencerons ce petit tour par, évidemment, la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind. Cette campagne, avec ses deux spots publicitaires voulant démystifier certaines attitudes envers les personnes aveugles, souhaite faire changer le regard de la société sur la cécité.
Nous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises de cette campagne et de ces spots publicitaires parce qu'y figurait, dans chacun d'eux, un acteur déficient visuel. David Rosar Stearns pour "the Drive", acteur à New York travaillant notamment avec le Theater Breaking Through Barriers et Jay Worthington dans "the Get Together", acteur officiant à Chicago, et membre de la troupe du Gift Theatre, dont nous parlons régulièrement ici...

Blind New World - the Get Together - Jay Worthington

Dans "the Drive", il était question d'un homme d'affaire aveugle, se rendant à l'aéroport en taxi, qui était vice président de son entreprise. Dans "the Get Together", il s'agissait lors d'une petite réunion d'amis où est invité James, séduisant professeur adjoint d'astrophysique aveugle, de sa rencontre avec une jeune femme.

Lors du lancement de cette campagne en mai 2016, Jay Worthington a été interrogé par la chaîne abc de Chicago et, lorsque le journaliste lui demande ce qu'il ne peut pas faire, la seule chose qu'il répond est que légalement, il ne peut pas conduire... Amusant lien avec la première partie de ce billet, non?

En cherchant un peu, on trouve le meilleur et le pire dans les messages véhiculés par les associations. Quand vous cherchez du financement, il faut parfois faire un peu pleurer dans les chaumières... Mais ce qui nous intéresse ici, c'est le détournement, c'est le contre-pied...

A ce jeu là, l'association norvégienne pour les aveugles et les malvoyants a fait une série de spots assez drôles (mais sans audiodescription) qui défendent cependant des sujets très sérieux : l'obligation d'accepter les chiens-guides ou l'emploi des personnes aveugles ou malvoyantes...
En 2013, un spot publicitaire intitulé Could have been worse visant à améliorer la perception des chiens-guides, en particulier dans les taxis...
En 2011, cette même association, militait pour l'emploi de personnes aveugles. Vous trouverez ci-dessous trois liens pour trois spots différents :

Audiodescription et publicité

Si certains messages ciblés, telle la campagne Blind New World, sont aussi disponibles avec audiodescription, l'essentiel des messages publicitaires ne sont pas accessibles aux personnes aveugles. Si la publicité se contente d'être une performance esthétique, sans paroles, elle reste invisible. Comme si les personnes aveugles et malvoyantes n'étaient pas des clients potentiels.

Pour conclure

Manifestement, comme au cinéma, la cécité inspire la publicité. Pas toujours pour de bonnes raisons. Cependant, elle peut aussi être utilisée d'une façon intelligente et respectueuse, comme l'a montré la remarquable campagne de Tourisme Québec ou comme cette publicité Subaru à l'origine de ce billet.
Dans ces deux annonces, les personnes aveugles sont des gens ordinaires, vraiment aveugles, et non professionnels.
Dans la campagne Blind New World, ce qui est intéressant est l'emploi de comédiens déficients visuels. Jay Worthington indiquait d'ailleurs que c'était la première fois de sa carrière qu'il voyait un casting cherchant spécifiquement des comédiens aveugles ou malvoyants.

Quoiqu'il en soit, la sincérité, l'authenticité du casting amène peut-être une autre dimension à la publicité mais si le discours est mauvais, celle-ci ne changera pas la donne.
Ceci dit, peut-être pouvons nous imaginer que la publicité, parce qu'il s'agit de très courts-métrages, se pique au jeu du "casting authentique" et donne une belle leçon à son grand frère le cinéma.

dimanche 5 février 2017

Voyages, cecite, partage et audiodescription en filigrane

Ce billet fait suite à celui consacré au roman jeunesse Voyageur de Lesley Beake où nous avions parlé d'autres voyageurs aveugles, du passé et du présent. Nous avions également abordé la question du voyage lors de notre escapade londonienne ou dans Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme.

Le Telegraph a publié le 3 février 2017 un article disponible en VO sur ce lien intitulé "What it's really like to travel as a blind person", que l'on peut traduire par "Ce que signifie réellement voyager quand on est aveugle". Il s'agit en fait du témoignage de Liam Mackin, étudiant anglais aveugle de vingt-deux ans, recueilli par Hazel Plush.
Il explique qu'il est allé dans une vingtaine de pays différents, soit seul soit avec Traveleyes, agence de voyage dont nous avions également parlé dans le billet consacré à Voyageur, qui organise des voyages dans le monde entier en "mélangeant" des voyageurs aveugles ou malvoyants et des voyageurs voyants, ces derniers décrivant les paysages ou les événements aux premiers, tout en s'enrichissant mutuellement des expériences de chacun. Voyons ce que dit Liam de cette expérience.
Logo Traveleyes (eyes avec une police en pointillés)
Son premier voyage hors Europe et sans sa famille a été l'Inde. Et ça a été un voyage éprouvant avec toutes ces odeurs, ces bruits et ces gens.
Il y est allé avec Traveleyes et cela l'a ouvert au monde.

"Comment "voit"- t - on un lieu quand on est aveugle? Nous avons visité le Taj Mahal mais, évidemment, c'est assez difficile de se faire une représentation du lieu quand on est déficient visuel, alors il faut avoir des idées. Nous sommes allés dans une boutique d'artisanat où ils fabriquaient des miniatures du Taj Mahal en marbre, cela nous a permis d'avoir une idée de ce à quoi ça ressemblait - de sentir ce que nous aurions vu.

Dans un voyage organisé par Traveleyes, tu es associé à une personne différente chaque jour - tu lui poses des questions, elle te décrit ce qu'elle voit, et cela te permet aussi de te faire de très bons amis pendant le séjour.
Delhi, Agra et Jaipur ont été assez épuisants, mais la plupart des gens étaient très bons pour décrire ce qu'ils avaient devant leurs yeux, et avec les odeurs et les bruits, cela formait un tout.

photomontage illustrant les monuments emblématiques des villes de Agra, Delhi et Jaipur

Depuis, j'ai visité Malte, la Chine, la Jamaïque et le Pérou, ainsi que voyagé de façon autonome à travers l'Europe. Grâce à Traveleyes, j'ai rencontré des gens du monde entier, alors je vais leur rendre visite."

Liam étudie l'allemand et le français à l'Université de Nottingham, prépare actuellement son diplôme en Allemagne et se définit comme autonome et plutôt aventurier. Ce qu'il dit dans la suite de l'entretien est fort intéressant. Il parle de sa façon de voyager, de ses difficultés et de ce qu'il apprécie dans ses voyages, mais aussi des questions que lui posent les personnes "voyantes" sur ce qu'il retire de ses voyages.

"Parfois, les gens me demande ce que je retire de mes voyages. Évidemment, je ne peux pas voir les panoramas, mais je ressens les lieux et ce qu'ils offrent et cela m'apporte beaucoup.
A partir du moment où tu as quelqu'un qui te raconte des trucs et qui répond aux questions, ça marche vraiment bien. Certaines personnes ne savent pas comment débuter la description d'un endroit alors je leur dis toujours de commencer par quelque chose qui a attiré leur oeil - parce que si tu l'as noté, c'est que ça doit être intéressant.

Ce sont les petites choses qui m'intéressent le plus. Quand nous étions en Inde, quelqu'un m'a dit qu'il y avait des familles entières ou plusieurs personnes installées à l'arrière d'une moto - si personne ne me l'avait dit, je ne l'aurais jamais su.

Mais en fait, cela marche dans les deux sens. Des gens m'ont dit que voyager avec quelqu'un qui est déficient visuel changeait leur façon de voir parce qu'ils devaient réfléchir à ce qu'ils voyaient et comment ils allaient le décrire (♡). En tant que personne voyante, tu es obligé d'observer les choses plutôt que simplement les voir, et ça enrichit ton expérience. J'essaie de ne pas poser trop de questions pour avoir une conversation plus naturelle mais si je vais dans un endroit que je voulais voir depuis longtemps, là, je demande beaucoup de choses. Je veux connaître les formes, la disposition des éléments, la lumière, les gens.

L'atout principal de voyager avec une agence comme Traveleyes, c'est que je peux simplement y aller. Si je voulais aller à Rome par moi - même, cela serait impossible. Je dois trouver quelqu'un qui veuille bien venir avec moi, qui a les moyens de voyager - ce n'est pas facile.

Pour moi, c'est presque impossible d'aller dans un nouvel endroit tout seul, de trouver où manger ou quoi visiter. C'est la partie difficile.
En revanche, y aller est plus facile. Si je rejoins un ami, je prends le train ou l'avion seul. Il existe des bons systèmes pour les voyageurs handicapés dans les aéroports et les gares. La plupart des gens ne savent pas que ça existe parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Ce que je trouve dommage, c'est que ces systèmes ne soient pas présents dans les transports abordables, comme les bus. Au Royaume Uni, nous aurions vraiment besoin de bus vocalisés qui indiquent les arrêts comme dans les trains, les tramways ou le métro. C'est pas super compliqué mais ça aide beaucoup. Si je prends le bus à l'intérieur du Royaume Uni, je dois demander au chauffeur de me dire l'arrêt. S'il oublie, alors tu te retrouves dans un endroit totalement inconnu et tu dois compter sur l'aide d'un inconnu. C'est vraiment frustrant.

En général, les gens sont sensibilisés aux personnes handicapées en Europe. Quand j'arrive dans un hôtel, le réceptionniste voit ma canne et m'offre habituellement de l'aide. Je lui demande de me montrer où se trouve la chambre et je me débrouille ensuite.

Découvrir la chambre ne pose pas de problème. Par contre, le petit-déjeuner sous forme de buffet est beaucoup plus compliqué. Chez moi, c'est déjà risqué de porter de la nourriture ou une boisson chaude sans rien renverser alors dans un endroit que je ne connais pas avec plein de gens autour, ce n'est vraiment pas facile."

Liam dit aussi que lorsqu'il voyage avec Traveleyes, le groupe suscite la curiosité. Dans certains endroits, les gens n'osent pas poser de questions, mais en Inde ou en Chine, ils n'ont pas cette retenue. Ils viennent les voir pour savoir d'où ils viennent, ce qu'ils font. Il ajoute qu'au Pérou, dans un musée, ils ont même eu l'opportunité de toucher des objets qui étaient habituellement dans des vitrines.
Il finit l'interview en expliquant qu'il se perd régulièrement et qu'il a besoin d'aide quand il voyage mais que cela lui arrive également dans la ville où il habite, au moins deux fois par semaine.

"En tant que personne complètement aveugle, il m'arrive parfois d'être à cinquante centimètres d'une chose ou d'un lieu que je cherche mais que je ne trouve pas parce que je ne le touche pas. C'est ainsi.
J'apprécie quand quelqu'un vient me voir dans la rue pour me demander si j'ai besoin d'aide seulement si cela est fait de la bonne façon. Il y a tant de gens qui pensent qu'ils peuvent saisir mon bras ou mon épaule mais ce n'est pas comme cela qu'il faut faire. Tu ne sais pas qui ils sont ni quelles sont leurs intentions. Les gens ne pensent pas mal faire mais c'est dérangeant.
L'outil le plus utile pour naviguer, c'est le public. Sans lui, je serais probablement complètement perdu."

En lisant ce témoignage, je ne peux m'empêcher de penser à la campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle accompagné de Judith Baribeau à travers la "Belle Province" dans un film mettant en valeur tous les sens. Mais il faut surtout voir le circuit interactif d'un voyage jamais vu où vous avez alternativement le récit de Judith et celui de Danny, chacun racontant ses sensations, ses émotions. Une belle preuve qu'apprécier un voyage, ce n'est pas qu'une histoire de vue(s).

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

En 2011, le Guardian publiait un article intitulé Sightseeing for blind people qui racontait déjà comment se passe un séjour organisé par Traveleyes, créé en 2004. Si cette façon de voyager et cet esprit de partage vous intéresse, c'est un article (en anglais) qui met l'emphase sur les relations humaines. Ce même article a été publié par Courrier International en français sous le titre "Voir du pays en compagnie d'aveugles". En 2015, la Presse, quotidien montréalais, écrivait aussi un article intitulé Voyages pour aveugles: périple pour les sens... la vue en moins.

(♡) A propos du fait d'avoir à décrire une image ou une scène, et sur ce que cela impose au descripteur, je vous renvoie à l'article coécrit par Georgina Kleege dont nous avions présenté Sight Unseen, intitulé Audio Description as a Pedagogical Tool (en anglais). C'est une expérience très intéressante et, si parmi les lecteurs il y a des enseignants, je pense sincèrement que c'est un exercice vraiment enrichissant à faire avec les élèves ou étudiants.

Pour continuer sur le sujet riche et passionnant de l'audiodescription, je vous conseille vivement un article (en anglais) tout frais publié coécrit par Louise Fryer, spécialiste et pionnière de l'audiodescription en Angleterre qui était également présente au Colloque Blind Creations. Elle parle d'une étude comparant deux types d'audiodescription, l'une objective, l'autre plus créative qui prenait en compte des mouvements de caméra, la description subjective des personnages, de leurs actions et des scènes essentielles pour l'intrigue. Intitulé "Creative description : The impact of audio description style on presence in visually impaired audiences", il est disponible en annexe de ce billet.

lundi 21 novembre 2016

Voyageur - Lesley Beake - James Holman et autres grands voyageurs aveugles

Tout comme l'auteure de ce roman s'appuie sur un fait réel pour inventer une histoire, nous prendrons le prétexte de Voyageur pour parler de James Holman, Jacques Arago, qui, devenus aveugles, ont continué à voyager dans le monde entier à une époque (ils sont contemporains) où l'homme (occidental) partait à la découverte scientifique du monde... et finirons cette exploration par d'autres voyageurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui découverts au hasard, ou presque, de la toile.

Voyageur est un roman publié originellement en 1989 sous le titre Traveller par une maison d'édition au Cap, Afrique du Sud. A priori destiné à des lecteurs adolescents, cet ouvrage est aussi digne d'intérêt pour les adultes, qui, nous l'espérons, auront la curiosité de découvrir le "vrai" James Holman.
Cette édition française, traduite par Yvonne Noizet, a été publiée en 1996 par l'Ecole des Loisirs, dans la collection Médium.
Lesley Beake est une auteure établie en Afrique du Sud et publie en littérature jeunesse. Ses différents romans ont été traduits dans de nombreuses langues dont le français.

Couverture Voyageur - Lesley Beake

Comme à notre habitude, nous concentrerons notre "étude" autour de la cécité de James Holman, ou plutôt du James Holman dépeint par Lesley Beake, et de ce qu'elle signifie dans la relation à autrui et à son environnement.

Quatrième de couverture

Assis dans la cour, Traff Hamersberg, quinze ans, observe à travers la fenêtre le visage de James Holman, cet inconnu avec qui il va devoir passer plusieurs jours et qu'il déteste déjà.
James Holman est un jeune lieutenant de la Marine Royale anglaise, devenu aveugle il y a cinq ans, et qui a décidé que sa cécité ne l'empêcherait pas de voyager.
Traff va lui servir de guide sur la route qui mène à l'extrême pointe du continent africain.
En quittant la maison, Traff laisse provisoirement un beau-père avec qui il aimerait bien s'entendre, une mère avec qui il ne s'entend pas et dont il sous-estime la méchanceté, une vieille servante noire qu'il a toujours considérée comme sa vraie mère... et une jeune fille, Poppy, dont il est amoureux.
La route est dangereuse, pleine d'imprévu. Mais c'est grâce à ce voyage et à son amitié naissante avec Holman, que Traff va pouvoir affronter le drame qui l'attend à son retour.

Contexte

L'auteure, née en Écosse, est partie très jeune s'installer en Afrique du Sud.
James Holman, quant à lui, était anglais, lieutenant dans la Marine Royale, et perdit la vue à vingt-cinq ans. Après une période difficile, il décida de faire ce qu'il savait faire de mieux : voyager et partir à la rencontre de l'Autre...
Lesley Beake a choisi comme fil conducteur de son roman l'arrivée de James Holman au Cap et son escapade jusqu'au bout du continent, au Cap de Bonne Espérance.

Pour installer l'histoire et le personnage de James Holman, elle choisit de nous présenter les premières pages du journal de ce dernier daté de septembre 1824. En voici quelques passages...

Premières lignes, p.7 "A l'âge de vingt-cinq ans, je suis devenu aveugle. Il m'a fallu du temps, depuis lors, pour arriver à écrire ces mots. Mais maintenant j'aborde une nouvelle vie, une nouvelle façon de penser, car il ne sert à rien d'avoir sans cesse la nostalgie du passé."
p.10 "J'écris cela maintenant non pour provoquer la pitié - cela n'aide guère l'aveugle - mais comme origine de mon histoire. J'ai connu autrefois un aveugle dans le village où j'ai passé mon enfance. Il n'était pas vieux. (...) Pendant quatorze ans, j'ai vécu dans ce village, et pendant tout ce temps, il est resté assis tous les jours sur la même chaise. (...) Quand j'ai appris que je serais aveugle, je pensais à cet homme. (...) Et je pensais que jamais, au grand jamais, je ne serais comme cet homme. J'aurais une vie. Je ne deviendrais pas un mort vivant à l'âge de vingt-cinq ans."
p.12 "Lorsque je fus capable de me lever de mon lit, on me donna une chaise près de la fenêtre, et je pouvais sentir la brise fraîche sur mes joues et le faible soleil saturé d'eau lorsqu'il y en avait. A nouveau, je pensai à l'aveugle du village. (...) C'était lui qui m'avait fait demander une canne à mes amis pour pouvoir explorer le sol devant moi. (...) Entre l'aveugle et la colère, j'avais d'assez bonnes raisons d'apprendre le métier d'aveugle."
p.14 "Chaque jour, j'allais un peu plus loin en tapant de ma canne. Au-delà de la porte, sur la rue pavée, tap, tap, sur les pierres et les murs. J'appris à ne pas paniquer quand ma canne avançait et qu'il n'y avait rien. J'appris à tâter autour du vide jusqu'à ce qu'il y eût quelque chose pour me guider."

Le chapitre 2 relate l'arrivée de James Holman dans la maison du marchand Johan Hamersberg en janvier 1828. A son arrivée, James Holman est épié par Traff Hamersberg, le fils de la famille âgé de quinze ans et qui doit accompagner ce dernier au Cap de Bonne Espérance alors qu'il n'en a absolument aucune envie. Ce chapitre permet justement de faire la connaissance de ce garçon mal dans sa peau qui voue une passion pour la peinture, détail fort important pour la suite (romancée) de l'histoire.

Le chapitre 3 permet, quant à lui, de faire un peu mieux connaissance avec James Holman et son observation du monde. Comment il "fonctionne", comment les gens interagissent avec lui... A noter, par ailleurs, que nombre des situations décrites en suivant sont finement observées et toujours d'actualité.
p 41 "La cécité était un piège qui le retenait solidement dans un réseau de dépendances envers les autres."
p 41-42 "Ils lui avaient donné un verre de bon vin, mais personne ne lui avait dit où le poser, alors il le serrait maladroitement dans sa main droite et le vin chauffait sous ses doigts."
p 42 "Ce n'était pas encore une maison confortable pour lui. Il y avait trop de meubles inconnus, et le sol ciré était glissant sous ses pieds mal assurés. Des petits tapis auxquels il ne s'attendait pas, des chaises abandonnées dans des couloirs où des chaises n'avaient rien à faire, tout cela le perturbait."
p 43 "C'était là une des difficultés d'être aveugle : ne pas pouvoir voir quand la conversation changeait de direction, quand on vous regardait en attendant une réponse."
pp 44-45 "Absolument ravie de faire votre connaissance, monsieur Holman! hurla-t-elle. (Pensait - elle qu'il était sourd aussi?)
Comment ALLEZ-vous aujourd'hui? (Et stupide également?)"
p 48 "Parlez - nous donc de vos voyages, monsieur Holman. C'est si courageux de votre part de circuler comme cela tout seul alors que vous ne voyez pas."
pp 48-49 "Tintement de cristal fin, petite cascade de rires soudaine, coupe de noisettes salées passée parmi les invités par quelqu'un aux pieds nus. (...) Une fenêtre fut ouverte et du jardin arrivèrent davantage de senteurs. Quelqu'un avait arrosé le parterre de fleurs tout près. Citrons et peut-être gardenias."
p 53 "Madame Hamersberg, auriez vous l'amabilité de veiller à ce que j'ai seulement de petites portions? Peut-être vos serviteurs pourront - ils couper ma viande. Et peut-être (...) mademoiselle Turner me dira-t-elle ce qu'il y a sur chaque plat quand il arrivera?"

Tout au long de l'histoire, l'auteure donne corps à James Holman et sa façon de construire son environnement, souvent juste, comme nous l'avons dit précédemment, parfois dans un élan enthousiaste, voire exagéré. Certains textes parlant d'Holman, le vrai et non le personnage romancé présenté ici, disent qu'il est le premier à avoir décrit l'écholocation humaine, dont nous avions déjà parlé ici notamment à propos du film Imagine.
Mais revenons au roman où d'autre passages nous apprennent comment il se fait une idée des gens qu'il rencontre.
pp 71-72 "Lorsque la douleur n'était pas excessive, dans ses bons jours comme aujourd'hui, être aveugle était presque une gageure. Comme un puzzle qu'il fallait constituer à partir de divers éléments pour en faire un tout. Tant de choses que les gens disaient sur eux-mêmes devaient être interprétées avec la vue : la façon dont ils s'habillaient, les couleurs qu'ils choisissaient de porter, leur taille, s'ils étaient gros ou minces, soignés ou négligés. Au début, il avait été insupportable à James Holman de ne pas savoir ces choses, mais maintenant il "voyait" d'une façon qu'il n'aurait peut-être jamais utilisée s'il avait vu. Maintenant, il établissait des images des gens qui n'avaient rien à voir avec la vue, et il avait l'impression que sa vue était plus exacte du fait de ses limitations."
pp 75-76 "(...) Holman s'étonna, et non pour la première fois, de la confiance accordée aux aveugles, comme si le fait qu'ils ne voient pas les rendait également parfaitement discrets par ailleurs."
p 117 "La montre à répétition qu ' Holman utilisait pour savoir l'heure à l'oreille sonnait les demi-heures avec une régularité monotone."

Lors du voyage à Simon's Town que James Holman fait en compagnie de Traff Hamersberg, il ne faut pas longtemps pour que James mette les points sur les "i". Et, finalement, à Traff pour comprendre comment James prend connaissance de son environnement.
p 118 "(...) Je ne suis pas idiot, et je ne suis pas incapable simplement parce que je ne vois pas. Je vous demande de me guider, de me dire tout ce qui présente de l'intérêt et plus tard d'écrire mes notes à ma place. Vous n'avez pas en plus à jouer le gardien d'enfant. Est-ce clair?"
"Dites-moi ce que vous voyez"
p 124 "Traff était presque capable de le faire voir. Il avait la capacité, la grande sensibilité, d'un véritable artiste et traduisait le paysage autour d'eux comme aucun guide ne l'avait fait avant pour James. (...) Maintenant, il avait trouvé quelqu'un qui regardait les choses qu'il aurait regardées lui-même et était capable de les décrire."
p 150 "Quand j'ai su que j'allais être aveugle, j'ai décidé de ne jamais laisser ma maladie être un obstacle à une vie pleine et entière."
p 167 "Mais il y a encore certaines communautés où on ne plaint pas l'aveugle, mais où on le craint. Il y a une aura de soufre et de sorcellerie autour de celui qui est différent."
pp 170-171 "Vous voyez, ce que vous touchez maintenant est d'un rose profond comme... comme des cerises presque mûres. Et cette partie (il bougea les doigts de James vers le bord de la fleur) est comme un bord rose pâle autour de la fleur. Un peu comme une robe de danse. Et la tige est vert foncé - un peu grise."
pp 172-173 "Mais Traff vit que les choses devenaient plus dures pour James. Là où les pierres étaient entassées les unes sur les autres, il était dangereux de marcher, même pour quelqu'un qui y voyait, et le visage de l'aveugle était blanc de tension. Par endroits, il devait presque ramper, utilisant ses mains tout autant que ses pieds pour sentir qu'elles étaient les pierres solides et quelles étaient celles qui le feraient dévisser sous son poids."
p 192 "Quand on a été aveugle pendant longtemps, il y a une sorte de sens - un sixième sens si tu veux - des objets des alentours. Par exemple, quand je vous ai persuadés de me laisser m'asseoir tout au bout du Point, tu te souviens que je vous ai demandé de m'indiquer précisément les dangers et les distances. (Oui, Traff pensa qu'il ne risquait pas d'oublier jamais.) Mais en même temps, j'avais une idée très précise qu'il n'y avait rien devant moi et de la grande distance qu'il y avait sous moi avant d'arriver à la terre ferme si je tombais. Ne pas voir peut presque être un avantage dans un cas comme celui-là."

Le roman se finit sur le (vrai) récit que James Holman fit de sa randonnée au Cap de Bonne Espérance : pp 262-263 "Nous avons gravi à nouveau la falaise et avons progressé jusqu'au sommet d'un rocher au-dessus d'une grotte, 276 pieds à l'aplomb au-dessus d'elle, et c'est là qu'à grand-peine je persuadai mes amis de me laisser m'asseoir à l'extrême pointe et fus obligé de les convaincre que ma confiance était fondée sur l'expérience avant d'obtenir leur consentement. Je dois admettre que le siège était très dangereux, en particulier parce que celui qui l'occupe doit laisser pendre ses jambes dans le vide, mais pour moi c'était moins dangereux que pour ceux qui ont la chance de voir. Car, pour étrange que cela puisse paraître, il est non moins vrai que singulier que depuis que j'ai perdu la vue je me suis toujours senti plus en sécurité au-dessus d'un précipice que quand je pouvais regarder en bas le paysage vertigineux. Cela n'est pas dû à de la bravade ou à une insensibilité au danger, car je souhaite qu'on m'explique clairement cet état. Et mieux je comprends les choses, plus j'ai confiance en ma capacité de sang-froid. Cela me permet de porter toute mon attention sur le sens du toucher qui, ayant cessé d'être affecté par la nervosité communiquée par l'organe de la vue, est solide et sûr."

James Holman (1786-1857) et Jacques Arago (1790-1854)

Si ce portrait romancé de James Holman vous donne envie de partir à la découverte de ses propres récits, il semble que ceux-ci ne soient pas traduits en français. Mais vous pourrez peut-être débuter avec les Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde écrit par Jacques Arago, grand voyageur qui passa les quatorze dernières années de sa vie aveugle.
Contemporains, James Holman et Jacques Arago ne se sont probablement jamais croisés.
Si le premier est parti comme lieutenant dans la Marine Royale anglaise, le deuxième embarque comme dessinateur dans l'expédition menée par Louis Claude de Freycinet, à bord de l'Uranie pour un voyage scientifique dans le Pacifique.
James Holman a perdu la vue à l'âge de vingt-cinq ans, pour une raison inconnue. Quant à Jacques Arago, il perdit la vue en 1837 à cause du diabète.
Cette cécité ne les empêcha pas de continuer à voyager et de raconter leurs souvenirs.

Portrait de James Holman peint par George Chinnery

James Holman a publié A Voyage Round the World en quatre tomes qui ont rencontré un beau succès lors de leur parution. Cependant, il finit sa vie seul et dans l'anonymat. Il mourut à Londres en 1857, une semaine après avoir terminé la rédaction de sa biographie qui n'a finalement jamais été publiée et qui a été perdu. Si l'on se fie à plusieurs articles le présentant, il écrivait seul à l'aide d'un noctographe (le braille n'est pas encore une écriture "officielle"), sorte de guide - lignes perfectionné dont on peut voir une publicité ci-dessous, issue du site Word Histories :

publicité du noctographe - version 1842

Il était tombé dans l'oubli depuis longtemps quand Jason Roberts a publié en 2006 une biographie contenant de nombreuses illustrations intitulée A Sense of the World : How a Blind Man Became History's Greatest Traveler. Lire une critique de l'ouvrage dont le portrait ci-dessus de James Holman est tiré.

Portrait de Jacques Arago - gravure

Jacques Arago, devenu aveugle plus tardivement, à quarante-sept ans, a refait des voyages après l'apparition de sa cécité.
Il a publié, notamment, Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde, disponible sur le site de la BNF.
On peut lire ici son portrait.

Quelques voyageurs d'aujourd'hui

Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus que le fait d'être aveugle ou malvoyant n'empêche aucunement de vivre une vie pleine et entière, voici quelques liens vers des sites, des blogs, tenus par des voyageurs aveugles.

Jean-Pierre Brouillaud, dont Aller voir ailleurs - dans les pas d'un voyageur aveugle est paru le 4 février 2016, relate ses aventures sur son blog l'illusion du Handicap.
Au hasard de la toile, il y a aussi Tony Giles, qui fait le compte des pays visités... ou Blind as a Backpack, "Aveugle comme un sac à dos" (sûrement en clin d'oeil à Blind as a Bat, "aveugle comme une chauve-souris"), blog récent d'un australien légalement aveugle...

Pour finir (ou presque), et parce que l'on peut avoir envie de voyager sans avoir une âme aussi aventurière, voici un lien vers une agence de voyages qui crée des circuits, séjours, où tous les sens sont sollicités et où voyageurs aveugles et voyants composent les groupes, pour une expérience de partage : Travel Eyes.
Pensée inévitable à la campagne publicitaire du printemps dernier de l'office du tourisme québécois, déjà évoquée dans ce précédent billet qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle toujours souriant (et musicien), dans une découverte ébouriffante du Québec en compagnie de Judith Baribeau (comédienne), un voyage jamais vu.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Dernier mot pour en revenir à Voyageur : lecture recommandée parce que l'histoire nous emmène dans des contrées que nous avons assez peu l'occasion d'arpenter, parce qu'elle donne l'occasion de (re)découvrir James Holman, au destin assez incroyable et parce qu'elle donne envie d'être curieux. Et si l'on se tournait vers l'Autre au lieu de se renfermer sur soi comme nous le faisons si souvent en ce moment?

samedi 7 mai 2016

A écouter, voir et lire - liens et suggestions

Beaucoup d'éléments autour de la déficience visuelle en ce moment, avec des envies de voyage et un "twist" qui plaît bien au blog Vues Intérieures et que nous avons envie de partager...

Comme d'habitude, pour ceux qui connaissent le blog, un coup d'oeil appuyé vers l'Amérique du Nord avec un arrêt au Québec.

Nous commencerons au Québec avec une jolie et sympathique campagne de l'office du tourisme où nous partons à la découverte de la "Belle Province" avec Danny Kean, "véritable" touriste de New York, aveugle "de naissance" et musicien (!). Il y a la vidéo publicitaire mais également un site interactif Québec Original - un voyage jamais vu qui nous permet de suivre les aventures de Danny et Judith, sa guide québécoise pendant le séjour. A chaque étape, il y a le point de vue de Danny et celui de Judith. C'est intéressant et enrichissant, chacun, finalement, se complétant avec ses émotions, ses ressentis.
Séjour rempli de soleil, de rires et de sourires, avec, évidemment, un Québec sous son meilleur jour, mais une campagne de communication intelligente, sensuelle et sensorielle qui donne une autre image de la cécité.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

C'est de cette volonté qu'est née une autre campagne de communication, Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, fondée en 1829. Sur le site, on peut notamment visionner deux courtes vidéos (en anglais) avec une version audiodécrite, l'une se passant dans un taxi, l'autre lors d'une soirée entre amis mettant chacune en scène une personne aveugle. On pourra regretter qu'il s'agisse dans les deux cas d'un homme blanc, néanmoins, elles sont à voir. A souligner, quand même, qu'il s'agit, dans les deux cas, d'acteurs déficients visuels. Dans The Get Together, il s'agit de Jay Worthington, notamment membre de la troupe du Gift Theatre à Chicago. Quant à The Drive, il s'agit de David Rosar Stearns, notamment membre de la troupe du Theater Breaking Through Barriers à New York.

Pour finir ce court billet, un pont entre la France et le Québec, entre Paris et Montréal plus particulièrement, en partant en voyage avec Jacques Semelin qui vient de publier aux Éditions les Arènes, Je veux croire au soleil, "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant". "Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique." (Extrait de quatrième de couverture)

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Dans le même registre, il avait également publié "J'arrive où je suis étranger", publié en 2007 au Seuil, et disponible en livre audio chez Lire dans le Noir.
Pour découvrir la voix de Jacques Semelin et ses propos, voici quelques liens:
- Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
- Sur Europe 1, dans le Club de la Presse
- Au Collège de France, dans le cadre du séminaire du professeur José Alain Sahel, le point de vue de la non-vue

Que cela vous incite à butiner, aller écouter la musique de Danny Kean, partir visiter le Québec, ou, plus simplement, lire "Je veux croire au soleil" ou écouter ce que dit Jacques Semelin, en ayant à l'esprit que la cécité, si elle modèle la façon d'être, n'est qu'une partie de la personne. Et que nous avons plusieurs sens à notre disposition pour prendre connaissance de notre environnement. Et ça, c'est aussi le message de Chris Downey, architecte devenu aveugle qui continue son métier, et qui vient de travailler sur l'aménagement des nouveaux locaux du San Francisco Lighthouse for the Blind and the Visually Impaired. A lire (en anglais), cet article intitulé Blind people don't need your help, they need better design, soit "les personnes aveugles n'ont pas besoin de votre aide, elles ont besoin d'un meilleur design".

samedi 4 octobre 2014

Look - Romain Villet

Le 6 février 2014 est sorti "Look" dans la Collection Blanche chez Gallimard, premier roman de Romain Villet. LOOK couverture J'ai lu ce livre très vite, une première fois, puis une deuxième fois (à voix haute), puis une troisième fois. Plus de six mois après sa sortie, il reste mon livre de chevet et je relis régulièrement des chapitres, des passages. Je repars régulièrement en voyage avec Lucien et Sophie.

"Look" raconte l'histoire d'amour de Lucien, pianiste de jazz aveugle et Sophie, architecte.

Sur la quatrième de couverture

Lucien est pianiste de jazz. Il est aveugle. Un soir, il rencontre Sophie, une architecte qui plane dans l'air du temps. Avec elle, sortant de sa nuit presque noire, guidé par cette main rassurante dans les tourbillons colorés de la société de l'image, il entrevoit bientôt un avenir. Mais, un jour, Sophie ressent le besoin de voyager. Voir du pays? Lucien résiste, lui le détracteur du tourisme de masse, du fun et des charters, lui le casanier qui ne voyage d'ordinaire que par la musique ou les mots. Il accepte pourtant de la suivre pour un trek au Maroc... Look: une histoire de voyage et de solitude, de clairvoyance et d'aveuglements, d'harmonies et de dissonances amoureuses.

Ce que j'en pense

Si, résumé ainsi, on se dit qu'on a déjà lu cette histoire, c'est sans compter sur le style de Romain Villet. Écriture foisonnante, remplie de références littéraires, de musique et de trouvailles stylistiques. C'est aussi un portrait intime de la cécité. Et, pour moi, c'est une grande première. Petite touche par petite touche, il décrit ce qui singularise et caractérise Lucien.

Lucien est un personnage aveugle ni héros ni victime, juste crédible. On plonge dans son quotidien, ses dépendances mais aussi sa façon d'appréhender son environnement. Outre le style de l'écriture qui nous amène d'un inventaire à la Prévert à un poème, et qui donne inévitablement envie de le lire une deuxième fois, c'est véritablement ce voyage dans l'intimité de la cécité qui m'a fascinée dans ce roman.

Dès le prologue, une phrase fait mouche: "quand on regarde grâce à la bouche ou la plume d'un autre, à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment? " Quelques autres qui m'ont particulièrement marquée: "Privé du décor, je plonge en moi où sont les souvenirs qui fermentent et me travaillent, les idées contradictoires qui se télescopent, les livres que j'ai retenus et qui depuis me possèdent." "... pour être moins perméable qu'un autre à l'influence du décor - imagination en proie à une ville sans visage -, je vais et viens surtout dans un Paris de mots, d'histoires, de légendes. "

Passage fascinant sur la représentation spatiale de Paris: "Mon Paris est fait - comme Berlin paraît il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer."

Look est un livre qui marque un tournant dans mon parcours de lectrice: probablement que j'attendais depuis longtemps un tel personnage de fiction (même si Lucien a quelques points communs avec Romain Villet). Un personnage pas forcément sympathique, mais qui nous raconte ce que peut signifier être aveugle dans notre société. Il n'y a pas de caricature, mais une vision personnelle qui permet une intimité de la cécité. Il y a des aspects très crus, des éclairages sur des points singuliers liés à la cécité, sur ce que cela peut représenter dans la relation à autrui. Quelques points à rappeler : il s' agit d'un roman, Lucien est un personnage de fiction qui vit dans son monde (musicien de jazz, passionné de littérature, issu d'un milieu privilégié) et est tout sauf une caricature ou un portrait d'un aveugle ordinaire. Par contre, cette plongée dans l'intimité de la cécité permet une approche inédite d'aspects très pragmatiques, de détails que la plupart des lecteurs ignorent.

Mais Look, c'est loin de n'être que cela. C'est un premier roman brillant, foisonnant, qui donne envie de reprendre les classiques de la littérature ou de se plonger dans la musique et le jazz en particulier.

Bref, il y a de nombreuses raisons de lire Look. C'est un vrai dépaysement, c'est une écriture fascinante, c'est un éclairage inédit aussi sur la cécité.

Pour faire connaissance avec Romain Villet et aller sur les pas de Lucien, je vous propose d'écouter Le matin du depart, émission de Dorothée Barba sur France Inter diffusée initialement le 5 avril 2014.

A noter que Look est en lice avec deux autres romans, pour le prix FOLIRE 2014